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Livres choisis

Recueil Alexandries

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2010

Françoise Lorcerie

Pratiquer les frontières

Jeunes migrants et descendants de migrants dans l’espace franco-maghrébin

Pages : 273 - Format : 135 x 220 mm - Prix : 25 €

CNRS Editions

9782271069986

à lire sur Terra

2 chapitres

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à propos

Chapitres publiés en ligne avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur. Copyright © 2010 Editions CNRS

présentation de l'éditeur

Grilles, caméras, miradors. Les obstacles entre l’Europe et le Maghreb se multiplient pour empêcher les migrants clandestins d’aller vers le nord. Instituées par des États qui sont à la peine avec leurs politiques d’intégration, ces frontières barrent le passage, refoulent des individus en quête d’un ailleurs fantasmé. Au nord, en France, leurs cousins, descendants d’immigrés, font face à d’autres frontières, d’une nature certes différente : les ségrégations sociales et ethno-raciales, véritables plafonds de verre, qui séparent et rejettent. Autant de trajets, de connexions, de parcours et d’expériences que ce livre interroge et partage entre le Maghreb et les quartiers. Enquête sociologique, cet ouvrage apporte un recadrage théorique sur la gestion des frontières par les migrants et un éclairage multiple de douze témoignages, douze coups de projecteur analytiques, qui permettent de renouveler l’information disponible.

Françoise Lorcerie (CNRS-IREMAM) est spécialiste de la sociologie politique de « l’intégration ». Avec les contributions de Mehdi Alioua, Chadia Arab, Elisabeth Dugué, Mathias Gardet, Camille Hamidi, Thomas Lacroix, Elise Lemercier, Mohamed Madoui, Eric Marlière, Emmanuelle Santelli, Mokrane Sifi, Emmanuel Sulzer, et Anne-Françoise Volponi

Mots clefs

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TABLE DES MATIÈRES

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1. Du sud vers le nord - "Chercher sa vie"

Chaida Arab, Les Aït Ayad à travers l’espace euro-méditerranéen

Mehdi Alioua, Jeunes transmigrants subsahariens au Maroc

Emmanuel Sulzer, D’Agadir à Poissy : l’usine comme espoir, l’usine comme repoussoir

Mathias Gardet, Mokrane Sifi, "Français Musulmans d’Algére (FMA) - Jeunes isolés en métropole dans les années 1950

2. Du nord vers le sud - Connexions transnationales

Thomas Lacroix, L’imaginaire migratoire - Jeunes Marocains de France

Mohame Madoui, Entrepreneurs des deux rives - Les "immigrés" dans leurs réseaux

Eric Malière, Un espace sur les deux rives ? - Incertitude des "jeunes des cités"

3. Les frontières de verre des quartiers défavorisés

Emmanuel Santelli, L’empreinte du quartier - Parcours spatio-scolaires,

Elisabeth Dugué, Le piège de la cité - Jeunes difficiles, professionnels en difficulté

Anne-Françoise Volponui, Mobilités juvéniles insoupçonnées en milieu rural - Le cas de jeunes Alésiens

Elise Lemercier, Garçons et filles - L’expérimentation des rencontres affectives...

Camille Hamidi , Rapports sociaux de domination en contexte associatif - Les associations locales de jeunes femmes maghrébines

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CHAPITRES CHOISIS

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Mondes sociaux de jeunes migrants et descendants de migrants dans l’espace franco-maghrébin

Françoise LORCERIE

HAUT DE PAGE

Quel genre d’espace forme la France avec les pays du Maghreb, et au-delà de ceux-ci avec les pays d’Afrique subsaharienne, lorsqu’on l’examine au prisme de ce qu’en font – de ce qu’y font – les jeunes migrants et descendants de migrants ? C’est le questionnement qui préside à ce livre.

Mondes sociaux

L’approche adoptée dans ce livre est inspirée par la rencontre entre géographie et sociologie constructiviste. Elle donne à la question de la nature de l’espace franco-maghrébin (ou franco-africain) des réponses variées, mais dans un traitement convergent. Cette orientation commune se laisse formuler à l’aide du concept de « monde social », pris au sens pratique et cognitif de cadre non institutionnalisé d’interactions, stabilisé par la communication entre ses membres. Le sociologue américain Tom Shibutani en donnait en 1955 cette définition large, reprise dernièrement par Stuart Hall : « Les sociétés de masse modernes sont faites d’une variété étonnante de mondes sociaux. Chacun de ces mondes correspond à un point de vue organisé, construit par des gens interagissant entre eux […]. Chacun est un domaine où existe une structure permettant une anticipation raisonnable du comportement des tiers, c’est-à-dire où l’on peut agir avec confiance et sécurité. Chaque monde social est donc un domaine de culture dont les contours ne sont fixés ni par un territoire, ni par une appartenance formelle à un groupe, mais en fonction des limites effectives de la communication » [1].

Ainsi conçu, le concept de « monde social » d’un ensemble d’individus prend en charge beaucoup de ce que recouvre le concept d’identité sociale, mais en privilégiant l’activité et les compétences des acteurs en situation (l’agency), leur capacité à créer de la connexion et à faire groupe, sans suggérer d’interprétation totalisante, « groupiste » ou déterministe du lien social [2]. De plus, le concept de « monde social » fait place potentiellement aux phénomènes de pouvoir, bien qu’il n’en dise rien par lui-même. Les mondes sociaux engendrés par l’interaction régulière entre acteurs sont aussi modelés par la domination, propriété structurelle des organisations sociales quelle que soit leur forme [3]. De plus, ils adviennent et s’entretiennent dans l’espace commun, éventuellement ils émergent justement pour lutter contre les obstacles rencontrés dans l’espace commun. Le jeu de la domination peut donc s’analyser à la fois en leur sein, et dans leur environnement.

C’est sur le deuxième aspect que l’accent est mis dans ce livre. Il traite de la façon dont des jeunes migrants et descendants de migrants coordonnent leurs actions en sorte de surmonter les obstacles que certains modes de la domination sociale opposent à leurs désirs de réalisation d’eux-mêmes.

Les frontières de l’Europe et la catégorisation ethno-raciale, deux figures de la domination pour les jeunes observés

Les modes de la domination sociale qui déterminent de l’extérieur les mondes sociaux des jeunes observés dans ces pages ont deux figures : la fermeture des frontières internationales de l’Europe qui bloque les mobilités sud-nord, et la catégorisation ethno-raciale des individus identifiés comme originaires du sud dans les pays européens, ici la France.

Ces deux figures se conjuguent au fil des chapitres pour dessiner l’adversité externe et l’injustice ressentie. Les jeunes Africains rencontrés par Mehdi Alioua (chapitre 2) s’indignent d’être traités en criminels. L’Europe, dit l’un d’eux, devrait au contraire leur décerner un diplôme au vu de leur mérite. Or leur définition du mérite est celle même de ceux qui leur refusent l’accès. Pour eux, le mérite se mesure au courage, à l’effort suivi, à l’abnégation, à la liberté mise en acte, à l’ambition ou l’aspiration à vivre conformément à ses possibilités intellectuelles. Rien n’illustre mieux la généralisation du système normatif individualiste dans l’espace étudié, que la constance parmi ces jeunes Africains du sentiment d’injustice, avec le contenu qu’ils lui donnent. La globalisation à l’œuvre dans cet espace ne se limite pas pour les individus à la diffusion du consumérisme, elle a une facette cognitive et morale. En ce sens, il est permis de parler avec Jean-Robert Henry d’« espace humain commun », c’est sur cette base d’ailleurs que se légitime la revendication de plus en plus fréquente portée dans les pays du sud pour une autre gestion des frontières de l’Europe [4]. Le sentiment d’injustice est d’autant plus marqué sans doute que l’on a affaire à des élites dotées d’un niveau élevé de formation [5]. Ce sentiment, défini en rapport avec les normes centrales de la justice « à l’occidentale », apparaît constitutif des mondes sociaux étudiés dans ce livre, il transcende les facteurs socio-géographiques d’hétérogénéité. C’est aussi bien un des traits qui ressortent le plus régulièrement à l’enquête en France auprès des jeunes issus des immigrations du sud, quelles que soient les méthodes mises en œuvre [6]. D’une façon générale, « la catégorisation efficace d’un groupe de gens par un autre plus puissant n’est jamais « juste » une affaire de classification. En tant qu’intervention dans le monde social de ce groupe, elle va, dans une mesure spécifique, changer ce monde et l’expérience de l’habiter » [7]. Le sentiment d’injustice sera à l’arrière-plan de l’ensemble des études qu’on lira ici, même là où il n’est pas mis en saillance.

Entre « nationalisme méthodologique » et « transnationalisme »

Les deux sortes de frontières qui coexistent dans les mondes sociaux étudiés – les frontières internationales d’une part, les frontières ethno-raciales d’autre part – sont souvent dissociées dans la littérature de sciences sociales. Un des intérêts de ce livre est au contraire de les articuler. On peut en effet identifier deux biais qui sont les deux écueils de l’analyse des mondes sociaux des migrants et descendants de migrants : le biais du « nationalisme méthodologique » et celui du « transnationalisme ». Le premier a présidé classiquement à l’approche des questions d’intégration des immigrés et de leurs descendants, il demeure très fréquent ; le deuxième, plus rare et récent dans la littérature spécialisée, gagne à être repéré car il exerce une séduction sur les jeunes chercheurs soucieux d’échapper au premier écueil.

Les spécialistes des questions d’intégration et de discrimination sont par vocation attentifs au modelage des expériences de vie des jeunes (et des moins jeunes) par la catégorisation à base ethno-raciale. Mais l’étude des processus sociaux d’édification et de définition des frontières sociales et symboliques s’effectue souvent dans le cadre national en le naturalisant, en ignorant de ce fait les déterminations nationales ou nationalistes des processus étudiés. Les chercheurs travaillent souvent avec l’hypothèse implicite que la forme nationale ne fait pas partie du champ de leur analyse : les frontières nationales existent, et l’on fait alors comme si elles contenaient la société. Or cet allant-de-soi tend à induire un biais considérable dans l’approche des questions d’immigration et d’intégration. Ce biais, c’est le « nationalisme méthodologique ». L’expression désigne le fait que « les processus de construction de l’Etat-nation ont fondamentalement modelé la façon dont l’immigration a été perçue et reçue. Ces perceptions ont influencé à leur tour, même si elles ne les ont pas déterminées totalement, la théorie et la méthodologie des sciences sociales, et plus spécifiquement leur discours sur l’immigration et l’intégration » [8]. On peut ainsi montrer que l’approche de l’immigration et de l’intégration comme problèmes, non seulement en politique mais aussi souvent en sciences sociales, adhère à l’image composite du « peuple » dans le nationalisme moderne : à la fois souverain, composé de citoyens égaux, liés par une solidarité dont le référent est familial, et ayant des racines profondes – formant une communauté ethnique [9].

La prise de conscience des processus transnationaux, qui s’est affirmée au cours des années 1990, a changé la perception scientifique des enjeux sociaux de l’immigration. Mais il n’est pas sûr qu’elle ait permis de dépasser la « vieille grille » du nationalisme méthodologique dans l’étude de l’immigration. En effet – et c’est un second effet de la dissociation des frontières internes et des frontières externes auxquelles sont confrontés les migrants et les descendants de migrants – la nouvelle approche des phénomènes transnationaux a valorisé les pratiques transnationales mises en évidence, multiformes, multiscalaires, en avançant pour les désigner un nouveau concept, le « transnationalisme ». Il est défini comme « l’ensemble des processus par lesquels les immigrés tissent et entretiennent des relations sociales de nature multiple reliant leurs sociétés d’origine et d’accueil. […] Un élément essentiel [du transnationalisme] est la multiplicité des activités auxquelles s’adonnent les immigrés à la fois dans leurs sociétés d’origine et d’accueil. » [10]. Toutefois, les travaux ont eu tendance à marginaliser la question de l’insertion de ces processus dans les espaces sociaux nationalisés qui balisent le monde. Le monde humain reste bel et bien divisé en Etats-nations, même si ceux-ci sont toujours plus amputés de prérogatives par les nouvelles formes de la mondialisation de l’économie. C’est toujours au sein d’espaces nationalisés, ou à cheval sur ces espaces, eux-mêmes inégalement positionnés dans les rapports mondialisés, que se vivent les rapports sociaux. L’Union Européenne est une région qui n’a d’autres bornes que les périmètres des Etats-nations qui la composent, malgré l’utopie selon laquelle elle aurait pu ou pourrait n’avoir pas de rivages [11].

Un débat s’est développé entre les « inventeurs » du transnationalisme et les sociologues de l’immigration au sujet de l’utilité du nouveau concept. Le résultat semble en être que, s’il convient évidemment de parler d’activités ou de pratiques transnationales, le phénomène est difficile à estimer si l’on souhaite réserver l’appellation aux « activités de type économique, politique ou culturel impliquant que les protagonistes y consacrent la majeure partie de leur temps de manière régulière » [12]. Dans le domaine économique, où la recherche de son impact relatif a été le plus poussée, il semble finalement marginal par rapport aux classiques relations économiques « internationales » et « multinationales » [13]. Le transnationalisme construit indubitablement du monde social, mais il ne dessine pas (sauf exception [14]) des activités exclusives. Dès lors « il est plus utile de conceptualiser le transnationalisme comme une forme d’adaptation économique, politique et culturelle qui coexiste avec d’autres » [15].

C’est une bonne raison pour embrasser ensemble dans toute la mesure du possible les frontières internationales et les frontières ethno-raciales internes aux espaces nationalisés, dans l’analyse des mondes sociaux des migrants et descendants de migrants. La façon dont ces deux types de frontières s’articulent est à décrire au cas par cas, avant de tenter une quelconque généralisation, tant le terrain est peu défriché à ce jour. Au point de vue de l’expérience des acteurs qui les subissent comme des modes de la domination sociale, les frontières internes ethno-raciales ne sont pas la simple réplique des frontières internationales, elles aussi racialisées, et pourtant elles n’en sont pas indépendantes. Emmanuel Sulzer (chapitre 3) montre que le groupe de référence des jeunes a de l’importance à cet égard. Lorsque les jeunes migrants parvenus en France se mesurent à ce qu’ils seraient s’ils étaient restés au pays, ils ne perçoivent pas crûment la catégorisation ethno-raciale dont ils sont les objets, comme c’est le cas des jeunes de seconde génération, d’autant plus exaspérés d’être tenus pour différents et inférieurs, discrédités du fait de leur origine, qu’ils ont incorporé au cours de leur socialisation l’idée de la « normalité » française [16]. En revanche, les frontières internationales, dont ils savent bien la brutalité, sont une ressource à disposition des résidents français (qu’ils soient ou non des nationaux français), dont ils peuvent jouer avec plus ou moins d’opportunisme. Ils n’échapperont pas à la catégorisation sociale dans le pays d’origine, mais ils pourront au moins y profiter d’un avantage de position : la contribution d’Eric Marlière, chapitre 7, traite précisément de ce point.

Mondes subalternes, réussites « confrontées », solidarités

Un dernier trait se dégage des études réunies. Les jeunes observés ont en commun le fait d’être en position subalterne. On l’a noté d’emblée, les deux formes de frontière qui occupent de la place dans leurs mondes sociaux s’analysent comme des modes de la domination sociale, vécus comme tels par les jeunes. Pour autant, le ton du livre n’est pas mélancolique, malgré l’extrême violence physique et morale de certaines des expériences relatées. Mais il n’a pas non plus le côté jubilatoire que l’on trouve par exemple chez Homi Bhabha, chantre de l’hybridité « postcoloniale », pour qui « la frontière devient l’endroit à partir duquel quelque chose commence à être » [17]. Dans les travaux ici réunis, seuls ceux des acteurs qui sont engagés dans des mobilisations associatives en lien avec leur origine familiale apparaissent en position de développer une forme de « cosmopolitisme » à la fois solidaire et échappant aux raidissements nationalistes [18], non sans tensions parfois (voir à ce sujet la contribution de Camille Hamidi, chapitre 12).

L’accent est mis plutôt, dans l’ensemble, sur la position minoritaire et les formes d’affiliations auxquelles cette position mène les acteurs. Les jeunes observés sont en position minoritaire du fait de plusieurs critères. Leur âge d’abord : si certains ont stabilisé leur situation professionnelle et civile, la plupart n’en sont pas là et leurs activités sont des activités de recherche ou d’attente. L’origine ensuite : les jeunes observés sont et se savent différenciés du fait de leurs origines familiales, et cet écart suscite des réactions tant de leur part que de la part d’autrui dans l’interaction sociale, à l’exception des jeunes ruraux venus directement d’Agadir observés par Emmanuel Sulzer. L’assignation de différence est une mise à l’épreuve permanente. Son incidence sera renforcée par une trajectoire scolaire ratée, une position sociale inférieure, l’appartenance à un quartier qui enferme en même temps qu’il rassure, comme le montre ici Emmanuelle Santelli (chapitre 8).

Les jeunes étrangers migrants dont l’action est orientée par l’obsession d’entrer en Europe sont quant à eux dans une configuration fort différente. Pour eux, ce sont « les papiers » qui font obstacle. Dans l’espace transnational où ils évoluent, hors du droit et de ses garanties de base, démunis de tout si ce n’est d’un carnet d’adresses, d’un téléphone portable, d’une adresse e-mail parfois, ils sont radicalement dominés. En deçà même des catégories statutaires et de leur hiérarchie inscrite dans les systèmes sociaux nationalisés, on les voit réduits à « la vie nue » [19], exposés à la violence des Etats et des sociétés.

Un dernier critère vient compléter le tableau mais son impact est complexe : le genre. Les filles des quartiers vivent un surcroît de contraintes à l’adolescence ; mais elles savent parfois les déjouer stratégiquement, par exemple en exploitant les opportunités que leur offre le contexte urbain, comme le montre Elise Lemercier (chapitre 11). Par ailleurs, étant moins présentes que les garçons dans l’espace public des quartiers mal vus, elles sont moins tributaires de leur sociabilité spécifique [20], moins piégées de ce fait dans l’image déviante que les garçons se composent ou se voient attribuer par les professionnels qui ont affaire à eux, c’est un des points que soulève la contribution d’Elisabeth Dugué (chapitre 9).

Bien que minorisés plus ou moins durement dans les sociétés nationales (pour les descendants de migrants), ou menacés dans leur vie (les migrants sans papiers), les jeunes observés ne sont pas des perdants. Peut-être est-ce en partie un biais de l’observation : ils sont saisis ici dans leur activité, dans leurs compétences d’agents. On les voit frayer leurs routes, même lorsqu’ils sont enfermés comme l’étaient les jeunes « Français musulmans algériens » relevant de l’éducation surveillée dont Mathias Gardet et Mokrane Sifi reconstituent les trajectoires (chapitre 4). Ils ont, peut-on dire, des formes de « réussite confrontée » [21], ils composent avec l’adversité.

Dans cet effort, ils ne sont pas seuls. La dimension collective des mondes sociaux vécus est affirmée dans la plupart des contributions, ou lorsqu’elle l’est moins, cette absence n’est pas un résultat de la recherche, elle est liée au choix de méthode et aux priorités de la recherche. Le lien social qui fait « communauté » a deux dimensions conjointes. La solidarité avec les pairs, compagnons d’infortune, camarades de rencontre, amis d’enfance, camarades d’engagement : cette dimension classique des sociabilités juvéniles est ici spécifiée dans une série de cas de figure variés. Et puis le lien familial : il est toujours là, au premier plan ou à l’arrière plan, non sans rapport peut-être, avec le caractère subalterne des mondes sociaux dont il question [22]. La famille est la réserve de solidarité primordiale. Demandeuse d’aide à l’occasion [23], elle apparaît ici surtout comme un recours pour les jeunes acteurs en difficulté, c’est l’assurance d’une aide morale, matérielle et financière, comme le savent les jeunes de Beni Ayatt qui tentent de vivre en Europe sans papiers, observés par Chadia Arab (chapitre 1), comme c’est le destinataire de confiance naturel pour les investissements au pays des entrepreneurs algéro-français étudiés par Mohamed Madoui (chapitre 6).

Du sud vers le nord, « chercher sa vie »

L’espace franco-maghrébin (et franco-africain) où se meuvent les jeunes est organisé par la coupure entre le nord européen et le sud. Cela n’a pas toujours été le cas. Parmi les travaux ici réunis, la recherche de Mathias Gardet et Mokrane Sifi sur les archives de l’éducation surveillée aux lendemains de la seconde guerre mondiale et à l’époque de la guerre d’Algérie porte témoignage d’un temps ou les adolescents algériens transitaient d’une rive à l’autre en fonction de leur intérêt. Et l’Europe du Traité de Rome (1957) allait de Groningue… à Tamanrasset. La situation a changé radicalement après l’indépendance de l’Algérie et surtout après le coup d’arrêt porté par les pays européens à l’immigration de main d’œuvre en 1974 dans le contexte de la crise de l’économie industrielle, et avec la régulation de Schengen suivie des mesures de généralisation des interdictions d’entrée en Europe des non-communautaires, au cours des années 1990.

Dans ce contexte géopolitique recomposé, l’association entre mobilité physique et quête de mieux-être au nord, qui présidait aux grandes migrations de main d’œuvre de l’après seconde guerre mondiale, se perpétue et elle gagne de nouvelles catégories d’acteurs sociaux, notamment parmi les jeunes [24]. A ceux qui ont de la famille en France, comme les Aït Ayat de l’Atlas marocain suivis par Chadia Arab, s’ajoutent des jeunes qui ont fréquenté des touristes (l’un des jeunes d’Agadir interviewés par E. Sulzer fait partie de cette catégorie ; l’étude d’une tribu de nomades sédentarisés du grand sud marocain montre que c’est un phénomène social [25]), et des jeunes urbains éduqués qui n’attendent pas de leurs études la satisfaction de leur espoir d’une vie bonne, comme les jeunes Subsahariens rencontrés par M. Alioua, ou encore les étudiants kabyles et tant d’autres, prêts à être des harragas [26].

Pour ceux qui partent « chercher leur vie » dans ces conditions [27], la difficulté est telle que la déterritorialisation et la transnationalisation sont des traits de leur monde social. Tout se passe comme s’ils s’installaient dans la durée non pas dans l’un ou l’autre des espaces nationalisés qu’ils traversent (comme les migrants d’avant), mais dans un non-lieu aux marges de ces sociétés, avec une organisation sociale propre, des droits d’entrée et des modes d’entraide exigeants, soutenus par l’usage des technologies modernes de communication. Leur intelligence des routes et barrières régionales et même mondiales est impressionnante et leur intégration cognitive au monde moderne est parfaite sur ce point : les contributions de Mehdi Alioua ou de Chadia Arab ne suggèrent pas (bien au contraire) que l’image que ces jeunes migrants ont de la frontière internationale soit une « riche image » imprégnée des usages des sociétés d’origine, et différente de l’image qui prévaut en Europe, – la frontière qui contient les sociétés européennes et en barre l’accès [28].

Faut-il alors avancer pour désigner ces jeunes, qui vivent dans la circulation, le terme de « transmigrants » ? Le mot a l’avantage de conférer une positivité à la compétence que déploient ces jeunes dans leur vie en marge des institutions étatiques et lors du passage des frontières. Mais il a deux inconvénients. D’une part, il distend l’acception du mot. La définition reçue du « transmigrant » en fait un individu qui vit « un enchâssement simultané dans plus d’une société », en précisant qu’il n’est pas « en séjour transitoire », il est « incorporé dans l’Etat d’accueil » [29]. Il ne vit donc pas dans le non-lieu qui caractérise les jeunes en transit illégal vers l’Europe. D’autre part, qualifier ces jeunes de « transmigrants » a pour effet de réduire à peu de chose ce qui leur fait risquer leur vie, à savoir leur quête. Leur transit n’est pas recherché pour lui-même, il a un but qui est « les papiers » et l’installation en Europe. Plusieurs d’entre eux, africains et marocains, évoquent ce qui se passerait pour eux s’ils n’y parvenaient pas. Ils risqueraient le déshonneur, mais ils reviendraient ou resteraient au pays, fonderaient une famille, tenteraient de monter une entreprise ou autre chose, ils mettraient en œuvre ce qu’ils ont appris au cours de leur périple. Autrement dit, ce temps de transit peut s’avérer pour eux une forme de l’expérimentation sociale propre au « moratoire des années de jeunesse ». Il y a un aspect générationnel dans cette créativité sociale.

Du nord vers le sud, connexions transnationales

Si les anciennes routes sud-nord sont bloquées, elles ne le sont pas dans le sens nord-sud. On assiste à une intensification des activités transnationales initiées par des acteurs appartenant à des familles de Maghrébins ou d’Africains subsahariens installées en France. Au hasard des terrains, on pourra trouver d’un chapitre à l’autre des résonnances qui éclairent cette asymétrie de l’espace franco-maghrébin. Trois modes d’activités transnationales sont présentées ici en seconde partie, donnant une idée du répertoire de ces pratiques : les activités associatives, les activités économiques, et les activités estivales de vacances.

Les réseaux qui leur servent de socle sont familiaux dans tous les cas, sauf pour les activités associatives à base professionnelle ou catégorielle (voir ici Thomas Lacroix, chapitre 5) [30]. Ces dernières se sont développées avec la formation en France d’étudiants originaires du Maghreb et l’ouverture des économies maghrébines à l’initiative privée, tandis que les associations politiques qui avaient marqué le premier âge associatif maghrébin en France (il s’agissait d’associations oppositionnelles dans le cas du Maroc) ont disparu.

Les associations visant le développement des villages d’origine, actives et étudiées de longue date entre la France et l’Afrique de l’ouest [31], connaissent aujourd’hui un essor notamment parmi les populations originaires du Maroc en France, sous l’inspiration du succès de l’association « Migrations et Développement », dont l’initiative combina une dynamique syndicale en France et une orientation développementiste au Maroc [32]. Ce type d’association civico-sociale et économique se développe aujourd’hui dans un contexte marocain qui les encourage, qu’elles soient ou non transnationales [33]. Elles peuvent être, pour leurs initiateurs français issus de l’immigration marocaine, un moyen d’affirmer leur affiliation familiale tout en se positionnant en France, en faisant valoir une revendication de « différence-dans-l’égalité » [34]. Ainsi, à Angers (cette ville que des jeunes des Aït Ayad cherchent à rejoindre à tout prix parce qu’ils y ont de la famille, quitte à passer par la Thaïlande), l’association « Crépuscule » s’est montée pour stimuler le développement de Beni Ayatt, le village des Aït Ayad, avec une orientation à la fois développementiste et interculturelle ; une association symétrique la relaie à Beni Ayatt.

Les activités économiques transnationales, quant à elles, sont structurées dans l’espace franco-algérien selon une logique de push and pull, montre Mohamed Madoui (chapitre 6). Ce type de logique a été trouvé aussi à la base des activités économiques transnationales entre les Etats-Unis et l’Amérique latine [35]. Cette logique donne naissance, en France d’une part, en Algérie d’autre part, à des petites entreprises ancrées dans les solidarités familiales (en Algérie), ou appuyées plus largement sur des réseaux ethniques (en France). En France, la création de petite entreprise par des acteurs algériens ou d’origine algérienne est souvent suscitée par la fermeture de voies de réussite plus prisées. Emmanuelle Santelli l’avait montré dans sa thèse [36], M. Madoui retrouve cette loi sur son terrain d’enquête en Ile-de-France. Les entreprises sont créées par exemple par des étudiants algériens ayant terminé leurs études et qui ne trouvent pas d’autre moyen de consolider leur statut de résidents. Ils finissent par se lancer dans la création d’entreprise, parfois comme activité d’attente. Certaines de ces activités ont une dimension transnationale, par exemple les entreprises de transport international de voyageurs. Corrélativement, la configuration algérienne actuelle agit comme un siphon pour « l’argent des émigrés ». En Kabylie, région où Mohamed Madoui concentre son enquête algérienne, le chômage est particulièrement élevé, les parcours d’insertion particulièrement aléatoires. Or une part des entraves administratives à la création d’entreprise a sauté avec la libéralisation de l’économie. D’où la création d’une variété de petites affaires, relevant parfois de l’économie informelle, avec l’aide de parents émigrés qui peuvent en attendre un retour sous des formes très diverses. Ici encore, le secteur des transports est investi, à l’échelle locale essentiellement.

Dernière modalité des activités transnationales présentées ici, le tourisme estival des jeunes de la seconde génération issue de l’immigration maghrébine au pays d’origine de la famille. Eric Marlière (chapitre 7) a suivi dans leur voyage familial des jeunes gens d’une cité de banlieue qu’il a longuement observés pour sa thèse [37]. Ni militants associatifs, ni mobilisés sur un projet de réussite par l’économique ou autre, ils souffrent en France de la catégorisation ethno-raciale et compensent en accrochant leurs affiliations collectives à leurs origines familiales. Mais au pays d’origine des parents, le privilège qu’ils ont de vivre en France et de pouvoir passer la frontière leur vaut d’être traités sans aménité, cette fois par des parents ou des gens de rencontre. Dans ce contexte, certains d’entre eux surjouent leur identification française et tâchent d’en tirer des bénéfices sociaux. Mais ceux qui venaient chercher une compensation affective sont désappointés. Finalement, le principal support socio-spatial de l’identité reste, pour ces jeunes, celui « restreint et ségrégué » de la cité de banlieue en France.

Les « frontières de verre » des quartiers défavorisés : Assignations et franchissements

Quel espace social constituent, pour les jeunes descendants de migrants, les « quartiers », – autrement dit les quartiers urbains situés au bas de la hiérarchie des espaces résidentiels, où se retrouvent des populations démunies au point de vue socio-économique et culturel, souvent mais pas exclusivement immigrées ou issues de l’immigration maghrébine ou africaine ? L’interrogation sous-tend les recherches présentées en troisième partie.

Une première réponse se dégage : contrairement au stéréotype abusif du ghetto, le quartier est un lieu où se joue à bas bruit la « divergence des sentiers » parmi les jeunes. Certains jeunes y deviennent invisibles, ils poursuivent par ailleurs des études et ne partagent pas les pratiques collectives d’occupation de l’espace. Ils finiront sans doute par quitter le quartier. D’autres ne s’en détachent pas, ils s’y sentent chez eux tout en subissant le « stigmate territorial » [38], ils peuvent se faire remarquer par des pratiques déviantes.

Le thème de la divergence des destins est mis en avant par les travaux longitudinaux sur la différenciation sociale des trajectoires biographiques des immigrants et de leurs enfants, un phénomène baptisé « assimilation segmentée » dans la littérature américaine. « Cette divergence […] suit des voies prédictibles : les ressources – intellectuelles, matérielles et sociales – se confortent l’une l’autre et amènent à des avantages toujours plus grands au sein de chaque génération et entre elles ; de même, le manque de formation, la pauvreté et un contexte hostile se cumulent dans des difficultés fréquemment insurmontables » [39]. Les variables identifiées sont multiples. Certaines relèvent des caractéristiques propres aux populations immigrées : structure de la famille, intégration communautaire [40], niveau de formation ; d’autres, des structures de la société d’accueil : structure du marché du travail local, marché du logement, ciblage de la discrimination, politiques sociales ; et d’autres enfin résultent de l’interaction entre ces deux ensembles de facteurs ainsi que de facteurs individuels : consolidation dans des quartiers où les jeunes sont exposés à la pauvreté et à la délinquance, parcours scolaires. Ces dernières apparaissent décisives pour l’orientation des parcours individuels.

La contribution d’Emmanuelle Santelli (chapitre 8) rend compte de la première recherche longitudinale conduite en France sur la question de la segmentation des destinées sociales des enfants d’immigrés. Par construction (il s’agit d’une recherche de cohorte sur tous les jeunes d’origine maghrébine scolarisés dans un quartier populaire de Lyon, une dizaine d’années après leur fin d’école primaire), les variations liées au contexte de résidence dans l’enfance, au début du parcours scolaire, à l’origine ethnique (dont dépendent l’exposition à la discrimination et la structuration communautaire), au marché du travail et aux politiques sociales peuvent être tenues pour négligeables [41]. Deux grands résultats sont dégagés ici. D’abord, le quartier est effectivement un lieu qui produit une dynamique de relégation des jeunes, les entretiens cités en portent témoignage. Seules trois catégories s’en sont émancipées : les filles, les bons élèves, et ceux dont les familles ont déménagé. Deuxièmement, c’est finalement le parcours scolaire qui est la principale variable discriminante des trajectoires biographiques des jeunes. Une typologie selon cette variable fait apparaître de fortes régularités : ceux qui ont été en rupture scolaire : ils sont dans une situation sociale difficile ; ceux qui ont connu des réussites scolaires intermédiaires (ils ont fréquenté le lycée professionnel ou une filière technologique) : ils ont une mauvaise insertion sur le marché du travail et développent un fort sentiment d’injustice ; enfin ceux qui ont intégré le lycée général : ils ont ensuite réussi un parcours de formation qualifiant, ils ont souvent quitté le quartier ou, s’ils y demeurent, ils y sont inscrits dans des modes d’individualisation de leur trajectoire.

Plusieurs autres contributions relèvent la corrélation entre la qualité du parcours scolaire et les modes d’investissement dans la sociabilité de quartier. La poursuite d’études soustrait les jeunes à la cité, tandis que l’échec scolaire les y affilie et les expose à la déviance. Ils deviennent alors la « clientèle » des professionnels spécialisés dans la présence sur les cités, ceux des services sociaux et de l’animation auprès des jeunes notamment [42].

Les études réunies illustrent divers aspects du rapport qu’entretiennent les professionnels avec leurs clientèles jeunes. Le stéréotypage de la part des professionnels est relevé. Les jeunes en difficulté sont aussi des jeunes difficiles à comprendre, note Anne-Françoise Volponi (chapitre 10). Elisabeth Dugué montre pour sa part (chapitre 9) les incertitudes des professionnels dans ce contexte. Les agents des services s’orientent à l’aide de catégories qui relaient pour une part l’ethnicisation majoritaire des quartiers et des clientèles sociales [43]. Mais, à la différence de ce que l’on observe par exemple dans le secteur de l’éducation, où l’explication ethnique a pour effet de soustraire la difficulté scolaire au domaine de l’action professionnelle, la source de la difficulté étant attribuée à la famille [44], l’explication ethnique n’a pas ici pour effet de dédouaner les professionnels de leurs difficultés professionnelles, au contraire elle les y empêtre. Leur mission est en effet proprement d’intervenir sur les socialisations pour infléchir les trajectoires individuelles. Or la catégorisation ethno-raciale désindividualise les personnes, déplace l’imputation des problèmes. De plus, comme la théorie du label l’a repéré de longue date, elle peut avoir un effet de prédiction qui se réalise d’elle-même. Mais c’est sur un autre aspect qu’insistent Anne-Françoise Volponi ainsi qu’Elise Lemercier (chapitre 11) : cherchant à fuir les « figures imposées » du stéréotype majoritaire et du contrôle familial, les jeunes s’évadent physiquement des espaces où le contrôle est le plus fort. Ils se ménagent, selon les cas, des mobilités imprévisibles parfois lointaines (pour les jeunes gens que rencontre Anne-Françoise Volponi) ou des récréations dans des lieux publics ouverts (pour les adolescentes qu’accompagne Elise Lemercier).

L’activité des femmes est un autre fil rouge. Dans l’univers d’extrême difficulté sociale et de marasme de l’action publique qu’analyse Elisabeth Dugué, les femmes sont à la fois les plus dominées (comme cette jeune Malienne que les agents sociaux voient partir à 15 ans, revenir à 18 avec un bébé sur les bras), et les plus résolues à prendre en charge les problèmes collectifs, les plus inventives (comme ces femmes qui tiennent un restaurant associatif, celles qui tentent de se glisser dans les dispositifs d’insertion par l’économie, etc.). Ce sont ici des femmes immigrées de première génération, le chapitre ouvre sur la question des formes sociales qui organisent leur mobilisation, – sur la place qu’y prend le voisinage notamment, voire l’idéologie, au regard des solidarités communautaires. Elise Lemercier s’intéresse, quant à elle, à la façon dont des adolescentes de seconde génération, qui font partie de la clientèle sociale sur un quartier, parviennent à s’affranchir tant de la contrainte communautaire que du stéréotypage des professionnels du travail social, pour faire leurs expériences sentimentales. Elles y parviennent, montre-t-elle, par un rituel de déplacement vers le centre commercial, où certaines places leur servent de poste d’observation et d’espace de première rencontre avec des garçons qui ne sont pas de la cité. Ces garçons échappent à l’espèce de tabou de l’inceste qui s’étend aux garçons du quartier (les frères et les amis des frères), tout en partageant le même monde social. D’autres filles cependant, invisibles sur le quartier, font leurs expériences affectives à l’université.

Comment être à la fois femme dans un univers dominé par le masculin, et maghrébine dans un univers où la catégorisation ethno-raciale est perçue de tous… Camille Hamidi (chapitre 12) reprend cette question de l’affiliation doublement minoritaire, et elle la traite en examinant comment s’y prennent des stakeholders en la matière [45], – des personnes qui sont non seulement femmes mais féministes et non seulement issues de l’immigration maghrébine mais décidées à mettre de l’avant la question maghrébine, ou plus largement « la question multiculturelle », comme dit Hall [46]. Pour ce faire, elle observe deux associations qui répondent au problème, l’une plutôt généraliste, l’autre à vocation plus technique (la couture). Les deux associations s’avèrent confrontées à des variantes du même dilemme. Comment défendre des identifications minoritaires sans se faire piéger dans l’assignation ni sortir de la correction attendue par les financeurs ? Elles usent largement, semble-t-il, des ressources de ce que les sociolinguistes nomment le code switching : on commute le code dans lequel on s’exprime en fonction des nécessités de la situation. Elles connaissent les registres de légitimité fixés par la norme majoritaire, et leur imbrication : elles peuvent en jouer. Elles peuvent rencontrer des difficultés à soutenir une cohérence dans la durée.

Pratiquer les frontières… La domination sociale est omniprésente derrière le thème des frontières, néanmoins les études ici réunies ne cèdent pas au schématisme d’une détermination par les rapports de force matériels ou symboliques. Et si la focalisation sur les pratiques souligne l’intérêt des auteurs pour l’activité des jeunes, ils ne tombent pas davantage dans l’angélisme. Le livre montre comment des acteurs en position doublement ou triplement minoritaire poursuivent leurs buts en construisant des relations sociales et en se confrontant à la réalité instituée. Ces relations sous contrainte sont pour une part transnationales. Au moment où un nouvel intérêt s’observe pour cette dimension du social dans le champ des études de l’immigration, un des apports du livre est précisément de repérer celle-ci dans le répertoire des pratiques des jeunes migrants et descendants de migrants de part et d’autre de la Méditerranée.

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RÉSUMÉS

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1. Du sud vers le nord - "Chercher sa vie"

Chaida Arab, Les Aït Ayad à travers l’espace euro-méditerranéen - Cet article présente comment des Marocains circulent au sein de l’espace euro méditerranéen, à partir de deux exemples précis de la filière migratoire des Aït Ayad, population berbérophone du Moyen Atlas marocain. En effet, aujourd’hui les flux migratoires sont de plus en plus mondialisés, les parcours de plus en plus longs et complexes. Des étapes de transit et de rebond se multiplient pour donner naissance à une intense circulation du migrant. Le premier itinéraire migratoire étudié est celui de Mustapha, qui grâce au réseau migratoire, circule entre le Maroc, la France, l’Espagne et l’Italie. Le second parcours analysé de Marouane, permet d’identifier une nouvelle figure du migrant, « le mobile assigné ». Ces deux parcours migratoires nous amènent à spécifier les territoires circulatoires étudiés par Alain Tarrius.

Mehdi Alioua, Jeunes transmigrants subsahariens au Maroc - On tente ici de décrire comment de jeunes transmigrants subsahariens, en s’associant entre eux au-delà de leurs origines, parviennent à s’ancrer « par le bas » et par « la marge » dans des pays sans attendre leur autorisation, débordant les cadres identitaires et juridico-politiques de l’Etat-nation. Ici, c’est au Maroc que l’on rencontre ces « nomades modernes », tentant de se greffer aux circulations euro-maghrébines afin de passer en Europe. En attendant, ils doivent faire face à de terribles répressions et doivent survivre dans ces espaces en organisant, entre eux et avec des Marocains, des coopérations autour de leur complémentarité. Dès lors, les étapes marocaines, qui s’établissent le long des routes dessinées par ces nouvelles formes migratoires, deviennent des lieux de condensation sociale et de véritable relais migratoire à partir desquels ces populations, en constante mobilité, reconfigurent les formes, les temps et les territoires de la migration, en cherchant de nouvelles destinations et de nouvelles routes migratoires, mais aussi de nouvelles manières de contourner les contraintes territoriales, les frontières et les injonctions des Etats-nations.

Emmanuel Sulzer, D’Agadir à Poissy : l’usine comme espoir, l’usine comme repoussoir - En enquêtant au sein des unités de production d’un constructeur automobile, on a pu rencontrer des jeunes opérateurs récemment arrivés en France, ayant quitté le Maroc dans l’optique d’une opportunité d’emploi dans cette entreprise. Les modalités de leur arrivée en France laissent supposer que les filières autrefois officielles et porteuses de flux migratoires importants ont conservé une certain existence "informelle" dans la même région. Ce qu’expriment ces jeunes en termes de rapport à l’emploi, ainsi qu’en termes identitaires, apporte un éclairage particulier sur ce que l’on sait de la "jeunesse populaire" d’aujourd’hui, et sur la frange des "jeunes issus de l’immigration". Car les paroles de ces jeunes suggèrent que l’on aurait trop vite fait de confondre l’un et l’autre groupe, sur la seule base d’une communauté de résidence ou de culture ; car ce que certains nous ont exprimés, c’est justement le fossé qui les séparent de l’autre groupe, en termes de rapport au travail comme de modalité de construction de leur identité sociale.

Mathias Gardet, Mokrane Sifi, "Français Musulmans d’Algére (FMA) - Jeunes isolés en métropole dans les années 1950 - Dès les années cinquante, de nombreux travaux s’intéressent aux travailleurs maghrébins en France, ces études s’attachent plus particulièrement à la population adulte ou tout du moins majeure. Pourtant quelques rapports, émanant notamment des services sociaux, signalent à la même période la présence de « jeunes isolés », Français musulmans d’Algérie de moins de 21 ans, généralement en rupture avec leur famille et ne semblant pas suivre le modèle classique d’immigration pour des raisons économiques ni s’appuyer sur les réseaux traditionnels d’entraide nord-africains. Ce signalement et la précarité de leur situation (sans famille, ni travail fixe) les conduits souvent à être pris en charge de façon temporaire ou pour une longue durée dans les établissements spécialisés relevant de l’éducation surveillée ou de l’aide sociale à l’enfance. A travers les dossiers constitués dans ces services, il est ainsi possible de mieux cerner ce phénomène.

2. Du nord vers le sud - Connexions transnationales

Thomas Lacroix, L’imaginaire migratoire - Jeunes Marocains de France - A partir de la notion d’imaginaire migratoire, ce chapitre explore la façon dont la jeunesse issue de l’immigration marocaine en France a transformé le positionnement identitaire à l’égard des sociétés d’accueil et d’origine. L’imaginaire initial des premiers arrivants, qu’ils fussent réfugiés politiques ou travailleurs migrants, demeure fortement structuré par l’idée de retour. Le premier constat de ce travail est que cette idée de retour est encore vivace parmi les jeunes nés en France ou arrivés lors de leur jeune âge. Certains tentent l’aventure, attirés par la qualité de vie du Maroc, mais pour la plupart, l’idée de retour est surtout l’expression d’un attachement familial. L’idée de retour est un artifice identitaire qui permet aux jeunes de se positionner entre leurs ascendants et leurs descendants, mais également entre les sociétés françaises et marocaines. Par ailleurs, l’imaginaire migratoire s’exprime au sein d’un champ associatif transnational à la fois dense et diversifié. Ce chapitre explore ses multiples facettes à travers l’exemple des associations professionnelles, philanthropiques et politiques. Cet examen montre l’éclatement qu’a subit cet imaginaire migratoire, éclatement à la mesure de la diversification de la population marocaine en France.

Mohame Madoui, Entrepreneurs des deux rives - Les "immigrés" dans leurs réseaux - L’article montre comment les entrepreneurs ayant réussi à créer leurs petites entreprises en France tentent d’exploiter désormais les opportunités économiques au Maghreb et de redéfinir du même coup les liens qui les unissent à leur pays d’origine. Nous analysons ensuite la façon dont ils mobilisent les réseaux sociaux pour trouver de nouveaux marchés, recruter du personnel ou encore trouver l’argent nécessaire pour lancer leur entreprise ou pour parer aux difficultés économiques conjoncturelles. Cette recomposition des liens au pays d’origine est aussi une forme de quête identitaire entre ici et là bas

Eric Malière, Un espace sur les deux rives ? - Incertitude des "jeunes des cités" - Les jeunes des cités nés dans une famille en provenance des campagnes du Maghreb connaissent, en France, des difficultés d’"intégration" en raison du racisme et des facteurs de discriminations qui les affectent plus que les autres groupes sociaux. Lorsque ces jeunes se rendent dans le pays d’origine des parents en vacances notamment, ces derniers éprouvent également des problèmes de reconnaissance auprès des résidants et habitants des pays du Maghreb. Cette situation ne va pas sans poser des problèmes de réflexivité identitaires auprès de ces jeunes qui ne se reconnaissent pas comme Maghrébin et Français et évoluent en somme dans une sorte d’entre-deux.

3. Les frontières de verre des quartiers défavorisés

Emmanuel Santelli, L’empreinte du quartier - Parcours spatio-scolaires - L’enquête réalisée dans un quartier de l’agglomération lyonnaise, par le biais de la constitution d’une cohorte de jeunes français d’origine maghrébine, invite à réfléchir à la manière dont le parcours scolaire induit un véritable trajet dans l’espace urbain contribuant à façonner leur horizon social. Bien plus qu’un cheminement spatial, le chemin parcouru par ces jeunes entre le quartier et le lieu de la scolarité est aussi une expérience sociale. Selon les filières suivies, le degré de réussite scolaire, le sexe, mais aussi les expériences vécues dans leur quartier, ces jeunes vivent des situations très disparates. L’objet de cet article vise in fine à articuler les effets des mobilités, à l’occasion des déplacements scolaires, au type d’attachement que ces jeunes entretiennent au quartier à l’âge adulte. Car ce lien au quartier intervient directement dans le processus de construction identitaire. Trois profils de jeunes se distinguent, ils éclairent la manière dont les groupes d’appartenance et de référence se sont formés, contribuant à leur plus ou moins grande prise de distance avec leur quartier.

Elisabeth Dugué, Le piège de la cité - Jeunes difficiles, professionnels en difficulté - La communication s’appuie sur une enquête menée dans une cité de logement social qui, située au cœur d’une ZUS (Zone Urbaine Sensible) de Seine Saint Denis, constitue un sas d’entrée en Ile de France, en particulier pour les populations immigrées. Les entretiens menés auprès d’intervenants sociaux (professionnels ou militants associatifs) permettent de comprendre comment et pourquoi un nombre important de jeunes restent enfermés dans les frontières de la cité. Après une scolarité ratée, ils ne parviennent pas à s’intégrer dans le marché du travail et ne fréquentent pas non plus les dispositifs d’insertion qui devraient pourtant leur offrir une voie d’accès à l’emploi. Les points de vue exprimés par les acteurs locaux de l’insertion montrent que, lorsqu’ils sont issus de l’immigration, les jeunes sont confrontés à une double difficulté : ils parviennent difficilement à effectuer une synthèse positive entre leurs deux cultures (celle de leur pays d’origine et celle de la France), ils se heurtent aux frontières « de verre » qui se constituent, de fait, autour de la cité, poche de pauvreté en « décrochage » économique et social avec le reste de la société française. Les effets de l’immigration se combinent pour eux avec ceux de la précarité et de la pauvreté pour les piéger dans la cité.

Anne-Françoise Volponui, Mobilités juvéniles insoupçonnées en milieu rural - Le cas de jeunes Alésiens - Le bassin alésien, dit « porte des Cévennes entre mer et montagne », rural et plutôt en marge des flux métropolitains, offre une image contrastée où le P.I.B. en termes de réseaux de solidarités l’emporte sur le P.I.B. en termes de richesses mesurables. Dans ce contexte, la situation des jeunes dits en difficulté cristallise les angoisses locales. Les places assignées aux populations jeunes socialement disqualifiées, par des hiérarchies alourdies des effets « taille moyenne » de la ville principale, qui font de la « réputation » le marqueur de décence sociale, suggèrent un manque de connaissance des compétences juvéniles d’insertion, notamment de leurs compétences de mobilité. La recherche, en dévoilant des pratiques de mobilité localement insoupçonnées chez ces jeunes, met à mal l’interprétation locale des manières juvéniles de dire, de faire et de penser jusqu’à l’inverser. Les polygones, schématisation des espaces parcourus et des compétences sociales déployées, redessinés par le travail de recherche, caractérisent en effet de façon moins attendue, les figures de mobilité du jeune de la rue, du jeune des quartiers ou de la jeune villageoise.

Elise Lemercier, Garçons et filles - L’expérimentation des rencontres affectives... - Les acteurs institutionnels ayant en charge l’éducation des jeunes descendants de migrants résidant des quartiers dits « sensibles » s’inquiètent de la faiblesse des occasions de rencontre entre garçons et filles et peinent à construire des espaces de mixité. Ils attribuent ces résistances à un « sur-sexisme » des cultures d’origine de ces jeunes. Pourtant, une analyse de la mobilité de ces derniers révèle combien ils se déplacent vers d’autres cadres spatiaux tels que le centre commercial pour y expérimenter des rencontres affectives et/ou sexuelles dissimulées. Ce chapitre s’intéresse aux compétences et aux stratégies que ces jeunes développent pour construire leur propre destin marital tout en composant avec certaines figures imposées liées au genre et aux rapports interethniques.

Camille Hamidi , Rapports sociaux de domination en contexte associatif - Les associations locales de jeunes femmes maghrébines - En s’appuyant sur une enquête de terrain menée dans deux associations de quartier de jeunes femmes d’origine maghrébine, cet article analyse la pluralité des discours et des registres d’identification dont un même espace associatif peut être investi, selon les interlocuteurs et les contextes d’énonciation. Ce cadre associatif assez souple, marqué par une relative indétermination, laisse du jeu aux acteurs, contrairement à ce qu’une conception misérabiliste des populations issues de l’immigration peut laisser entendre. L’article expose ensuite différentes modalités concrètes d’articulation des identités territoriales, ethniques et de genre mises en œuvre par les acteurs selon les contextes, contribuant ainsi à une étude des processus ordinaires d’articulation des rapports sociaux de domination

NOTES

[1] Cité dans Stuart Hall, Identités et cultures, Politiques des Cultural Studies, édition établie par M. Cervulle, traduit par C. Jaquet. Paris, Editions Amsterdam, 2007, p. 138.

[2] Nous suivons Rogers Brubaker et Frederick Cooper dans leur critique de l’usage du concept d’identité. On gagnerait à s’en passer, proposent-ils, et en tout cas à spécifier le questionnement en s’intéressant notamment : à l’identification et à la catégorisation, à l’auto-compréhension et à la position sociale, au faire-groupe (groupness) et à l’interconnexion (connectedness). Voir R. Brubaker, F. Cooper, « Beyond “identity” », Theory and Society (29-1), 2000, p. 1-47.

[3] V. A. Giddens, La Constitution de la société. Paris, PUF, 1987, trad. M. Audet. La théorie sociologique d’Anthony Giddens propose une synthèse des approches constructivistes et de la sociologie de la domination, qui correspond au programme sociologique de ce livre. La principale réserve que nous ferons à Giddens est de naturaliser le bornage national des « systèmes sociaux », ce qui ne nous convient ni empiriquement ni théoriquement, voir ci après.

[4] J.-R. Henry, « Le retour des hommes sur la scène méditerranéenne », REMMM (119-120), oct. 2007, p. 179-193.

[5] Ali Bensaâd est l’un des premiers chercheurs à avoir souligné ce point. Voir A. Bensaâd, « Agadez, carrefour migratoire sahélo-maghrébin », Revue Européenne des Migrations Internationales (19-1), 2003, p. 7-28 ; et id., « Les migrations transsahariennes. Une mondialisation par la marge », Maghreb-Machrek (185), 2005, p. 13-36.

[6] Voir par exemple C. Avenel, « Quelle autonomie pour les jeunes issus de l’immigration maghrébine ? » in C. Bidart, dir., Devenir adulte aujourd’hui. Perspectives internationales. Paris, L’Harmattan, 2006, p. 211-228. En matière scolaire, le sentiment d’injustice est la variable la plus discriminante, en général, des scolarités des élèves issus des immigrations du sud, ce ne sont pas les résultats scolaires ou les orientations. V. J.-P. Caille, « Perception du système éducatif et projets d’avenir des enfants d’immigrés », Education & Formations (74), avril 2007, p. 117-142.

[7] V. R. Jenkins, “Categorization : Identity, Social process and epistemology”, Current Sociology (48-3), 2000, p. 7-25, citation p. 21 (notre trad.) ; aussi id., « Rethinking Ethnicity : Identity, Categorization, and Power », Ethnic and Racial Studies (17-2), 1994. Et M. Lamont &.V. Molnár, “The Study of Boundaries in the Social Sciences”, Annual Review of Sociology, 28, 2002, p. 167-195.

[8] Sur cette critique, voir A. Wimmer, N. Glick Schiller, “Methodological nationalism and beyond : Nation-state building, migration and the social sciences”, Global Networks (2-4), 2002, p. 301-334 (citation p. 301). Le nationalisme méthodologique s’accompagne à l’occasion chez les chercheurs d’expressions variées de nationalisme tout court.

[9] A. Wimmer, N. Glick Schiller, art. cit. Aussi F. Lorcerie, « Le paradigme de l’ethnicité », in F. Lorcerie, dir., L’Ecole et le défi ethnique, Pairs, ESF & INRP, 2003.

[10] Le phénomène du « transnationalisme » a été cerné par les anthropologues L. Basch, N. Glick Schiller et leurs collègues au début des années 1990, à partir d’une variété de terrains américains, européens, etc. La citation donnée est reprise de A. Portes, « La mondialisation par le bas. L’émergence des communautés transnationales », Actes de la recherche en sciences sociales (129), 1999, p. 16.

[11] Lire J.-R. Henry, M. Naciri, « Vers une "Europe sans rivages" ? », Esprit, déc. 2003, p. 151-158.

[12] A. Portes, « La mondialisation par le bas… », art. cit., p. 22.

[13] Distinction dans A. Portes, « Introduction : The debates and significance of immigrant transnationalism », Global Networks (1-3), 2001, p. 181-193.

[14] L’exception la mieux étudiée est celle des échanges commerciaux transfrontaliers ne répondant pas aux critères organisationnels du commerce international. Le dossier a été ouvert en France par les travaux d’Alain Tarrius sur Marseille, v. A. Tarrius, avec L. Missaoui, Les Arabes de France dans l’économie mondiale souterraine. La Tour d’Aigues, Ed. de l’Aube, 1995 ; et le texte en forme de manifeste : A. Tarrius, « Au-delà des Etats-nations : des sociétés de migrants », Revue européenne des Migrations Internationales (17-2), 2001, p. 37-61.

[15] Nous suivons Alejandro Portes, l’un des animateurs du débat, dans sa synthèse : A. Portes, « Introduction : The debates and significance of immigrant transnationalism », art. cit., p. 183 (notre trad.).

[16] Les concepts de discrédit et de normalité renvoient à l’analyse que fait Goffman des processus de stigmatisation. V. E. Goffman, Stigmate, Les usages sociaux du handicap, Paris, Ed. de Minuit, 1975 (éd. o. 1963).

[17] H. Bhabha, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale. Traduit par F. Bouillot. Paris, Payot, 2007, p. 35.

[18] Ce que Bhabha , op. cit., nomme un « cosmopolitisme vernaculaire ».

[19] Les travaux de Giorgio Agamben trouvent un écho terrible sur les routes suivies par ces jeunes.

[20] La plupart des études localisées en cité relèvent ce point. V. par exemple J. Bordet, Les "Jeunes de la cité", Paris, PUF, 1998 ; E. Marlière, Jeunes en cité. Diversité des trajectoires ou destin commun ? Paris, L’Harmattan, 2005.

[21] Nous reprenons l’expression à la psychologue Nathalie Martinez, qui détecte chez des élèves filles d’origine maghrébine en réussite scolaire un sens de l’obstacle à vaincre qui ne se trouve pas chez les filles de statut majoritaire. N. Martinez, « La réussite scolaire chez les adolescentes d’origine culturelle différente : comparaison intergroupe », Bulletin de psychologie (446), mars-avril 2000, p. 269-271.

[22] Il faudrait reformuler en termes d’agence humaine ce qui est vu trop souvent en termes de détermination culturelle a priori.

[23] Voir la jolie parabole des oiseaux, dans la contribution de M. Gardet et M. Sifi (chapitre 4).

[24] Voir déjà, au tournant des années 80-90, la recherche de M. Bennani-Chraïbi, Soumis et rebelles. Les jeunes au Maroc. Paris, CNRS Editions, 1994.

[25] V. C. Cauvin Verner, Au désert : Une anthropologie du tourisme dans le Sud marocain, Paris, L’Harmattan, 2007.

[26] Littéralement : des « brûleurs » (ss-e : de frontières ; c’est le même mot pour « brûler » un feu rouge). Une étude menée sur un campus en Kabylie montre qu’une très grande proportion d’étudiants sont dans cette disposition, parfois avec le soutien de leurs familles : R. Couëdel, « Savoir émigrer : projet d’études et projet migratoire des étudiants kabyles », L’Année du Maghreb 2007, Paris, CNRS Editions, 2007, p. 585-600.

[27] C’est l’expression d’un des jeunes Africains rencontrés par M. Alioua.

[28] C’est le grand anthropologue Fredrik Barth qui regrette au soir de sa carrière que la recherche sur l’usage des frontières ne tienne pas compte assez de la « riche image » de la frontière que les acteurs sociaux nourrissent « au sein des autres processus qui se déploient également dans le monde où [ils] vivent » : F. Barth, « Boundaries and connections », in A. P. Cohen, ed., Signifying Identities, London, Routledge, 2000, p. 31.

[29] N. Glick Schiller, L. Basch, C. Szanton Blanc, « From Immigrant to Transmigrant : Theorizing Tansnational Migration », Anthropological Quarterly (68-1), 1995, p. 48-63.

[30] Les activités transnationales religieuses n’ont pas été étudiées.

[31] V. C. Daum, Les Associations de Maliens en France (migrations, développement et citoyenneté), Paris, Karthala, 1998, et les travaux de Catherine Quiminal.

[32] Z. Daoud, Marocains des deux rives, Paris, Editions de l’Atelier, 1997.

[33] V. F. Mernissi, Les Aït-Débrouille, Éditions Le Fennec, Casablanca, 1997 (2e édition, Édition de poche, Marsam, Rabat, 2003) ; et Les Sindbads marocains, Voyage dans le Maroc civique, Éditions Marsam, Rabat, 2004.

[34] selon le mot de Homi Bhabha, op. cit.

[35] A. Portes, « Introduction… », art. cit., 2001.

[36] E. Santelli, La Mobilité sociale dans l’immigration. Itinéraires de réussite des enfants d’origine algérienne, préface Y. Grafmeyer, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2001.

[37] E. Marlière, Jeunes en cité, op. cit., 2005.

[38] V. L. Wacquant, Parias urbains. Ghetto, Banlieues, Etat, Paris, La Découverte, 2006, chapitre 6.

[39] A. Portes, P. Fernandez-Kelly & W. Haller, “Segmented assimilation on the ground : The new second generation in early adulthood”, Ethnic and Racial Studies (28-6), 2005, p. 1000-1040. Citation p. 1032 (notre trad.).

[40] en tant qu’elle protège les jeunes de la déviance et est la principale source de capital social pour les immigrés de première génération.

[41] Voir E. Santelli, Grandir en Banlieue, Parcours et devenir de jeunes Français d’origine maghrébine. Paris, CIEMI, 2007.

[42] Le concept de « clientèle » est repris des travaux de Fabien Jobard sur l’activité policière et judiciaire : F. Jobard, Bavures policières ? La force publique et ses usages. Paris, La Découverte, 2002 ; F. Jobard, S. Nevanen, « La couleur du jugement. Discriminations dans les décisions judiciaires en matière d’infractions à agents de la force publique », Revue française de sociologie (48-2), 2007, p. 243-272.

[43] Sur l’emprise cognitive de ces représentations dans la politique de la ville plus largement, voir S. Tissot, L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Paris, Seuil, Coll. Liber, 2007.

[44] Sur la naturalisation de la difficulté scolaire par attribution de différence ethnique aux élèves minoritaires, le travail de S. Zephir apporte des données inédites : Des différentes modalités de l’expérience minoritaire dans l’espace urbain d’une zone d’éducation prioritaire : Les effets paradoxaux d’une action positive. Thèse de sociologie, Université de Nice, 2007.

[45] des « porteurs d’enjeux ».

[46] S. Hall, Identités et cultures, op. cit.