Pour une sociologie de la collaboration. De la surveillance humaine à l’intelligence artificielle

Présentation de l'éditeur
Qui n’a jamais entendu, à l’école ou à l’usine, traiter quelqu’un de « fayot » ? Qui n’a pas été témoin, un jour, d’une délation, d’un petit arrangement avec le pouvoir, d’un silence complice ? Dans Les complices de la domination, Patrick Bruneteaux, sociologue au CNRS, part d’un constat simple et largement occulté par les sciences sociales : la domination ne tient jamais seule. À chaque échelon, elle a besoin d’intermédiaires – balances, petits chefs, travailleurs sociaux, policiers, intellectuels organiques et, désormais, algorithmes de surveillance – qui la font vivre. Contre la sociologie durkheimienne comme contre les lectures strictement marxistes des classes sociales, l’auteur propose une « sociologie de la tripartition » : entre les dominants et les dominés s’intercale une zone grise, peuplée d’acteurs ambivalents dont le statut, la survie ou le confort dépendent d’une collaboration plus ou moins consentie avec l’ordre établi. Le livre interroge leur « double loyauté », entre fidélité au groupe des pairs et service des dominants. De l’usine taylorienne aux plateformes numériques, des colonies françaises aux foyers d’urgence pour sans-abri, l’enquête traverse deux siècles. Nourri d’une relecture d’Erving Goffman et de Norbert Elias, l’ouvrage montre que l’intelligence artificielle automatise le contrôle social tout en créant d’autres auxiliaires des élites.
Mots clefs
L’auteur :
est chercheur en sociologie politique au CNRS et membre du Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP-CRPS, CNRS / Paris 1 Panthéon-Sorbonne). Il travaille sur les violences sociales et coloniales. Il a notamment publié Maintenir l’ordre. Les transformations de la violence d’État en régime démocratique (1996), Devenir un dieu. Le nazisme comme nouvelle religion politique (2004) et L’arrière-cour de la mondialisation. Ethnographie des paupérisés (2010).
Le livre :
Qui n’a jamais entendu, à l’école ou à l’usine, traiter quelqu’un de « fayot » ? Qui n’a pas été témoin, un jour, d’une délation, d’un petit arrangement avec le pouvoir, d’un silence complice ? Ces scènes ordinaires, la sociologie les a longtemps laissées du côté de l’anecdote morale. Dans Les complices de la domination, Patrick Bruneteaux, chercheur en sociologie politique au CNRS, en fait le cœur d’une théorie de la domination.
La domination ne tient jamais seule. À chaque échelon, elle s’appuie sur des intermédiaires : balances et indicateurs, petits chefs et gardes-chiourmes, briseurs de grève, contremaîtres, travailleurs sociaux, policiers et militaires issus des classes populaires, intellectuels organiques et, aujourd’hui, algorithmes de surveillance. L’auteur nomme tripartition cette configuration : entre dominants et dominés s’intercale une zone grise, peuplée d’acteurs ambivalents dont le statut, la survie ou le confort dépendent d’une collaboration plus ou moins consentie avec l’ordre établi. Le thème central du livre est la complicité de dominés au service de la domination, que l’auteur désigne, après d’autres, comme la trahison de classe, et qu’il analyse comme un mécanisme social plutôt que comme une faute individuelle.
Une sociologie à contre-courant. Le livre refuse la sociologie durkheimienne, qui tend à normaliser les normes dominantes, et se démarque des lectures strictement marxistes des classes sociales, qui laissent dans l’ombre ces groupes intermédiaires. Il s’appuie sur une relecture d’Erving Goffman et de Norbert Elias et John Scotson, et dialogue avec Gramsci, Hirschman, Primo Levi et sa « zone grise », Frantz Fanon et Pierre Bourdieu. Sa question directrice est celle de la « double loyauté » : fidélité au groupe des pairs d’un côté, service des dominants de l’autre.
Des terrains très variés. L’enquête traverse deux siècles. Elle suit les divisions du monde ouvrier – établis et nouveaux arrivants, aristocratie ouvrière, contremaîtres – et les figures de la zone grise en usine : les soumis, les planqués, les délateurs et les nervis. Elle examine les institutions du contrôle social, travail social et forces de l’ordre, où des enfants des classes populaires sont chargés de « remettre à leur place » leurs pairs déviants. Elle étudie les pairs-aidants issus de la rue, recrutés par les dispositifs d’aide aux sans-abri, puis la zone grise coloniale à travers Frantz Fanon et la lecture que Pierre Bourdieu a faite de l’Algérie.
De la surveillance humaine à l’intelligence artificielle. Le dernier chapitre prolonge la démonstration jusqu’au présent. Dans le capitalisme de plateformes, le client devient un contrôleur qui évalue les travailleurs ; les algorithmes de la protection sociale attribuent aux allocataires un score de risque ; la détection faciale et le contrôle du travail à distance automatisent des tâches qui revenaient hier aux indicateurs et aux petits chefs. L’intelligence artificielle n’abolit pas la zone grise : elle la reconfigure, en faisant des usagers eux-mêmes les rouages de leur propre contrôle.
Un livre pour qui ? L’ouvrage s’adresse aux chercheurs et aux étudiants en sciences sociales, mais aussi à celles et ceux qui, dans le travail, les institutions, le travail social ou les mouvements sociaux, connaissent ces situations de l’intérieur. Il leur propose un vocabulaire pour penser ce que le langage courant nomme à coups de « fayots », de « jaunes » et de « balances ».
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