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Livres choisis

Recueil Alexandries

< 64/70 >

octobre 2008

Claire Escoffier

Transmigrant-e-s africain-e-s au Maghreb

Une question de vie ou de mort

Pages : 209 - Format : 13,5cm x 21,5cm x 1,6cm - 20,5 €

L’Harmattan

978-2-296-05818-7

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avant-propos et un chapitre

à propos

Chapitre publié en ligne avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur. Copyright © 2009 L’Harmattan

présentation de l'éditeur

Les pays du Maghreb sont devenus des pays de transit et de rétention pour les transmigrant-e-s originaires d’Afrique subsaharienne désirant se rendre en Europe. Cet ouvrage explore les nouveaux rapports sociaux qui se tissent dans " les communautés d’itinérance " de l’entre-deux. Il analyse les processus qui favorisent l’ajustement aux lieux parcourus et aux sociétés traversées. Il révèle les ressources et tactiques mises en jeu, particulièrement par les femmes, dans un contexte de violence qui exclut toute idéalisation de ces vies en mouvement.

Claire Escoffier est socio-anthropologue, affiliée au Laboratoire d’Anthropologie Sociale du Collège de France. Elle a conduit de nombreuses recherches en anthropologie appliquée en Asie et en Afrique. Depuis 2000, elle travaille au Maroc à l’analyse du phénomène transmigratoire.

Mots clefs

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SOMMAIRE

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Avant propos

Introduction

Les nouvelles mobilités transmigratoires

Une approche socio-anthropologique

I. Partir… problématique et enjeu géopolitique de la transmigration

1. Mobilités extrêmes, extrémités mobiles

2. Le Maroc, entre allégeance et résistances

3. Les caractéristiques de la transmigration

4. Les transmigrants ces ״ennemis de l’extérieur »

II. Transmigrer au féminin

1. Recompositions et décompositions familiales

2. Entre production et reproduction

3. Faire face à la violence

4. Transit et lien d’endettement

III. Chercher la vie… Une perspective socio-anthropologique

1. Le questionnement théorique

2. Interactions mouvementées

3. Vivre dans la communauté d’itinérance

4. Etre re-lié

5. Le religieux, ressource de la mobilité

6. La communauté d’itinérance : oser le paradoxe

Conclusion : Vers une communauté civile universelle ?

Bibliographie

Remerciements

AVANT-PROPOS

Partir, quitter, voyager, transiter, franchir, arriver, repartir... Etre en mouvement, en mobilité, en déplacement, dans l’action, la crise, l’urgence. J’ai participé de ce mouvement des années soixante-dix qui a lancé toute une génération sur les routes de l’aventure et de l’humanitaire, des soins de santé primaire à Calcutta, au génocide du Kampuchéa et aux famines de la Corne de l’Afrique. Mouvement réparateur et activisme interventionniste fondé sur le droit d’ingérence en faveur de populations dont la vie était mise en danger au nom d’utopies meurtrières. « Pierre qui roule n’amasse pas mousse… » m’avait-on assené lorsque j’avais annoncé mon désir d’émigrer pour travailler au rythme des évènements qui ensanglantaient la planète. Les défenseurs de l’immobilité et de l’enracinement dans le terroir, les carriéristes, les détenteurs de certitudes, du connu, du contrôlé et du circonscrit voyaient dans cette mobilité sans frontières un itinéraire erratique qui ne faisait pas sens, qui allait à l’encontre de la construction de soi et d’une carrière qui devait se faire dans une normalité linéaire et ascendante. La mobilité et le changement, le nouveau et l’inconnu, étaient perçus comme une perte de soi, de sa substance intrinsèque, de son identité qui finirait par se dissoudre dans les méandres d’une pérégrination fatale. La discontinuité et les ruptures, l’éloignement des lieux de socialisation acquis sur un terroir propre et exposant à la rencontre de mondes lointains et étrangers étaient vus comme des facteurs certains d’anomie. Cette pérégrination était assimilée par les caciques de la profession à la course incontrôlée et sans but de la pierre qui, prévenant tout enracinement, toute profondeur, serait contraire à l’individuation, à la construction de soi dans et par le mouvement. Ma trajectoire « salvatrice » a été remise en question par la rencontre stimulante d’anthropologues ayant une appréhension et une compréhension autre de la réalité et de leur propre interaction au sein de ces mondes en développement.

Les études d’anthropologie appliquée au développement puis à la santé m’ont permis de continuer à "faire du terrain" non plus exclusivement dans le but de soigner et de sauver des vies mais de comprendre d’autres systèmes de pensée et de référence. Terrains utilitaires ponctuels, immergés dans une ex-Indochine traumatisée par l’expérience communiste et qui se reconstruisait, accueillait ses rapatriés et marginalisait ses minorités aux alliances politiques malencontreuses. Ces études étaient destinées à comprendre les logiques qui sous-tendent les comportements des bénéficiaires de programmes de santé pour mieux susciter la participation de leurs communautés à leur propre développement. La notion de communauté étant alors souvent réduite à celle d’une petite entité repliée sur elle-même, constituée d’un ou de plusieurs villages appartenant à un même clan ou à une même tribu et dont les membres, mus par une solidarité inconditionnelle se devaient d’œuvrer pour le bien commun de tous. Ces études étaient plus souvent menées dans une optique de sauvetage de microsociétés menacées d’extinction que dans une perspective purement académique. Recherches opérationnelles commanditées par des bailleurs pressés et exécutées hâtivement par des chercheur-e-s astreint-e-s à la recommandation performative. Recherches aventureuses et combien plaisantes qui ne pouvaient cependant envisager l’étude de ces communautés qu’avec les lunettes de l’utilitarisme. Vision volontariste d’une participation communautaire souvent illusoire mais qui m’a permis d’arpenter les montagnes de l’ex-Indochine et les champs de pavot cultivés par les dites minorités ethniques du triangle d’or. Les Yao, les Akha, les Hmong, donnaient l’impression de vivre en petites communautés agraires, isolées, unies dans leur croyance en un mythe fondateur et dans leur opposition commune au régime totalitaire qu’ils avaient fui. A l’heure de la récolte, les femmes - un enfant fermement tenu dans le dos par un tissu brodé et teint à l’indigo par leurs soins - griffaient les bulbes gonflés qui exsudaient leur suc épais. Elles affichaient avec fierté les marqueurs identitaires qui permettaient à l’étranger averti de les différencier du premier coup d’œil des autres groupes ethniques. Ces femmes appartenaient à la communauté Hmong originaire des confins d’une Sibérie quittée de nombreux siècles auparavant pour une longue pérégrination à travers la Chine, les montagnes du Laos et la Thaïlande où je les ai rencontrées. Nombre d’entre elles ont ensuite émigré dans les années 80 en France, en Guyane ou en Californie. Mais qui étaient ces Hmong ? Etaient-ils un peuple ou une minorité ethnique ? Formaient-ils une communauté, des communautés ou une diaspora ? Etaient-ils des nomades, des réfugiés, des émigrants, des transmigrants ou d’éternels migrants ? Quelle réalité se cachait donc derrière ces dénominations multiples qui désignaient ces individus ? Etait-il donc possible de porter un autre regard sur ces ״bénéficiaires״ qu’ils soient nommés ״réfugiés״, ״déplacés״ ou ״minorités ethniques״ ? Etait-il possible de porter un regard autre sur cet autre, vivant ailleurs, en dehors de ses frontières nationales, en attente de retour ou temporairement sédentarisé ?

J’allais explorer toutes ces questions relatives à l’identité et à l’altérité quelques années plus tard dans une autre région du monde, au Maghreb, auprès d’autres migrants que les médias qualifiaient de candidats en quête d’eldorado et qui risquaient leur vie pour atteindre l’Europe. Cette région du nord de l’Afrique était en train de devenir une région de transit, de rétention et de relégation. Depuis Rabat où je résidais, ma curiosité a tout naturellement été capt(iv)ée par ces migrant-e-s dont la présence discrète m’interpellait. Des jeunes femmes se déplaçaient dans les quartiers populaires en portant, elles aussi un nouveau-né dans le dos. De jeunes hommes éduqués, parlant anglais, téléphone portable à la main négociaient leur passage en Europe. La rencontre stimulante sur le terrain avec le socio-anthropologue Alain Tarrius qui par sa théorie sur l’anthropologie du mouvement apportait un souffle vivifiant à la vision classique des migrations internationales m’a décidé à entreprendre cette recherche.

Chapitre choisi

Deuxième partie

Transmigrer au féminin

Partir, nous partirons. Avec tampon, sans tampon… nous partirons. Comme des maudits et alors ? Comme des forçats…. Sur le ventre peut-être, malades à crever ; sur les poings et les genoux, sur les ongles un par un, quitte à les perdre tous, sur les canines peut-être ; sanglants à force d’y laisser la peau, comme des écorchés s’il le faut ; nous partirons.

N.Caligaris Les Samothraces , 2002

Les médias qui fixent leurs caméras sur les candidats à l’émigration donnent l’impression que ces derniers sont tous de jeunes aventuriers célibataires et libres de toute attache. Et pourtant, ces transmigrations à destination de l’Europe ne sont pas seulement affaire d’hommes. Des femmes seules ou accompagnées d’enfants font aussi le voyage pour atteindre l’Europe. Leur présence - bien qu’invisibilisée pour les raisons que l’on explicitera - n’est pas insignifiante puisque les femmes représentent près d’un tiers des passagers à destination de l’Europe. Hommes et femmes se côtoient, voyagent et produisent du vivre-ensemble. Les femmes empruntent les mêmes itinéraires transsahariens que les hommes, traversent les mêmes frontières dans des conditions périlleuses, font étape dans les mêmes villes et vivent, tout comme eux l’attente dans le danger et la précarité. Elles ont elles aussi à se confronter à l’altérité, à négocier avec des guides et des passeurs et à atteindre l’objectif fixé. Elles ont la nécessité commune à tous - hommes et femmes - de mobiliser des ressources pour assurer leur survie mais les femmes de par la nature du lien affectivo-sexuel qu’elles initient ou maintiennent, tranchent ou marchandent en fonction des situations et des "espace-temps" transmigrent d’une manière qui leur est propre.

Dans le contexte de la migration dite irrégulière, des inégalités, des violences physiques et symboliques et des violations des droits humains sont perpétrées à l’encontre des transmigrant-e-s. Au sein de ce contexte globalement défavorable aux clandestin-e-s, d’autres violences physiques et symboliques sont commises spécifiquement à l’égard des femmes : des femmes sont violées, tombent en grossesse, accouchent en cours de route. Des femmes doivent élever seules leurs enfants et les faire passer en compromettant fortement la réussite de leur propre passage. Des femmes sont convoyées d’une manière particulière pendant que d’autres facilitent leur passage.

Dans ce chapitre, il s’agit de comprendre ce que transmigrer veut dire quand il se décline au féminin. On cherchera à comprendre comment l’étrangère de passage appréhende l’espace du transit et ses rencontres avec les sociétés locales traversées. On sera attentif également aux compétences sociales et aux initiatives mises en œuvre par les femmes chefs de famille qui ont à assumer leur devoir parental. En dernier lieu on examinera la situation des femmes ayant une "dette de voyage" dans ce contexte particulièrement violent qui combine domination économique et soumission au pouvoir masculin.

Qui étaient ces femmes qui prenaient le risque de traverser seules ou en famille le continent africain pour se diriger vers un pays qui ne les y avait pas conviées ? Les cinquante-cinq femmes interrogées avaient quitté leur pays depuis dix-huit mois en moyenne au jour de l’entretien (un mois de moins que les hommes). Parmi elles, quarante étaient arrivées au Maroc accompagnées d’un époux ou d’un concubin, trente-trois étaient mères de famille, dix-huit avaient un enfant et quinze d’entre elles avaient entre deux et quatre enfants. Dix femmes étaient tombées en grossesse au cours de la traversée du continent. Elles étaient en moyenne âgées de 30 ans et avaient entre 16 et 41 ans. Toutes avaient été scolarisées, 17 n’avaient aucun diplôme, 12 avaient le Brevet, et la moitié 28 avait le Bac. Une seule femme avait fait des études supérieures. Toutes avaient été élevées dans une capitale africaine sauf trois femmes qui venaient de milieu rural. Deux d’entre elles avaient déjà séjourné en Europe qu’elles avaient dû quitter précipitamment. La majorité des femmes rencontrées étaient originaires du : Cameroun, de République Démocratique du Congo, de la République du Congo, de Côte d’Ivoire et du Nigeria. Toutes étaient parfaitement francophones ou anglophones. Je n’ai pas rencontré de femmes originaires du Mali, du Sénégal ou de Guinée qui tentaient de passer en Europe par voie de terre (ce qui n’exclut pas leur présence) mais celles que j’ai rencontrées étaient pour la plupart des étudiantes, boursières de leur gouvernement.

Toutes souhaitaient passer en Europe et à l’exception de trois femmes toutes sont finalement passées. Elles invoquaient ce désir de partir pour "chercher la vie". Pour celles qui avaient fui leur pays, chassées par la guerre et qui voyaient leur vie menacée, cette expression était à prendre au sens propre, la vie étant opposée ici à la mort réelle et programmée qui les attendait si elles restaient au pays. Pour celles qui quittaient un pays réputé sûr comme le Cameroun, "chercher la vie" signifiait se libérer des contraintes imposées par un éventail restreint de possibilités et qui les empêchait de réaliser leur projet de vie. Cette recherche de la vie ne pouvait se faire que dans le mouvement, le déplacement, la recherche d’un lieu autre où la vie serait libre de s’exprimer et la création de nouveaux liens possibles. La décision de quitter concubin, mari, parents, enfants ou amis pour prendre la route s’était imposée au terme d’intenses négociations avec elles-mêmes aboutissant à la préférence du mouvement à la sédentarité, de l’éloignement à la proximité et de la possibilité de créer de nouveaux liens à la sécurité angoissante des anciens. Dans la plupart des cas c’était la famille élargie qui avait pensé, financé ou contracté le départ, s’employant à vaincre la résistance initiale de la partante, résistance qui au milieu de nombreuses contraintes s’était lentement muée en une acceptation dite volontaire…. L’acte de migrer s’était parfois effectué en opposition avec un membre de la famille ou en réaction à des injonctions parentales captatives ayant pour intention de forcer leur fille à se soumettre à un avenir tracé par eux.

Ce discours mettait en avant leur désir de chercher la vie non seulement pour elle mais pour leur famille ; les aînées insistant sur leur responsabilité vis-à-vis de leur fratrie. Aucune femme ne manifestait le désir de rentrer au pays à l’exception d’une jeune femme atteinte de cancer et qui voulait mourir chez elle. Pour toutes les autres, leur désir d’avancer vers le Nord semblait inébranlable. Elles utilisaient souvent la métaphore de l’incendie : « On ne revient pas dans une maison qui brûle » pour exprimer non seulement la situation désastreuse mais aussi l’impossibilité totale de revenir en arrière. Ces départs s’étaient effectués pour la majorité par la route même si certaines avaient survolé le Sahara en avion. Trois d’entre elles seulement étaient arrivées directement en avion à Casablanca et une famille y était arrivée par bateau.

Ces jeunes femmes nées dans les années soixante-dix avaient bénéficié d’une éducation secondaire qui était offerte à tous - filles comme garçons - malgré les résistances de l’entourage qui y voyait un dangereux moyen d’émancipation. Evelyne, dont la mère nigériane avait émigré en Côte d’Ivoire pour y trouver un travail raconte comment l’école a forgé sa capacité de jugement et contribué à sa libération. Elle raconte :
« J’ai grandi à Abidjan dans le quartier de Treichville où j’allais à l’école des sœurs. C’est ma mère qui a décidé de m’y envoyer malgré le fait que tout le monde autour lui disait « Si tu mets ta fille à l’école, tu es foutue…  ». Ma mère m’a mise à l’école, en cachette mais à l’âge de treize-quatorze ans, elle a voulu que je devienne la deuxième épouse d’un riche commerçant qui voulait m’emmener voyager. Mais moi je lui ai dit : « Ecoute-moi, je suis encore jeune, je regrette, je ne suis pas ce genre de fille qui va accepter. Toi tu m’as mise à l’école. Si tu ne m’avais jamais mise à l’école, peut-être que j’aurais accepté ça mais tu m’as emmenée à l’école, tu m’as ouvert les yeux, tu m’as ouvert les oreilles, tu as aiguisé ma bouche, donc je peux pas. Non je ne peux pas me marier avec l’homme comme ça. C’est pas possible et puis, je veux un homme pour moi seule, pour moi seule ».

Toutes les femmes avaient exercé une activité avant d’arriver au Maroc : petit commerce, employées de bureau ou fonctionnaire. Seules, deux jeunes filles camerounaises de dix-huit ans avaient suivi par amour de jeunes aventuriers congolais lors de leur passage à Douala. Elles avaient un sens aigu de leur obligation à participer au soutien financier de leurs parents si elles étaient célibataires et à l’avenir de leur famille si elles avaient des enfants. Plusieurs d’entre elles étaient des aînées de famille et se sentaient responsables de leur fratrie. Denise d’origine nigériane dit : « Tu sais chez nous, il n’y a aucune différence entre les garçons et les filles et si tu es l’aînée, tu dois t’occuper de tes frères. Oui chez nous, c’est le premier-né qui a la responsabilité d’élever ses frères que ce soit un garçon ou une fille et c’est la sœur aînée qui doit le faire. Les filles doivent tout faire pour aider leurs frères pour qu’ils ne deviennent pas des délinquants parce qu’au Nigeria, l’honneur c’est de ne pas avoir un garçon qui traîne ou une fille qui tombe en grossesse. »

Les femmes rencontrées sont souvent les filles de commerçantes qui ont elles-mêmes exercé dans les années soixante des activités de petit commerce (vente de pagnes, boutique au marché) ou de commerce transnational. Elles ont connu la mobilité, faisant sans problème des allers-retours fréquents entre Afrique et Europe. L’Europe des années soixante délivrait facilement des visas de tourisme ou n’en exigeait pas dans certains cas. La fluidité de ces mouvements a favorisé le commerce de vêtements, de chaussures, de parfums etc. mais de nombreuses femmes ont dû interrompre leurs activités après la fermeture des frontières tout d’abord en France puis progressivement en Italie puis en Espagne. Ces dernières ont alors limité leurs activités sur le continent africain et leurs filles ont commencé à "clandestiner" des activités jusqu’alors exercées librement. Les jeunes femmes rencontrées étaient presque toutes francophones ou anglophones et avaient étudié pour certaines dans ces lieux-missions dont les valeurs enseignées étaient celles d’une France de liberté, d’égalité et de fraternité, une France terre d’asile, une France défenseure des droits de l’homme. Les liens avec la France étaient des liens forts : liens créés au cours des socialisations primaires, liens familiaux, de métissage datant de la colonisation, liens d’affection maintenus avec les membres de leur famille ou avec des amies déjà établis en France, qui y travaillaient ou/et avaient épousé des français. Viviane, une belle jeune femme aux yeux pers qui a été expulsée à la suite de l’occupation de l’Eglise St Bernard à Paris me dit tranquillement : « Moi j’ai eu un grand-père français. Tu vois les yeux verts que j’ai ? C’est lui qui me les a légués. Je me sens française même si mes deux parents sont camerounais. Je veux que mon fils qui va naître dans deux mois grandisse en France et qu’il devienne français parce que j’aime vivre en France et que là-bas je suis bien, je gagne ma vie même si je suis sans-papiers. Il passera même si je dois rester ici. »

Certaines situations vécues au pays étaient pudiquement qualifiées de "difficiles". Elles disaient la déliquescence progressive de leur pays qui engendrait la corruption, le clientélisme et une grande difficulté à épargner. Elles avaient toutes une expérience de la débrouille et de la recherche de solutions au jour le jour mais cependant aucune des femmes rencontrées n’avait pu imaginer les difficultés générées par la migration irrégulière et les trahisons de toutes sortes que celle-ci engendre. Les femmes rencontrées à Nouadhibou, en Algérie et au Maroc avaient pour la plupart été victimes d’arnaques financières massives, d’abus de pouvoir ou/et de trahisons. Elles n’étaient pas préparées à affronter la situation d’irrégularité dans laquelle elles avaient été brutalement plongées. Celles qui envisageaient de rejoindre Paris en quelques heures d’un vol confortable devaient se résoudre à entreprendre la traversée du continent Africain par voie de pied et envisager toutes les stratégies de passage possibles. Le choix du passage en Europe devait tenir compte non seulement des contraintes financières mais aussi des jeunes accompagnants qui ne pouvaient pas emprunter les voies les plus difficiles et dangereuses. Une jeune sénégalaise de vingt-sept ans avec un nourrisson dans les bras rencontrée à Fès chuchote : « Là-bas à Ceuta c’est trop dangereux, il faut escalader de nuit le grillage avec des échelles de branchage et faire attention de ne pas tomber et se casser un membre. Ceux qui se font prendre par la police espagnole sont battus comme des serpents et moi je ne peux pas faire ça avec un bébé. Ceux qui savent nager tentent d’aborder la rive à la nage mais là aussi c’est dangereux et je ne peux pas le faire avec un petit. Je préfère une autre solution mais bien sûr dans ce cas je dois payer et c’est beaucoup plus long ».
La plupart des femmes rencontrées avaient écarté ces options qui requéraient beaucoup d’entraînement, de force physique et une grande liberté de mouvements. Les autres solutions qui s’offraient aux mères accompagnées d’enfants variaient en fonction du choix du moyen de transport employé, de la route empruntée, de leurs moyens financiers et de leurs connections personnelles.

La recherche menée auprès des femmes a parfois été difficile lorsque le récit narratif de leur quotidien était minimisé et dévalorisé et tendait à résumer leur présent en un « je ne fais rien » conclusif. L’observation- participante a permis de pallier ce manque de "dire". L’autre difficulté a concerné l’expression des difficultés du vécu migratoire que certaines femmes n’évoquaient qu’avec réticence préférant envisager un avenir prometteur plutôt que d’effectuer un retour en arrière douloureux :
« Que veux-tu savoir de plus ? Ces histoires sont passées et ce sont des souffrances et des très mauvais souvenirs. »
J’ai tenté cependant d’ examiner non pas seulement les espaces-temps du mouvement, de l’espoir et du passage mais aussi ceux de l’immobilité, de l’attente et de la déception au cœur même de ce rien faire qui s’est pourtant révélé mobilisateur de ressources et producteur de compétences et de sociabilités.

Les statistiques internationales montrent que les migrations féminines représentent plus de la moitié des migrations totales dans le monde. Cependant, il existe peu de données sur les migrations féminines irrégulières. A ma connaissance, les passages de femmes se déplaçant en direction du nord du Maghreb n’ont été quantifiés que dans la ville d’Agadez, porte d’entrée du Sahara algérien. Les comptages faits par le géographe A.Bensaad font état d’une présence féminine de vingt pour cent sur un total annuel de 65 000 passages. Cette présence féminine est attestée par les "agences de voyage" locales qui organisent la traversée du Sahara et par les autorités policières qui notent le sexe des voyageurs mais il est difficile de connaître le nombre de femmes qui se dirigent sur la Libye, qui restent en Algérie ou qui transitent vers le Maroc. Au Maroc, la nécessité de clandestinité rend encore plus difficile l’estimation de la présence féminine ainsi que l’ont souligné les enquêteurs de la CIMADE qui ont eu des difficultés à rentrer en contact avec les jeunes femmes d’origine nigériane en attente dans les zones qui se situent aux environs de la frontière algéro-marocaine et des enclaves espagnoles. Je n’ai pas de données officielles au Maroc concernant le nombre de transmigrantes qui tentent de passer en Europe.

Entre 2000 et 2002, à défaut de chiffres officiels, j’ai consulté les journaux marocains de langue française et relevé au quotidien le nombre d’interpellations faites en mer par la Guardia Civil espagnole et la Gendarmerie Royale marocaine. Ces interpellations relevées dans la presse sont bien en deçà du nombre total donné par les autorités mais ce qui nous intéresse ici c’est le ratio homme-femme qui donne le chiffre de 30% de femmes interpellées. Ces chiffres sont corroborés également par les autorités espagnoles qui, selon le chercheur espagnol P. Pumarès, donnent un pourcentage de 29% de femmes interpellées à l’arrivée sur les côtes andalouses.

1. Recompositions et décompositions familiales

L’espace maghrébin est un espace masculin, patriarcal, autoritaire et violent, dirigé, contrôlé et sécurisé par des hommes. Il est aussi un espace féminin, materné et maternant, géré ou marchandisé par des femmes. Pendant la recherche, il est clairement apparu au cours de cette traversée du continent que non seulement des familles se composaient, mais aussi qu’elles se recomposaient…ou se décomposaient. Des femmes voyageaient seules ou en famille mais surtout elles faisaient famille au cours du périple. Toutes avaient été abusées, arnaquées, volées ou violées en cours de route et se retrouvaient confrontées à des situations inédites. Quels changements ces nouveaux modes de circulation induisaient-ils dans les rapports de genre dans de telles situations de violence ? La fermeture des frontières contraint les personnes qui veulent émigrer en Europe à le faire de manière irrégulière et à solliciter des intermédiaires qui vont faciliter leur entrée dans l’espace Schengen. L’existence de ces "passeurs" est directement liée à cette situation dont la fonction n’a plus lieu d’être lorsque les frontières s’ouvrent. La migration irrégulière originaire des pays de l’Afrique sub-saharienne fabrique ses propres agents que l’on appelle des guides quand ils font passer des frontières terrestres, des passeurs pour les frontières maritimes et des checkers quand ils organisent les voyages par avion. Cette migration irrégulière qui a débuté il y a plus d’une décennie fabrique des intermédiaires dont certains font carrière dans l’arnaque. Ces escroqueries sont perpétrées la plupart du temps à partir d’un pays voisin au pays de départ ou d’un pays de transit et portent sur des sommes importantes (de 1000 à 3000 euros par adulte) quand il s’agit de transports aériens. Les hommes et les femmes victimes d’arnaques sont parfois réduits brutalement à l’état de mendicité et contraints par la nécessité à tirer rapidement les leçons de cette expérience traumatisante. Cette situation inédite va les contraindre à repenser leur façon de voyager en modifiant leurs comportements et en inventant de nouvelles formes d’associations.

Denise qui a finalement réussi à passer en 2004 et a obtenu ses papiers en 2007 me raconte : « J’ai vécu à Lagos pendant deux ans où je travaillais dans une société d’informatique et j’ai pu économiser mais j’ai été arnaquée chaque fois que j’ai voulu partir en France. Je remettais l’argent à un checker qui au dernier moment disparaissait avec mon argent. J’étais découragée, fatiguée quand j’ai rencontré Lucas. Sa copine lui avait pris toutes ses économies pour voyager sur la France et il n’avait plus un sou. Il était déçu car il allait devoir encore patienter de longs mois avant de pouvoir avancer. Il m’a tout de suite inspiré confiance alors très vite je lui ai dis : « Ecoute, c’est toi l’homme, tu organises tout le voyage, les documents, les transports et tout. Moi j’ai 2500 dollars américains à moi. Alors, écoute moi : je te donne le pouvoir de me commander et on voyage ensemble. » Au début il a refusé parce qu’il avait honte d’être sans argent et puis finalement il a accepté …On a voyagé ensemble et on a traversé le désert. On essaie maintenant de passer ensemble en Europe et on espère qu’on ne va pas nous refouler. »

Donner à l’autre le pouvoir de le commander alors que l’on est en position de pouvoir. Cette antinomie interroge sur la nature des liens qui se créent ici et qui incitent "à faire couple". Mais de quel type d’association s’agit-il ? D’une tactique, cet art exercé par le faible sans pouvoir, pour trouver une solution à la nécessité impérieuse de poursuivre la route ? D’une habile ruse féminine qui, selon l’expression admise par le sens commun, cherchera à s’approprier une présence masculine utile ? Les mauvaises expériences subies par les deux voyageurs ne les poussent-ils pas simplement à s’associer en prévention d’abus futurs ? Il me semble que les relations qui lient les deux partenaires sont de caractère dyadique, au sens Simmelien du terme, car elles rendent chacun des deux protagonistes directement coresponsables pour la survie de leur association en couple. Cette co-responsabilité est initiée ici par Denise qui accorde à son compagnon le pouvoir de la commander. Ce droit donné à l’autre masculin induit en échange une obligation de réciprocité, obligation qui n’est basée ni sur la compétition, ni sur la peur de l’affrontement. La réciprocité exige des relations de confiance et des intérêts communs qui lient les partenaires conscients de leur impuissance à atteindre seuls leur objectif et unis par le même désir de réaliser leur projet migratoire.

Les partenaires sont liés par un engagement réciproque et un contrat tacite dont le respect ne dépend pas uniquement de leurs deux volontés. Ce contrat tacite peut être interrompu si ce n’est définitivement rompu du fait de la contingence de leur situation. Ils sont tous deux en situation irrégulière à partir du moment où ils entrent au Maghreb et peuvent être séparés par les agents de l’autorité à n’importe quel moment. Les Etats traversés n’ont aucune obligation à accepter sur leur territoire la présence d’étrangers y séjournant de manière irrégulière et ils sont en droit d’exercer leur souveraineté par des reconduites à la frontière ou des expulsions à l’encontre de ces étrangers dont les associations éphémères et clandestines ne peuvent se réclamer d’aucune prérogative. La nature de ces associations à la temporalité inconnue et incertaine est conditionnée au droit discrétionnaire des Etats transitaires qui peuvent légalement exercer le droit de les dissoudre. Signataires de Conventions internationales, les Etats transitaires sont tenus moralement à ne pas séparer les familles mais ils ne peuvent en aucun cas être sanctionnés s’ils le font surtout si ces familles n’ont aucun caractère d’officialité.

Malgré la fragilité de leur situation juridique qui n’exclut pas la solidité des liens affectifs, les partenaires décident de vivre ensemble, de faire communauté et ceci à l’issue de négociations intenses menées de leur côté par chacun des deux partenaires. Les doutes et les résistances vaincus, la dépendance financière de l’un et l’incertitude de la teneur de la relation à venir de l’autre, permettent à chacun des partenaires de dépasser leurs résistances internes dont ils n’avaient pas eu conscience jusqu’alors. L’obligation de s’associer en dehors du regard familial au sein d’espaces hostiles et étrangers, l’obligation de faire route ensemble, sous peine d’immobilisme et de stagnation permettent d’être plus libres de projet et d’initiative et par là même de s’affirmer, d’inventer et d’initier de nouvelles relations. Les deux partenaires renversent les normes sociales établies et s’inventent de nouveaux rôles : lui devient époux ou père lorsqu’il y a des enfants et endosse de nouvelles fonctions de défenseur et de protecteur, elle finance le voyage de son pseudo mari sans lequel elle ne peut voyager. La transmigration produit ici le "faire couple" qui participe de ce savoir-circuler, de ce savoir-transmigrer. L’obligation de s’associer sous peine d’immobilisme et de stagnation induit un changement dans la perception que chacun a de son statut personnel. Cette compétence à faire dyade permet non seulement de faire route ensemble mais elle est aussi facteur d’individuation car elle permet à chacun des partenaires de dépasser les résistances internes dont ils n’étaient pas jusqu’alors conscients. Cependant, cette compétence acquise, engendrée par l’obligation de mobilité reste limitée par les conditions de la situation irrégulière qu’ils sont prêts à assumer au prix fort.

Réseaux féminins familiaux transnationaux

Si la plupart des femmes sont parties seules, d’autres sont accompagnées de leurs enfants et ont pour projet de rejoindre des membres de leur famille en Europe qui, elles le savent, les accueilleront à l’arrivée. Les arnaques ne les épargnent pas et vont transformer un voyage par avion de quelques heures en une entreprise à durée indéterminée et qui aura des conséquences non seulement pour les protagonistes eux-mêmes mais également pour les familles qui financent le voyage. Les événements (abus, refoulement à la frontière) qui se succèdent de manière imprévue incitent les membres féminins de ces réseaux familiaux transnationaux à mobiliser des ressources de toute nature pour faire avancer le groupe maternel égaré dans l’espace sahelo-maghrébin. A Casablanca je rencontre Clarisse, jeune femme de trente-cinq ans, originaire du Congo démocratique qu’elle a quitté 18 mois auparavant. Elle a trois enfants qui ont entre six et treize ans et qui voyagent avec elle. Son mari, dont le salaire ne peut plus financer les études des enfants et assurer un quotidien décent à sa famille est resté au pays. La tante de Clarisse réside à New York et sa sœur cadette vit à Paris depuis quatre ans. Celle-ci souhaite vivement voir sa sœur venir la rejoindre parce que malgré le fait qu’elle ait elle-même mari et enfant là-bas, elle se sent seule. Elle est mariée avec un homme qui trafique dans la drogue et qui s’est engagé à financer la majeure partie du voyage de la sœur de sa femme et des trois enfants ; voyage auquel participe financièrement un autre oncle de Clarisse qui exerce la médecine au Japon où il est parti cinq ans plus tôt invité par l’église dirigée par Moon. Sa demi-sœur qui réside au Royaume-Uni l’aide aussi mais la contribution de cette dernière au voyage est modeste car son mari qui est chauffeur de taxi à Londres a peu de ressources.

Le groupe maternel se rend à Douala où il retrouve le checker, cette personne qui organise le vol sur l’Europe et le checking des futurs passagers au comptoir d’embarquement. Il lui promet de voler directement sur Paris. L’argent du vol et des frais de voyage lui est versé par la famille via Western Union. Le prix est de 3500 euros par adulte, de 2500 par enfant. Après sept mois d’attente au Cameroun, le checker disparaît soudainement et le petit groupe se retrouve seul. Ne voulant pas rebrousser chemin après cet échec retentissant, Clarisse se dirige sur Lagos où elle attend de recevoir l’argent qui lui permettra de continuer vers le Nord. Sa sœur lui envoie l’argent qui servira à louer les services d’un homme, un Congolais d’âge mûr qui les accompagnera de Lagos au Maroc. Cette association permet au groupe maternel de faire maintenant figure de famille sur un chemin périlleux avec à la tête du groupe un élément mâle jouant le rôle de chef de famille. Arrivée à Rabat, la jeune femme se sent en sécurité car elle retrouve le fils de son oncle maternel qui a voyagé de son côté. Elle n’a plus besoin de la présence de son compagnon de voyage dont le rôle de père et d’époux protecteur n’a plus de raison d’être. Elle le congédie sans ambages et va chercher maintenant une solution qui lui permette de passer en Europe elle et ses enfants. Clarisse attend de trouver une solution qui va consister à faire passer un à un les enfants qui sont attendus par leur tante à Paris avant d’envisager enfin son propre passage mais elle a encore besoin d’argent et sollicite sa famille.

Les concertations familiales entre Paris, Casablanca, Tokyo, New-York et Londres sont quotidiennes et se font par Internet pour limiter les dépenses. La recherche de la meilleure solution pour passer tient compte des conseils avunculaires, des exhortations maternelles et des solutions proposées par les sœurs. Le mari resté à Kinshasa n’est pas concerné par ces transactions familiales : tout le monde sait qu’il ne peut plus assurer l’entretien du ménage et que c’est pour cela que celle-ci a mobilisé sa propre famille. Spectateur impuissant de l’errance de sa femme et de ses enfants, il attend au pays déplorant son salaire de misère - ces 150 euros par mois - qui paralyse son action. Il espère que lorsque femme et enfants seront installés en France et en règle, il pourra venir les rejoindre car ils sont partis depuis dix-sept mois déjà et les nouvelles se font rares.

Les narrations recueillies en route, dans l’ombre des étapes clandestines mêlent à l’ici d’aujourd’hui non seulement un là-bas d’où l’on vient mais un ailleurs où l’on va. Elles montrent qu’elles sont projet familial là où l’on ne voit que trop souvent projet individuel. Elles mobilisent des pratiques de solidarités familiales transnationales et transgénérationnelles qui dépassent le cadre étroit de la famille nucléaire. Des ressources importantes sont mobilisées par des femmes au profit d’autres femmes, que celles-ci soient seules ou en groupes maternels. Dans toutes les situations que j’ai observées qui étaient le fait de femmes seules aidées par leur famille, la volonté de regroupement circulait entre les sœurs de lait , entre les oncles maternels et leurs nièces, les sœurs et les frères de sang, les mères et leurs fils.

Ces réseaux familiaux sont constitués de membres unis par des liens de sang et dont les femmes sont les éléments moteurs et dynamiques. Dans ces situations, les liens matrimoniaux sont obsolètes et les époux, quand ils ne peuvent participer activement au projet de réunion - comme le mari resté au pays ou l’infortuné conjoint accusé de trafic de drogue et expulsé sur Kinshasa - sont exclus de l’arrangement qui a pour priorité le passage du groupe maternel. Ce dispositif familial migratoire né de la volonté de femmes et qui prime sur les alliances matrimoniales ne bénéficie pas seulement aux femmes de la famille mais également aux frères ou aux hommes de la parentèle. Léopold raconte : « Ma sœur aînée habite Bruxelles et elle veut que je vienne habiter avec elle car elle dit qu’elle est seule et qu’avoir son frère proche est un atout non négligeable. Elle me dit qu’une fois en Europe, nous serons à deux, qu’elle va respirer et que les charges seront divisées… Oui elle est mariée, elle a deux enfants et son mari travaille mais elle veut que je sois auprès d’elle pour la soutenir. Elle m’aide financièrement autant qu’elle le peut. ...Non je n’aurai pas à rembourser tout ce qu’elle a dépensé, dépense et va encore dépenser pour moi mais je m’occuperai de la famille une fois que j’ai un job. Ça c’est indiscutable et inchangeable. Il y a trois ans que je suis là au Maroc parce que je voulais passer légalement et j’ai demandé un visa pour aller passer un examen d’infirmier à Paris mais on m’a refusé le visa mais ce « refus non motivé » ne m’empêchera pas de passer, tu verras je vais passer, j’ai confiance en l’avenir et je serai bientôt à Bruxelles. »

On observe ici des regroupements familiaux informels qui sont bien éloignés de ceux observés au cours des années soixante-dix en France où un travailleur de sexe masculin en situation régulière faisait venir son épouse et ses enfants sous les auspices d’un état républicain aux intentions pronatalistes. La politique de l’immigration zéro en fermant les frontières de l’Europe a incité les personnes qui désirent émigrer - et dans le cas présent les femmes - à inventer de nouvelles modalités de regroupement qui sollicitent la participation active de la parentèle sur lesquelles elles savent pouvoir compter, plutôt que sur les alliances matrimoniales qui peuvent s’avérer aléatoires.

Chaque membre de la famille participe à son niveau à cette véritable entreprise familiale qui active et redynamise les solidarités lignagères, mobilise des sommes importantes et assure le transfert de fonds. Par contre, la mobilisation des compétences familiales se limite au faire-transmigrer sans pour autant avoir la capacité de dénoncer les dérives abusives du dispositif du passage clandestin que tous déplorent mais ne peuvent éviter. Le financement de ce voyage à rallonge peut atteindre des sommes astronomiques, plus de quinze mille euros parfois. Il est lourd à assumer pour les bailleurs qui sont souvent eux-mêmes en situation de précarité, qu’ils se trouvent encore au pays ou déjà arrivés en Europe où ils sont obligés de travailler "en noir" non seulement pour subvenir à leur quotidien mais aussi pour financer ce voyage qui n’en finit pas. Les récits donnent à voir la rapidité et la flexibilité avec laquelle les familles étendues gèrent l’imprévu et l’imprévisible grâce aux nouvelles technologies de communication ainsi que la générosité avec laquelle ils répondent à la crise malgré un quotidien difficile. Le succès du passage d’un transmigrant est un succès collectif, l’échec - comme l’expulsion au pays ou la mort accidentelle - est aussi vécu comme un échec collectif.

Les périples des transmigrants qui s’effectuent dans un entre-deux incertain et imprévisible permettent de mettre à jour des solidarités jusqu’alors inédites : on observe des transgressions à l’ordre des hiérarchies familiales : le chef n’est plus seulement l’aîné comme on le dit classiquement qui, installé en France fait venir son frère cadet. On voit ici des sœurs cadettes primoarrivantes inviter leurs ainé-e-s à venir en Europe, des nièces envoyer de l’argent à leurs tantes et des cousines à leurs oncles et on le verra des nouveau-nés initier le regroupement familial. Chaque membre de ce réseau familial ici, là-bas ou ailleurs participe à la venue d’un nouveau membre en fonction de sa place dans la famille mais aussi de ses moyens financiers. La mobilisation de la parenté maternelle offre un soutien que l’on sait inconditionnel et qui n’exige pas de retour immédiat. Le remboursement de la dette n’a pas de caractère contraignant même si, bien sûr, une certaine obligation morale se constitue. L’allongement de la durée du transit, les coûts prohibitifs du déplacement et les événements imprévus tels les expulsions ou les reconduites aux frontières affectent non seulement la personne en transit mais a des répercussions sur chaque membre de la famille, que celui-ci soit établi dans les confins de l’ Extrême Orient ou de l’Amérique du Nord. Les nouvelles technologies de communication utilisées par les transmigrants permettent non seulement l’actualisation permanente des liens avec le pays d’origine mais aussi avec cet ailleurs multiple et encore inconnu. Le maillage communicationnel est serré : on s’affaire autour du patient dont chacun désire le succès. On conseille, interpelle, sollicite, remercie et soutient. Il y a circulation de chaleur dans cette proximité de la voix ou par l’écrit qui rapproche les lointains. La messagerie Internet renforce les solidarités familiales déjà existantes et permet à celui qui se trouve dans cet entre-deux dangereux et incertain, duquel il ne peut pas sortir seul, la possibilité de trouver une solution qui redonne sens à son projet.

La possibilité de la connexion potentiellement illimitée et qui en appuyant sur une simple touche annihile les frontières spatio-temporelles permet de maintenir le lien familial, crée aussi de nouvelles obligations et de nouvelles craintes. Elle crée comme une obligation de liens, comme une obligation de présence auprès de cet autre avec lequel on est relié. Tout en renforçant la cohésion familiale qui fait partager l’intimité de tous avec chacun, l’obligation de liens entretient et exacerbe le sentiment de responsabilité que la distance peut amoindrir. La co-présence entraîne un sentiment de co-responsabilité envers cet autre perdu dans cet entre-deux, surtout quand celui-ci est un enfant. Elle génère de la proximité mais aussi des sentiments de crainte lorsque le lien est brutalement interrompu sans explication.

L’enfant pionnier : entre ancrage et transmission

Le transmigrant est un individu en déplacement, souvent solitaire mais il n’est pas pour autant dépourvu de repères. Il est en relation avec les quatre mondes ou sphères définis par A.Schütz dans son travail sur le chercheur et le quotidien. Il est en relation avec le monde des intimes qui sont les membres de la famille ou les amis proches, le monde des pairs ou les compagnons, le monde des prédécesseurs qui sont les ancêtres morts ou vivants ou encore des figures héroïques et enfin le monde des successeurs qui sont les propres descendants du migrant et avec lesquels il maintient des liens de proximité affective. On sait le rôle significatif joué par le monde des prédécesseurs et des intimes pour le migrant grâce à la transmission d’un héritage immatériel qui constitue une sorte de géographie des origines des individus et qui a ses lieux et sa mémoire. Ces espaces hérités renvoient à l’ancestralité, aux lieux d’origine et de vie des parents et à la mémoire historique qui permettent à l’individu de se situer dans la lignée familiale et d’affronter ensuite sa propre différence à la lumière de cette mémoire. Dans son travail sur l’autonomie dans la migration volontaire, C. de Gourcy a travaillé sur les rapports qu’entretiennent les migrants avec le monde des prédécesseurs et des intimes. Les migrants se présentent comme les dépositaires d’une histoire qui fait de la migration une norme familiale qui procure à l’individu en mouvement une certaine sécurité ontologique qui lui permet de se situer dans la continuité d’une lignée, de légitimer et de banaliser son parcours qui - bien que perçu comme d’exception - n’en reste pas moins marginal.

Au cours de ma recherche, j’ai été intriguée par les relations qu’entretenait ego avec ses successeurs ainsi que par le rôle inédit que leurs parents leur faisaient jouer. Ces successeurs étaient souvent de très jeunes enfants nés en transmigration ou de jeunes mineurs qui partaient en Europe avant leurs parents et qui avaient pour mission de favoriser le regroupement familial. Hélène qui est camerounaise a trois enfants dont l’aîné est un garçon de huit ans. Le père des enfants, congolais est décédé au cours du voyage. Elle désire rejoindre la France pour que ses enfants puissent y étudier. Elle vit à Delly Ibrahim dans un quartier situé à la périphérie d’Alger où habitent plusieurs Congolais en attente de passage au Maroc. Elle vit dans une minuscule cabane faite de parpaings où l’on se glisse en rampant. Une tôle rouillée sert de toit et l’entrée de la cahute est fermée par un morceau de plastique. Elle vient d’accoucher de son troisième enfant lorsque je la rencontre et de se séparer de son fils aîné qui est passé en Andalousie. Elle a confié l’enfant à une connaissance qui l’a fait voyager et l’a déposé dans un foyer pour mineurs du côté de Malaga croit-elle. Avant de l’envoyer là-bas, comptant sur l’intelligence et la vivacité d’esprit de son fils, elle lui a fait mémoriser son numéro de téléphone portable. Le jeune fils est bien conscient de l’importance de ce numéro de téléphone qui est le seul élément réel qui va lui permettre de rester en contact avec sa mère et de maintenir le lien qui le rattache à elle. L’enfant sait que les conditions du maintien du lien avec sa mère dépendent de lui et sont le fait de sa responsabilité. L’enfant est parti depuis trois semaines mais elle n’a pas encore de nouvelles. Hélène espère faire passer la petite fille de six ans puis le dernier-né quand celui-ci sera sevré, avant de songer à pouvoir enfin passer elle-même. Elle n’a pas demandé le statut de réfugié car elle veut aller en France. Elle a choisi de faire passer ses enfants un à un dans la clandestinité avant de passer elle-même. Combien de temps faudra- t-il pour qu’ils se retrouvent tous les quatre en France ? Un an, deux ans ? Elle ne sait absolument pas…

Par leur détermination inébranlable, les familles nucléaires ou étendues imposent leur volonté migratoire aux états-nations malgré les politiques répressives que ceux-ci mettent en place. La migration irrégulière contraint les parents à mettre de la distance physique entre eux et leurs enfants plutôt que de les garder auprès d’eux dans une proximité captatrice qui ne ferait plus sens. Cette relation de proximité qui relève de la fusion et de la dépendance extrême quand il s’agit d’une mère et de son nouveau-né doit être interrompue brutalement, dans sa réalité physiologique du moins. Le jeune enfant qui est souvent l’aîné de la fratrie ou l’enfant unique sera le premier à mettre le pied sur cette terre promise où il va enfin pouvoir aller à l’école, étudier et devenir un adulte. Jeune pionnier émigrant sur une terre nouvelle, il engage dans l’aventure toute sa famille et devient alors l’élément d’ancrage d’un regroupement familial d’un type nouveau. Il devient l’acteur principal d’une réunification familiale qui ne peut réunir sans séparer ni regrouper sans arracher. Le groupe maternel ne peut rester ensemble, soudé et uni. Il est forcé de se dissocier, de s’individualiser pour éviter l’immobilité, la stagnation et la mort. Les parents, seuls ou en couple, font du passage de leurs enfants leur priorité car ils sont intimement persuadés que l’avenir de ceux-ci est là-bas. Leur avenir est là-bas avec la mère ou sans la mère, avec les parents ou sans les parents. Les familles envoient leurs jeunes enfants à la conquête de territoires inconnus qu’ils auront à charge de leur rendre un jour familiers. Ces enfants-pionniers créent de nouveaux territoires familiaux en amont des territoires connus. Ils sont envoyés à la conquête de territoires que leurs parents ne connaissent que par le biais de cet héritage immatériel reçu de leurs proches ou ancêtres. Ces nouveau-nés ou jeunes enfants sont les artisans espérés de la migration future de leurs parents. Ils sont investis, parfois à leur insu pour les plus jeunes, d’une mission jusqu’alors réservée aux adultes.

En France, les primoarrivants et artisans du regroupement familial ont d’abord été les hommes chefs de famille puis les femmes venues seules. Ce sont maintenant les enfants qui assurent ce regroupement. Les plus âgés d’entre eux se situent dans une lignée de migrants dont ils se sentent devenir des membres actifs et ils partent confiants vers un futur qui leur permettra de trouver leur vie, un avenir apprivoisé par leurs parents qui leur transmettent leur vision d’une Europe qu’ils semblent déjà connaître de l’intérieur. Les enfants sont tout à la fois les héritiers du désir de leurs parents et les pionniers d’une aventure qui maintient leurs parents en dehors de leur propre histoire. Ce sont ces enfants pionniers-héritiers qui de fait, légitiment non seulement le projet migratoire de leurs parents mais aussi la décision de ceux-ci de les envoyer dans l’inconnu. Cette décision d’envoyer des enfants, parfois des nouveau-nés à peine sevrés est approuvée par l’entourage des "frères en migration" qui se substitue ici à la famille proche. Le groupe entier, y compris la connaissance qui fera passer les enfants un à un, avalise cette pratique douloureuse qui se révèle être la seule solution possible dans les conditions de la situation présente. Ces enfants-pionniers préparent l’avenir de leurs parents, futurs dépositaires d’une histoire que n’auront pas vécu leurs parents et qu’ils leur transmettront a posteriori. Le caractère contraignant de la migration irrégulière oblige à inverser l’ordre des hiérarchies générationnelles, et établit un ordre d’un genre nouveau dans lequel le dernier-né est l’artisan du regroupement familial.

Enfin, en imposant leur présence juvénile au cœur des sociétés de la vieille Europe qui refuse l’admission de leurs parents sur son sol, ces enfants-pionniers créent de nouveaux devoirs aux pays dits d’accueil. Ils les obligent au travers d’organisations étatiques à prendre soin d’eux, à leur procurer gîte, soins et éducation, à se substituer à leurs parents biologiques et à redéfinir les liens de paternité qui les unissent à ces enfants quand ils ne se soustraient pas à leurs devoirs en les renvoyant dans leur pays d’origine.


Reconfigurations symboliques du périple : entre fuite salvatrice et naissance sublimée

Au cours de ma recherche, j’ai entendu plusieurs récits d’hommes et de femmes qui avaient fui leur pays à la suite de conflits personnels ou familiaux. Des couples accompagnés d’enfants en bas- âge avaient quitté leur pays précipitamment et débuté une longue errance à travers le continent africain. Ces récits disaient la nécessité impérative de fuir une situation mortifère permettant d’épargner les enfants encore vivants. Rencontrée à Rabat, Nsela raconte la maladie gravissime de son fils de dix-huit mois empoisonné par sa grand-mère et qui s’est vu intimer l’ordre de quitter au plus vite la Guinée pour éviter à son fils une mort certaine :« ….Là-bas, à Conakry, je l’ai emmené chez les visionnaires. Ils ont regardé l’enfant et ils ont dit : « ah l’enfant a mangé la viande. Et qui a donné la viande ? » « C’est ma mère…oui elle lui a envoyé en songe de la viande à manger. L’enfant a mangé la viande et puis son ventre est devenu énnnnorme et lui il est devenu maigre, tout maigre avec un gros ventre et après il chiait du sang. Tu comprends, il devient dangereux pour nous, on lui a donné cette viande pour le transformer pour qu’il puisse nous attraper, il est devenu l’espion des sorciers, c’est grâce à lui qu’eux (les sorciers) peuvent rentrer et peuvent s’infiltrer. C’est lui l’intermédiaire, le bouc émissaire, il est devenu bouc émissaire. Je suis allée à l’hôpital mais ils n’ont rien vu à l’hôpital. Ils ont dit qu’il n’était pas malade alors je suis allée à la pharmacie parce que je n’ai pas confiance dans l’hôpital. Le sang, ça c’est la dy-sen-te-rie mais ce sont les sorciers qui te donnent la dysenterie. Il a pris le médicament, à la pharmacie et ça n’a pas duré. Le mal a cessé et le mauvais sort est sorti par la tête. Mais si tu avais vu mon enfant, tu ne peux pas le soigner. Il crie, il crie, tu peux pas le regarder. Il sentait mauvais, tu pensais qu’il était mort.

Alors le visionnaire a pris du lait, on prie on prie, on prie, on prie… Il brûle de l’encens, met un parfum dans le lait et l’a fait boire. Et puis le visionnaire a dit « Sept ans, sept ans, vous devez quitter pendant sept ans et rester où vous êtes ». Pendant la nuit, j’ai eu un songe. Ça venait comme une écriture qui passait comme ça devant moi et je lisais et puis j’ai vu le bœuf qui faisait comme ça, qui remue la tête et Dieu a dit « dès que vous quittez cet endroit, vous passez la frontière de la Guinée et les enfants vont guérir ».

J’ai dit : « C’est un songe ou c’est vrai ? » Pour nous l’essentiel c’était de sortir du pays parce que si j’avais pas quitté le pays, les sorciers pouvaient m’atteindre encore car l’enfant n’était pas encore tout à fait délivré, il était encore sorcier. L’essentiel, c’était de fuir vers la frontière. Nous étions tous les cinq et on s’est demandé comment on allait faire. Moi je disais « allons-y, allons-y ». On a pris le car pour aller au Mali, mais si tu voyais le car, tellement chargé, y a même pas de place, tu mets tes pieds en l’air comme ça pour t’asseoir, mais c’est pas ce qui nous importait, nous ce qui nous importait c’était de sortir.

Alors dès qu’on est monté dans le car, moi je me suis endormie, je me suis endormie. Je n’ai même pas vu par où on passait, c’est pas mon problème, on passait, on passait, on passait et le père du petit disait « on passe par une ville, regardez la ville », les enfants regardaient mais moi j’ai dit « Oh, laisse-moi dormir il y a longtemps que je n’ai pas dormi. J’étais trrrranquille, tellement tranquille. »

Dans la suite de cet ouvrage, je parlerai de la figure masculine du pasteur, Moïse moderne qui sacralise l’itinérance le mouvement et le passage et qui facilite l’appropriation par les passant-e-s d’un Dieu protecteur qui est à leur côté et est favorable à leur projet de vie. La figure de l’exil, traditionnellement incarnée par un Moïse autoritaire, patriarcal et solitaire va se féminiser et se materniser. La mère de l’enfant ensorcelé devient l’actrice principale de la scène laissant dans l’ombre un conjoint réduit au rôle de figurant. Si le couple va voir ensemble le visionnaire, c’est elle qui a le songe, c’est elle qui comprend et prend la décision. Cette confiance totale en la parole divine qui désensorcelle et guérit, la soulage tellement que dès qu’elle a la certitude de quitter le pays, elle s’endort profondément, soulagée. Le sentiment d’intranquillité qui la tenaillait depuis l’empoisonnement de son fils disparaît totalement après la traversée de la frontière. En obéissant à cet ordre du prêtre visionnaire : « Sept ans, sept ans, vous devez partir pendant sept ans et rester où vous êtes », elle accepte sa situation et sa condition d’exilée. La situation qu’elle définie comme réelle est bien réelle dans ses conséquences. Elle rend acceptable l’avenir dans un ailleurs inconnu. Le sentiment d’appartenance à une lignée sacrée qui ne se dément pas dans l’exil rend cohérente cette fuite familiale et donne tout son sens à une situation perçue comme totalement irrationnelle par le sens commun.

L’image de la femme en fuite - qu’elle soit mère de famille ou enceinte - trouve des résonances profondes dans l’imaginaire des hôtes des pays d’accueil de tradition judéo-chrétienne. Dans la scène qui suit et se passe dans les Iles Canaries, l’évocation d’une jeune femme enceinte venue par la mer à partir des côtes marocaines et ayant accouché d’une petite fille en mettant le pied sur le sol canarien a généré des sentiments où se mêlent pitié compassionnelle, bienveillance charitable et admiration sans bornes.

En 2001 dans l’île de Fuerteventura, j’ai rencontré Claudia à Porto del Rosario au moment où la presse îlienne célébrait l’histoire de cette mère-courage en quête d’Eldorado qui avait affronté dix-huit heures durant, une mer déchaînée dans une barque surchargée et pris le risque d’accoucher en pleine mer.

La presse a mis en exergue le comportement héroïque de cette jeune femme qui a donné la vie dans les conditions les plus extrêmes et qui a forcé l’admiration de tous. Interrogée sur l’héroïsme de sa conduite, Claudia m’a répondu qu’elle n’avait pas pu faire autrement : « Quand tu fais affaire avec le passeur on t’a dit que tu allais prendre un vrai bateau avec un capitaine en uniforme et tout et tout. Mais quand tu arrives là-bas, sur la plage, en pleine nuit quelque part dans le sud du Maroc, tu vois une vieille pirogue qui prend l’eau et tu ne veux plus partir. Tu as peur mais tu ne peux plus reculer. Tu as payé et si tu refuses de partir les passeurs vont te tuer. C’est tout. »

Les médias ont conforté ce sentiment de compassion en portant sur ces femmes un regard simplificateur qui ne peut voir les femmes qu’en victime ou en héroïne et distord la réalité. L’image médiatisée de cette figure de proue aux formes lourdes, de cette femme courageuse et donneuse de vie a commodément évité de poser les vraies questions qui l’ont poussée à risquer sa vie pour aller vivre dans le pays de son choix. . Toutes les femmes enceintes ne choisissent pas la solution qualifiée de risquante par Claudia et préfèrent accéder par voie de terre à Ceuta, enclave espagnole située en terre marocaine. Cette solution qui supprime les dangers de la traversée combine aussi l’avantage, pense t-on , de permettre aux enfants qui naissent sur son sol d’acquérir la nationalité espagnole. Ce désir ou ce regret a été immanquablement évoqué par toutes les femmes enceintes ou ayant accouché au Maroc que j’ai rencontrées. Pour beaucoup ce désir ne s’est pas réalisé.

Francine se retrouve, comme elle le dit elle-même, coincée au Maroc depuis plus d’une année. Elle cherche le moyen de faire passer son enfant en toute sécurité et trouve l’énergie de surmonter l’objet de sa déception en le transformant. La scène se passe dans le local de l’association Caritas où elle est venue faire soigner son enfant malade : « Quand j’étais au pays, j’ai fait affaire avec un checker qui m’a promit de me faire partir sur le Maroc mais à partir du Togo car c’était plus facile selon lui. Je suis partie à Lomé mais là-bas il m’a proposé de payer un billet tellement cher que je ne pouvais pas payer la somme. Il m’a alors proposé de faire moins cher si je couchais avec lui. J’ai accepté et je suis arrivée à Casablanca avec mes documents en règle et j’allais chercher un moyen pour passer en Europe. Je me suis alors aperçue que j’étais enceinte. J’avais peur, j’aurais bien voulu avorter mais c’est impossible au Maroc de le faire car c’est interdit par la loi et aussi je savais pas où m’adresser. Alors j’ai gardé l’enfant et j’ai accouché à Rabat. Personne ne sait dans ma famille que j’ai un enfant, je n’ose pas leur dire et j’ai peur qu’ils le découvrent. Mais j’aurais tant aimé accoucher à Ceuta parce que là-bas mon enfant aurait eu la chance d’avoir la nationalité espagnole et on aurait été sûr de ne pas être renvoyé et on aurait pu commencer une nouvelle vie là-bas. Il nous aurait sauvé tous les deux. Mais tant pis, nous sommes là. Regarde cet enfant comme il est beau, c’est un cadeau de Dieu ».

Le récit de Francine dit l’angoisse et la difficulté d’avoir eu à assumer une grossesse non désirée qu’elle a dû cacher à sa famille et qui a de surcroît mis en péril la réalisation de son projet migratoire qui se voulait indépendant et autonome. Cependant l’évocation du mauvais souvenir - extorqué par la chercheure ? - laisse lentement la place à un discours apaisé. L’enfant fardeau devient l’enfant cadeau. Le petit qui gazouille et fait toute la fierté de sa mère n’est plus présenté comme une lourde charge mais comme un don de nature divine. La mère a accepté cet enfant qu’elle présente comme le lien vivant entre ce Dieu et elle, lien qui transcende un quotidien angoissant et insupportable, lien qui va aussi légitimer ses actions futures. Le regard porté par la mère sur son enfant change aussi le regard de son interlocutrice qui va les considérer elle et lui autrement. Ce regard plein d’assurance et de fierté de la mère renforce non seulement l’estime que celle-ci a d’elle-même mais il force l’estime d’autrui. Il lui permet de soutenir le regard de l’autre car il n’appelle ni la pitié compassionnelle ni la condescendance. Il rétablit une réciprocité dans la relation qui appelle à la reconnaissance de l’autre non plus comme victime mais comme égale.

2. Vivre au quotidien : entre reproduction et productivité

La vie quotidienne en transmigration n’est pas seulement faite de périodes de déplacement, de mouvement et de rapprochement vers l’objectif à atteindre mais aussi de longues périodes de sédentarité, d’immobilisme et de piétinement. Ces périodes alternent sur un rythme que le transmigrant ne peut pas toujours maîtriser car il est soumis aux aléas qui surviennent chemin faisant. Comment donc sont vécues ces périodes d’attentes forcées qui vont à l’encontre du mouvement et de la réalisation du projet migratoire ?

Y a t-il acquisition d’un savoir-attendre qui serait le pendant contrasté du savoir-circuler ? Dans quel état d’esprit est abordé l’attente ? Pour les personnes qui ont fui leur pays en guerre - venant du Pool en République du Congo, de l’est du Congo démocratique, de la Côte d’Ivoire ou du Liberia - le Maghreb est tout d’abord perçu comme un espace de sécurité et de paix dans lequel elles ne risquent plus leur vie. La situation en Algérie malgré des attentats encore fréquents en 2001 n’était pas ressentie comme particulièrement dangereuse pour les transmigrants qui ne se sentaient jamais la cible directe des terroristes malgré le fait qu’ils résidaient - pour la plupart des francophones que j’ai rencontré - dans des maisons inachevées du quartier de Delly Ibrahim à Alger - réputées être la cible d’attaques terroristes. Ces maisons sont dites inachevées car leur construction a été interrompue du fait des terroristes qui menaçaient d’y séjourner ou de les faire sauter. Les propriétaires ont alors vu d’un bon œil l’occupation des lieux, souvent par des familles avec de jeunes enfants.

Le Royaume du Maroc avec sa longue stabilité politique apparaît comme un havre de paix où l’on ne risque ni sa vie ni celle de sa famille surtout lorsque l’on réside dans la capitale qui accueille les autorités diplomatiques des pays africains qui sont censées apporter une protection à leurs ressortissants.

Cependant si les femmes apprécient la tranquillité de la vie au Maroc, tout en dénonçant les attaques sexistes dont elles font l’objet, elles déplorent l’impossibilité qui leur est faite d’y travailler. Il leur faut néanmoins louer une chambre à des prix prohibitifs, le coût d’une chambre oscille entre vingt-cinq et quarante euros par mois dans les quartiers populaires des grands centres urbains. Il est difficile de négocier les prix car le statut de sans-papiers ne le permet pas. Les jeunes mères qui se retrouvent seules partagent une chambre à trois ou quatre. Les chambres ont un équipement minimal, une natte en plastique sur le sol, quelques ustensiles de cuisine et quelques vêtements suspendus à un fil de fer fixé au plafond. La cuisine se fait sur un réchaud commun situé dans le corridor de la maison et les repas sont pris dans la chambre. C’est là que s’échangent les papiers d’identité, que se prêtent les habits, que s’organise la surveillance des enfants lorsque l’une d’entre elle doit sortir pour aller retirer un mandat à la Western Union ou pour aller au marché juste avant la fermeture et qu’il faut profiter des derniers fruits et légumes offerts. C’est de là que s’organisent les départs pour « partir à la Caritas » ou à l’église retrouver les frères. Les femmes n’ont que peu de contacts avec les populations locales sauf lorsque celles-ci cohabitent avec leurs bailleurs marocains et que les femmes de la maison apportent leurs conseils et leur aide concernant les soins aux nouveau-nés. Les échanges verbaux avec les femmes sont souvent limités car si les transmigrantes parlent couramment français, tel n’est pas le cas des femmes marocaines qui ne parlent souvent que le darija, l’arabe dialectal ou le berbère des montagnes de l’Atlas.

Toutes les femmes rencontrées exerçaient au pays ou avaient exercé avant la guerre des activités de petit commerce, de coiffeuse ou de couturière, de fonctionnaires ou d’employées de bureau. Certaines avaient travaillé dans un maquis (cantine-restaurant) ou dans un bar à bière dans les grandes villes africaines. Au Maroc, il leur était impossible d’exercer leurs compétences d’une part parce que leur situation irrégulière ne leur permettait pas d’avoir l’autorisation de faire cantine et d’autre part parce que si on peut acheter de l’alcool dans certains supermarchés en dehors de la période du Ramadan, les lieux de consommation d’alcool sont restreints aux grands hôtels ou à certains restaurants aux prix prohibitifs. Entre 2000 et 2002 aucune femme d’origine sub-saharienne n’avait réussi à ouvrir une petite cantine ou un restaurant au Maroc. Seules quelques femmes réussissaient au prix de manœuvres habiles à introduire clandestinement au nez et à la barbe de leur propriétaire intransigeant, des bières achetées au supermarché ; bières qu’elles cachaient au fond de leur placard et revendaient tièdes à leurs frères qui venaient furtivement regarder des vidéos de "musique zaïroise".

Les activités exercées auparavant, bien que de petit rapport, leur avaient procuré une certaine indépendance financière mais - en attente prolongée au Maroc - leur cadre de vie s’était rétréci et cet enfermement était vécu comme une réclusion forcée en comparaison de la vie menée au pays. Elles avaient l’impression de « tourner en rond », se sentaient isolées, dévalorisées, enfermées et n’accordaient que peu d’intérêt à la situation du pays dans lequel elles se trouvaient. Les contraintes financières, bien acceptées au début, devenaient de plus en plus pesantes avec le temps. Se rajoutait le sentiment pénible de s’être fourvoyées dans une aventure dont le processus était bloqué, excluant tout mouvement en avant et tout retour en arrière.

Une jeune femme qui avait quitté Kinshasa après avoir été licenciée de l’entreprise où elle travaillait dit sa frustration que lui procure sa condition actuelle. Odette, trente-deux ans, en transit à Rabat depuis plusieurs mois se confie : « Quand j’étais à Kin je travaillais dans un bureau, à Alger, j’étais serveuse dans un restaurant c’était bien, j’ai économisé et je me débrouillais. J’ai pu sortir un peu. Je suis partie à Maghnia à la frontière mais là j’ai été refoulée plusieurs fois. Je suis à Rabat depuis un an et je ne peux rien faire, y a pas de travail. C’est ça le mal… moi j’aime bien produire et consommer, j’aime bien la production et la consommation mais ici il n’ y a que la consommation ça me dérange beaucoup. Je vous ai dit que je suis coincée, que je ne peux pas travailler, je n’ai pas les moyens de sortir, ni de produire encore moins de faire passer mon enfant. J’ai l’impression d’être dans une prison ici, je ne peux rien faire, rien produire, rien consommer …J’en ai assez de ne rien faire ».

Odette enrage de ne pas pouvoir travailler, gagner de l’argent et consommer. Elle déplore ce quotidien où il ne se passe rien où elle a l’impression de ne pas vivre, de stagner, d’être coincée, bloquée, engluée dans une situation sur laquelle elle n’a pas de contrôle. Elle est frustrée de ne pas avoir accès à cette société de consommation qui l’a fait quitter son pays, mue par cette force mystérieuse dont parle le sociologue Z. Bauman. Elle refuse cette assignation à immobilité qui lui est imposée une seconde fois et qui pourrait mettre son entreprise en péril et la rendre in-sensée. Et pourtant, elle vit dans un environnement mouvementé dans lequel l’instable, l’incertain et le va- et- vient sont devenus la norme. Il n’y est question que de traversées, de rafles, de reconduites à la frontière et d’expulsions, de passages et de naissances, de disparitions et de morts, de séparations et de retrouvailles. Elle a l’impression que sa vie qui est événement pour les autres est non-évènement pour elle. Elle se sent inutile car elle ne peut agir, elle n’a pas de prise sur le temps, elle n’a pas d’argent pour passer, passe son temps à attendre et attend en perdant de l’argent. Difficile dans ces conditions de ne pas associer l’immobilité et la sédentarité à l’inaction et au manque de mouvement. Difficile pour moi d’arriver à dissocier l’idée de mouvement, de l’espace parcouru ou à parcourir…et la vision de l’immobilité, de la stagnation. Je dois faire un effort violent - comme l’a recommandé Bergson - pour penser le mouvement et le changement autrement.

Néanmoins Odette, bien que clouée au sol maghrébin est en mouvement. Elle est en mouvement parce qu’elle est en colère et qu’elle la dit. Elle s’active, se déplace, contacte des gens pour chercher quelque chose à faire, s’occupe de sa fille, s’initie à fumer du poisson et cherche à se procurer des ressources. Son périple - qui aurait pu se dérouler en quelques heures d’avion si elle avait eu un visa - entre dans son dix-huitième mois. Tout en déplorant fortement le temps perdu et gaspillé, elle n’en accepte pas pour autant le dictat qui la laisserait inactive. Elle s’agite, se mobilise pour nourrir sa fille, fait des projets ce qui ne l’empêche pas de dire sa frustration de ne pas pouvoir produire et d’avoir l’impression de vivoter et de ne rien faire dans une temporalité dans laquelle rien ne se fait, rien ne se passe.

L’itinérance irrégulière engendre un mode de vie qui est par essence précaire, incertain et fatigant. En voyage, il est rare de dormir deux nuits de suite au même endroit car on veut arriver au plus vite à l’étape. Dans les zones frontalières, le déplacement est pénible surtout quand, par mesure de précaution, il faut faire de longues marches à pied de nuit avec la peur d’être attrapé et rejeté au désert. Joséphine, vingt-huit ans, en transit à Rabat se souvient : « On a marché depuis Maghnia en Algérie jusqu’à Oujda et puis de Oujda jusqu’à Fès. On a marché jusqu’à fatiguer. Il faisait tellement froid à Oujda, deux femmes sont mortes dans les montagnes parce qu’elles se sont égarées. Tu peux voir leur tombe au cimetière. Au Maroc, on m’arrêtait tout le temps. Arrivée à la gare de Guercif, je ne pouvais plus marcher, j’avais les pieds gonflés, je n’avais pas la force et puis la nuit j’avais peur, il y avait des chiens qui aboyaient, la police qui nous suivait. Heureusement j’ai pu arriver à Rabat où je me suis un peu reposée… »

L’étape urbaine est censée être une étape qui permet de se reposer des longues marches épuisantes, de prendre contact avec les passeurs et de préparer le passage eu Europe. Mais cette étape n’est pas de tout repos non plus. Il est rare de rester plusieurs semaines ou plusieurs mois dans la même maison. L’arrêt en ville n’est pas synonyme d’enracinement, même passager : il faut souvent déménager sinon déguerpir au plus vite la nuit quand le bailleur se montre intransigeant sur le paiement du loyer. Il faut s’éclipser discrètement quand on ne s’entend pas avec ses voisins de chambrée, que l’un d’eux exerce son autorité de manière insupportable ou que ceux-ci font trop de bruit et qu’on a peur d’être dénoncé par les voisins et renvoyé à la frontière. Enfin, on peut être expulsé de chez soi manu militari au cours des rafles de police si l’on est trouvé sans-papiers. On se retrouve alors dépourvu de tout, dépouillé de son téléphone portable ou de ses papiers, éloigné de ses amis ou de son conjoint, séparé de tout. Parmi les femmes rencontrées, plusieurs se souviennent de l’ arrestation brutale au petit matin de leur conjoint, renvoyé sur Oujda, et de l’angoisse que cette expulsion a généré. Elles n’ont aucune certitude quant à la date de retour du conjoint qui peut se faire dans les semaines ou dans les mois qui suivent ou ne jamais se faire. Une reconduite à la frontière maroco-algérienne dans les environs de Oujda et un retour clandestin par le train de nuit (Oujda-Rabat) peuvent s’effectuer en une semaine mais le retour peut se révéler aléatoire voire impossible si les autorités algériennes les reconduisent à la frontière algéro-malienne dans des camps de relégation.

L’étape devient alors séparation : Mariam vient d’accoucher à la maternité de Rabat où je suis allée la voir. Elle se confie : « Le père de l’enfant qui vient de naître a été refoulé et se trouve maintenant au Mali. Il n’a pas d’argent sur lui et là-bas c’est difficile de trouver un travail. Il vend des sachets d’eau à Gao mais je ne sais pas s’il va pouvoir gagner assez pour remonter et payer le transport puis le passage sur Maghnia puis revenir ici. Moi je me retrouve seule avec le bébé. Je peux communiquer avec lui par Internet ou par téléphone mais il y a longtemps qu’il ne m’a pas appelée, il ne sait pas que le petit est né… »


Le rythme de la transmigration est saccadé, fait d’événements imprévus et inattendus qui sont tous et à des degrés divers déstabilisants et traumatisants. Ils mettent à mal les efforts faits par les transmigrants pour instaurer une certaine routine de vie et trouver des références et des repères quelques peu stables. Ils génèrent de l’insécurité et du malaise. Dans cet environnement incertain, il est difficile de prendre soin de sa santé, d’aller demander des conseils ou de consulter quand on en ressent la nécessité ou de suivre un traitement de façon régulière et assidue. Les femmes n’anticipent pas toujours les relations sexuelles qu’elles vont avoir et se trouvent démunies quand elles s’y trouvent confrontées. Elles ne pensent pas immédiatement à utiliser des moyens de contraception ou ne savent pas comment s’en procurer et tombent en grossesse, expression qui dit bien le caractère imprévu et inattendu de l’événement. Françoise qui a dix-huit ans raconte les difficultés du périple : « J’étais à Maghnia, près de la frontière avec le Maroc. C’était la crise, j’ai manqué le lait, j’ai manqué même le pain à manger. J’étais là bas et voyez cette situation là à rester dans des sachets [1] sans mari, sans argent… J’étais seule et j’ai rencontré un Ivoirien, je ne pouvais pas nier cette… cette … sa proposition et c’est après que je suis tombée en grossesse… La grossesse ça me dérange. Lui ne voulait pas l’enfant et il m’a dit d’enlever le bébé. Il a dit « moi je ne peux pas supporter cette charge là, je n’ai pas d’argent, je ne peux rien pour toi parce que je suis en train de chercher aussi la vie, j’ai laissé mes parents, tout ça, je dois continuer en avant mais il a fui, oui il a fui quand j’ai été enceinte de 6 mois. Alors j’ai compris que j’étais seule, c’était maintenant que ma vie était en danger ».

Je ne reviendrai pas ici sur la fuite du géniteur qui a - de façon incantatoire - mis en avant ses obligations familiales et invoqué les liens de sang qui le poussent à aller de l’avant et à abandonner lâchement sa compagne ! Cette jeune femme a accouché à la maternité d’un hôpital de référence à Rabat, quitté dès le lendemain. Comme la plupart des jeunes primipares qui accouchent en route, elle n’a que peu de connaissances en puériculture et est avide de recevoir des conseils concernant la manière de s’occuper et d’élever son enfant. Elle sait qu’elle peut aller consulter une association caritative quand son enfant sera malade mais qui ne pourra répondre à ses nombreuses interrogations. En cette période de post-partum, elle souffre de l’absence de sa mère et de l’entourage familial féminin malgré l’aide de ses compagnes de voyage. Elle est animée de sentiments ambivalents à l’encontre de cet enfant non désiré, qui contrecarre ses plans et dont elle a maintenant l’entière responsabilité et elle s’inquiète d’avoir à s’occuper de lui dans cet environnement étranger.

Transmission du savoir-materner

J’ai rencontré Victorine, une femme d’origine nigériane qui faisait figure de maman auprès de ces jeunes mères qui sollicitaient ses conseils. Mère de famille expérimentée, ayant elle-même accouché en France, elle était rentrée au pays et à la suite de conflits familiaux, se retrouvait en transit au Maroc. Forte du prestige d’avoir accouché en Europe de deux beaux enfants et de sa connaissance vernaculaire des pratiques du post-partum, elle jouait avec assurance et emphase son rôle de substitut maternel et transmettait tout naturellement les pratiques d’élevage à ces jeunes femmes qui manquaient de savoir-faire, ne connaissant ni la manière de prendre soin d’elles-mêmes ni l’art de rendre leur enfant fort et courageux.

Elle leur tenait ces propos : « Tu vois quand tu rentres de l’hôpital tu dois prendre ton bain deux fois par jour. Tu prends un seau d’eau très bouillante et tu t’assoies dessus, la vapeur monte, on met une couverture autour de la taille et ça descend, ça coule, ça coule. C’est bon, ça te nettoie vite et ça te remet tout en place. » Elle poursuit en pensant au pays. « Chez nous quand tu accouches… mais tu es au paradis. Tu dois pas voir le soleil pour 3 mois. Tu ne fais que manger, dormir, te laver, manger, dormir, te laver. Ça aide la plaie à se refermer. Ici tu ne peux pas tout faire mais tu dois reprendre ta forme, tu dois mettre de l’huile de karité sur le corps avec aussi de l’huile d’amande si tu peux trouver. Normalement c’est ton mari qui fait le massage mais s’il est au désert tant pis, tu demandes à une femme de le faire. Tu dois laver l’enfant le matin et le soir avec de l’eau si chaude qu’on pourrait déplumer un poulet. Ça le rend fort.

Chez nous, on donne les soins à l’enfant et puis on le laisse comme ça, sans rien. On lui laisse la liberté de bouger pour qu’au moins il puisse chasser les mouches. Non, mais tu as vu les femmes marocaines ? Elles emmaillotent les bébés si fort qu’ils ne peuvent plus bouger. Ils sont coincés, c’est pas bon pour eux. Tu vois bien que la force physique d’un bébé noir et celle d’un enfant marocain c’est pas la même chose, y a une différence mais qu’est-ce qui provoque ça ? C’est dans la manière de s’occuper du bébé. Ici on leur met de la Nivéa qu’on achète au supermarché mais chez nous, tu prends du beurre de karité et tu fais le massage avec aussi de l’huile de palme si tu en trouves. Les Marocains ne connaissent pas ça mais tu peux en trouver chez la Guinéenne à Ennadha. Si l’enfant a la fièvre la nuit, tu le frottes et tu fais le massage. Aucun sorcier ne peut s’approcher de lui et lui envoyer un mauvais sort. Ça le repousse. Et puis aussi on lui met de l’argile sur le corps. L’argile, ça rend le corps du bébé lisse, très lisse, ça soigne les cicatrices et la peau de l’enfant devient très jolie, très douce. Les massages, ça rend les os forts et la personne va devenir très résistante. L’enfant va marcher à huit mois, il est plus rapide plus fort plus sain. Tu dois aussi lui donner du miel dès la naissance pour qu’il soit bien éveillé, il faut lui donner du miel, l’enfant sera très intelligent, très éveillé… »

La transmission du savoir est ici affaire de femmes, un savoir cosmopolite et pluriel transmis par cette femme sage d’origine nigériane, élevée à Abidjan, ayant accouché en France et vivant au Maroc. Il ne se limite pas à la conception d’une seule tradition particulière qui ne vanterait les mérites que d’une seule manière de faire au détriment de toutes les autres. Ce savoir-materner là emprunte à la fois aux traditions vernaculaire, locale et moderne tout en s’adaptant aux conditions limitatives de la migration. Il n’est ni exclusif ni figé mais il intègre des éléments nouveaux, adopte de nouvelles pratiques et se métisse au fil des ans tout en tenant compte des conditions particulièrement difficiles de la migration irrégulière et précaire. Il est également critique : l’acceptation de nouvelles manières de materner, glanées en cours de route n’empêche pas cette sage-femme traditionnelle d’un nouveau genre de critiquer certaines pratiques locales comme celle de l’emmaillotage. Pour Victorine, cette pratique ne fait aucun sens car elle est contraire à sa conception générale de l’éducation des enfants. Elle considère ces derniers comme des êtres fragiles qu’il faut protéger certes mais qu’il faut surtout vigoureusement modeler et fortifier au moyen de massages du crâne et de pratiques diététiques tonifiantes pour les rendre autonomes le plus rapidement possible et être capables de chasser les mouches ! Il faut donc, dès les premiers jours de la vie, respecter leur liberté de mouvement et les rendre capables d’appréhender et d’apprivoiser l’espace dans lequel ils vont à avoir à se faire une place qui, elle le sait, n’est pas acquise d’emblée. Elle veut, dès leur naissance, leur enseigner à se protéger mais surtout à se défendre. Elle veut améliorer leur confort mais surtout leur apprendre à supporter la douleur, à ne pas subir la contrainte mais à s’adapter à leur nouvel environnement. Cette praticienne elle-même migrante, possède un réel savoir-faire. Elle participe par la transmission de son savoir-materner à aider les jeunes mères à mieux assumer leur maternité mouvementée et à reprendre dans de meilleures conditions leur progression vers le Nord.

Si la femme qui se déplace seule dans l’espace public maghrébin est associée à une aventurière méprisable et appropriable, en revanche l’image que donne la femme-mère est connotée positivement. La femme-mère, métonymisée par sa matrice est perçue comme toute entière elle-même dans cette partie d’elle-même. L’utérus prometteur, symbole de vie dramatise la maternité et empêche l’appréhension de la personne dans sa réalité globale. Ces deux assignations de la femme-volage et de la femme-mère sont stéréotypées et permettent à l’observateur de se cantonner commodément dans son jugement partiel et erroné qui le dispense de remettre en question sa propre perception de cet autre différent de lui. Cependant lors des situations d’interaction, ces visions erronées de l’Autre féminin peuvent inciter les femmes- de manière pas toujours consciente- à surjouer et à dramatiser leur rôle de mère. Au cours de ma recherche, j’ai rencontré plusieurs femmes, cheffes de famille, ayant plusieurs enfants à charge. Je me suis interrogée sur le quotidien de ces familles monoparentales en transmigration. Comment subsistaient-elles dans un pays qui refusait aux étrangers de passage le droit de travailler invoquant un très fort taux de chômage ? De quelle manière généraient-elles des revenus suffisants pour faire vivre leur famille alors qu’elles ne recevaient aucun subside extérieur ?

Une cheffe de famille

J’ai rencontré à de nombreuses reprises une femme dynamique, en transit depuis trois ans au Maroc et qui élevait seule ses trois enfants. Avant de me décider à faire son histoire de vie, j’avais été mise en garde par J.F Werner dans son travail sur « l’Afrique des individus ». Il y discutait de l’inadéquation de l’utilisation du récit de vie dans la compréhension du processus d’individuation et invoquait le fait que malgré une description cohérente et sensée le récit de vie échoue à laisser voir ce qui fait la capacité de la personne à exercer sa réflexivité, à prendre des décisions et à rebondir devant les difficultés. Tout en ayant cette mise en garde à l’esprit, j’ai écouté avec attention le récit de Céline et ai abouti à un constat différent. Oui, le processus d’individuation était bien à l’œuvre… On peut alors se demander si la saisie de ce processus ne se dérobe pas à celui qui impute à la personne qu’il écoute, des intentions utilitaristes, stratégiques et manipulatrices ! Céline a quarante ans quand je la rencontre. Elle est originaire d’un village de l’Etat d’Edo situé au sud-est du Nigeria mais elle a grandi à Conakry et y a vécu avec ses trois enfants. Elle a quitté précipitamment la Guinée lorsque la situation politique s’est détériorée. Elle a alors traversé l’Afrique de l’Ouest avec ses trois enfants en passant par le Mali, le Sénégal et la Mauritanie où elle s’est trouvée sans ressources après avoir monnayé son dernier collier en or. Après quelques semaines dans la capitale mauritanienne, le conjoint part pour le Maroc en la laissant seule avec les enfants. Céline se remémore cette période : « Quand je suis arrivée à Nouakchott j’ai dit : « arachides, comment on fait ? Je vais vendre des arachides parce que si je reste comme ça je vais mourir de faim car mon mari m’a pas laissé un rond. J’ai dit à la femme qui les vendait : « Nous on vient d’arriver là, je suis avec les trois enfants, je peux pas fuir, donne-moi les arachides ». Elle me les a données, elle a eu confiance en moi , là bas il faut la confiance seulement, avec la confiance tu fais tout mais si tu perds la confiance, c’est fini, on ne te donnera plus rien. Je vends les arachides parce que j’ai vu les femmes le faire. Je suis partie acheter le plateau et ce qu’il faut pour griller. Mes enfants n’allaient pas à l’école, ils les vendaient à la gare routière ou à l’hôpital. L’aîné ramassait les balles au club de tennis et il gagnait un peu. Avec tout ça je peux payer mon loyer et l’électricité. On était bien. On avait de bons voisins et puis les Maures sont bien instruits, ils parlent très bien le français, ils sont gentils avec les enfants. Le seul problème c’est la poussière et les vents de sable. Dans le quartier où j’habitais, il y a beaucoup d’Africains, tout le monde se débrouille. »
Après un an passé à Nouakchott, toute la famille se retrouve au Maroc. Le mari, qui a ses papiers en règle part pour l’Italie. Il dit vouloir régulariser sa situation avant de pouvoir les faire venir tous à Rome. Les démarches faites auprès de l’ambassade d’Italie à Rabat n’aboutissent pas, le passeport expire et l’espoir d’obtenir un visa pour toute la famille s’éloigne. Petit à petit, les versements faits par le conjoint s’espacent puis cessent totalement. Céline se souvient : « Au Maroc la vie est difficile au début je me sens seule, très seule. Je n’ai rien à faire et personne ne vient frapper à ma porte. C’est pas comme à Treichville où ça crie, ça fait du bruit ou même comme à Nouakchott où c’est un peu l’Afrique. Ici c’est calme, trop calme. Le soir, on entend voler une mouche surtout pendant le Ramadan quand tout le monde va s’enfermer chez soi pour manger la soupe, la harira. Et puis je n’ai rien à faire ici car tu n’as pas le droit de travailler. On te surveille, tu es en clandestin et tu ne peux rien faire. Au début ma vie ici c’était comme si j’étais dans un hôpital en train de me soigner. Je ne suis pas malade mais je ne peux rien faire. C’est pas que je suis nulle mais là sans gagner ma vie je sens que je deviens nulle. Et pourtant je dois m’occuper des enfants. Tu me demandes comment je fais pour vivre ? Pour payer le loyer ? L’électricité ? Le téléphone ? Il faut que je te dise la vérité. Je ne paye pas le loyer depuis 3 ans que je suis ici. C’est trop cher je ne peux pas payer mille trois cents dirhams (130 Euros) par mois. Tu vois cette maison là, elle tombe en ruine, mais tu as vu l’entrée ?
Ça pue parce que les égouts sont crevés. C’est humide l’hiver, il fait froid. Je ne paye plus, ça fait trois ans que je ne paye pas. La propriétaire qui est bien vieille est venue me réclamer l’argent mais moi je l’ai bien respectée car chez nous en Afrique on respecte les vieux qui ont les cheveux blancs et après je lui ai dit : « Oh, ayez pitié de moi, je suis seule avec trois enfants à charge » …et elle s’en va. L’année dernière, j’ai été convoquée au tribunal deux fois et ils m’ont dit de payer ou de faire le rappel. Je suis dans le rappel, on m’a envoyé une convocation mais je ne peux pas payer. Oui je lui dois autour de 50 000 dirhams et puis maintenant mon voisin marocain et moi on est menacé d’expropriation parce qu’ils vont démolir la maison mais ils ne peuvent pas me chasser. Pour me mettre où ? Dans la rue ? Avec le voisin, on se soutient, tout le quartier est avec nous et si la police veut nous chasser, ils auront tout le quartier sur le dos. Un jour, la police est venue ici, ils sont venus taper à la porte. Ils ont dit : « Donnez-moi les papiers des enfants, on va vous mettre dehors ». Alors j’ai dit au policier : « J’ai un problème que je n’arrive pas à comprendre, ma vie a basculé, donc je ne me retrouve pas, c’est pourquoi je suis dans cette maison. Mon mari est parti et je pense trop, je cherche la solution. Je leur dis « Alors, vous croyez que c’est facile avec 3 enfants ? Mais c’est pas facile. Il faut leur donner à manger, il faut les suivre sinon ils vont devenir des délinquants. Vous pouvez demander à l’épicier là à côté, il me connaît très bien. Je lui ai présenté mes enfants et il leur donne du pain s’ils ont besoin de pain, le soir je vais au souk et on me donne ce qui n’est pas vendu, les tomates un peu talées, les fruits un peu trop mûrs et les oignons. C’est comme ça que je vis, mais pourquoi vous me bousculez ? »

Après ils se sont excusés, ils n’ont même pas demandé les papiers des enfants et ils sont partis. Quand je suis arrivée ici, j’ai été voir les prêtres de la paroisse, je leur ai dit que moi j’avais été élevée chez les sœurs et que j’aimerais bien que mes enfants aillent dans des bonnes écoles surtout qu’ils ont déjà perdu deux années d’étude. Moi je suis une adepte du christianisme céleste qui est une religion très connue au Bénin et au Nigeria. Là-bas on les reconnaît parce qu’ils déambulent habillés d’une aube blanche et ils marchent pieds nus mais ici personne ne connaît alors je prie à la maison avec les enfants tard dans la nuit. Tu vois le petit autel que j’ai fait, on allume les bougies et on prie tous devant. Là c’est le parfum qu’on doit se mettre avant de sortir pour se protéger des mauvais esprits. Je suis allée parler aux prêtres. Je n’ai pas dit que j’étais une adepte du christianisme céleste parce que de toute façon ils ne savent pas ce que c’est. Je leur ai expliqué ma situation et ils se sont arrangés et voilà les deux sont dans une école privée où je ne paye rien. Ils vont à pied à l’école mais ils y vont et il n’y a que le petit dernier encore qui s’ennuie ici et qui réclame l’école parce qu’il est très intelligent mais je n’ai pas les moyens ... ».

Céline met en avant son rôle de mère et de chef de famille qui a la charge d’assumer seule le gîte et l’entretien de ses enfants. Elle dramatise et joue avec emphase son rôle de mère-courage qui lui attire en retour compassion et subsides. Ses lourdes responsabilités de chef de famille légitiment à ses yeux toutes les petites tactiques et ruses qu’elle doit faire pour échapper au contrôle de ses débiteurs. En quelques mois, Céline est arrivée, sans avoir aucun revenu fixe, à faire accepter ses enfants dans les meilleures écoles de la ville, à se faire offrir un téléphone portable et à assurer un quotidien décent pour ses enfants. Elle poursuit : « Je vais à la messe chaque fois qu’il y a une grande fête et à la sortie je vends mes arachides grillées et la pâte d’arachide que je fais moi-même. Les Africains n’en trouvent pas ailleurs car les Marocains ne la mangent pas. Tout le monde m’achète mes arachides surtout les familles des copains des enfants. Il y a un Français qui m’a donné un téléphone et me donne des cartes, un Belge qui me fait pas payer mes factures d’électricité.

Depuis que je suis arrivée, j’ai pu enfin faire circoncire mes garçons. Je suis chrétienne c’est pour ça que j’ai dû faire la circoncision des garçons. Au Nigeria c’est la tradition et tout le monde le fait parce que c’est écrit dans la Bible et que Abraham, Moïse sont tous des circoncis. Dieu a dit « Les enfants qui ne sont pas circoncis sont à moitié acceptés », c’est dans un passage de la Bible. Au pays on fait la circoncision juste après la naissance. Après deux semaines on te coupe. On souhaite bonne arrivée au nouveau-né et couic on le coupe et après on le soigne. C’est normal, il faut que l’enfant connaisse la douleur. Chez le bébé, ça ne dure pas et après trois semaines c’est fini. Il fallait le faire depuis longtemps mais j’avais pas eu les moyens alors je l’ai fait ici au Maroc, tous mes voisins croient que je suis musulmane et ils m’ont invitée à la faire. Ils n’ont pas fait anesthésie et mon petit il a crié, crié et pleuré. Les femmes ont fait les youyous et ont chanté : « voilà tu es devenu un homme. » Je l’ai fait parce que c’est gratuit et que c’est le Croissant Rouge marocain qui l’organise. C’est bien il y a une fête et puis après ils te donnent quatre litres d’huile, six paquets de sucre et ils t’accompagnent à la maison en ambulance.
Ici les gens m’aiment bien. Quand je suis avec les gens du quartier je dis que je m’appelle Mouna et je dis Al hamdoulillah avec l’accent quand il faut. Mais il faut faire ça, si tu ne fais pas ça, tu n’auras rien, rrrrien tu comprends ? Quand on me dit de venir prier, je dis que je suis occupée et je pars. Ici les gens du quartier sont gentils, quand c’est la Fête du mouton ils m’apportent tous un morceau, quand c’est le Ramadan on me donne de l’huile, du sucre et de la semoule. Ma voisine me fait des cadeaux et c’est même moi qui prépare le thé marocain à la maison. Quand tu es dans ma situation faut être malin sans ça tu n’auras rien. Faut être malin mais faut pas truander car les gens te surveillent et si ça va pas ils vont vite te dénoncer. Il faut être correct.

Mais la vie comme ça c’est difficile, c’est fatigant parce que je dois toujours penser, chercher des solutions, contacter les uns les autres, aller demander, me déplacer, ça fatigue. Je dois aussi éduquer les enfants et je regrette leur père qui savait bien se faire obéir en rigolant alors que moi je dois donner des ordres et être sévère. Tu vois mes fils, ils ont seize, douze et six ans. Ils sont comme des filles. Ils nettoient la maison, ils lavent le linge, ils font tout ce que tu leur demandes. Ils obéissent bien. Le plus grand là, il travaille bien mais je dois tout le temps le menacer. Je lui dis : « Si tu n’es pas premier, je te frappe, tu dois être le premier. Si tu as zéro dans le cahier, fous-moi le camp. Si tu travailles bien, je te dis « Chéri, je vais te donner de l’argent ». Ah, si toutes les filles étaient comme eux, le monde allait être droit mais les garçons tu sais, il ne faut pas compter sur eux. Il suffit qu’ils aient dix-huit et ils filent, tu ne les verras plus. Je sais très bien que si leur père était là il s’en occuperait bien mais ça serait plus dur parce qu’il ne gagnerait rien et que personne ne m’aiderait parce qu’on dirait que c’est à lui de gagner sa vie. Je suis mieux seule, je suis libre, libre. Je fais tout pour que mes enfants s’intègrent ici mais je sais très bien que je suis en transit.
Si ce soir on nous donne le visa, on laisse tout et on part tout de suite sans regret… Il faut aller en avant. »

En quelques mois , Céline est devenue l’initiatrice d’ un vaste réseau dont les membres qui appartiennent à des communautés différentes n’ont pas de relations entre eux : les fidèles de l’église catholique n’ont que peu de chance de rencontrer les croyants musulmans dont ils ne partagent ni les mêmes lieux de rencontre ni les mêmes rituels, les voisins musulmans des quartiers populaires n’ont que peu d’opportunités de rencontrer les expatriés français des quartiers résidentiels et encore moins de rencontrer les enfants d’écoles privées dispendieuses etc. Cependant Céline la sans-papière qui est étrangère, en infraction avec la loi est l’élément fédérateur de ce réseau et en contact avec chacune de ces communautés. Elle n’a pas besoin d’intermédiaires pour se faire accepter par chacune d’elles car elle choisit elle-même ses appartenances qui sont le fait de sa décision propre. Forte de son projet éducatif elle sait où et comment frapper à la porte de ces institutions dont les rassemblements se font au nom de croyances communes au cours des messes dominicales ou la prière du vendredi ou encore de « traditions » communes comme le rituel de la circoncision. Forte de sa foi en la valeur du système éducatif français qui pour elle « est le meilleur de tous », elle fait tout pour que ses enfants en bénéficient et se sacrifie pour que « ces enfants là » aient la meilleure éducation possible en attendant d’arriver en Europe.

La transmigrante qu’est Céline est tout à la fois adepte de plusieurs confessions, chrétienne céleste dans l’intimité de sa chambre, catholique pour les prêtres, musulmane pour ses voisins. Mais elle est avant tout mère et c’est ce marqueur identitaire qui la définit et lui permet de s’introduire dans chaque communauté et y être acceptée. Mère-courage pour tous, elle s’efface devant les besoins de ses enfants et ne réclame jamais rien pour elle. En ne se mettant pas en avant, elle oblige l’interlocuteur attentif à pallier les besoins de cette mère oublieuse d’elle-même. Les liens de confiance établis entre le groupe maternel et les membres de ces diverses communautés relèvent d’un contrat oral qu’il ne s’agit pas de trahir. Céline sait la différence qu’il y a entre être malin et truander. Elle sait aussi que sa situation d’étrangère en situation irrégulière ne lui permet aucun faux pas si elle veut continuer de bénéficier de sa situation avant de pouvoir enfin passer en Europe. Elle sait qu’elle est sous haute surveillance et qu’elle ne risque rien tant qu’elle reste dans les normes que lui impose son rôle de mère dévouée. Elle sait aussi ce qu’elle risque si elle se livre à certains trafics illicites qui lui ont été proposés et qu’elle a refusés avec véhémence. Ce savoir-transiter qui s’accumule au fil des années est un savoir intelligent qui refuse certaines alliances douteuses qui mettraient en péril sa probité personnelle. Ses capacités d’adaptation à la situation et d’intégration dans la société d’accueil lui permettent de transgresser des univers de normes tout en restant fidèle à sa ligne de conduite. Elle refuse la compromission, s’active tout en attendant de passer… Elle s’individualise au fil des difficultés, se détachant de l’emprise aliénante d’un conjoint incapable d’assumer son rôle de père. Elle prend conscience de sa liberté d’action malgré les contraintes et de sa capacité à exécuter et à développer ses capacités d’entrepreneur. Elle est père et mère à la fois, pourvoyeuse et nourricière, mère aimante et éducatrice sévère. Elle est attente et activité, pleinement dans le monde et projet, stabilité relative et mouvement…

3. Faire face à la violence

L’espace maghrébin est un espace patriarcal, autoritaire et violent, dirigé, contrôlé et sécurisé par des hommes. L’espace public dans les rues, les cafés, les marchés est un espace masculin dans lequel les femmes sont sommées de ne pas paraître ou de faire preuve de discrétion et de réserve dans leur habillement et leur comportement. Ces étrangères venues du sud que celles-ci soient étudiantes ou a fortiori transmigrantes sillonnent cet espace public qui bouscule l’arrangement masculin et provoque des réactions d’agressivité et de violence. Je me suis particulièrement intéressée aux échanges verbaux qui prenaient place dans l’espace public. Ces jeunes femmes vivaient dans les quartiers périphériques des villes où la nuit l’insécurité est un problème non seulement pour les transmigrantes mais aussi pour les jeunes femmes marocaines qui ne s’aventurent jamais seules de nuit. Plusieurs d’entre elles avaient été victimes d’agressions à l’arme blanche et avaient été dépouillées de leur téléphone portable ou de leurs possessions diverses. Elles souffraient de l’image négative et stéréotypée que véhiculait leur présence dans les lieux publics et qui se traduit dans le quotidien par des propos qu’elles percevaient comme xénophobes et discriminants. Les agressions verbales étaient fréquentes. Au Maroc, les transmigrants des deux sexes sont généralement interpellés avec le terme azzi lorsqu’ils déambulent dans l’espace public. Ce terme d’adresse est souvent repris par les enfants des quartiers populaires qui le scandent sur un mode incantatoire lors de leur passage. Prononcé sur un ton railleur, moqueur ou méprisant, ce mot est ressenti comme une insulte adressée aux Africains, aux « sales noirs » venus de l’étranger.
C’est surtout le ton sur lequel le terme est employé qui dit le mieux le rapport qui lie l’agresseur à l’agressé-e. Le terme azzi provoque des réactions qui peuvent devenir violentes lorsque l’individu s’estime agressé dans son intimité et que ce terme est de surcroît associé à des plaisanteries ou à des invites à caractère sexuel. La répétitivité de ces attaques verbales est difficilement supportable au quotidien pour ces jeunes femmes qui avant d’avoir quitté leur pays n’avaient jamais vraiment pris conscience qu’un phénotype différent pouvait être un sujet de discrimination.
Isabelle est originaire de Guinée-Conakry et est étudiante en science politique à Rabat. Elle est boursière de son gouvernement comme les quinze autres étudiantes que j’ai rencontrées. Comme toutes ses amies, Isabelle est une migrante potentielle, le Maroc n’étant que son deuxième choix et elle espère bien, diplôme en poche quitter le Maroc et poursuivre un troisième cycle en Europe ou en Amérique du Nord. Cette belle jeune fille de vingt-deux ans parle de son expérience à Rabat : «  La vie ici c’est comme un cauchemar qui se répète tous les matins. Tu te lèves de bonne humeur, tu es contente et dès que tu sors dans la rue, tu entends azzie, azzie . Alors tu vas vite t’énerver et si tu as bien commencé la journée, elle est vite ternie. Quelque fois on te crache au visage et les enfants te lancent des pierres ou même ils pleurent quand tu es assis dans le même taxi qu’eux. Leurs parents leur font peur, ils leur racontent que les noirs mangent les enfants. Tu as vu dans la presse l’article qui disait que les Africains sont tous des cannibales ? Ça a fait beaucoup d’histoires et finalement il y a eu un démenti des ambassades qui ont dit que ce n’était pas vrai…
Tu te rends compte, être obligée de se justifier…Alors comment faire ? Tu ne peux pas expliquer à chacun qui tu es, que tu es une personne comme une autre, que, que toi…alors tu sors le moins possible, tu restes chez toi. Tu es stressée tout le temps, tu es sur le qui-vive et tu deviens désagréable. Quand tu rentres au pays personne ne te reconnaît car tu te méfies de tout le monde. »

Si la violence verbale est ressentie par toutes les femmes qui ont la peau noire, les victimes de cette violence ont divers moyens d’y répondre. Les femmes que j’ai rencontrées assument avec fierté la couleur de leur peau et refusent que celle-ci soit un objet de moquerie. Elles ne sont pas prêtes à accepter un statut d’infériorité et se rebellent contre ces assignations à infériorité. Si certaines femmes évitent la confrontation directe en se retirant dans un silence offensé, d’autres adoptent des attitudes plus combatives, retroussent leurs manches et enjoignent à leurs agresseurs de venir se battre avec elles. D’autres encore répondent à la provocation sur le mode de la métaphore. Salma, vingt-sept ans, originaire du Niger, s’adresse à un jeune garçon qui s’est moqué de sa peau noire en s’approchant de lui et en lui montrant la prunelle de son œil : Tu vois mon œil là ? Tu vois le noir, tu vois le blanc ? Tu sais c’est le noir qui fait voir. Le blanc là tout autour lui il ne voit rien du tout…

L’intelligence de cette répartie confond l’agresseur et le laisse sans voix. Salma renonce ici à répondre à l’injonction vengeresse du "oeil pour œil, dent pour dent" qui ne voit dans l’autre qu’un ennemi auquel il faut rétorquer de manière violente. En opposition à cette prescription biblique, Salma utilise la métaphore de l’œil mais pour en donner une autre signification, pour en renverser le sens. Ici l’œil n’est plus synonyme de vengeance et d’agression mais il devient un objet capable d’appréhender le monde et d’en permettre la compréhension, un objet de réciprocité qui offre la possibilité de faire communauté et de vivre ensemble. Salma indique la tache sombre centrale de l’œil qui permet à l’organe de remplir sa fonction en associant le noir et le blanc dans une même finalité. Elle montre l’interdépendance de ces couleurs qui se complètent tout en semblant être opposées et contraires. En réponse à l’insulte qui dévalorise la couleur noire, Salma montre que le noir aussi est une couleur et que c’est elle ici qui voit, qui comprend et qui fait sens de sa relation à l’autre. Par son attitude dénuée de toute agressivité, elle invite à la renégociation des relations de genre et des relations interethniques.

Les propos xénophobes sont souvent associés à des plaisanteries graveleuses auxquelles se rajoute l’expression filles de l’OUA qui a une connotation fortement politique. Cette expression lancée sans aucune connaissance de la nationalité de la personne interpellée est l’expression manifeste de la tension qui perdure depuis tant d’années entre le Maroc et certains pays de l’Union Africaine favorables à l’auto- détermination du Sahara occidental. L’expression insultante prononcée avec plus ou moins d’animosité est mal vécue par les transmigrantes qui sont souvent d’ailleurs originaires de pays favorables à la politique marocaine ! A l’image de l’aventurière immorale et dispensatrice de fléaux mortels se surimpose l’image péjorative de la femme-ennemie, fauteuse de troubles.

Les femmes d’origine noire-africaine sont choquées par le manque de déférence à leur égard qui se traduit par des agressions verbales quotidiennes et des attitudes qu’elles jugent xénophobes. Sans vouloir stigmatiser leurs agresseurs, elles relèvent que ces attitudes sont essentiellement le fait d’hommes qui se trouvent souvent eux-mêmes en situation de grande marginalité, sans emploi ni moyens financiers et qui se sentent eux-mêmes exclus de leur propre société qui ne leur propose aucun projet d’avenir si ce n’est celui de l’émigration clandestine. Ces hommes qui déambulent oisivement dans l’espace public ont souvent une image dévalorisée d’eux-mêmes. Frustrés par le manque d’avenir dans leur propre pays, leurs regards sont dirigés exclusivement vers le Nord, vers cette Europe de Schengen qui ne veut pas d’eux, qui a signé des accords de réadmission avec leurs dirigeants et qui les refoule sans sommation. Rejetés par le Nord ils ne portent pas pour autant leur regard vers le Sud, au-delà du Sahara vers cette Afrique noire qu’ils connaissent si mal et qui leur fait peur.
Pourtant le roi Hassan II avait publiquement reconnu, dans un discours célèbre, les racines africaines du Maroc qui a la tête en Europe et les pieds en Afrique et qui se doit d’assumer sa double appartenance. Les agresseurs qui se moquent de la peau noire se refusent de reconnaître la part d’africanité qui les constitue et qui fait de l’étranger noir un autre différent de soi, lointain et inconnu et non pas un autre soi, proche et familier. Cette peur de l’autre, de l’étranger qui vient du Sud croît ou diminue en fonction des rapports que l’individu entretient avec lui-même et de sa capacité à reconnaître sa mêmeté dans cet autre pourtant si différent. La relation à l’autre est mouvante et est faite de va et vient et d’alternance. Elle oscille constamment entre proximité et distance, entre étrangeté et familiarité, entre respect et manque de déférence. Elle est marquée aussi par l’injonction du devoir d’hospitalité que l’on doit exercer à l’encontre de cet autre étranger qui est un hôte envoyé de Dieu. L’autre étranger représente aussi cet autre soi qui a eu le courage de quitter son pays, qui a de l’argent et va sans doute réussir à passer. Cet autre renvoie à l’agresseur sédentaire une image négative de lui-même, une image dévalorisée d’un soi qui n’ose pas mettre son projet à exécution.

Il faut préciser qu’au Maroc, le terme azzi n’est pas employé seulement à l’encontre des transmigrants d’origine sub-saharienne mais de toute personne dont le phénotype révèle une origine saharienne noire-maghrébine ou noire-africaine. Azzi est couramment utilisé par les Marocains eux-mêmes pour interpeller leurs congénères ou même les membres de leur fratrie qui ont la peau plus foncée que la norme et envers qui on fait preuve d’une attitude où se mêlent affection, protectionnisme et condescendance. Mohamed qui est employé comme jardinier chez un particulier est originaire de la ville d’Errachidia située dans le sud du Maroc. Il vit maintenant à Rabat et parle de son enfance : « Quand j’étais à l’école primaire dans le village, l’instituteur parlait un jour du goudron. Il se tourne vers moi et dit : le goudron est noir, noir comme Mohamed. Tout le monde rigolait…On m’appelait tout le temps azzi, azzi ….mais en même temps il m’aimait bien, j’étais son préféré, il me protégeait. Mais même encore aujourd’hui je me sens étrange.. ».
Selon mes recherches, il semblerait que le terme azzi dérive du terme arabe azzaen , substantif du verbe azaa et qui , à la forme passive signifie celui qui est consolé ou celui qui est réconforté . A besoin de réconfort, de consolation et de protection, celui qui a la peau noire et qui en souffre quand il est victime d’une discrimination basée sur le phénotype. L’expression populaire « Azzi azzou Allah » qui signifie « Dieu accorde sa préférence à l’azzi » est fréquemment citée par ceux qui sont confrontés à une discrimination quotidienne. Elle exprime la préférence, l’attention ou l’affection divine dont bénéficient ceux qui ressentent la discrimination sociale surtout quand elle est associée à une situation de précarité économique. Il semble que le terme azzi ait été déjà employé au dix-neuvième pour désigner la population servile noire au service des princes. Ce terme reflète les relations ambivalentes d’attraction et de rejet qui unissaient le maître à l’esclave. Cette dénomination évitait ainsi d’entretenir la confusion concernant les rapports entre maître et esclave, ce type de rapport inégalitaire étant proscrit par les Hadith. Il sous-entend néanmoins une relation de servitude et de dépendance bien réelle. En évitant de nommer un type de relation sociale jugée condamnable par les religieux qui prônent l’égalité de tous devant Allah, quelle que soit la couleur de la peau, ceux qui emploient ce terme stigmatisent néanmoins un groupe de personnes qui conjuguent caractéristiques phénotypiques communes vues comme désavantageuses (peau foncée et cheveux crépus) et statut social jugé inférieur (pauvreté et manque de reconnaissance sociale).

L’étrangère qui investit l’espace public maghrébin représente non seulement le mouvement et la liberté de circuler mais elle incarne aussi le libre-arbitre et le choix d’une vie libre, choisie, indépendante. La présence de ces femmes seules qui paraissent libres parce qu’elles déambulent à visage découvert donne l’illusion d’une appropriation facile. Cependant leur refus de se laisser facilement conquérir provoque en retour des sentiments de colère masculins où se mêlent rancœur, frustration et sentiment d’auto-dévalorisation sous-jacent. L’amalgame est alors rapidement fait entre itinérance féminine et prostitution, entre femme seule et pratiques sexuelles débridées, entre relations sexuelles désirées et relations vénales. La présence des transmigrantes au Maghreb suscite ou encourage le désir d’émancipation et d’autonomie chez leurs consoeurs marocaines dont certaines n’hésitent pas à se libérer du joug patriarcal et à se mettre en couple avec l’un ou l’autre aventurier en dépit des résistances familiales. Si l’on observe que des couples mixtes se forment dans l’attente prolongée du transit, on constate aussi que de nombreuses marocaines, surtout les jeunes filles, n’osent pas transgresser les barrières sociales, enfreindre les foudres paternelles et avoir une relation durable avec un aventurier malgré une forte attraction pour celui-ci. Les entretiens ont montré que de nombreuses agressions sexuelles étaient perpétrées par des policiers ou militaires chargés de surveiller les frontières ou certains espaces contestés comme le sud du Sahara occidental. Si ces lieux sont dangereux pour tous ceux qui sont rejetés dans l’inconnu du désert sans eau ni provisions, ils le sont particulièrement pour les femmes qui ne sont pas escortées d’une présence masculine.

A Fès, je rencontre Josée, dix-huit ans et Judith, vingt ans qui ont quitté la région de Kisangani à l’est de la RDC pour aller rejoindre leur sœur aînée et ses deux enfants au Cameroun. A Yaoundé, le trio décide de prendre la route pour l’Europe accompagné de Papy, protecteur du groupe et considéré comme le père des deux enfants mais qui n’entretient de rapports sexuels avec aucune des trois sœurs. En faisant « comme si » ils étaient un couple, la mère des enfants protégée par son statut de mère a voyagé sans contraintes, Judith a pris compagnon et se retrouve enceinte sans l’avoir voulu et Josée la célibataire a été violée. Celle dernière raconte : « A Tamanrasset je suis restée enfermée dans ma chambre le plus possible en attendant de partir au nord parce que j’avais peur d’être prise par force si je sortais dans la ville et que j’étais remarquée par la police. En lingala, le mot viol n’existe pas, on dit que l’on est pris par force. Mais après être arrivé au Maroc on a tenté d’attaquer le grillage. Après l’attaque ratée de Ceuta, on a été refoulé par l’armée marocaine dans le sud du pays. On s’est retrouvé dans la région de Goulimime, dans le désert. On ne savait pas du tout où on était. Eux les Marocains, ils pouvaient nous aider à trouver les villages où on pouvait trouver de l’eau ou à manger. Là bas j’ai été prise par force par un soldat qui nous avait aidés à trouver le chemin. Tu vois, ils te montrent le chemin, ils sont gentils et après ils te violent. Tu ne peux rien dire, tu ne peux pas t’enfuir et tu es forcée. J’ai vu beaucoup de filles qui ont été violées par la police mais aussi il faut le dire, par nos frères qui ont des besoins. Si j’avais su que c’était aussi dur, je serais restée à patienter au pays mais maintenant que je suis là je ne peux plus reculer, je dois continuer. »
Les agressions sexuelles vont de pair avec un climat général de violence qui règne dans les zones d’attente autour des enclaves espagnoles ou dans les zones de relégation. Dans un rapport publié en septembre 2005, MSF-Espagne qui fait des consultations médicales auprès des transmigrants dans le nord du Maroc montre que près d’un quart des consultations ont pour motif les conséquences de violences physiques après des coups de pied ou de matraque, des chutes du grillage, des morsures des chiens policiers et des agressions sexuelles. Ces violences sont commises dans la majorité des cas par les agents de l’autorité marocains ou espagnols qui surveillent les zones frontalières. Comme l’a brillamment démontré Weber, les militaires et les policiers sont les représentants de l’Etat qui a le monopole de la contrainte physique légitime sur son territoire. Ces derniers sont psychologiquement conditionnés à utiliser la violence comme moyen de faire respecter l’autorité. Ils se sentent autorisés à l’exercer pour réprimer, punir, s’imposer ou violer. Les jeunes femmes avec qui j’ai parlé ont dit qu’elles avaient été obligées de céder à leurs agresseurs en uniforme qui les menaçaient. Elles avaient cédé à la pression violente en ressentant une peur panique qui les avait paralysées et les avaient empêchées de réagir. Dans le désert du Sahara, dans les zones frontalières, avec ou sans armes au poing la menace est multiple et inventive à l’encontre de celles qui refuseraient de céder au chantage. La menace peut être celle d’un refoulement « dans le désert là-bas en Algérie…et peut-être même jusqu’au Mali ». Elle peut être une menace de mort indirecte laissant imaginer ce qui se passerait si elle, l’étrangère se retrouvait seule en plein désert la nuit. Elle peut être aussi une menace verbale de mort immédiate par étranglement si une résistance quelconque est opposée. Les jeunes transmigrantes sont considérées comme appropriables du seul fait qu’elles voyagent seules. Elles sont considérées comme des aventurières, « des filles sans morale qui ont bien cherché ce qui leur arrive ». On peut donc les agresser en toute impunité sans se sentir fautif car ce sont elles les coupables, coupables de se retrouver seules dans ces lieux publics alors que leur place est dans l’espace domestique. Si les violences sexuelles envers les femmes sont fréquentes, je n’ai recueilli qu’un témoignage de violence sexuelle exercée à l’encontre d’un jeune homme mais on peut assumer que ce type de violence est aussi présent.

La répétition de ces faits de violence sur ces "individues" de passage, toujours différentes mais toujours fantasmées, instaure une nouvelle manière de faire. En établissant de nouvelles règles de passage ou violer pour laisser passer devient une norme, les hommes assurent leur domination sur ces femmes qui sont en situation irrégulière et qu’ils peuvent abuser sans crainte réelle de représailles ou d’être dénoncés.

4. Transit et « lien d’endettement »

Le développement des études féministes a montré que les femmes ne se cantonnaient pas à un rôle de reproductrices mais qu’elles étaient des agents dynamiques de leur migration malgré leur assujettissement au système de pouvoirs en général et à la domination économique en particulier. Depuis quelques années déjà, des études apportent un éclairage nouveau sur un certain type de migration économique. On parle ici de femmes qui quittent leur pays dans certaines conditions pour aller exercer une activité de prostitution et qui ont une dette à rembourser. Ces pratiques d’endettement - plus connues dans le monde anglo-saxon sous l’expression debt bondage - ont longtemps été exclues du champ des migrations internationales parce que vues comme participant de la traite des êtres humains. Et pourtant des études, telles que celles faites par T. Blanchet auprès de femmes originaires du Bangladesh qui partaient travailler dans le Golfe ont mis en exergue le fait que ces migrations sont des migrations de travail, des migrations économiques avant tout. Lors de ma recherche de terrain, j’ai rencontré des jeunes femmes originaires des pays anglophones d’Afrique de l’Ouest qui voyageaient en groupe et avaient à rembourser leur dette de voyage en arrivant en Europe où elles se rendaient à des fins de prostitution. J’ai rencontré essentiellement des femmes originaires du Delta du Niger dans le sud du Nigeria. Cette région n’a pas le monopole de ce type d’émigration que l’on retrouve au Ghana, au Bangladesh ou en Europe de l’Est. Mais avant de décrire les conditions du transit au Maghreb et les modalités de ces circulations, je décrirai succinctement le contexte sociopolitique de cette région du Nigeria qui a généré la mise en place de ce que l’on appelle communément la filière nigériane. Ensuite je parlerai de l’entremetteuse que je nomme "arrangeuse " ou "fixeuse" et dont le rôle est d’invisibiliser le séjour des transmigrantes avant leur passage en Europe. Les femmes que j’ai rencontrées étaient originaires de cette région du delta du Niger riche en pétrole et en gaz naturel. C’est dans cette région que le boom pétrolier des années soixante-dix a produit une richesse soudaine qui a permis à de nombreuses femmes d’investir pour faire du commerce avec l’Europe, particulièrement avec l’Italie. Cependant ce boom économique n’a pas tenu les promesses de développement qu’en attendaient les habitants de cette région qui restera fortement marquée par les séquelles de la guerre du Biafra qui a fait plus d’un million de morts. La chute soudaine des cours du pétrole en soixante-treize suivie de la récession des années quatre-vingt conjuguée à une politique drastique d’ajustement structurel limitant les emplois dans les administrations, a favorisé une émigration massive. Cette migration qui était tout d’abord intra-africaine s’est alors internationalisée en direction des pays riches et notamment en direction de l’Italie qui n’imposera les restrictions de visas qu’à la fin des années 80. Des femmes qui faisaient du commerce avec l’Italie ont commencé à développer à petite échelle le travail du sexe à destination de l’Europe.

Sous la présidence de Sani Abacha - de 93 à 98 - la situation s’est gravement détériorée dans cette région du Nigeria. En 1995, l’écrivain Ken Saro-Wiwa, militant écologiste et auteur d’un livre sur la tragédie de la minorité Ogoni dont il était issu, dénonce la corruption de celui qu’il appelle "le voleur d’Abuja" et est pendu. Le gouvernement contesté de ce militaire n’a fait qu’encourager une émigration massive que le gouvernement actuel du Président Obasanjo n’a pas encore su endiguer. Dans les états du sud, l’exploitation du pétrole off shore par les compagnies étrangères a engendré de fortes disparités économiques et des zones de non-droit dans lesquelles les rapports sociaux sont d’une violence extrême. Le kidnapping de "blancs" travaillant pour les riches compagnies pétrolières contre forte rançon, les sabotages d’oléoducs et les règlements de comptes sanglants sont fréquents. Les bénéfices retirés de l’exploitation de l’or noir ne profitent pas aux populations locales et ne sont pas redistribués. Cette situation ressentie comme profondément injuste pousse au départ un grand nombre d’hommes et de femmes déçus de ne pas avoir leur part du gâteau et qui se sentent exclus de cette mondialisation dont ils ne subissent que les conséquences négatives.

La circulation d’argent favorise le développement à grande échelle de l’industrie du sexe dans les villes pétrolières comme Oweri dans le sud du pays où la présence de travailleurs étrangers, vivant en célibataires et en ghetto attire un grand nombre de femmes. La région du sud attire aussi des jeunes femmes originaires du pays haoussa et qui viennent y trouver refuge pour exercer des activités de prostitution. Elles sont originaires des états du nord qui ont progressivement réussi à imposer la charia dans les douze états du pays et dont certains imams organisent de véritables chasses aux sorcières en promouvant la lapidation ou le lynchage des prostituées. Les attentats du 11 septembre 2001 et la popularité du réseau El Qaida ont suscité des rafles quotidiennes et des expulsions manu militari des personnes prostituées de ces régions. La violence qui caractérise les rapports humains dans ces espaces d’intense exploitation associée au chômage et à la faiblesse des revenus des populations locales explique en partie la poursuite de cette émigration de travail qui a débuté dans les années quatre-vingt.

J’ai rencontré à Rabat une femme d’origine nigériane dont la mère avait dirigé un petit réseau familial de prostitution à Cotonou et dont le mari ivoirien et mercenaire à la solde de la France dans les années soixante était devenu un trafiquant notoire et un proxénète en Italie. Elle était en mesure de faire des comparaisons : « Maintenant, dit-elle, ce n’est plus comme avant. Avant les filles venaient des villes, étaient plus âgées et plus capables de se débrouiller. Elles partaient en avion en Europe, faisaient le travail et revenaient rapidement avec une bonne somme. Depuis quelques années, les filles sont plus jeunes, moins éduquées on va les chercher dans les villages et tout est organisé secrètement. Ce sont des jeunes qu’on appelle les italios qui vont recruter les filles dans les villages. Ils les prennent par les sentiments et leur disent « Non, mais tu as vu comme ta maman est pauvre ? Vous ne mangez qu’une fois par jour à la maison. La vie est dure, alors tu ne veux pas faire plaisir à ta maman ? Tu ne voudrais pas pouvoir lui acheter une télévision et que vous soyez enfin à l’aise ? Si tu veux partir travailler là-bas en Europe tu gagneras beaucoup d’argent… » Alors les filles disent oui, encouragées même par leurs parents ou leurs amies sans trop savoir ce qui les attend car on ne leur dit pas toujours exactement quel genre de travail elles auront à faire.

Maintenant ce sont les sponsors qui font les contrats, qui organisent les procédures de remboursement et qui préparent les documents de voyage en fonction des itinéraires que les filles vont emprunter et puis maintenant le remboursement dure plus longtemps qu’avant parce que la dette est beaucoup plus importante à cause du voyage qui dure longtemps, des personnes qu’il faut payer tout le long du chemin de Lagos jusqu’à la destination finale à Rome ou à Paris. Il faut donc plus de temps pour finir de rembourser et pouvoir rentrer à la maison. Une fois là-bas, il y a des filles qui ont de la chance, tombent sur un bon patron et gagnent bien. Quand elles rentrent, elles peuvent acheter des terrains, se faire construire une maison et installer un salon de coiffure ou un restaurant. Il y en a d’autres qui rentrent sans avoir rien gagné et qui estiment qu’elles ont été roulées. Quelques unes ont eu de la chance, elles ont bien gagné et veulent repartir, d’autres ne repartiront jamais, d’autres ne rentreront jamais. Chacun prend ses risques… »


Devant la difficulté grandissante à voyager de manière légale par voie aérienne, le voyage se fait le plus souvent par voie de terre à partir de Lagos ou de Cotonou et rejoint l’axe central transsaharien en passant par le Niger, l’Algérie puis le Maroc et l’Espagne. Le Nigeria étant maintenant reconnu comme un pays coupable de trafficking, le business se redéploie à partir des pays périphériques qui font l’objet d’une moindre surveillance comme le Bénin, le Ghana ou d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. Les passages clandestins de ces jeunes femmes via le Maroc sont peu importants en nombre mais ils participent de ce mouvement migratoire beaucoup plus large d’hommes et de femmes qui se fait à partir d’un des pays les plus peuplés d’Afrique en direction des pays industrialisés. Les femmes qui sont convoyées vers l’Europe par des connection men auront à l’arrivée en Europe à rembourser leur dette de voyage en se conformant au travail sexuel convenu. Elles sont entièrement prises en charge pendant leur périple et n’ont à faire montre d’aucune initiative personnelle concernant le passage (pas de recherche de passeur ou de fonds) ce qui leur assure une certaine sécurité et supprime les aléas de l’itinérance individuelle. En revanche, en cas de problème majeur de santé, elles dépendent entièrement du bon vouloir de leurs "gardiens"qui ne prennent pas toujours les bonnes décisions concernant leur santé. Travaillant de manière illicite, ils sacrifient parfois la santé de leurs protégées pour éviter de dévoiler leur "marchandise" qu’ils doivent entreposer pour une durée limitée en lieu sûr et de manière la plus discrète possible. Pour eux, l’étape a un autre sens que celui communément accepté et qui signifie un espace-temps de repos, de convivialité et de regroupement. Dans ce contexte là, le terme d’étape retrouve son sens premier qui a pour origine le mot néerlandais stapel et qui signifie entrepôt. Le déplacement caché, silencieux et invisible des femmes-marchandises, d’entrepôts en entrepôts ne se donne à voir que lorsqu’il y a un problème grave de santé et risque de perte de la valeur marchande. Les passantes sont alors livrées pour quelque temps au corps médical avant de disparaître à nouveau. J’ai appréhendé de manière fortuite, fugace et ponctuelle, ces modalités du passage organisé en rencontrant six jeunes femmes qui avaient de graves problèmes et qui étaient soignées dans les services hospitaliers marocains. Les jeunes femmes que j’ai pu rencontrer ont vu leur voyage interrompu de manière définitive et leur retour au pays rendu impossible. L’une d’elle qui avait vingt-deux ans est morte des complications du sida, trois autres jeunes filles sont mortes des suites d’hémorragies provoquées par des avortements clandestins et une autre a été victime d’un accident qui l’avait gravement handicapée. Ayant entendu la police marocaine pénétrer dans l’appartement où elle résidait, elle avait été terrorisée et avait sauté par la fenêtre du troisième étage. Elle était devenue paraplégique et avait été emmenée à l’hôpital. J’ai aussi beaucoup entendu parler de deux jeunes nigérianes "tombées" d’un train en marche et dont l’une avait été amputée d’un membre inférieur. Toutes ces jeunes femmes s’exprimaient assez bien en anglais mais les entretiens que j’ai menés dans les services hospitaliers n’ont pas porté à la confidentialité. De plus la grande fatigue des patientes m’a incitée à limiter le nombre de questions. Les contrats passés entre ces femmes et leurs sponsors se rompaient au milieu du périple. Leur dette financière ne pourrait à l’évidence jamais être remboursée et la rupture brutale du contrat dédouanait le connection man responsable de faire passer la "marchandise" de ses engagements et le libérait de ses obligations. La marchandise, terme employé par les trafiquants pour désigner les groupes de femmes à faire transiter avait perdu sa valeur marchande et devait disparaître pour que sa présence gênante ne mette pas en péril les divers maillons de la chaîne du passage. Les femmes avec lesquelles j’ai parlé avant leur disparition disaient ne pas vouloir rentrer au pays après ce qui leur était arrivé. Impossible de rentrer dans une telle déchéance physique en étant de surcroît incapable de rembourser les frais qui leur avaient permis de voyager jusqu’ici. La seule jeune femme atteinte du VIH que j’ai mise à l’avion avec un billet pour Lagos n’y est jamais arrivée... A la sortie de l’hôpital, la jeune fille devenue paraplégique après avoir sauté par la fenêtre a disparu sans laisser de traces alors qu’elle était attendue dans un centre de rééducation. Chacune de ces histoires à l’issue fatale révèle de manière crue et évidente, des situations de violence et d’exploitation qui sont soigneusement invisibilisées par tout un dispositif qui ferme les yeux au nom de la discrétion ou de la non-ingérence dans les affaires d’autrui. Dispositif qui autorise les pires brutalités physiques, les violences physiques ou la défenestration et laisse sans défense des jeunes filles qui ne savent rien des risques sanitaires encourus à la suite de rapports sexuels non maîtrisés (avortements obligés ou contamination par le VIH).

Ces disparitions de jeunes femmes sont, selon certains observateurs au discours moralisateur, les risques du métier et le prix inévitable à payer pour l’aventure. Mais ce type de migration est tout le contraire d’une aventure car le projet migratoire qui se fait - parfois en opposition avec la famille - a la plupart du temps été pensé, planifié et organisé par toute une famille et parfois même tout un village. Cette migration n’est pas une simple aventure en Europe mais une migration de travail, aussi peu qualifiée soit-elle, qui n’assure aucune protection à celles qui voyagent sous contrat.

Dans l’étude citée plus haut concernant les femmes originaires du Bangladesh à destination du Moyen-Orient, T. Blanchet a clairement mis en évidence le fait que travail du sexe et trafficking ne sont pas intrinsèquement liés et que seules les femmes sont à même de dire si elles ont été abusées (cheated) ou non. Interrogées de retour au pays, elles se disent abusées lorsque le contrat initial n’a pas été respecté, lorsque forcées à se prostituer elles n’ont pas été rétribuées pour leurs services. Le sentiment d’avoir été flouées est encore plus fort quand celles-ci rentrent au pays les mains vides, enceintes ou atteintes du VIH. Les jeunes filles que j’ai rencontrées n’ont pas eu le temps d’atteindre l’Europe, ni de rembourser un contrat qui se serait peut être révélé une tromperie, une expérience amère ou au contraire à renouveler. Elles ont été interrompues à mi-parcours, victimes de la violence des autres, de leur propre ignorance et de leur impossibilité à maîtriser le cours des événements.


Ghislaine la
fixeuse

La circulation des femmes sous contrat est sous le contrôle de "gangs " dont l’organisation de type paramilitaire est composée de commandants, de lieutenants etc. La cruauté de certains chefs terrorise les transmigrants ordinaires qui préfèrent éviter tout contact avec eux. Pour le big boss , le business migratoire relève essentiellement de la balistique dont il confie l’organisation logistique à des personnes en qui il a confiance et qui, à leur tour, ont à charge de contacter des personnes bien intégrées localement et qui vont assurer l’invisibilité du séjour clandestin. J’ai rencontré une femme qui est l’un des maillons essentiels au dispositif du passage clandestin. Ghislaine est une superbe femme de trente-cinq ans. Grande, élancée, le cheveu lissé châtain et l’ongle verni, elle porte élégamment une grande étole jetée sur les épaules sur un pantalon-tailleur noir de bonne coupe. Elle est originaire de Khartoum au Soudan où elle a grandi, fait ses études secondaires et étudié le français. A l’âge de vingt-deux ans, son frère qui avait obtenu une bourse du gouvernement pour étudier le droit à l’Université de Marrakech l’a invitée à venir le voir au Maroc où elle a elle-même étudié deux ans à Casablanca, puis elle a abandonné les études. Elle a épousé un étudiant tchadien dont elle a rapidement divorcé après avoir eu un fils qui a maintenant cinq ans. Parfaitement trilingue - elle parle français, anglais et arabe - elle s’est installée dans la capitale où elle s’est fait connaître du milieu diplomatique africain. Elle fait un peu de commerce et approvisionne la communauté africaine en produits introuvables au Maroc : bananes plantains et huile de palme de Guinée, chenilles grillées et feuilles de manioc du Congo-Brazzaville, noix de kola de Côte d’Ivoire. Elle réussit aussi à importer des pagnes (wax) du Nigeria sans payer de droits de douane car son séjour dans la capitale économique lui a permis de créer de bonnes relations avec les autorités locales. En fonction des circonstances, elle se fait appeler Ghislaine ou Rislaine, arabisant ainsi ce prénom d’origine germanique qui signifie doux otage.

Rislaine a été élevée dans la religion musulmane mais depuis qu’elle est au Maroc, elle fréquente les milieux chrétiens et a demandé le baptême qui lui a été accordé par un pasteur protestant. En 2000, elle a été sollicitée pour recueillir chez elle une, puis plusieurs jeunes filles originaires d’Afrique de l’ouest qui voyageaient seules et voulaient traverser le détroit de manière clandestine. Au début, elle héberge ces jeunes aventurières de toutes nationalités qui font étape chez elle et qui en échange emmènent son fils à l’école, font le ménage et préparent les repas. A partir de 2001, l’augmentation croissante du nombre des transmigrants dans les grands centres urbains est significative car le franchissement du détroit est de plus en plus aléatoire. Les périodes de rétention dans la capitale s’allongent et Ghislaine est très vite submergée de demandes pour trouver des chambres de passage. Elle connaît bien le marché locatif et est bientôt contactée par les organisateurs du passage qui ont besoin de louer quatre maisons pour entreposer la marchandise. Ghislaine loue en son nom propre plusieurs maisons qu’elle leur sous-loue au prix fort dans le quartier populaire de E. Elle devient vite indispensable car elle a de l’entregent et connaît les personnes qui peuvent arranger les nombreux problèmes auxquels sont confrontées les filles ou leur protectrice et à qui elle apporte une réponse adéquate, discrète et efficace. Elle connaît les personnes qui pratiquent des avortements clandestins ainsi que le chauffeur de taxi qui sans poser de questions emmènera en urgence à l’hôpital celle qui se vide de son sang. Elle communique des noms et des contacts utiles à James le Ghanéen qui organise le passage des hommes et qui se targue de savoir choisir les bonnes mules qui paieront leur passage vers l’Espagne en ingérant les sachets d’héroïne. Elle est une source d’informations précieuse pour les fonctionnaires de police à qui elle facilite aussi la revente de lingots d’or ou de diamants en provenance du Congo et qui la laissent libre de mener ses activités. Elle rend service aux transmigrants qui arrivent les poches vides et qui cherchent un petit boulot en livrant aux privilégiés qui logent chez elle la primeur de l’information sur la personne à contacter pour figurer dans le tournage de films. C’est elle qui a indiqué le nom de la personne à contacter pour figurer dans le film "La chute du faucon noir " produit par Ridley Scott. La figuration relativement bien payée a permis à plusieurs dizaines d’aventuriers de payer leur passage en pirogue sur l’Espagne à l’issue du tournage.

La rémunération de tous ces petits services lui permet d’envoyer son fils dans une école privée qui a bonne réputation et de faire construire le troisième étage de sa maison à Khartoum où elle pense loger sa mère qui vit encore dans les montagnes Nouba.

Dans la communauté transmigrante, Guilaine-rislaine est admirée et redoutée tout à la fois pour son courage à frayer avec certains chefs de gangs dont la cruauté impressionne les moins téméraires et pour sa capacité à faire respecter les contrats verbaux passés avec des personnalités locales et à obtenir ce qui a été fixé. Sa déambulation dans les hautes sphères lui confère une respectabilité certaine qui lui permet de naviguer avec intelligence et assurance entre des univers aussi différents que le milieu diplomatique ou de la police et dont elle sait si bien capter les passerelles possibles et satisfaire les intérêts de chacun. Elle facilite le séjour clandestin de ces femmes seules ou en groupe dont l’invisibilisation est nécessaire et requise par toutes les parties impliquées. Sa connaissance efficiente de ces mondes qui s’entrecroisent fait d’elle une fixeuse efficace qui débrouille toutes les situations. J’emploie ce terme dérivé de l’anglais “fixer” à dessein car il dit bien les capacités de débrouillardise de ces personnes à qui l’on fait appel pour dénouer une situation difficile. Rislaine-la-fixeuse ne veut pas savoir si les filles qui transitent en Europe sont des victimes de la traite des êtres humains comme le définit la Convention des Nations Unies pour les droits humains ou simplement des personnes migrantes en situation irrégulière, introduites clandestinement sur le territoire maghrébin. Elle sait seulement que ces personnes doivent passer en Europe, qu’elles peuvent être reconduites à la frontière à tout moment et qu’elle doit être prudente, elle, dans ses agissements. Elle sait qu’elle ne peut pas être accusée d’être un membre actif d’un groupe criminel organisé qui commettrait des infractions pénales dans un but de profit ou de pouvoir car elle ne se présente que comme une modeste intermédiaire qui donne de petits coups de main.

Rislaine se situe avec élégance au point de jonction fugace et mouvant entre le licite et l’illicite, entre collaboration et exploitation, entre corruption et facilitation. Elle met à profit ses compétences linguistiques et mobilise des réseaux de solidarité qui permettent la cohabitation silencieuse de la population locale et de ces passantes sur des territoires contigus et densément peuplés. Elle est l’un des nombreux maillons indispensables au fonctionnement de ces réseaux transcontinentaux et mondialisés mais dont le fonctionnement logistique reste local et circonscrit à un petit secteur géographique. Elle est l’un des nombreux maillons de ce dispositif transmigratoire efficace et discret qui permet le passage en Europe.

Les femmes en situation irrégulière sont sujettes aux abus, aux violences et aux risques inhérents à cette situation car elles ne bénéficient d’aucune protection juridique pouvant assurer le respect de leurs droits. Elles ont un pouvoir de décision limité et une marge de manœuvre réduite, ce qui n’empêche ni l’initiative ni la prise de responsabilité ni l’individuation. Au contraire, la nécessité de progresser et de mobiliser des ressources en chemin est facteur de créativité, d’entrées et de sorties d’univers de normes et de dépassement de soi. Les femmes voyagent d’une manière particulière. Seules comme Denise ou Judith elles peuvent décider de se choisir un compagnon de voyage. Enceintes, elles doivent décider de garder ou non l’enfant qu’elles portent comme Francine ou de le faire passer en Europe comme Hélène ou de tout sacrifier pour bien les éduquer comme Céline. Elles vivent seules les attentes infinies comme Odette ou les abus sexuels comme Josée. Chemin faisant, au plus fort des difficultés, elles apprennent à se défendre et à s’individualiser en se dégageant graduellement des injonctions familiales ou des réflexes de soumission à un conjoint qui les maintenaient sous tutelle. Elles prennent seules le risque de la liberté, encouragées, stimulées, bien que parfois abusées aussi par les membres de la communauté d’itinérance qui sont animés par le même désir d’un objectif commun à atteindre.

Cette forme d’organisation sociale montre bien encore une fois la puissance de ce mouvement migratoire initié par ces jeunes - femmes et hommes - décidés à aller travailler dans le pays de leur choix malgré un coût qu’ils savent élevé. Ils se déplacent de manière aventureuse, risquée ou sécurisée, solitaire ou grégaire, dépendants de leurs proches en Europe, « se cherchant seuls » ou avec l’obligation de rembourser leur dette de voyage en arrivant. Quoi qu’il en soit, la diversité de ces parcours transmigratoires, catalogués comme aventure ou parcours initiatique, migration de travail ou trafic d’êtres humains, met en exergue les diverses facettes d’une même réalité ; réalité marquée par l’ampleur de ce différentiel économique qui caractérise les rapports Nord-Sud et de l’idéologie dominante qui les impose.

Dans ce chapitre, il est apparu que les représentations stéréotypées de la jeune fille prostituée, de la femme enceinte admirable et de la mère chef de famille courageuse sont l’expression d’une vision patriarcale et dominatrice qui assigne à catégorie les femmes en fonction du rôle que cette vision leur confère et non en fonction de leur réalité. La jeune fille n’a pas de place, sinon voilée, dans cet espace public masculin où elle attise les fantasmes et frustre les désirs. L’héroïne enceinte et la mère-courage sont survalorisées dans leur rôle de reproductrice et légitiment ainsi leur présence dans cet espace étranger. Ces stéréotypes tentent malencontreusement d’appréhender le "mystère féminin" en le contenant dans des catégories rassurantes qui ne remettent pas en question la manière de penser de ceux qui les émettent. Malgré tout, la volonté migratoire s’impose, des actes se posent et des désaliénations se font. Ces figures féminines appréhendées - de manière ponctuelle ou accompagnées dans la durée - contribuent à brouiller et à complexifier les représentations du féminin en transmigration ; un féminin qui est tout à la fois invisibilisé et prégnant, violenté et abusé mais aussi déterminé et volontaire, communautaire et associatif, marginal et matriciant, individualisant et libérateur.

NOTES

[1] Elle indique les sacs en plastique qui servent d’abri dans ce camp de fortune situé en Algérie à quelques kilomètres de la frontière avec le Maroc et dans lequel on reste parfois plusieurs mois afin de préparer la traversée sur l’Europe ou attendre l’argent envoyé par la famille.