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Reflets

Recueil Alexandries

< 20/22 >

Nadia Tazi

Le silence des intellectuels arabes

auteur

Nadia Tazi est philosophe, Directrice de programme au Collège International de Philosophie : « Politiques de la virilité en Islam », membre du Comité scientifique du réseau TERRA.

résumé

On s’étonne souvent en France du silence des intellectuels arabes, du supposé mutisme des démocrates arabes. (J’emploie ici indifféremment ces deux vocables d’intellectuels et de démocrates arabes et j’insisterai sur le Maghreb, et sur le Maghreb depuis Paris). Plus les crises sont violentes, durables, difficiles à appréhender, plus on les réclame. Et plus le silence se fait pesant, leur absence pénible, le vide croissant. Du reste, l’interrogation vire vite au soupçon puis à l’incrimination : où sont-ils ? Pourquoi n’élèvent-ils pas la voix face aux extrémistes de tous bords, face à toutes les tragédies qui se succèdent par rafales depuis quelques décennies ? Pourquoi est ce qu’on ne les entend pas davantage, alors que « l’islam » est au cœur du vortex global depuis le 11 septembre 2001, au centre de la géopolitique que mène l’empire, et alors qu’il nourrit en Europe les réactions que l’on sait sur l’immigration et la montée des extrêmes droites ?

à propos

Conférence donnée au Théâtre des Bouffes du Nord, pour la plateforme Siwa, 27-28 juin 2010 : http://www.siwa-plateforme.org

citation

Nadia Tazi, "Le silence des intellectuels arabes", Recueil Alexandries, Collections Reflets, , url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article1076.html

« Les gros problèmes sont comme des bains
froids il faut y rentrer et en sortir très vite
 »
Nietzsche.

Je vais donc aller très vite, trop vite

On s’étonne souvent en France du silence des intellectuels arabes, du supposé mutisme des démocrates arabes. (J’emploie ici indifféremment ces deux vocables d’intellectuels et de démocrates arabes et j’insisterai sur le Maghreb, et sur le Maghreb depuis Paris). Plus les crises sont violentes, durables, difficiles à appréhender, plus on les réclame. Et plus le silence se fait pesant, leur absence pénible, le vide croissant. Du reste, l’interrogation vire vite au soupçon puis à l’incrimination : où sont-ils ? Pourquoi n’élèvent-ils pas la voix face aux extrémistes de tous bords, face à toutes les tragédies qui se succèdent par rafales depuis quelques décennies ? Pourquoi est ce qu’on ne les entend pas davantage, alors que « l’islam » est au cœur du vortex global depuis le 11 septembre 2001, au centre de la géopolitique que mène l’empire, et alors qu’il nourrit en Europe les réactions que l’on sait sur l’immigration et la montée des extrêmes droites ? Pourquoi cèdent ils la place aux orientalistes, aux journalistes ou pire encore aux politiciens, alors que l’histoire les sollicite comme jamais ? C’est leur moment historique, leur kairos, leur disent les esprits les mieux intentionnés en les conjurant d’intervenir. Ou encore : pourquoi est ce que ce sont toujours les mêmes (et pas forcément les meilleurs d’entre eux, c’est le moins qu’on puisse dire) qui reviennent sur les plateaux de télévision ou qui alimentent les éditoriaux ?

Et de là on en vient soto voce au soupçon : existe-t-il aujourd’hui de vrais intellectuels ou des démocrate arabes dignes de ce nom qui ne soient pas incarcérés, désespérés ou perclus dans la médiocrité ? Ne s‘agit-il pas finalement d’une espèce en voie de disparition ? Inutile de dire que cela génère au mieux de la perplexité, et qu’au pire, ces insinuations nourrissent racisme et populismes en accroissant le climat d’hostilité à l’égard des musulmans.

A l’inverse, on rencontrera aussi, à l’opposé, des soutiens inconditionnels et un enthousiasme fervent : autrement dit le zèle (attachant mais embarrassant parfois) qui accompagne l’excès et le déni, la gêne que peuvent susciter l’esprit politiquement correct ou certaines ardeurs tiers-mondistes. On ne leur donne pas la parole, ils ne sont pas traduits, on ignore de manière éhontée leurs œuvres, leurs généalogies conceptuelles, leurs histoires et leurs milieux, c’est juste un problème néocolonial, le signe même de l’hégémonie occidentale etc. Vous connaissez l’argumentaire.

Et puis, on croise aussi, à l’opposé des dénégateurs et des partisans empressés, ceux dont le silence est éloquent : vous les connaissez également, ceux qui ne disent rien mais qui n’en pensent pas moins ; qui savent que le monde arabe a traduit depuis quelques siècles ce que l’Espagne traduit en un an. La formule – terrible— fait florès : le fameux rapport du PNUD (2002) a objectivé ce qui relève le plus souvent du non-dit : il a donné corps et réalité au fantasme selon lequel les intellectuels arabes ne traduisent pas, et produisent peu ou pas assez.

Comment, rétorqueront les autres, les zélés, comment produire sous des dictatures aussi féroces ? Comment faire quand la plupart des régimes censurent, surveillent, contrôlent, et emprisonnent universitaires et penseurs, soutiennent plutôt les Oulémas (les docteurs de la foi) et toutes les dogmatiques d’Etat ? Quand les dirigeants et les élites montrent trop souvent une inculture crasse et que, dans les meilleurs des cas, sont mises en œuvre des politiques culturelles (folkloristes ou « aliènes ») qui ne dérangent personne, assurent du prestige et une image de modernité, flattent les touristes et les organismes internationaux, etc.

En quoi, ajouteront inévitablement les amis zélés, est-ce, à quelques gradients près, différent de l’Occident ?

Tous ces arguments (politiques pour l’essentiel, j’ignore ici l’argument économique et la dimension psychique faute de temps) ne manquent pas de validité .C’est un fait , un fait massif que je qualifierai de dyschronique que les cultures , même et surtout dans ce monde globalisé, les cultures donc sont connexes ou croisées mais elles travaillent sur des fuseaux historiques distincts et pas toujours conciliables , et que l’une domine l’autre : c’est la fameuse « westoxication » dont parlaient les Iraniens à la veille de la Révolution . C’est également un fait qu’une culture qui ne traduit pas, qui s‘enferme sur elle-même est une culture qui meurt. Et on sait que le nombre de publications (comme des sites sur le web) est aujourd’hui l’apanage des islamistes ; lesquels islamistes se distinguent par la haine de la pensée et des intellectuels Je n’insisterai pas sur ces points non plus, cela demanderait beaucoup trop de développements (et soit dit en passant, c’est là aussi l’une des causes « transcendantales » du silence des intellectuels arabes : on a affaire à des questions effectivement compliquées , enchevêtrées, truffées d’erreurs et de méconnaissance , fondées trop souvent sur des prémisses erronées, et idéologiquement orientées. Il faut du temps pour les aborder, le temps de la réflexion, pour aborder la crise , une crise si sérieuse qu’elle invite en fin de compte à tout reprendre à la racine …et bien entendu cela n’est pas possible. )

Reprenons : en gros, tous ces arguments se tiennent, mais ils sont insuffisants .Ou plutôt : ils ne sont valables que pour autant qu’on les considère tous… tous, sans en ignorer aucun : pas un ne doit manquer. Or il ne vous aura pas échappé que ce sont des arguments qui sont politiquement inconciliables. Ils relèvent de points de vue opposés ; qui plus est, antagoniques. En sorte que non seulement ils peuvent être idéologiquement biaisés, mais voudrait-on les faire tenir ensemble, que dans la configuration politique actuelle, configuration éminemment conflictuelle, c’est impossible.

Or cet antinomisme, on le retrouve systématiquement à chaque crise, c’est à dire à chaque fois que l’on est confronté à une situation qui divise le monde, et qui somme impérieusement tout un chacun de choisir un camp. Deux exemples rapidement : le cas de Saddam Hussein. Connaissant (plus ou moins) l’autoritarisme de Saddam et sachant ce qu’il en est du pétrole et de l’impérialisme des Etats Unis, le démocrate arabe ne pouvait se résoudre à épouser une cause plutôt qu’une autre. N’étant dupe ni de la férocité de l’un ni de la rapacité des autres, il se résignait en dernière instance à se taire ou à prendre position (pour Saddam le plus souvent) mais avec l ‘amertume de qui se sait une fois de plus schizé, isolé, floué, piégé.

Prenons un cas aussi emblématique et médiatisé que celui de la burqa imposée aux femmes afghanes par les Taliban. Le démocrate arabe ne peut pas ne pas entendre les voix de celles et de ceux qui, comme Malalai Joya ou Ahmed Rashid, disent que pendant la guerre civile qui a suivi le retrait soviétique et pendant la prise de Kaboul les hommes de l’Alliance du Nord ont commis autant de viols que les autres, autant d’abus que les Talibans.

Et bien sur, comment à l’autre pôle, ne pas s’insurger contre les politiques désastreuses des néo-conservateurs et les croisades de Bush ?… Les questions de genre en particulier sont systématiquement médiées par le rapport à l’autre (à « l’Occident » ce qui, là encore, n’en finit pas de fausser les débats). Le grand psychodrame auquel s’est livré la France pendant l’affaire du voile a surtout fait des dégâts parmi ces intellectuels là ; ces gens qu’on n’entendait pas. Et auraient-il trouvé une voie de traverse, entre les écueils, qu’on aurait certainement refusé de les entendre.

On pourrait multiplier les exemples. Cette situation intenable, où manque l’espace tiers, espace de réflexion et de liberté où tenter d’approfondir des questions singulièrement critiques et d’apaiser les conflits, cette situation donc se produit pour ainsi dire mécaniquement , à chaque fois .Et cela donne lieu à des paradoxes d’une grande perversité. Lorsqu’une certaine gauche (alter) accueille favorablement Ramadan, on conçoit que les féministes arabes (c’est à dire les premières à défendre la démocratie) enragent … et que d’autres musulmans voient dans l’agressivité qu’il rencontre une marque d’islamophobie - ou d’irréalisme politique - un effet contre productif. On a vu par ailleurs certains justifier les bombardements en Afghanistan par refus de l’islamisme. Et on en a vu d’autres au contraire – identitaristes en tous genres, mais aussi tiers ou alter-mondi(al)istes – reculer par réflexe devant la critique à son endroit (« c’est la faute aux Américains » ou bien, « c’est de la propagande, vous allez donner des arguments à l’ennemi », etc.)

Le plus souvent, il faut le dire, l’intellectuel arabe est pris dans un tourniquet ; renvoyé des islamistes aux dictatures, des dictatures aux horreurs commises en Irak et en Afghanistan et aux guerres de Bush, de l’Afghanistan à la Tchétchénie ou à l’Algérie en guerre civile, au Soudan, sans parler bien sûr du Moyen-Orient encore et toujours qui a broyé des générations de militants et paralysé les énergies les plus prometteuses. Ou encore de l’Iran, de la banalisation des attentats- suicides, de l’affaire Rushdie, des caricatures ou tout récemment de la flottille turque … A quoi s’ajoutent bien entendu toutes les crises que traversent « l’Occident » qu’il s’agisse de la crise du politique, des idéologies ou du sens …c’est sans fin : c’est non seulement une mise en demeure incessante, mais d’un bord à un autre, une gageure insoutenable. Si bien que faute de ne pouvoir se transformer en maître de kung fu : de ne pouvoir combattre une armée entière avec ses poings, faute comme dans les films chinois, de ne pas s’envoler dans les airs et de ne pas retomber sur ses pieds... à défaut donc d’être un surhomme, l’intellectuel, l’intellectuel qui refuse d’être unilatéral, se tait ; et s’efforce dans la mélancolie, d’ignorer le tumulte et l’orage, et de faire son métier. Desserrer cet étau tressant double binds et malentendus, n’est pas une sinécure. Certains, les meilleurs, comme Edward Saïd ou Salman Rushdie – dont, soit dit en passant, c’est l’un des thèmes majeurs des Versets Sataniques – s’y sont employés de manière exemplaire : en attaquant sur les deux fronts. Et c’est aussi ce que poursuit aujourd’hui toute une nébuleuse de militants dans des groupes comme le Manifeste des Libertés en France, mais aussi les femmes de Hassi-Messaoud (Algérie ), le Mali (Maroc), la Ligue des Droits de l’Homme (en Tunisie ), et d’autres…

Nadia Tazi