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"Kanaky ou Nouvelle-Calédonie, souveraineté et indépendance dans l’ère post-coloniale "

Hamid Mokaddem
Hamid Mokaddem est professeur agrégé de philosophie, en poste à l’Institut de la Formation des Maîtres de la Nouvelle-Calédonie (IFMNC). Il réside, vit, travaille et œuvre en Nouvelle-Calédonie depuis mars 1989. Auteur d’ouvrages et d’articles scientifiques sur l’Océanie, il est également éditeur et publie des travaux d’auteurs (...)

citation

Hamid Mokaddem, "Kanaky ou Nouvelle-Calédonie, souveraineté et indépendance dans l’ère post-coloniale ", REVUE Asylon(s), N°11, mai 2013, Quel colonialisme dans la France d’outre-mer ? , url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article1284.html

résumé

Cet article examine la question politique de l’indépendance en Nouvelle-Calédonie. Colonie ou émancipation en cours, le texte décrit la complexité depuis le traité de paix civile entre le peuple kanak, les communautés calédoniennes profrançaises et la France.

Mots clefs

Introduction :
La Nouvelle-Calédonie post-coloniale :
Souveraineté et indépendance de Kanaky et/ou Nouvelle-Calédonie [1]
Le devenir politique de la Nouvelle-Calédonie au point de vue de l’indépendance. Où en est la Kanaky aujourd’hui ?

L’article proposé porte sur la question de la souveraineté telle qu’elle est posée et exprimée aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie par les acteurs concernés depuis mai 1998, date de la signature de l’accord politique de Nouméa, chef-lieu de l’archipel. L’accord de Nouméa est un pacte signé entre trois partenaires représentant les trois légitimités politiques en présence (la France, la Kanaky, la Nouvelle-Calédonie au sein de la République française). Il est fondé sur un compromis, la mise entre parenthèses de l’indépendance kanak. L’actuelle séquence politique substitue à l’indépendance une « souveraineté partagée ». La souveraineté est formulée dans le cadre d’une tutelle ou cotutelle entre la Nouvelle-Calédonie – collectivité d’outre-mer mais également archipel mélanésien francophone – et la souveraineté de la République française. En effet, depuis 1988, date des accords de Matignon-Oudinot, la France ne cesse de vouloir recomposer ses liens avec la Nouvelle-Calédonie pour indirectement composer avec les deux puissances voisines, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, et avec les États insulaires du Pacifique sud. La France s’appuie sur ses trois collectivités d’outre-mer, la Polynésie française, Wallis et Futuna et la Nouvelle-Calédonie (incluant les zones exclusives économiques, vastes espaces maritimes) pour asseoir sa souveraineté (voir carte ci-dessous [2]).

Ce cadre géopolitique implique que nous sommes en droit de nous demander si la France poursuit réellement en Nouvelle-Calédonie un processus de décolonisation ? Signé en mai 1998 entre l’État français, le FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste) et le RPCR (Rassemblement pour la Nouvelle-Calédonie dans la république) [3], l’accord de Nouméa propose un transfert évolutif des compétences dont les dernières, dites régaliennes (la défense, la monnaie, les affaires étrangères, l’ordre public et la police, la justice) feront l’objet d’une consultation par référendum des « populations intéressées  » entre 2014 et 2019, dernière mandature des collectivités provinciales. À supposer que le référendum se tienne et que la majorité opte pour le « oui » au transfert des compétences régaliennes, ce serait alors un transfert de la souveraineté de la France transformant la collectivité d’outre-mer en une souveraineté et en un pays indépendant. La Nouvelle-Calédonie est en mesure de s’acheminer vers le règlement institutionnel d’une pleine souveraineté.

Je propose d’analyser les sens pratiques du concept de souveraineté en mettant délibérément en arrière-plan les analyses juridiques et sociologiques des institutions pour mieux comprendre comment la question politique de la souveraineté se pose au point de vue des acteurs situés dans un espace politique ouvert [4]. Par espace politique ouvert, j’entends un espace au devenir politique incertain sans cesse travaillé par des conflits scandés à l’intérieur du corps social. Sous le vernis social d’une paix civile, il subsiste une logique conflictuelle. Je mobilise les hypothèses d’une anthropologie du nom de Sylvain Lazarus et d’une métapolitique d’Alain Badiou sur ce point précis : les Gens pensent la politique et la pensée du politique n’est possible qu’à partir du sujet [5]. Avant d’expliquer ce que j’entends par le concept de sujet, je vais d’abord analyser quelques paradoxes que je qualifierai d’anthropologiques dans la mesure où ces paradoxes se sont manifestés dans l’histoire par les rapports conflictuels entre le peuple kanak et les autres communautés peuplant l’archipel. Ces rapports politiques conflictuels résultent en grande partie des histoires des peuplements et des migrations organisées par l’État. Les conflits ont fini par aboutir à des solutions consensuelles acceptées et voulues par les trois légitimités en présence : la Kanaky représentée par le FLNKS, la France représentée par l’État et la Nouvelle-Calédonie dans la France représentée par le RPCR. Je reviendrai sur la notion de représentation des forces et légitimités politiques. Je désigne par les noms de lieu, les trois traités politiques signés ces dernières décennies entre les trois légitimités : « Nainville-les-Roches » en 1983, « Matignon-Oudinot » en 1988 et « Nouméa » en 1998. Ces trois accords ont suspendu et suspendent encore le différend, l’indépendance du peuple kanak et une décision de souveraineté. Le dernier accord, dit « accord de Nouméa », organise un partage possible de la souveraineté. L’accord de Nouméa ouvre vers une possible communauté partagée par le peuple d’origine et les autres communautés dans un « destin commun » ; il renvoie à la possibilité d’un partage de la souveraineté entre le peuple kanak et l’ensemble des autres communautés non kanak avec la France.

Je reviendrai sur le sens ambigu des concepts de « peuple » et de « communauté » : l’accord de Nouméa entend un partage de la souveraineté entre d’une part, la France, possédant les compétences régaliennes à l’exception des relations étrangères partagées avec la Nouvelle-Calédonie, et d’autre part, le « peuple calédonien [6] » incluant « peuple kanak » et « ensemble des autres communautés ». J’essaie de mettre à jour les logiques collectives agencées autour des mots de « souveraineté partagée  » et de « communauté de destin  ». Le flou lexical (« souveraineté partagée »/« communauté de destin  ») exprime de manière délibérée l’indétermination d’un espace politique ouvert non encore constitué. Je commencerai par expliquer les raisons de ces suspensions (et suspens) sur la souveraineté pour ensuite traiter de manière synthétique la formulation de la souveraineté en Nouvelle-Calédonie.

De 1989 à 2011, j’ai ethnographié (sur) des terrains différenciés et me suis entretenu avec une centaine d’acteurs kanak, calédoniens et métropolitains dont les trajectoires et expériences sont suffisamment denses pour fournir des informations pertinentes tout en exprimant leur point de vue. Par point de vue, je rejoins ici Pierre Bourdieu [7]. Il s’agit pour moi d’entendre les acteurs inscrits dans un devenir ou s’inscrivant dans des collectifs en contradiction : « Kanaky »/« Nouvelle-Calédonie », « Brousse »/Nouméa, etc. Mes sources proviennent d’enquêtes, d’observations et de descriptions ethnologiques des acteurs situés dans des contextes en mouvement [8].

1. Les logiques conflictuelles du nom de pays : Kanaky/Nouvelle-Calédonie

Le nom du Pays est le premier paradoxe anthropologique. Il s’agit moins d’une rhétorique nominaliste que d’une logique de répartition et d’appartenance des collectifs à un « double bind  » : a/ l’inscription des sujets à un nom propre consécutif aux conversions historiques des collectifs en sujets et b/ les processus des légitimations de ces mêmes sujets dans l’histoire. Ce point difficile mérite une explication.

La Nouvelle-Calédonie connaît les revendications nationalistes d’indépendance kanak depuis 1975. Cependant, il avait fallu la séquence politique révolutionnaire (1984-1985) pour que soit formulée la souveraineté de Kanaky par le peuple kanak. Certes, les mouvements nationalistes mélanésiens aboutissant aux indépendances des États souverains (Fidji obtint son indépendance en 1970, la Papouasie Nouvelle-Guinée en 1975, les îles Salomons en 1976, les Nouvelles-Hébrides devenues Ni-Vanuatu en 1980) avaient propagé l’idée politique de souveraineté – idée politique dissociée des réalités économiques. Mais la conscience politique nationale du peuple kanak ne prenait vraiment forme et consistance qu’à partir du mouvement révolutionnaire commençant le 18 novembre 1984 enveloppant des signes préliminaires depuis 1969, 1975 et 1977 (apparition des groupes révolutionnaires indépendantistes, le festival culturel « Mélanésia 2000 », etc [9].). Le 18 novembre 1984 était la date du boycott actif des élections territoriales du statut politique d’autonomie proposée par Georges Lemoine, alors secrétaire d’État à l’outre-mer du gouvernement central socialiste. Déwé Gorodey, femme politique kanak, militante d’une des composantes du FLNKS, le Palika (Parti de Libération Kanak), devenue membre du gouvernement local depuis sa création en 1999, confirme ceci lors d’un entretien accordé pour un numéro spécial consacré aux littératures de la Nouvelle-Calédonie :

La conque, c’est ce grand coquillage qu’on utilise pour appeler le clan, les Kanak, à la réunion, dans la case commune. Sous les cendres des conques, c’est ce qui restait des conques, de l’unité kanak, du fait d’être ensemble. Qu’est-ce qui est resté après les délimitations des territoires et l’institution des réserves ? On est devenu une société fortement éclatée, divisée. Cet éparpillement des clans kanak, cette perte a provoqué l’éclatement de nos valeurs, de notre unité qu’on a retrouvée par la suite dans la lutte pour la libération nationale. J’ai publié le recueil à un moment où cette unité commençait à se retrouver dans la lutte politique. À travers le FLNKS, c’est la première fois que le mouvement d’unité a pris une dimension nationale. C’est à partir des Événements, en 84, qu’on peut parler d’un nationalisme kanak [10].

L’auteure fait allusion aux spoliations foncières du XIXe siècle ayant disséminé l’unité et l’homogénéité des structures sociales et institutions politiques autochtones et au mouvement nationaliste kanak des années quatre-vingt, dénommé « Événements » [11]. Il existe certainement une relation causale entre les séries des spoliations foncières et les séquences politiques contemporaines de la révolution nationaliste kanak. Toujours est-il que le mouvement nationaliste kanak provoqua le contre-mouvement conservateur calédonien. La dialectique des forces politiques adverses et les logiques opposées des légitimités s’exacerbèrent avec l’exécution par le GIGN en 1985 d’un des leaders les plus charismatiques du FLNKS, Eloi Machoro [12], secrétaire général de l’UC et ministre de la sécurité du Gouvernement provisoire de la République de Kanaky. Edgard Pisani, nommé Ministre de la Nouvelle-Calédonie par François Mitterrand, avait émis l’hypothèse d’un statut d’indépendance-association dont l’idée fut rejetée par les conservateurs calédoniens. Les Régions Fabius furent les premières institutions territoriales décentralisées en pays kanak (Îles Loyauté et Grande Terre). Certains politistes affirment qu’une collectivité régionale portant le nom d’un ministre, en l’occurrence celui du Premier ministre, dénote l’intervention au plus haut niveau de l’État dans le secteur de l’Outre-mer, et plus particulièrement, dans le dossier calédonien [13].

Il s’agit de bien se représenter les mouvements dialectiques en présence pour comprendre les enjeux politiques. Je dois insister sur ce point. Le mouvement nationaliste kanak butait contre le mouvement conservateur calédonien. Le peuple kanak était devenu minoritaire dans son propre pays du fait des politiques de peuplement non kanak. La démocratie minorait la voix du peuple kanak. Le conservatisme agissait contre la montée en puissance du nationalisme kanak. Les forces réactionnaires ont pris naissance avec la révolution nationaliste kanak et agirent contre l’émancipation en calquant son action de manière symétriquement inverse. En 1958, mimant l’histoire conservatrice d’Algérie, les oligarques calédoniens organisèrent un putsch contre le gouvernement local présidé par l’Union calédonienne jusqu’alors parti politique autonomiste. De 1958 jusqu’à la séquence politique de Nouméa, les mouvements politiques obéissent à des logiques historiques qui correspondent pour l’essentiel aux logiques collectives des deux principaux peuplements, kanak et non kanak. La relation en miroir des deux logiques contradictoires est exprimée à sa manière par Jacques Lafleur, ancien président du RPCR et ancien député de la Nouvelle-Calédonie, lorsqu’il revient sur la constitution du RPCR. Je citerai tour à tour deux extraits des propos tenus en 2000 par Jacques Lafleur dans son récit de vie politique, L’Assiégé [14] :

L’idée de l’indépendance kanake et socialiste, et celle de la Nouvelle-Calédonie à jamais française, sont nées à peu près en même temps. Dans l’ordre, l’idée d’indépendance est venue la première, donnant la vie et du corps à la seconde. Tous les événements dramatiques passés sont dus à l’incapacité de Blancs et assimilés à reconnaître les Kanaks et leur identité. Depuis toujours, ils ne l’ont pas fait par méchanceté, mais, tout simplement, ils n’ont jamais essayé de comprendre la frustration des Mélanésiens et leur revendication identitaire. Peut-être même que la quasi-totalité d’entre eux n’a jamais ressenti ce bouillonnement et ce malaise qui existaient.
 
Je ne sais qui a déteint sur l’autre, les Noirs ou les Blancs, mais il est clair, pour moi, qu’une osmose s’est produite au cours d’un siècle et demi de vie commune. Les Kanaks ne connaissent pas le temps, les Calédoniens ne connaissent que trop peu les responsabilités... L’ensemble de la population est timide, confiant, et ne réagit qu’au premier degré. Quel champ d’action pour les salauds et les truands de toute espèce venus de l’extérieur ! En Nouvelle-Calédonie, on ne se pose de questions qu’après qu’un événement s’est produit. On n’anticipe pas ou presque jamais.

Le recours au lexique de la théorie du complot par un ennemi extérieur responsable des divisions politiques entre « Kanak » et « Calédoniens » est contestable. L’analyse réduisant la revendication du peuple kanak à une « frustration  » identitaire exprimée par un « bouillonnement  » et un «  malaise  » est approximative. Elle caricature les histoires différenciées des peuplements constituant les actuelles segmentations politiques les réduisant aux stéréotypes identitaires et culturalistes : « les Kanak ne connaissent pas le temps  » et « les Calédoniens ne connaissent pas le sens des responsabilités  ». Il n’empêche que Jacques Lafleur perçoit une idée exacte : la durée historique – malgré les apartheids économiques, sociaux, politiques et juridiques ayant perduré jusqu’au début du XXe siècle, notamment l’institution d’un « Code » de l’indigénat ayant exclu de la citoyenneté une catégorie des populations jusqu’en 1946 [15] – a fini par produire entre le peuple kanak et les autres communautés des mimétismes sociaux et des éléments institutionnels d’une vie politique commune que Jacques Lafleur – partisan de l’idéologie conservatrice d’une société multiculturelle voulant diluer l’identité kanak dans le creuset des autres composantes démographiques – dénomme « osmose ». L’osmose est une image excessive au vue du réel – notamment les espaces sociaux clivés et segmentés entre Nouméa, le chef-lieu et la Brousse (l’intérieur de l’archipel), entre les îles Loyauté et la Grande Terre, et enfin entre les tribus kanak et les villages européens – image qui effectue des courts-circuits sur les médiations historiques et anthropologiques constituant les « peuples » kanak et calédonien (voir les cartes ci-dessous : « répartitions entre terres coutumières, terres domaniales et terres privées » ; « répartitions inégales des populations sur le territoire ») [16].

J’écris entre guillemets le mot « peuple » car depuis la séquence politique révolutionnaire, nous assistons plutôt à une « création des identités nationales  » [17] obligeant à expliquer et décrire les logiques des inscriptions des sujets derrière le nom de pays. Je pense que nous assistons aux constitutions des espaces publics plutôt qu’à une osmose des peuples et/ou des communautés. L’ancienne devise utopique du plus ancien parti politique local, l’Union calédonienne (créé en 1953), « Deux couleurs, un seul peuple », n’avait jamais pu être rendue effective.

1.2. Les conversions des collectifs en sujets : « peuple » et « communautés ethniques »

Au fond, qu’est-ce qui constitue l’essence et la production des rapports des forces politiques en Nouvelle-Calédonie si ce n’est le déséquilibre démographique institué par l’administration coloniale et post-coloniale depuis le XIXe siècle. Alain Christnacht, acteur politique et artisan ou intercesseur de l’accord de Nouméa, cible le fondement sur lequel s’instituent les rapports politiques :

Cette situation démographique comparée des communautés ethniques est à la racine des problèmes politiques de la Nouvelle-Calédonie contemporaine [18].

La situation démographique des « communautés ethniques » résulte de l’histoire différenciée et plurielle des peuplements [19]. Le peuple kanak s’est constitué en peuple kanak à la fois par la longue durée historique et par l’adversité face au peuplement non kanak systématisé par le régime colonial. En 1981, Jean-Marie Tjibaou, alors président du FI (Front Indépendantiste), répondait à une question sur l’identité du peuple kanak posée par l’historien Jean Chesneaux en ces termes :

J.C. : – Peut-on parler d’un peuple kanak ?
 
J.-M.T. : – C’est une notion née de la lutte contre la colonisation, née de l’adversité. C’est une réaction collective, une réalité qui s’organise [20].

Les Austronésiens, ancêtres du peuple kanak, peuplèrent l’île il y a 3500 ans [21]. Les répartitions géographiques en structures hiérarchiques variées et la trentaine de langues et dialectes kanak parlées par une centaine de milliers de locuteurs autochtones n’empêchent pas l’existence d’une homogénéité de la culture et de la civilisation kanak. On peut dire que les Mélanésiens de Nouvelle-Calédonie se sont convertis en peuple kanak et se reconnaissent dans une souveraineté portant le nom de Kanaky. Néanmoins le nationalisme kanak bute sur une série d’obstacles. Les jeux incessants des divisions internes s’expliquent en partie par les puissants régionalismes exprimés par le vocabulaire politique des langues kanak et les concepts toponymiques de « pays » qu’attestent la plupart des langues et institutions autochtones [22]. Les clivages du FLNKS reformulent les scissions et segmentations des pays kanak. Par ailleurs, une partie des Kanak récuse l’idée de peuple kanak et préfèrent s’identifier en une communauté mélanésienne intégrée aux autres communautés. Ces acteurs politiques kanak ne récuseraient pas le concept technocratique de « communauté ethnique  ». Malgré tout, l’idée de peuple kanak et l’identification à Kanaky par le peuple kanak existent et sont enracinées dans l’imaginaire politique kanak. Les Austronésiens devenus Mélanésiens s’inscrivent en tant que peuple kanak lié à la Terre de Kanaky. J’appelle ce processus de conversion des groupes autochtones en un peuple, un processus de subjectivation. En effet, les groupes se convertissent en tant que sujet. Le sujet ne renvoie ni à l’individu ou personne ni à la catégorie d’individu collectif [23]. Le sujet est le processus de devenir transformant les collectifs dès lors que ces collectifs s’inscrivent dans un nom. Kanaky n’est pas encore territorialisé. Cependant, le nom de Pays « Kanaky » inscrit le peuple dans une souveraineté suspendant vers un point ou vers un « idéal [24]  » donnant sens et raison d’être au mouvement nationaliste. Toutes les institutions politiques décentralisées (Régions puis Provinces) n’avaient de sens pour le FLNKS que de « construire l’indépendance étape économique vers la souveraineté  [25] ».

Toutefois, l’accord de Nouméa évoque une possible souveraineté non exclusivement kanak, il institue un processus de partage de souveraineté bénéficiant aux citoyens de la Nouvelle-Calédonie, et non qu’aux Kanak. L’obstacle le plus marquant et le plus puissant à la revendication d’une souveraineté exclusivement kanak est celui de la constitution des peuplements non kanak en communautés non kanak. Le peuplement colonial, mis en place juste après la prise de possession de l’archipel par la France, le 24 septembre 1853, a fini par constituer des couches successives de sédimentations démographiques qui se sont converties en « peuple calédonien  ». Ces migrations successives ont réussi ce tour de force de minorer le peuple kanak [26]. La politique de minoration par le grand nombre a été faite de manière beaucoup plus accentuée en Australie, en Nouvelle-Zélande et aux États Unis ; Fidji connaît un cas de figure démographique à peu près comparable.

Le rapport arithmétique du corps électoral semble jouer pour le moment en défaveur de la cause indépendantiste kanak [27]. J’insiste sur le fait que l’expression de « peuple calédonien  » est forcée dans la mesure où la plupart des communautés non kanak (avec quelques Kanak non favorables à l’idée d’indépendance kanak) n’obéissent pas aux mêmes logiques de conversion du peuple autochtone. Certes, la citoyenneté de la Nouvelle-Calédonie reconnaît le « peuple calédonien  ». Il restera à savoir qui est englobé par ce concept. Juridiquement, la réponse est : les citoyens, dont la liste est tenue à jour. Mais surtout – et ici nous touchons à une des problématiques les plus délicates et singulières – l’ensemble des « communautés ethniques  » peine à s’identifier en « peuple calédonien  ». Ces difficiles conversions rendent actuellement impossible la constitution d’un peuple « calédonien », composé du peuple kanak et de l’ensemble des communautés non kanak. La culture kanak avait servi d’arme politique et de revendication identitaire. À ce point de non-retour, qu’aujourd’hui l’ensemble des communautés non kanak préfèrent s’identifier au nom de pays, « New Caledonia », « Nouvelle-Calédonie », donné en 1774 par James Cook à l’archipel. L’article 5 de la loi organique de l’accord de Nouméa donne la possibilité à la Nouvelle-Calédonie, sous certaines conditions, de changer de nom [28]. Mais la symbolique et les logiques des inscriptions sont si puissamment ancrées dans les imaginaires collectifs – encore loin d’être partagés – que les uns s’inscrivent dans le nom de pays « Kanaky » et les autres, « Nouvelle-Calédonie ».

Je me trouve dans l’obligation éthique de nommer la souveraineté partagée en cours par le nom de « Kanaky/Nouvelle-Calédonie  ». On voit que ce paradoxe du nom de Pays s’explique moins par le recours aux logiques nominalistes qu’aux logiques d’inscriptions des peuples et des communautés en plein processus dialectique de subjectivation. Je vais énoncer ce paradoxe anthropologique de manière encore plus simple. La plupart des communautés non kanak peuplant la Nouvelle-Calédonie ne peuvent pas s’identifier et s’inscrire au nom de « Kanaky ». Au même titre que le peuple kanak, à l’exception d’une minorité s’identifiant en communauté mélanésienne ou kanak, ne considère pas que « leur  » Pays doive porter le nom de « Nouvelle-Calédonie ». Je dirai que la logique en miroir évoquée ci-dessus va s’appliquer aux allochtones non kanak convertis en communautés calédoniennes. Depuis la séquence politique de Matignon (1988-1998), l’injure méprisante de « Caldoche », désignant les Européens issus du peuplement colonial du XIXe siècle, est reprise de manière élogieuse par une partie de la communauté calédonienne européenne [29]. Je pense que la question de la souveraineté se pose dans ce contexte anthropologique de revendication nationaliste et des jeux stratégiques des placements identitaires. Les communautés et le peuple kanak se placent dans un espace en cours de constitution politique.

Il reste à préciser le contexte historique de la mise en oeuvre de la souveraineté et de comprendre ce qui se passe (ou ce qui se joue) avec la séquence d’événements contemporaine de l’accord de Nouméa.

2. La « souveraineté partagée » dans la séquence politique de l’accord de Nouméa

Les relations entre la séquence politique et la souveraineté sont examinées de manière synthétique. Je reviens de manière plus explicite sur le concept de séquence. Que faut-il entendre ici par « séquence politique » ? Une séquence politique inclut une période historique courte et dense ouvrant vers une durée qui rythme et situe le destin politique de la Nouvelle-Calédonie. Une séquence politique est par conséquent scandée par un mot d’ordre exprimant le climat ou l’atmosphère. Ainsi, le mot d’ordre de « rééquilibrage économique » rythmait la séquence politique « Matignon » (1988-1998). Auparavant, la scansion de la séquence politique révolutionnaire (1984-1988) – alternant entrée dans les institutions du FLNKS et militantisme en dehors des institutions par des actions physiques (18 novembre 1984-janvier 1985/ octobre 1987-avril 1988) – fut rythmée par le mot d’ordre d’« indépendance kanak ou de Kanaky  ». J’ajouterai que j’entends par mot d’ordre ce qu’en disaient Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille Plateaux, à savoir une redondance ayant des effets de pouvoir [30]. Je distingue trois séquences politiques structurant l’histoire politique contemporaine. 1. La séquence politique révolutionnaire (1984-1988). 2. La séquence politique Matignon (1988-1998). 3. La séquence politique Nouméa (1998-2023) dont la devise ou mot d’ordre est le « destin commun  ».

Ces séquences font partie d’une brève histoire contemporaine. Après la Seconde guerre mondiale jusqu’en 1975, le discours politique tenu au sujet du statut de la Nouvelle-Calédonie clivait en deux camps les collectifs : pour ou contre l’autonomie. Le statut d’autonomie institué par la loi-cadre dite Defferre fut très vite refusé par les acteurs locaux [31]. La séquence politique révolutionnaire (1984-1988) activait l’idée de nation. Les acteurs politiques se répartissaient entre partisans de l’autonomie (française) et de l’indépendance (kanak). Les deux dernières séquences politiques, Matignon (1988-1998) et Nouméa (1998-2023 [32]), ont supplanté le concept d’indépendance kanak par celui de souveraineté « partagée », ou de souveraineté de la Nouvelle-Calédonie partagée avec la France et non plus souveraineté exclusivement kanak. Tous les jeux, tactiques et/ou stratégies des partis politiques et des collectifs locaux (associations, syndicats, etc.) s’agencent, s’organisent et prennent sens autour du concept de souveraineté. On peut affirmer que l’ensemble des rapports des forces n’est compréhensible que si on se situe à partir des calculs des sujets autour de l’idée que chacun se fait de la souveraineté ou de la lecture que chaque acteur (se) fait de l’accord de Nouméa.

On dira aussi que les sujets s’inscrivent de gré ou de force dans l’actuelle séquence politique Nouméa. Je vais prendre deux exemples pour illustrer ceci. L’USTKE (Union Syndicale des Travailleurs Kanak et des Exploités), créée en 1982, était un des collectifs fondateurs du FLNKS le 24 septembre 1984, le quitta en 1988, au tout début de la séquence Matignon, n’approuvait pas les modalités de la signature de l’accord de Nouméa. Orchestrant des conflits sociaux et ne cessant de dénoncer, à tort ou à raison, le clientélisme du FLNKS, le syndicat fut contraint de participer à la séquence politique de Nouméa pour finir par créer un parti politique, le Parti Travailliste. Ce parti siège dans les institutions depuis les élections provinciales de 2009. Didier Leroux, oligarque européen, était contre la signature de l’accord de Nouméa pour des mobiles et des raisons diamétralement opposés à l’USTKE. En 2004, il fonda avec d’autres oligarques locaux un parti politique dissident du RPCR, l’Avenir ensemble. Le succès électoral lui avait permis de siéger au sein du gouvernement local, institution créée par l’accord de Nouméa. Louis Kotra Uregei, leader indépendantiste du Parti Travailliste et Didier Leroux, leader conservateur néo-calédonien, adversaires politiques, tracent des trajectoires orientées par les vecteurs économiques institués par la séquence politique Nouméa. Par vecteurs économiques, j’entends que le « clientélisme » économique (recrutement du personnel, emplois localisés, subventions des médias, etc.) et relationnel (constitution des réseaux par des capitaux de prestige par exemple) de l’espace politique insulaire constitue un des vecteurs infléchissant le sens et l’orientation des trajectoires politiques. La séquence politique Nouméa inscrit les sujets dans une durée sans qu’ils souscrivent aux mêmes règles stratégiques ni aux mêmes intérêts matériels ou moraux. Les conflits sont également des conflits d’interprétation de l’accord politique qui prennent sens autour de l’idée que chaque sujet se fait du concept de souveraineté. On peut appeler idéologiques ces conflits à condition qu’on ne perde pas de vue les jeux des complexités locales [33].

Au fond, à quoi renvoie l’accord de Nouméa ? À trois choses distinctes mais reliées entre elles par la séquence politique elle-même : 1. Un traité provisoire de paix entre les trois légitimités politiques en présence ayant signé à Nouméa un accord en mai 1998, suspendant la question de la souveraineté la repoussant en fin de séquence. 2. Un dispositif de trois textes, le « préambule », le « document d’orientation » et la « loi organique », traduction juridique par 234 articles de l’accord politique [34]. 3. La séquence politique donnant sens et non-sens à l’accord politique.

Comment les acteurs ou sujets transcrivent-ils la souveraineté évoquée textuellement par l’accord de Nouméa ? Je pense qu’on doit prendre conscience que les mots décident partiellement du destin collectif. Les discours et les actions sont tous orientés vers le concept de souveraineté tel qu’il est formulé par l’accord de Nouméa. Les mots ont une puissance politique.

En effet, l’accord de Nouméa formalise un traité signé entre les trois légitimités politiques. Le FLNKS revendique la souveraineté de Kanaky. Le RCPR veut conserver une large autonomie de la Nouvelle-Calédonie au sein de la République française. L’État français préserve une souveraineté dans le Pacifique au prix des tutelles économiques inégalement réparties [35]. Les concessions faites par chaque partenaire ont rendu possible un compromis, la souveraineté mise en suspens. L’accord de Nouméa est un partage progressif, graduel et ponctuel de la souveraineté. La création des institutions locales (gouvernement, sénat coutumier, congrès du territoire, provinces, conseil économique et social, pour l’essentiel) rend possible et effectif ce partage « évolutif » de la souveraineté. Les négociations commencèrent après la signature d’un autre accord, un accord économique signé au Ministère des Finances, à Bercy, réglant le contentieux minier (les échanges des titres des massifs miniers de Poum et de Koniambo) entre la SMSP, Société Minière Sud Pacifique, appartenant au FLNKS et la SLN, la Société le Nickel, société du Groupe Eramet. Le « préalable minier  » levé, les trois partenaires signèrent l’accord politique composé des deux textes, le « préambule » et le « document d’orientation ». Les écritures des textes par les hauts fonctionnaires de l’État firent la navette entre « État/FLNKS », « État/RPCR », et « État/FLNKS/RPCR », pour aboutir à une mouture finale satisfaisant les trois « signataires  » « État », « FLNKS », « RPCR ».

Les concepts de « souveraineté » et de « souveraineté partagée  » se trouvent aux points 3, 4 et 5 du « préambule » et au point 5 du « document d’orientation », intitulé « l’évolution de l’organisation politique de la Nouvelle-Calédonie ». L’écriture rend délibérément les contours indéfinis pour éviter les positions figées et tranchées. Les polysémies et les fluctuations sémantiques autorisent la pluralité des points de vue et conséquemment, plusieurs lectures. Les hypothèses deviennent des hypothèques sur l’avenir politique [36]. Le conflit autour du corps électoral était un conflit d’interprétation du mot « durée » dans « durée de résidence ». Les nationaux français résidant en Nouvelle-Calédonie pouvaient-ils prétendre jouir de la citoyenneté de la Nouvelle-Calédonie après dix années de résidence, après ou avant 1999, date de la mise en place de l’accord ? La loi constitutionnelle de 2007 avait donné raison à la lecture du FLNKS contre celle du RPCR [37]. En définitive, les atouts-maîtres du jeu restent entre les mains de l’État qui recadre les règles des discussions les redistribuant, notamment sur la tenue du référendum. En effet, le recours ultime à la force pour faire régner l’ordre public en cas de sédition et de partition appartient au Souverain possédant les puissances régaliennes, l’État. Le point 5 du document d’orientation est explicite : « Une partie de la Nouvelle-Calédonie ne pourra accéder seule à la pleine souveraineté ou conserver seule des liens différents avec la France, au motif que les résultats de la consultation électorale y auraient été différents du résultat global  ». Jean-Yves Faberon, juriste de formation, commente ce point de l’accord de la manière suivante :

On comprend bien qu’au cours des négociations, les indépendantistes aient insisté afin qu’en cas de réponse négative à la consultation sur l’indépendance, il leur soit au moins garanti que le système de souveraineté partagée constitue un acquis sur lequel on ne puisse plus revenir. Pourtant, les événements de 1984 à 1988 montrent qu’en cas de crise grave l’État peut constituer un recours comme arbitre impartial, seul capable de ramener la paix : cela a été un point essentiel des accords de Matignon. Il reste que même ce qui est "constitutionnellement garanti" n’est pas forcément définitif, s’il existe un jour une volonté de défaire constitutionnellement ce qui a été mis dans la Constitution [38].

Alain Christnacht, un des acteurs et négociateurs principaux de l’accord, revient également sur ce point lors d’une conférence prononcée à l’Université de la Nouvelle-Calédonie le 7 août 2003 :

Je ne tiens pas cette hypothèse d’échec de l’accord de Nouméa et de reprise en main par l’État comme la plus vraisemblable. Mais il faut garder à l’esprit que ce n’est pas une hypothèse absurde. Juridiquement, le transfert des compétences au profit de la Nouvelle-Calédonie a certes été déclaré "irréversible" par l’accord de Nouméa, et donc reconnu comme tel dans la Constitution, mais ce qu’une révision constitutionnelle a fait, une autre révision constitutionnelle pourrait le défaire, s’il apparaissait que les dispositions transitoires adoptées à Versailles pour la Nouvelle-Calédonie ont, avant l’échéance prévue, trouvé, de fait, leur terme [39].

Lors d’entretiens avec Thierry Lataste, en poste comme Haut-commissaire de la République, les 26 /11/1999 et 8/03/2000, au siège du haut-commissariat de la République à Nouméa, et avec Alain Christnacht, devenu Conseiller d’État, en juillet 2002 à Magenta-Ouémo (Nouméa) [40], j’avais déduit que le vocabulaire politique des ces brillants acteurs de la plus haute fonction publique de l’État provenait de la syntaxe de la philosophie politique de Rousseau. Les concepts de « contrat social  », de « citoyenneté  » et de «  nationalité  » jouent un rôle central dans le texte de l’accord de Nouméa. En conséquence, je me demandais après bien d’autres comment comprendre les concessions de l’État républicain vis-à-vis d’un partage de la souveraineté une et indivisible [41] ? Je crois que les conflits de la séquence politique révolutionnaire, la durée de la séquence Matignon où les adversaires d’hier apprirent à composer ou à travailler ensemble, la prise en considération des institutions anglo-saxonnes et océaniennes [42] et on doit ajouter la ténacité et le talent des différents acteurs politiques [43] constituèrent des véritables mises à l’épreuve des forces politiques dans le cadre d’une conjoncture propice à une nouvelle donne. L’accord a un caractère transitoire. D’une part, l’accord est un « contrat provisoire  », et d’autre part, la souveraineté partagée est une mise à l’épreuve de la Nouvelle-Calédonie dans la durée de la séquence Nouméa. La France met à l’épreuve les nationalistes kanak et les autonomistes calédoniens dans la gouvernance politique de la souveraineté. Les compétences partagées entre l’État et les Provinces donnent une idée ou un avant-goût aux élus indépendantistes kanak des responsabilités politiques au plus haut niveau.

Je cite les passages de l’accord concernant la « souveraineté », successivement les points 4 et 5 du « Préambule » et le point 5 du « Document d’orientation » :

La colonisation a porté atteinte à la dignité du peuple kanak qu’elle a privé de son identité. Des hommes et des femmes ont perdu dans cette confrontation leur vie ou leurs raisons de vivre. Il convient de faire mémoire de ces moments difficiles, de reconnaître les fautes, de restituer au peuple kanak son identité confisquée, ce qui équivaut pour lui [je souligne] à une reconnaissance de sa souveraineté, préalable à la fondation d’une nouvelle souveraineté, partagée dans un destin commun [je souligne].
Les accords de Matignon signés en juin 1988 ont manifesté la volonté des habitants de Nouvelle-Calédonie de tourner la page de la violence et du mépris pour écrire ensemble [je souligne] des pages de paix, de solidarité et de prospérité. Dix ans plus tard, il convient d’ouvrir une nouvelle étape, marquée par la pleine reconnaissance de l’identité kanak préalable à la refondation d’un contrat social [je souligne] entre toutes les communautés qui vivent en Nouvelle-Calédonie et par partage de souveraineté avec la France sur la voie de la pleine souveraineté [je souligne].
Les institutions de la Nouvelle-Calédonie traduiront la nouvelle étape vers la souveraineté [je souligne] : certaines des délibérations du Congrès du Territoire auront valeur législative et un exécutif élu les préparera et les mettra en oeuvre [...]. Le partage de la compétence entre l’État et la Nouvelle-Calédonie signifiera la souveraineté partagée [je souligne]. Il sera progressif. Des compétences seront transférées dès la mise en oeuvre de la nouvelle organisation [...]. Au terme d’une période de vingt années, le transfert à la Nouvelle-Calédonie des compétences régaliennes, l’accès à un statut international de pleine responsabilité seront proposés au vote des populations intéressées [je souligne]. Leur approbation équivaudrait à la pleine souveraineté [je souligne] de la Nouvelle-Calédonie.

Ces textes appellent les commentaires suivants. Le peuple kanak est identifié pleinement à une souveraineté, sa souveraineté – à savoir la puissance absolue et exclusive de décider de par lui-même de son devenir et de sa destinée. L’État français restitue l’identité confisquée du peuple kanak non pas en lui donnant la souveraineté mais en lui reconnaissant son existence. Cette reconnaissance est un acte préalable pour que soit accepté par le peuple kanak le transfert de sa souveraineté vers les autres communautés. L’acte de reconnaissance est une des conditions pour fonder sur de nouvelles bases un contrat social avec l’État. En d’autres termes, la condition nécessaire d’un partage de la pleine souveraineté est l’acception réciproque (entre les trois signataires) d’une reconnaissance de la souveraineté kanak. Je me permets de souligner de nouveau l’accent rousseauiste de ces textes où l’allusion au Contrat social de 1762 est implicite : refonder le contrat social sur de véritables principes politiques. Comment comprendre l’homologie entre « identité » et « souveraineté » kanak ? Qu’est une souveraineté kanak ? Est-ce la souveraineté revendiquée par le peuple kanak ? Ou alors existe-t-il une conception kanak de la souveraineté préalable à la souveraineté de l’État ? Il m’est impossible de répondre de manière satisfaisante dans le cadre de l’article à cette question. Je me contenterai d’une lecture littérale : la plénitude de la souveraineté pourra se diviser et se répartir entre la France et la Nouvelle-Calédonie grâce à une étape historique qu’inaugure l’accord de Nouméa. L’étape historique constitue l’actuelle séquence politique Nouméa. On remarquera la folle ambition de vouloir écrire une histoire par les acteurs de l’histoire. Jouer l’acteur et être auteur de l’écriture de l’histoire, c’est oublier que l’histoire est toujours l’histoire d’une chose accomplie, une chose passée. L’orgueil de la plupart des acteurs politiques locaux qui se posent en acteurs investis d’une mission d’élus de l’histoire est consécutif de ce pari fou, pari politique d’une décolonisation réussie diront les signataires de l’accord. La souveraineté n’existe en somme que dans une écriture en cours, une sorte d’écriture « working in progress ». Les historiographies actuelles sont les fictions littéraires. Les auteurs s’autorisent des anachronismes interdits par les règles épistémologiques pour penser l’histoire en cours [44]. Ainsi, les écrivains kanak et calédonien, Pierre Gope et Nicolas Kurtovitch, réussissent à écrire et à mettre en scène une bouffonnerie théâtrale faisant déambuler James Cook dans un espace imaginaire, la Nouvelle-Calédonie actuelle au temps de James Cook [45]. La fiction littéraire, Les dieux sont borgnes, réussit à écrire une histoire de l’extrême contemporain ou de ce qui est en train de se passer aujourd’hui. Transgressant les règles, jonglant entre « aujourd’hui » et « hier », le théâtre pense la séquence politique actuelle.

Si nous quittons la scène imaginaire du théâtre pour revenir vers la prose du monde, nous constatons que la séquence politique Nouméa est contemporaine de scissions politiques. Les combinaisons subtiles et les alliances contre-nature entre partis et collectifs essaient de composer une quadrature du cercle entre « souveraineté kanak » et « autonomie calédonienne ». Pour prendre un exemple parmi tant d’autres, depuis 2009, Philippe Gomès, alors président du Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, président du parti politique, Calédonie ensemble, un parti issu d’une scission du RPCR, compose avec Paul Néaoutyine, président de la Province Nord, fondateur de l’UNI (Union Nationale pour l’Indépendance), porte-parole du Palika, autour d’une ouverture citoyenne. Philippe Gomès reprend l’idée de Maurice Lenormand et de Jacques Lafleur d’une « petite nation dans une Grande Nation  », anticipant un statut d’une autonomie plus prononcée. L’idée ne paraît pas offusquer Paul Néaoutyine alors qu’elle froisse la susceptibilité des états-majors des partis indépendantistes tels que l’UC, le Parti Travailliste et une partie du FLNKS [46]. Ces surenchères politiques apparaissent à l’approche de la sortie de la séquence politique Nouméa où chacun veut se positionner autour de la table des négociateurs. La question différée et suspendue de la souveraineté accentue les logiques des scissions et d’alliances des partis politiques dont les compréhensions sont parfois difficiles [47].

Une situation post-coloniale singulière

Pour finir, je dirai que la souveraineté reste une image dont les contours ne cessent d’être redéfinis. La durée des deux dernières séquences politiques donne la possibilité aux sujets de produire eux-mêmes des médiations constituant des espaces publics insulaires en cours par l’entremise desquels pourrait se constituer progressivement une nation. Cependant la durée s’avère être une des conditions indispensables pour actualiser une véritable émancipation politique. Je ne crois pas qu’on puisse affirmer qu’une nation se construise en quelques séquences politiques. Je ne crois pas non plus qu’un imaginaire collectif se constitue par des décrets ou l’application de la loi organique. En revanche, les durées des deux dernières séquences politiques rendent possible l’ouverture d’un espace politique national. La communauté politique d’un peuple au singulier est en cours de constitution. Cependant, le risque des séquences politiques Matignon et Nouméa est de brouiller l’image de la citoyenneté, concept clé de l’accord de Nouméa [48]. En effet, la citoyenneté peine à s’inscrire dans les moeurs. L’héritage colonial persiste par une inégalité structurelle entre « peuple kanak », « communautés calédoniennes » et « population métropolitaine » récemment installée en Nouvelle-Calédonie. L’égalité politique n’existe pas et empêche l’exercice sain de la critique alors que les espaces publics en cours pourraient constituer une véritable liberté de parole [49]. Les politiciens locaux emploient les « débats  » et recourent au « consensus », non pas pour construire un imaginaire culturel et politique partagé mais pour sonder les intentions de votes des électeurs à l’approche de la sortie de la séquence politique de Nouméa. Les états-majors comptent leurs troupes en vue de la consultation des « populations intéressées  ». Le Pays n’est pas souverain et le devenir souverain des citoyens fait le plus souvent place à des comportements serviles motivés par des luttes de places et de postes. Le paupérisme des périphéries (squats à Nouméa, écarts croissants des répartitions des richesses, inégalités des ethnies devant la santé et la réussite scolaire et sociale, accroissement des conduites à risques et des dérives délinquantes des populations jeunes) finit par produire une pensée veule et servile. Les marginalisations d’une frange importante des populations kanak ne sont pas compatibles avec un processus de décolonisation. Le sénat coutumier, institution de la Nouvelle-Calédonie où siègent les représentants des régions kanak, fait part de son bilan négatif de l’accord de Nouméa à une délégation du Groupe mélanésien du fer de lance au mois d’août 2012 [50]. La mise en œuvre de l’accord de Nouméa n’opère pas, selon le sénat coutumier, des mesures réelles de rééquilibrage économique entre la société kanak et le système français. Le bilan est mitigé au vu des principes de la décolonisation [51].

Pour certains observateurs, les institutions politiques sont dévoyées par une partie de la classe politique pour renforcer le clientélisme et la servilité consécutive des électeurs. Ces conditions empêchent une émancipation de la Nouvelle-Calédonie. Les analyses quantitatives ne doivent pas être sourdes aux voix des acteurs situés dans un moment post-colonial de la Nouvelle-Calédonie.

L’espace politique construit et déconstruit des rapports et des non rapports sociaux. On constate des changements socio-économiques. Cependant, l’économie ne fait pas taire la question politique de la souveraineté. La souveraineté et derrière elle, l’indépendance, ne cesse de revenir de manière récurrente. Il suffit d’écouter les textes des chansons kanak, le kanéka [52], pour entendre clamer le nom de Kanaky.

Le FLNKS mise sur la carte politique : la construction économique de l’indépendance pour éviter les pièges néo-colonialistes. Il semblerait que le pari économique reste une carte insuffisante pour fonder une souveraineté. La confusion entre « politique » et « économie » oublie que la véritable politique est de rendre effective les médiations entre Kanaky et Nouvelle-Calédonie. Le partage et la redistribution des richesses forment une médiation nécessaire. Il est possible de dire qu’une véritable souveraineté partagée entre la Kanaky, la Nouvelle-Calédonie et la France, passera par un échange idéel entre les systèmes culturels en présence. J’infléchis ici le sens du concept d’idéel que Maurice Godelier opposait au matériel [53].

Dans cette perspective, la constitution des communautés en un peuple « multinational » paraît être le véritable enjeu et pari politique. La souveraineté est constituée par ce peuple multinational. La décision ou la puissance de décider – à proprement parler la souveraineté – appartient en propre aux acteurs locaux.

Pour le moment, la Nouvelle-Calédonie essaie de sortir de l’héritage inégalitaire colonial par un processus de décolonisation inédit dans l’histoire politique coloniale.

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Titre : Kanaky ou Nouvelle-Calédonie, souveraineté et indépendance dans l’ère post-coloniale

Résumé : Cet article examine la question politique de l’indépendance en Nouvelle-Calédonie. Colonie ou émancipation en cours, le texte décrit la complexité depuis le traité de paix civile entre le peuple kanak, les communautés calédoniennes profrançaises et la France.

Mots-clés (auteur) : Kanaky, Nouvelle-Calédonie, FLNKS, RPCR, souveraineté, indépendance, Accord de Nouméa, colonie, démocratie, Pacifique sud, destin commun, peuple kanak, communautés calédoniennes.

Title : Kanaky or New Caledonia, sovereignty or independance in post-colonial period

Abstract : This paper studies the political question of independance in New Caledonia. Colony or emancipation working in progress, this text describes the complexity since the Treatise of civil peace between kanak people, caledonian communities and France.

Key- words (author) : Kanaky, New Caledonia, FLNKS, RPCR, sovereignty, independance, Agreement of Noumea, colony, democracy, South Pacific, community destiny, kanak people, caledonian communities.

NOTES

[1] « Kanaky » est le nom de la souveraineté du Pays kanak revendiqué par le peuple d’origine. Ce nom choisi par le FLNKS (Front de libération nationale kanak socialiste) lors de la création du Gouvernement de la République provisoire de Kanaky en décembre 1985 dérive du nom « kanak ». « Kanak » est le nom revendiqué par le peuple d’origine reconnu par l’accord de Nouméa. Il dérive du mot mao’hi d’Hawaii « tanata » signifiant « homme ». Au XVIIIe siècle, les écumeurs des mers et santaliers américains nommèrent de manière raciste tous les indigènes du Pacifique sud par ce terme. Francisé en « Canaque », il finit par désigner exclusivement les indigènes noirs ou « Mélanésiens » de la Nouvelle-Calédonie. Au XIXeme siècle, les classifications tripartites de Dumont D’Urville en « Polynésiens », « Micronésiens » et « Mélanésiens » catégorisèrent ces derniers par leur couleur de peau à la différence des Polynésiens et Micronésiens qualifiés par leur appartenance géographique. L’écrivain et anthropologue contemporain tongien Epeli Hau’ofa, ami de l’anthropologue américain Marshall Sahlins, proposa de nommer l’Océanie par le terme d’Océanie d’îles et par Océaniens les insulaires pour mettre l’accent sur l’existence des civilisations et des histoires. « Canaque », qu’on trouve parmi les jurons du personnage de la bande dessinée d’Hergé, le capitaine Haddock, avait une connotation méprisante. Le peuple autochtone de Nouvelle-Calédonie l’a substitué par le nom invariable en genre et en nombre de « Kanak ». L’accord de Nouméa a officialisé l’écriture. Je l’emploierai avec un « K » majuscule pour le nom propre et un « k » minuscule pour l’adjectif. La Nouvelle-Calédonie est le nom donné en septembre 1774 par James Cook lorsqu’il « découvrit » l’archipel. Les autres communautés se reconnaissent comme « Calédoniens ». La plupart des allochtones européens, issus des colonisations de peuplement libre et pénal, se désignent par ce mot « péjoratif » (employé par les Métropolitains surnommés « Zoreilles » par les Calédoniens de souche) de « Caldoches ». D’autres s’identifient en « Arabes », « Vietnamiens », « Indonésiens » marquant leur singularité et leur histoire propre. L’Iséé (Institut de la statistique et des études économiques de Nouvelle-Calédonie) a effectué en 2009 un recensement par communautés en demandant aux individus leur sentiment d’appartenance : sur une population de 245 580 individus, il y a 99 078 Kanak, 71 721 Européens, 21 262 Wallisiens et Futuniens, 4985 Tahitiens, 3985 Indonésiens, 2357 Vietnamiens, 2327 Ni-Vanuatus et 39 865 Autres (ces derniers ne se reconnaissent pas dans les communautés proposées) in Iséé, 2011, planche 4 « Population », p. 35.

[2] Je reproduis avec son autorisation la carte de Pierre-Christophe Pantz, « La Nouvelle-Calédonie au cœur du "grand jeu" pacifique » p. 58-59 in Diplomatie, dossier « Géopolitique des mers et des océans », Paris, août/septembre 2012. La France exerce une souveraineté territorialisée par l’addition des trois collectivités d’outre-mer (Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna et la Polynésie française). Le droit de la mer étend les espaces maritimes d’une terre de 19 103 km2 (la Nouvelle-Calédonie) à 1 740 000 km2, de 3521 km2 (la Polynésie française) à 5 030 000 km2, ou encore de 255 km2 (Wallis-et-Futuna) à 271 050 km2.

[3] Le FLNKS est un front créé le 24 septembre 1984. Il est composé maintenant de trois partis politiques kanak : le Palika (Parti de libération kanak), l’UC (l’Union calédonienne) et l’UPM (Union progressiste mélanésienne) rejoint en 1999 par un parti océanien, le RDO (Rassemblement démocratique océanien). Le RPCR était le parti politique calédonien créé en 1977 divisé en deux puis en trois puis en plusieurs autres partis calédoniens anti-indépendantistes. Les signataires de l’accord de Nouméa étaient pour le FLNKS : Roch Wamytan, Charles Pidjot (UC), Paul Néaoutyine (Palika), Victor Tutugoro (UPM), pour le RPCR : Jacques Lafleur, Pierre Frogier, Jean Lèques, Simon Loueckhotte, Harold Martin, Bernard Deladrière et pour l’État : Lionel Jospin (Premier Ministre), Jean-Jacques Queyranne (Secrétaire d’État à l’outre-mer), en présence de Dominique Bur (Haut commissaire de la République).

[4] J’infléchis le sens pratique de la sociologie critique de Pierre Bourdieu vers les pratiques politiques des acteurs concernés (peuples et communautés en présence plutôt que partis, leaders politiques ou syndicaux) et pour ce faire, j’emploie la méthode ethnographique plutôt que les méthodes quantitatives de la sociologie politique axées sur l’analyse des institutions et des parcours et trajectoires des partis, syndicats ou autres collectifs. Il existe des travaux sociologiques, politistes et juridiques sur ces objets et questions de méthodes : Bourdieu, Pierre, Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980 ; Soriano, Eric, « Une trajectoire du politique en Mélanésie. Construction identitaire et formation d’un personnel politique. L’exemple kanak de Nouvelle-Calédonie (1946-1999) », thèse de science politique, Université de Montpellier, 2000 ; Garde, François, Les institutions de la Nouvelle-Calédonie, Paris, coll. « Mondes océaniens », L’Harmattan, 2001 Chauchat, Mathias, Les institutions en Nouvelle-Calédonie. Institutions politiques et administratives, Nouméa, Scéren, CDP Nouvelle-Calédonie, coll. « Université », 2011 ; Faberon, Jean-Yves, Des institutions pour un pays. La Nouvelle-Calédonie en devenir, Presses universitaires d’Aix-Marseille, Aix-en-Provence, 2012 .

[5] Lazarus, Sylvain, L’Anthropologie du nom, Paris, Le Seuil, 1996 ; Badiou, Alain, Abrégé de métapolitique, Paris, Seuil, 1998.

[6] Dans la logique juridico-politique de l’accord de Nouméa, le peuple calédonien est composé des citoyens de la Nouvelle-Calédonie incluant l’ensemble des communautés sans considération exclusive du peuple kanak et des autres communautés. L’accord de Nouméa a créé une citoyenneté de la Nouvelle-Calédonie distincte de la citoyenneté/nationalité française. La loi constitutionnelle de juillet 2007 reconnaît un statut juridique précis. Les citoyens français ayant dix ans de résidence avant 1999 sont citoyens de la Nouvelle-Calédonie et peuvent s’exprimer sur les élections des provinces. Seuls les citoyens ayant 20 ans de résidence à la date du référendum sur le transfert de souveraineté auront le droit de s’exprimer. La logique politique a supplanté la logique juridique pour restreindre le corps électoral aux populations intéressées.

[7] [sous la direction de] Bourdieu, Pierre, La Misère du monde, Paris, Points, (1993), 1998.

[8] Il m’est impossible d’exposer de manière exhaustive tous les matériaux ethnologiques qui étayent l’analyse anthropologique du concept de souveraineté « partagée ». Cette note explique ma démarche ethnosociologique évoquée en note 4 ayant produit les sources partiellement mobilisées dans l’article. De novembre à décembre 2011, j’avais effectué une série d’entretiens à Canala (centre nord-est de la Nouvelle-Calédonie) avec pour langues d’entretien, le français local et le xârâcùù, langue parlée par les 3000 locuteurs kanak de la région ; je fus aidé par des amis kanak de la région. Je voulais comprendre les devenirs et transformations des trajectoires des acteurs kanak dans une séquence politique contemporaine dénommée par l’euphémisme, « les événements », période de guerre civile en Nouvelle-Calédonie » (1984-1985). Ces entretiens ont donné lieu à une publication, Mokaddem, Hamid, Le discours politique kanak (Jean-Marie Tjibaou, Rock Déo Pidjot, Eloi Machoro, Raphaël Pidjot), Koohné, éditions de la Province nord (Nouvelle-Calédonie), 2011 ; en avril puis octobre 2011, j’ai effectué des enquêtes à Bourail, centre sud-ouest de l’archipel de la Nouvelle-Calédonie, chef-lieu de la zone rurale, et Nessadiou et Boghen, deux hameaux à l’intérieur des terres. La zone rurale de l’intérieur est dénommée au niveau local par le terme de « Brousse ». Les membres se revendiquant de la communauté « arabe » de la Nouvelle-Calédonie sont des descendants des transportés de la colonisation pénale du XIXe siècle devenus des Calédoniens de souche. Les entretiens ethnographiques, recoupés avec des lectures ponctuelles au centre d’archives d’outre-mer d’Aix-en-Provence et du service des archives de la Nouvelle-Calédonie (lecture des fiches des matricules, des procès-verbaux, des statistiques des populations pénales, etc.), ont donné lieu à cinq communications prononcées à Marseille et en Algérie en 2011, Mokaddem, Hamid, « Le devenir calédonien au XXIe siècle des transportés algériens du XIXe siècle », texte non publié, 2011 ; il s’agissait d’expliquer le placement d’une communauté par rapport à la revendication de souveraineté du peuple kanak dans le contexte du dispositif politique de l’accord de Nouméa. De 1989 à 2010, j’ai accumulé une somme de matériaux pour comprendre toute la complexité anthropologique (à la fois ethnique, culturelle et sociale) de la Nouvelle-Calédonie prise dans les « crises », « turbulences » et « accélérations » de l’histoire politique. Le fait de multiplier les entrées, les sites, de croiser plusieurs terrains et de rapprocher des points de vue d’acteurs cloisonnés par des « barrières ethniques et mentales », avait pour objectif de comprendre le mouvement, les actions, et les mobiles des acteurs investis dans des espaces en cours de constitution. La Nouvelle-Calédonie constitue un espace ouvert, ou un ensemble d’espaces et de sous-espaces, dans un jeu de perpétuelle composition et décomposition. Parmi ces sites, j’avais fait des séries d’entretiens avec des acteurs politiques kanak, calédoniens et métropolitains incluant les hauts fonctionnaires de l’État (Haut commissaire de la République, préfet nommé par le président de la République en conseil des Ministres, et un conseiller d’État ayant mené la négociation politique de l’accord de Nouméa). Ces entretiens couplés avec les recherches auprès des services des archives et lectures de stocks de documents non classifiés (laissés en vrac dans les communes par exemple) me permirent de mieux comprendre les rôles des institutions.

[9] De retour des études de France, de jeunes étudiants kanak ayant participé au mouvement révolutionnaire de mai 68, prennent conscience du fait colonial. Ils se sont mobilisés autour de deux groupes révolutionnaires, les « Foulards rouges », le « Groupe 1878 » (référence à la première grande rébellion kanak en 1878 durement réprimée par l’armée coloniale française à l’aide de chefferies kanak fournissant des supplétifs) qui furent à l’origine de la création en 1976 du Palika (Parti de libération kanak). En 1975, Jean-Marie Tjibaou (1936-1989) organisa un festival culturel pour construire une image valorisante du peuple aliéné. Ces signes annonçaient une montée en puissance du nationalisme kanak.

[10] Déwé Gorodé, « Entretien avec Blandine Stefanson » dans Notre Librairie. Revue des littératures du Sud, Paris, n° 134, Mai-Aout 1998, p. 78. Déwé Gorodey, orthographie son nom « Gorodé » en tant qu’auteure de fictions, est une écrivaine et militante du Palika née en 1949 à Ponérihouen (centre nord-est de l’archipel). Elle siège depuis 1999 au gouvernement de la Nouvelle-Calédonie comme membre responsable du secteur des questions relatives à la culture, la citoyenneté, les affaires coutumières et la condition des femmes.

[11] Les spoliations foncières découpant le territoire en propriétés coloniales européennes et réserves kanak sont à l’origine des répartitions inégales du foncier (voir carte 2 et 3). La période dite des « événements » (1984-1988) renvoie au conflit entre le FLNKS et les communautés calédoniennes avec (ou protégés par) l’État français au sujet de l’indépendance kanak. Nous nous appuyons sur les travaux des historiens, géographes et ethnologues sur les spoliations foncières et sur nos propres recherches pour la période contemporaine : Saussol, Alain, L’héritage. Essai sur le problème foncier mélanésien en Nouvelle-Calédonie, Paris, Publications de la Société des Océanistes n° 40, Musée de L’Homme, 1978 ; Dauphiné, Joël, Les spoliations foncières en Nouvelle-Calédonie (1853-1913), Paris, L’Harmattan, 1989 ; Bensa, Alban, Chroniques kanak. L’ethnologie en marche, Paris « ethnies » 18-19, Documents, 1995 ; Naepels, Michel, Histoires de terres kanakes, Paris, Belin, 1998 ; Mokaddem, Hamid, Conjoncture politique de la Nouvelle-Calédonie, Nouméa (Nouvelle-Calédonie), Expressions, 2005 ; Ce Souffle venu des ancêtres... L’œuvre politique de Jean-Marie Tjibaou (1936-1989), Nouméa-Koohné, Expressions-Province Nord (Nouvelle-Calédonie), 2005 ; « Le destin commun à l’épreuve du corps électoral en Nouvelle-Calédonie », p. 91-132 in (sous la direction de Mounira Chatti, Nicolas Clinchamps et Stéphanie Vigier), Pouvoir(s) et politique(s) en Océanie. Actes du XIXe colloque Corail, Paris, L’Harmattan ; Le discours politique kanak (Jean-Marie Tjibaou, Rock Déo Pidjot, Eloi Machoro, Raphaël Pidjot), op.cit.

[12] Eloi Machoro (1945-1985) avait conféré au mouvement nationaliste une dimension révolutionnaire. Les jeunes Kanak le comparent au leader de l’insurrection de 1878, Ataï et à Che Guevara. Il prit le siège de la ville de Thio, fief de la SLN (Société le nickel) et fut rendu célèbre par une photographie qui fit le tour du monde où on le voyait en train de briser, le 18 novembre 1984, l’urne électorale dans la mairie de Canala à l’aide d’une hachette. La symbolique était de dénoncer la force injuste du nombre de la démocratie dans un contexte colonial. La politique de minoration du peuple kanak par les migrations calculées renforçant le corps électoral des anti-indépendantistes résultait d’une politique coloniale voulant, selon les mots du FLNKS, « détruire le peuple kanak ». Eloi Machoro usait d’une image percutante : « Dans le système colonial, nous ne voulons pas devenir les petits pois noyés dans le potage ». Le 12 janvier 1985, avec Marcel Nonnaro, il fut tué par le GIGN.

[13] Pisani, Edgard, Edgard Pisani persiste et signe, Paris, éditions Odile Jacob, 1992 ; Soriano, Eric, « Une trajectoire du politique en Mélanésie. Construction identitaire et formation d’un personnel politique. L’exemple kanak de Nouvelle-Calédonie (1946-1999) », op.cit.

[14] Lafleur, Jacques, L’assiégé, 25 ans de vie politique, une histoire partagée avec la Nouvelle-Calédonie, Paris, Plon, 2000, p. 84 et 89. Jacques Lafleur (1932-2010), leader de la droite calédonienne et fondateur du parti politique qui rassembla derrière lui tous les partis politiques calédoniens contre les indépendantistes kanak. Industriel et habile stratège, il domina la vie politique calédonienne pendant plus de 25 ans. Il signa les accords de Matignon avec Jean-Marie Tjibaou en juin 1988 puis l’accord de Nouméa avec les représentants du FLNKS, Roch Wamytan, Paul Néaoutyine entre autres leaders nationalistes kanak. Roch Wamytan, leader de l’UC, succéda à Paul Néaoutyine, leader du Palika et actuel président de la Province nord, à la présidence du FLNKS. L’UC et le Palika sont les deux partis politiques kanak qui se disputent le leadership du FLNKS.

[15] Merle, Isabelle, Expériences coloniales. La Nouvelle-Calédonie (1853-1920), Paris, Belin, 1995 ; Kurtovitch, Ismet, La vie politique en Nouvelle-Calédonie, 1940-1953, Paris, Septentrion, 2000 ; Collectif, Vos papiers, s’il vous plaît ! Les différents statuts de la population calédonienne de 1853 à 1946, Mairie de Nouméa éditeur (Nouvelle-Calédonie), Nouméa, 2007.

[16] Ces répartitions imagent les répartitions inégalitaires économiques résultant du processus colonial. Les terres coutumières appartiennent aux Kanak. La Nouvelle-Calédonie est découpée en trois provinces, la Province sud la plus peuplée dirigée par la droite anti-indépendantiste, les Provinces Nord et Îles présidées par le FLNKS, dont la population est de dominante kanak. Depuis la signature des accords de Matignon/Oudinot, des mesures de rééquilibrage économique sont mises en place pour faire participer les populations du Nord et des Îles au développement économique. Une usine de transformation de minerai de nickel est en cours de construction dans la Province nord et la majorité des actionnaires sont des élus kanak indépendantistes représentant la Province nord. La Smsp (Société minière sud pacifique) appartient pour ainsi dire à la Province nord.

[17] Thiesse, Anne-Marie, La création des identités nationales. Europe XVIIIe- XIXe siècle, Paris, Seuil, (1999), 2001.

[18] Christnacht, Alain, La Nouvelle-Calédonie, Paris, les études de la Documentation Française, coll. « économie », Paris, 2004, p. 30. Alain Christnacht est aujourd’hui conseiller d’État. Il fut préfet, conseiller au cabinet de Lionel Jospin pour les affaires intérieures et l’outre-mer de 1997 à 2002, a été un des principaux acteurs et négociateurs de l’accord de Nouméa.

[19] En 2009, on recense 16 847 Kanak en Province des îles sur une population de 17 266 individus ; 33 312 Kanak sur 39 700 en Province nord et 48 919 Kanak sur 161 115 en Province sud.

[20] Tjibaou, Jean-Marie, « Entretien avec Jean Chesneaux, Poindimié le 28 mai 1981 », in Jean-Marie Tjibaou, La présence kanak, Paris, Odile Jacob, 1996, p. 121-122. Jean-Marie Tjibaou (1936-1989) est certainement le leader national kanak le plus connu et le plus original. Sa manière de gouverner réconciliait culture et politique en partant du singulier pour se tourner vers l’universel. La conception d’une indépendance construite sur le devenir économique n’avait pas été acceptée par certains militants exigeant une indépendance immédiate. Il fut assassiné, avec son compagnon Yéiwéné Yéiwéné (1945-1989), numéro deux du FLNKS, par Djubelli Wéa après la cérémonie de levée deuil de 1989 à Ouvéa des militants nationalistes kanak tués en 1988. Je ne citerai ici qu’une définition sur les concepts d’indépendance et de souveraineté : « T.M. – Dans vos déclarations, vous employez les deux mots de « souveraineté » et « d’indépendance ». Quelle différence faites-vous ? J.-M. T. – La souveraineté, c’est le droit de choisir les partenaires ; l’indépendance, c’est le pouvoir de gérer la totalité des besoins créés par la colonisation, par le système en place. Pour nous, il y a une situation statique qui est la restitution de la souveraineté du peuple kanak sur son pays – souveraineté sur les hommes, sur la terre, le sous-sol, l’espace aérien, la mer, etc. ça ne mange pas de pain, mais au niveau du principe, c’est important. T.M. – La souveraineté serait plus importante que l’indépendance ? J.-M.T. – C’est la souveraineté qui nous donne le droit et le pouvoir de négocier les interdépendances. Pour un petit pays comme le nôtre, l’indépendance, c’est de bien calculer les interdépendances. » in Tjibaou, Jean-Marie, « Entretien avec Jean-Marie Tjibaou » p. 1587-1601 in Nouvelle-Calédonie : pour l’indépendance. Les Temps Modernes, 41e année, no 464, mars 1985 reproduit in Tjibaou, La présence kanak, op.cit., p. 179.

[21] Kirsch, Patrick, Vinton, On the Road of the Winds. An Archaeological History of the Pacific Islands before European Contact, University of California Press, 2002 ; Sand Christophe avec Jacques Bolé et André Ouetcho, « Les sociétés pré-européennes de Nouvelle-Calédonie et leur transformation historique : l’apport de l’archéologie » p. 171-194 in (Alban Bensa et Isabelle Leblic éditeurs), En pays Kanak : Ethnologie, linguistique, archéologie, histoire de la Nouvelle-Calédonie, Paris, éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2000.

[22] Guiart, Jean, Structure de la Chefferie en Mélanésie du Sud, Paris, Institut d’ethnologie (1965), 1992 ; Haudricourt André-George avec Françoise Ozanne-Rivierre, Dictionnaire thématique des langues de la région de Hienghène (Nouvelle-Calédonie). Pije-Fwâi-Nemi-Jawe, Paris, SELAF, 1982 ; Alban Bensa avec Jean-Claude Rivierre, Les Chemins de l’Alliance. L’organisation sociale et ses représentations en Nouvelle-Calédonie, Paris, SELAF, « Langues et culture du Pacifique », 1982 ; Naepels, Michel, Histoires de terres kanakes, op.cit. ; Godin, Patrice, « L’échange statutaire des chefferies de Hyeehen », conférence prononcée à l’IRD, Nouméa, septembre 2009.

[23] Descombes, Vincent, Les institutions du sens, Paris, Minuit, 1996.

[24] Paul Néaoutyine définit l’indépendance comme un idéal dans son livre d’entretiens, L’indépendance au présent. Identité kanak et destin commun, Entretiens avec Jean-François Corral et André Némia, préfaces de Didier Daeninckx et Elie Poigoune, Paris, Syllepse, collection « Paroles en acte », 2006.

[25] Tjibaou, Jean-Marie, la présence kanak, op.cit., p. 230 et Mokaddem, Hamid, Ce Souffle venu des ancêtres... L’œuvre politique de Jean-Marie Tjibaou (1936-1989), op.cit.

[26] Merle, Isabelle, Expériences coloniales. La Nouvelle-Calédonie (1853-1920), op.cit. ; Barbançon, Louis-José, L’évolution de l’idée de déportation en France au XIXe siècle, aux origines de la colonisation en Nouvelle-Calédonie. Entre les chaînes et la terre. Thèse de doctorat d’histoire contemporaine soutenue en septembre 2000 à l’Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines, 1058 p., 2000 ; Terrier, Christiane, « La colonisation de peuplement libre en Nouvelle-Calédonie (1889-1909) ou les conséquences de la confrontation entre intérêts métropolitains et insulaires dans l’évolution d’une utopie française en Océanie vers un type colonial spécifique », Nouméa, Université de la Nouvelle- Calédonie, thèse d’histoire, 2000 ; Ouennoughi, Malika, Les déportés maghrébins en Nouvelle-Calédonie et la culture du palmier (1864 à nos jours), Paris, L’Harmattan, 2005 ; Maurer, Jean-Luc (avec Marcel Magi et Marie-José Siban), Les Javanais du Caillou. Des affres de l’exil aux aléas de l’intégration. Sociologie historique de la communauté indonésienne de Nouvelle-Calédonie, Paris, Cahier d’Archipel n° 35, 2006.

[27] Mokaddem, Hamid, « Le destin commun à l’épreuve du corps électoral en Nouvelle-Calédonie », op.cit.

[28] Nous citons l’article 5 de la loi organique n° 99-209 du 19 mars1999 : « La Nouvelle-Calédonie détermine librement les signes identitaires permettant de marquer sa personnalité aux côtés de l’emblème national et des signes de la République. Elle peut décider de modifier son nom. Ces décisions sont prises dans les conditions fixées au chapitre II du titre III et à la majorité des trois cinquièmes des membres du congrès. » p. 1182 in Journal officiel de la Nouvelle-Calédonie, Nouméa, Imprimerie administrative, 144e année, n° 7363, mercredi 24 mars 1999.

[29] Collectif, Être Caldoche aujourd’hui, Nouméa, Île de Lumière (1994), 1996.

[30] Je reprends le concept de séquence ou de mode historique du politique à Alain Badiou et Sylvain Lazarus que je mets en relation avec le mot d’ordre de Gilles Deleuze et Félix Guattari ; Gilles Deleuze avec Félix Guattari, Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 95-96.

[31] Lenormand, Maurice, « Décolonisation ratée, indépendance avortée », p. 141-156 dans Une décennie de changement, Journal de la Société des Océanistes, Paris, 92-93, année 1993 (1-2) ; Le Borgne, Jean, Nouvelle-Calédonie 1945-1968. La confiance trahie, Paris, L’Harmattan, 2005.

[32] La durée maximale de l’accord est explicitée au point 5 du document d’orientation, « L’évolution de l’organisation politique de la Nouvelle-Calédonie » dans l’hypothèse des « non » successifs au référendum : « Si la réponse des électeurs à ces dispositions est négative, le tiers des membres du congrès pourra provoquer l’organisation d’une nouvelle consultation qui interviendra dans la deuxième année suivant la première consultation. Si la réponse est à nouveau négative, une nouvelle consultation pourra être organisée selon la même procédure et dans les mêmes délais. Si la réponse est encore négative, les partenaires politiques se réuniront pour examiner la situation ainsi créée. » L’addition est simple : au plus loin, la durée est de 1999 + 20 + 4ans = 2023.

[33] Mokaddem, Hamid, Conjoncture politique de la Nouvelle-Calédonie, op.cit.

[34] L’accord de Nouméa est un accord dont la matière et la forme sont l’écriture collective de deux textes, le « Préambule » en 5 points et le « Document d’orientation » en 6 points. Ces deux textes sont constitutionnalisés par d’autres textes, les articles 76 et 77 de la Constitution de la Ve République concernant les dispositions transitoires relatives à la Nouvelle-Calédonie. Le référendum de mai 1998 approuva l’accord de Nouméa ; il fut traduit par un texte plus technique, la loi organique, en 234 articles. La Nouvelle-Calédonie est gouvernée par les lois du pays dont la régularité est contrôlée pour avis par le Conseil d’État et la constitutionnalité peut l’être par le Conseil constitutionnel. Tous ces textes juridiques donnent corps aux institutions de la Nouvelle-Calédonie. Ils rendent possible l’exercice effectif du partage des pouvoirs et une évolution possible d’une souveraineté « partagée » vers une « pleine » souveraineté. La vie du droit modifie et rectifie certains points et articles grâce aux rapports des comités de suivi des signataires.

[35] Freyss, Jean, Économie assistée et changement social en Nouvelle-Calédonie, Paris, IEDES-Presses Universitaires de France, 1995.

[36] Christnacht, Alain, « L’avenir de l’accord de Nouméa », p. 2-11 in Revue juridique, politique et économique de Nouvelle-Calédonie, 2003/2 n° 2, Nouméa, 2003, p. 9-10.

[37] Mokaddem, Hamid, « Le destin commun à l’épreuve du corps électoral en Nouvelle-Calédonie », op.cit.

[38] Faberon, Jean-Yves, « L’accord de Nouméa du 21 avril 1998 : la Nouvelle-Calédonie, pays à souveraineté partagée », p. 19-32 in Regards sur l’actualité, la documentation française, n° 241, mai 1998, p. 30.

[39] Christnacht, Alain, « L’avenir de l’accord de Nouméa », op.cit., p. 2-11 in Revue juridique, politique et économique de Nouvelle-Calédonie, 2003/2 n° 2, Nouméa, p. 10.

[40] Ces entretiens ethnographiques, mentionnés en note 8, sont reproduits dans mon travail de thèse, Mokaddem, Hamid, (2010).

[41] Agniel, Guy avec Jean-Yves Faberon (directeurs), La souveraineté partagée en Nouvelle-Calédonie et en droit comparé, Paris, Les études de la documentation française, 2000.

[42] De Deckker, Paul, « Évolutions statutaires dans le Pacifique insulaire : la manière anglo-saxonne » p. 82-98 in (sous la direction de Jean-Yves Faberon), L’avenir statutaire de la Nouvelle-Calédonie, l’évolution des liens de la France avec ses collectivités périphériques, Paris, les études de la documentation française, 1997.

[43] Lafleur, Jacques, L’assiégé, 25 ans de vie politique, une histoire partagée avec la Nouvelle-Calédonie, Paris, Plon, 2000 ; Christnacht, Alain, L’œil de Matignon, les affaires corses de Lionel Jospin, Paris, collection « l’épreuve des faits », Seuil, 2003 ; Lataste, Thierry, « Ouverture du colloque », p. 11-14 in (sous la direction de Jean-Yves Faberon et Guy Agniel), La souveraineté partagée en Nouvelle-Calédonie et en droit comparé, Paris, Les études de la documentation française, 2000 ; « Le rôle du gouvernement central », p. 411-427 in (sous la direction de Paul de Deckker et Jean-Yves Faberon) L’état pluriculturel et les droits aux différences. Colloque organisé à Nouméa du 3 au 5 juillet 2002, Bruxelles, Bruylant, 2003 ; Néaoutyine, Paul, L’indépendance au présent. Identité kanak et destin commun, Entretiens avec Jean-François Corral et André Némia, préfaces de Didier Daeninckx et Elie Poigoune, op.cit.

[44] Febvre, Lucien, Le problème de l’incroyance au XVIe siècle. La religion de Rabelais, Paris, Albin Michel, collection « L’évolution de l’humanité », 1947 ; Duby, Georges avec Guy Lardreau, Dialogues, Paris, Flammarion, 1980 ; Le Goff, Jacques, Histoire et mémoire, Paris, Gallimard, coll. « folio histoire », 1988.

[45] Kurtovitch, Nicolas avec Pierre Gope, Les dieux sont borgnes, Nouméa (Nouvelle-Calédonie), Grain de sable, 2002.

[46] Gomès Philippe avec Paul Néaoutyine, Et si on se disait tout ?, Nouméa (Nouvelle-Calédonie), Tabù éditions, 2009.

[47] Mokaddem, Hamid, Conjoncture politique de la Nouvelle-Calédonie, op.cit.

[48] Christnacht, Alain, « L’avenir de l’accord de Nouméa », op.cit. ; Garde, François, Les institutions de la Nouvelle-Calédonie, op.cit.

[49] Les inégalités économiques et sociales sont fortement calquées sur les inégalités ethniques ou par communautés. Les capitaux culturels clivent les communautés. On trouve plus de 30 000 Kanak sans diplômes. Il y a plus de 8000 individus de la communauté européenne dans l’enseignement supérieur contre à peine 1000 Kanak ; sources Itséé, 2011, op.cit., p. 35.

[50] Le Groupe mélanésien Fer de lance (GMFL ou GFL) est une alliance de pays mélanésiens regroupant les îles Salomon, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, le Vanuatu, Fidji et le FLNKS officiellement créé en mars 1988 à Port Vila.

[51] Source : La voie du FLNKS, journal du Front de libération nationale kanak et socialiste, Nouméa, septembre 2012, n° 19, p. 3. La mission du Groupe du Fer de lance mélanésien constate « les difficultés ou les retards concernant la formation des cadres kanak alors même que différents dispositifs existent depuis un moment dans les domaines de l’enseignement (900 profs), les métiers de la santé, des relations extérieures. » La mission note l’aspect novateur et inédit du « développement en terres coutumières ».

[52] Le kanéka est une musique populaire kanak qui reprend la structure binaire du rythme traditionnel et les mélodies des chants « aé aé ».

[53] Godelier, Maurice, L’idéel et le matériel : pensée, économies, sociétés, Paris, Fayard, 1984.