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La hiérarchie « socio-raciale » en Martinique Entre persistances postcoloniales et évolution vers un désir de vivre ensemble

Ulrike Zander
Ulrike Zander est anthropologue, post-doctorante au Centre d’études africaines (Ceaf) à l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS). Sa thèse soutenue en 2010 portait sur "Conscience nationale et identité en Martinique".

citation

Ulrike Zander, "La hiérarchie « socio-raciale » en Martinique Entre persistances postcoloniales et évolution vers un désir de vivre ensemble ", REVUE Asylon(s), N°11, mai 2013, Quel colonialisme dans la France d’outre-mer ? , url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article1288.html

résumé

La société martiniquaise reste jusqu’à l’heure actuelle marquée par une stratification « socio-raciale » singulière qui a été créée au début de l’époque esclavagiste. Cet article montre la complexité des relations symboliques conflictuelles fondées sur des constructions « socio-raciales » entre les différents groupes de la population martiniquaise. Il interroge, d’une part, la persistance du colonial dans ces relations et, d’autre part, leur évolution dans un désir de vivre ensemble. On constate que les stéréotypes et les préjugés attachés à la couleur de peau et aux catégories raciales, lesquels sont en réalité des catégories émiques, sont toujours extrêmement opérants. Par ailleurs, si depuis 1998, à l’occasion du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, certaines personnalités békées ont tenté un rapprochement avec la population de couleur, en se ralliant aux commémorations, dans les faits, la communauté békée dans sa majorité, vit toujours largement refermée sur elle-même, étant réfractaire aux unions mixtes et au métissage. On peut constater des attitudes similaires chez les Mulâtres, la bourgeoisie de couleur. Du côté des autres composantes de la population martiniquaise – une population très métissée – les attitudes et les représentations sont très contrastées et souvent ambivalentes.

Mots clefs

La société martiniquaise, issue du choc entre des populations fondamentalement différentes, s’est construite à travers le système esclavagiste imposant une stratification « socio-raciale » singulière et fondée sur l’idéologie coloniale et raciste. Aujourd’hui, elle reste marquée par cette stratification qui génère inégalités et tensions sociales et où notamment les Békés, descendants des premiers colons et maîtres d’esclaves – une minorité représentant à peine 1% de la population – ont maintenu leur position en tant qu’élite économique et sociale.

Il s’agira dans cet article de tenter une mise en relief de la complexité des relations symboliques conflictuelles fondées sur des constructions « socio-raciales » entre les différents groupes de la population martiniquaise, en s’interrogeant sur la persistance du colonial et sur sa part transfigurée dans ces relations.

En partant des travaux d’anthropologues et de sociologues effectués entre les années 1950 et 1970, principalement par Michel Leiris, Edith Kováts Beaudoux, Jean Benoist, Michel Giraud et Jean-Luc Bonniol, je propose d’analyser, en m’appuyant sur une partie des données d’enquête recueillies pour ma thèse [1], comment ces relations ont évolué. Aujourd’hui, on constate que les stéréotypes et les préjugés attachés à la couleur de peau et aux catégories « raciales », lesquels sont en réalité des catégories émiques, sont toujours extrêmement opérants. Par ailleurs, si depuis 1998, à l’occasion du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, certaines personnalités békées ont tenté un rapprochement avec la population de couleur, en se ralliant aux commémorations, dans les faits, la communauté békée dans sa majorité, vit toujours largement refermée sur elle-même – au moins dans le domaine privé et familial – étant réfractaire aux unions mixtes et au métissage. On peut constater des attitudes similaires chez les Mulâtres, la bourgeoisie de couleur. Du côté des autres composantes de la population martiniquaise – une population très métissée – les attitudes et les représentations sont très contrastées et souvent ambivalentes. Celles-ci se situent en effet dans un spectre allant de la haine affichée (notamment par certains militants ou sympathisants indépendantistes) à la mise en valeur des liens culturels profonds entre toutes les catégories de la population (notamment pour les familles ayant entretenu des relations de proximité avec les Békés : contrats de travail, domesticité, proximité de voisinage, aides informelles, mémoire familiale, etc.), en passant par tout le dégradé des positions intermédiaires.

La « race » comme construction sociale de « différents » groupes socio-raciaux

La société martiniquaise a été fondée dans le contexte de la plantation coloniale, sur l’idéologie raciste [2]. Les catégories « raciales » ont été complètement intériorisées par les Martiniquais, et de ce fait sont devenues des concepts émiques. En témoigne notamment un vocabulaire très particulier, élaboré pour satisfaire des préjugés et des stéréotypes. En témoignent également des attitudes de rejet ou de préférence selon la couleur de peau de l’individu. Cet aspect sera approfondi ultérieurement. Selon Michel Leiris, à propos des Antilles, ces préjugés ne sont pas toujours

« immédiatement appréhensibles dans leur claire expression ; toutefois, si l’interrogatoire direct ne permet guère de les démasquer, ils se révèlent tôt ou tard dans tels propos captés au vol, de rencontre en rencontre et de conversation en conversation » (Leiris, 1955 : 140).

Il s’est formée en Martinique une stratification « socio-raciale » propre aux sociétés post-esclavagistes. Cette stratification se caractérise par l’hypostase des relations sociales en relations « raciales » (Giraud, 1979) et repose sur un système idéologique global qui tire son origine des débuts de la colonisation. En réalité,

« le type physique n’est pas à la Martinique une simple réalité biologique, il a une valeur sociale ; la couleur de l’individu est ici le signe visible et superficiel de sa condition sociale » (Giraud, 1979  : 248).

Jean-Luc Bonniol pour sa part parle d’une « idéologie incarnée » où « le biologique a enregistré en lui l’ordre du social » (Bonniol, 1992). Il en découle selon lui l’« intensité des ressentiments raciaux » et une « hypersensibilité » à la question « raciale » (ibid. : 47).

Il faut rappeler que la mise en contact, dans toute sa brutalité, des populations européennes et africaines sur cette terre, eut un caractère strictement fonctionnel, en raison des besoins économiques, dont l’aboutissement fut la mise en place d’une société de plantation. L’appartenance « raciale » était au temps de l’esclavage régie par le Code Noir – système juridique propre précisant les règles de la servitude et réglant le statut de l’esclave [3]. De nos jours, elle n’a plus aucune valeur juridique. Mais, de manière générale, la société martiniquaise reste « caractérisée par l’obsession coloriste, l’identification raciale pouvant resurgir à tout instant, en particulier lors de toutes les crises politiques graves » (Bonniol, 1992 : 95f. [4]). Les structures idéologiques héritées de l’esclavage restent gravées dans les mémoires, malgré l’évolution liée au cours de l’histoire. Les principaux travaux liés à cette problématique auxquels il est fait référence dans cet article – des travaux d’anthropologues de l’aire francophone, menés entre les années 1950 et 1970 [5] - démontrent en effet, chacun sous un angle différent, la prégnance de ces structures. Je m’appuierai sur ces travaux pour définir plus précisément les trois catégories « socio-raciales » qui se sont formées en Martinique, tout en tenant compte qu’ils datent déjà d’une trentaine à une soixantaine d’années et que malgré la prégnance évoquée, certains aspects ont pu évoluer, notamment avec l’effondrement du système de la plantation. Enfin, il faut préciser que ces catégories ont un caractère essentiellement émique.

Les « Noirs » [6]

Le groupe des « Noirs » constitue la grande majorité de la population martiniquaise. Ce groupe est en réalité très hétérogène et dynamique – contrairement aux deux autres groupes – tant au point de vue de sa composition ethnique que des positions sociales. Si l’origine africaine est prédominante, il est pourtant fortement métissé, ce qui se manifeste dans la grande diversité des phénotypes.

Traditionnellement, les « Noirs », en tant que descendants d’esclaves, constituent la couche inférieure de la société martiniquaise. Toutefois, cette infériorité sociale doit être nettement relativisée aujourd’hui. Grâce à l’instruction dispensée par l’école républicaine, il existe dans ce groupe une grande mobilité sociale. Beaucoup d’individus ont réussi à rejoindre les classes moyennes, par exemple en tant qu’ouvriers qualifiés, fonctionnaires, enseignants, ou cadres et petits commerçants. Parmi mes informateurs notamment, la plupart de ceux qui appartiennent à ce groupe « socio-racial » – encore que la catégorisation des individus s’avère délicate – et qui font partie des classes moyennes, proviennent d’un milieu modeste voire pauvre. Leurs parents avaient la plupart du temps fait peu ou pas d’études, certains d’entre eux travaillaient encore sur les habitations [7]. Étant souvent très riches en enfants mais pauvres sur le plan matériel, ils reconnaissaient l’opportunité d’ascension sociale que l’école pouvait offrir à leurs enfants.

Toutefois, malgré cette mobilité sociale qui a fait évoluer les « Noirs » d’un groupe socialement défavorisé à un ensemble dans lequel on trouve aujourd’hui aussi bien les couches inférieures de la population que les classes moyennes, leur accès au capital, aux moyens économiques reste limité.

Les Mulâtres

Historiquement, malgré leur position intermédiaire entre la classe dominante exclusivement blanche et les masses populaires « noires », les Mulâtres n’ont guère joué le rôle de médiateur, de lien entre ces groupes extrêmes [8]. Il ne faut pas oublier que le Mulâtre est le fruit d’unions mixtes, fondées essentiellement sur l’exploitation sexuelle de la femme esclave noire par le maître blanc. Le métissage n’était donc en aucun cas « un signe d’intégration et d’harmonie raciale », mais au contraire « au départ la figure d’une double oppression, raciale et sexuelle » (Bonniol, 1992  : 57). Ainsi, le Mulâtre, plutôt que de symboliser le lien, l’union entre les races, semble marquer la déchirure. Par ailleurs, il semble difficile de dessiner avec précision les contours de ce groupe « socio-racial ». Le nationaliste Guy Cabort-Masson le définit ainsi comme « nébuleuse » (Cabort-Masson, 2001 [1981] : 207 et sq.). En réalité, la catégorie de « mulâtre » est avant tout une catégorie émique, liée certes à la couleur de l’individu, mais également beaucoup à sa position sociale :

C’est les deux, parce qu’un Noir, on peut l’appeler Mulâtre, parce qu’il possède. Mais en règle général, un Mulâtre, c’est déjà celui dont la famille est installée ici depuis plusieurs générations… enfin… oui, on fait la différence entre un Mulâtre et un Métis. Le Mulâtre c’est vraiment… c’est une connotation […] sociale, et surtout, éco… enfin physique, économique, donc sociale en somme. Ce sont des gens dont les parents, les arrière-grands-parents, ainsi de suite, sont déjà Mulâtres. Et ce sont des gens qui ont su s’imposer dans la société, et même s’ils n’ont pas su le faire dans le temps, sont parvenus aujourd’hui à une situation qui fait qu’on les connaît. Et puis il y a ceux qui sont totalement anonymes. Mais, par leur physique, on va… il y aura un petit temps d’arrêt. Parce qu’eux aussi, ils n’hésitent pas à te faire comprendre que tu n’appartiens pas à leur classe. Parce qu’en fait, ils sont constitués de ce qu’ils sont – leur couleur, le type de cheveux, l’endroit où ils habitent, c’est très important – ils ont fait de tout ça des critères… que si tu ne les as pas, en tant que Noir, tu ne peux pas rentrer chez eux. Ils ne sont pas tous comme ça – il faut être objectif – mais les vrais de vrais […] ils auront tendance à se marier entre eux, comme les Békés font, ou à se marier avec d’autres personnes qui ne sont surtout pas d’ici […]. Ils essaient de garder ce côté physique, et plus ils peuvent se blanchir, mieux c’est… pour ceux qui sont franchement atteints (rire) ! Et c’est dommage, parce qu’ils n’ont pas compris que la beauté d’une relation ne se fait pas par rapport à la couleur de peau […]. Ils sont nombreux à ne pas avoir compris ça, et c’est dommage !
 
Sylvie [9], 31 ans, employée de la Sécurité sociale, Saint-Joseph, 5 septembre 2003

Quelques familles de couleur solidement implantées dans l’agriculture de plantation, le grand commerce ou l’industrie, ont réussi à « passer la ligne » et font partie de la classe possédante. Ce sont les « grands Mulâtres ». À la manière des Blancs créoles, ils ont réussi à développer des entreprises rentables, comme par exemple des super- et hypermarchés. Mais dans l’ensemble, le groupe des Mulâtres reste largement dépourvu du pouvoir économique. Cependant, il constitue une véritable élite intellectuelle et politique. En réalité, ils ont su profiter de la politique assimilationniste de la Troisième République, compensant leur infériorité économique en investissant sur le plan culturel et politique. En évinçant les Békés de ce domaine, ils se sont réservé « le privilège presque exclusif de la représentation politique. » (Bonniol, op.cit.  : 95).

Les Békés ou Blancs créoles

Les Blancs créoles sont les descendants des premiers colons. Ils sont couramment appelés « Békés ». Cette appellation peut être ressentie comme péjorative [10]. Cependant, mes informateurs blancs créoles se désignent eux-mêmes comme « Békés ». Autre exemple : lors d’une émission radio sur RFO Radio Martinique, les deux invités Jean-Louis de Lucy de Fossarieu et Roger de Jaham ont employé ce terme sans complexe pour désigner le groupe « socio-racial » auquel ils appartiennent. En réalité, le terme « Blanc créole » est beaucoup plus rare aujourd’hui dans le langage courant en Martinique que le terme « Béké ». Aussi, c’est le dernier terme qui sera utilisé ici.

Selon la définition classique que les membres de ce groupe donnent d’eux-mêmes – en mettant plus ou moins l’accent sur l’ancienneté de la famille – les Békés sont des « individus de race blanche nés à la Martinique, dont la famille a habité l’île depuis plusieurs générations. » (Kováts Beaudoux, 2002 : 61). S’ils représentent à peine 1% de la population [11], ils ont toujours maintenu leur position en tant qu’élite économique et sociale, possédant aujourd’hui 52% des terres agricoles, 40% de la grande distribution, 50% du commerce d’importation alimentaire, 90% de l’industrie agro-alimentaire (Bolzinger, 2009). Ils forment un groupe social très peu perméable marqué par des structures rigides qu’on peut aussi qualifier d’archaïques dont la fonction principale est le maintien de la « pureté raciale » et la préservation de son pouvoir économique en tant que minorité dominante. Il est certain que depuis l’enquête d’Edith Kováts Beaudoux dans les années 1960, les structures économiques de l’île ont considérablement changé, notamment avec l’effondrement de l’industrie sucrière. Toutefois, quant aux structures sociales, elles sont loin d’avoir évolué de manière significative, ce qui démontre en effet la rigidité et l’archaïsme inhérents à ces structures et aux représentations qui s’y attachent.

Emmanuel est fils d’un Béké et d’une femme « noire » employée sur l’habitation dont ce dernier était le maître. Il m’a raconté son enfance sur cette habitation, dans les années 1950, « à la fin de la période des habitations » :

Ce n’est qu’avec le recul que j’ai pu comprendre un certain nombre de choses parce que bon, mes parents [sa mère et son beau-père] travaillaient en quelque sorte chez des Békés. Et j’ai compris cette réalité par la suite, comment ce carcan était un carcan fermé, les gens avaient du mal à s’en sortir. Par exemple, quand mes parents travaillaient sur ces terres, bon, ce n’était pas l’esclavage, mais c’était tout comme, c’est-à-dire qu’ils avaient le droit juste d’avoir deux ou trois bêtes, ils avaient le droit d’avoir une petite case. Quand ils avaient cinq ou six bêtes, il fallait qu’ils vendent les deux bêtes qu’ils avaient de plus. Et puis, c’étaient toutes les difficultés effectivement pour faire des études à ce niveau-là, parce que théoriquement les jeunes qui grandissaient sur les habitations étaient eux aussi destinés à devenir des gens d’habitation. Parce qu’on n’avait pas de moyens, tout était fait pour qu’on n’ait pas les moyens de se payer les études. C’était très cantonné.
 
Emmanuel, douanier d’une cinquantaine d’années, Sainte-Anne, 19 mai 2002

Interrogé sur la figure de son père, le maître de l’habitation, Emmanuel me raconta que les Békés avaient le « monopole » sur toutes les femmes de l’habitation, avant « les responsables, les géreurs et les commandeurs ». Il y avait selon lui une sorte de hiérarchie où les propres maris des femmes étaient placés très loin derrière. Pour lui, aucune relation de père à fils n’a pu être possible étant donnée la différence de rang social : « ce n’était qu’un père géniteur ». Pendant son enfance, Emmanuel a très difficilement vécu cette situation, n’osant pas aborder ce sujet avec sa mère, « par culture et par pudeur ».

Selon Edith Kováts Beaudoux, les Békés se définissent comme occupant une situation à part dans la société martiniquaise. D’après leur propre description de la structure sociale martiniquaise

« le principal critère de différenciation sociale est la race, qui sépare la société en deux : d’un côté, il y a les Blancs, de l’autre, les mulâtres et les Noirs. Ce sont deux groupes bien distincts qui ne se fréquentent pas, sauf pour des relations d’affaires ou, parfois, des relations de camaraderie, mais entre hommes seulement. » (op.cit.  : 65).

Ils se caractériseraient par ailleurs par un fort sentiment d’identification à leur groupe (ibid.  : 64). Mes informateurs békés ont en effet insisté sur l’importance que représente pour eux l’appartenance au groupe des Békés, et surtout à la famille. Ils en sont particulièrement fiers.

[…] il y a la culture familiale aussi, qui est un élément culturel fort dans un individu, je veux dire on se marie dans sa rue […]. [C’est] très important parce que je réunis ma famille… ma famille au sens large, je m’efforce de la rassembler une fois par an chez moi, parce que je trouve [que] c’est bien de montrer les uns et les autres, les membres de la famille que je ne vois pas tout le temps. […] que les enfants apprennent à se connaître etc. C’est un élément important ! C’est un peu patriarcal, mais j’aime bien.
 
Paul-Henri, 54 ans, chef d’entreprise,
 
Le Robert, 27 mai 2005

[Être béké] n’est pas une position confortable, mais je crois que c’est une richesse […]. Et je suis contente que mes enfants aient cette chance aussi, d’être békés […], même s’ils ne le savent pas, on ne les a pas élevés en disant : « vous êtes des Békés, vous ». […] Il y a des gens qui élèvent [leurs enfants ainsi] : « vous êtes des Békés, vous devez vous tenir droits, vous représentez quelque chose ! »… Parce qu’ils sont encore pour moi sur le vieux schéma comme quelqu’un de la vieille noblesse en France […]. Moi, je pense que les sociétés ont évolué. Mais, tu es un Béké, tu n’as pas à rougir que tu es un Béké : tu n’as coupé le cou à personne, tu n’as volé personne. Ce que tu as, tu l’as eu parce que ça s’est fait comme ça ! […] Et je veux que mes enfants soient fiers d’être des Békés […]. Les Békés ne sont pas les salauds que tout le monde dit, c’est pas vrai, il n’y a pas de raison […]. Les Békés ont droit à cette culture et ont droit à cet environnement-là. Et donc moi, je voudrais défendre ça pour mes enfants, même pour moi ! J’ai le droit d’être là, j’ai le droit de m’exprimer ! […] Donc, j’ai ce sentiment-là, tu vois, d’être souvent mal jugée […]. Mais on revendiquera toujours d’être des Békés je pense, parce que c’est ce qui fait de nous ni des Métropolitains, ni des Antillais de couleur. Parce qu’on a le sentiment d’avoir un poids d’histoire, c’est surtout ça : l’essentiel de notre identité, c’est le poids d’histoire, et la volonté de transmettre ce poids d’histoire.

Ça veut dire quoi exactement pour toi ?

Ça veut dire que ta famille est venue il y a longtemps, que ça a été des gens qui ont travaillé pour ça, que tu fasses partie de ce pays-là avec ton côté colon, même si le mot n’est pas politiquement correct. Mais dans son sens le plus ancien, le colon qui est venu dans un pays qui était étranger, totalement étranger – dans tous les sens du terme – et cette appartenance à une filiation colonne, colonisatrice, pas dans le sens de venir sur la terre des autres parce que dans la mesure où il n’y a plus d’Amérindiens, il n’y pas de honte à avoir été colon. Enfin, à l’époque peut-être, ce sont des choses qui se sont négociées, bon, mal négociées, c’est évident […]. Mais aujourd’hui, je ne trouve pas anormal qu’il y ait des gens qui aient des terres. Je trouve que c’est l’histoire. Ça leur a été légué, c’est leur histoire ! […] C’est leur histoire familiale, et la famille, c’est vraiment très important, c’est les notions de travail et de famille. […] Ce sont des notions très très profondes.
 
Catherine, 49 ans, graphiste et peintre,
 
Le François (Cap Est), 3 novembre 2003

Il ressort de ces discours qu’il existe un fort sentiment identitaire béké : on est d’abord Béké, avant d’être Martiniquais et Français. Étant donné qu’il s’agit d’un groupe numériquement restreint à caractère largement endogame, l’appartenance familiale joue un rôle central.

En revanche, on ne peut schématiser l’analyse du groupe des Békés au point de le placer tout entier en haut de l’échelle sociale. Car il existe, à l’intérieur du groupe même, une hiérarchie interne aux caractères arbitraires et ambigus. Pour décrire cette hiérarchie, je m’appuie sur les enquêtes menées par Edith Kováts Beaudoux, tout en tenant compte du fait que ces enquêtes datent d’une quarantaine d’années. Il faut dire qu’entre temps, le cadre économique de la Martinique a considérablement changé, avec la disparition du système de la plantation, lequel était certes déjà moribond à l’époque. Cette hiérarchie est édifiée sur une classification des familles, s’opérant selon des critères précis, en premier la fortune et le nom, puis selon des notions plus floues, telles que l’éducation, la réputation et les fréquentations (Kováts Beaudoux, op.cit.  : 66). Nous avons donc affaire à un groupe hétérogène, avec une nette distance entre les différents sous-groupes. Il existait à l’époque seulement dix à quinze familles – environ 10% de la population békée, donc à peine 0,1% de la population globale – qu’on pouvait effectivement qualifier de classe possédante, appelés aussi « grands Békés ». Cette haute bourgeoisie, maîtresse de l’île, descend pour la plupart des anciennes familles et a su maintenir sa fortune, voire l’accroître, à travers les générations (ibid.  : 69). Cependant, certaines de ces familles sont très étendues et se composent de plusieurs branches à la fortune très inégale.

Ensuite, Edith Kováts Beaudoux a recensé une trentaine de familles qu’elle a appelées « Békés moyens ». Mais là encore, la situation n’est pas simple, certaines familles étant légèrement supérieures à d’autres, soit par le nom, soit pas la fortune (ibid.  : 73).

Puis, le sous-groupe des « petits Blancs », appelés familièrement les « Békés goyave » rassemblait à l’époque plus d’une trentaine de patronymes. Ces Blancs pauvres dépendaient des Blancs plus riches, tenant par-dessus tout à leur statut de « Blanc », puisqu’à ce niveau de l’échelle sociale, ils n’avaient aucune supériorité économique. Par ailleurs, ils se sentaient à la fois exclus du milieu des Békés de niveau supérieur et méprisés par les gens de couleur qui avaient une meilleure position économique (Kováts Beaudoux, 2002  : 76). Cela semble toujours être le cas aujourd’hui. Une de mes informatrices m’a livré sa propre analyse de ce sous-groupe des « petits-Blancs » :

Il y a le Béké-béké : celui qui possède, qui est ultra-riche, qui a des hôtels, pas seulement ici, mais aussi dans la Caraïbe. Donc tu as des grands noms, dont Hayot. Et puis, il y a des Békés qu’on appelle ici les Békés-goyave. Ce sont ceux qui ont travaillé pour les Békés riches, mais qui n’ont pas eu de propriété ni de biens comme les Békés-békés. Donc ce sont des gens qui vont vivre dans la société avec nous, mais qui ne se mélangent quand même pas trop. Ils restent ce qu’ils sont, mais ils sont obligés d’être plus ouverts que le Béké tout court. […] pour nous, ça fait bizarre, en tant que Noirs, parce qu’on n’associe pas l’image du Blanc à la pauvreté, et ça c’est encore les restes de notre histoire ! […] La dame qui habite là [sa voisine], son mari est décédé déjà, elle vient souvent ici. On a de très bons rapports et elle me dit qu’elle souffre du racisme, mais de manière inverse […]. Elle souffre de la riposte du Noir, et je lui parle très franchement (rire) […]. Je lui explique pourquoi et elle m’explique pourquoi : c’est un échange, et c’est peut-être pour ça qu’on s’entend bien. Mais quand même, les Békés-goyave restent fermés.
 
Sylvie, 31 ans, employée de la Sécurité sociale, Saint-Joseph, 5 septembre 2003


Enfin, il semble exister un quatrième sous-groupe, assez marginal, celui des « Pas tout à fait blancs ». Edith Kováts Beaudoux en a pu recenser quatorze patronymes, avec des distinctions subtiles, car, « somatiquement, les membres de ces familles sont parfaitement semblables aux Békés et seule une très bonne connaissance généalogique autorise de telles affirmations » (op.cit.  : 78). Ils n’ont souvent qu’un seul ancêtre de couleur, pourtant, ils ne sont pas considérés comme des Blancs et « si les éléments riches sont tolérés du point de vue économique, socialement on préfère les tenir à l’écart » (ibid.  : 79).

Les stratégies matrimoniales des Békés et des Mulâtres : piliers idéologiques de la société stratifiée

Dans l’idéologie békée, la mésalliance – le fait de se marier avec une personne « noire » ou mulâtre – est jugée comme la pire infraction morale. Elle est en général condamnée par l’exclusion de l’individu mésallié de la famille et du groupe entier. En effet, si elle devenait fréquente, la mésalliance risquerait de porter atteinte à la position dominante des Békés, voire de détruire progressivement tout le système reposant sur la stratification « socio-raciale ». En conséquence, le mariage sert d’ « épine dorsale » au groupe béké. Il est perçu par ce groupe comme l’unique « barricade » encore dressée entre lui et les autres groupes (Leiris, 1955 : 137). Ce constat reste toujours d’actualité, plus d’une soixantaine d’années après les enquêtes de Michel Leiris. Toutefois, ces interdits sont valables uniquement pour les unions légitimes, seules susceptibles de modifier le groupe de l’intérieur [12]. Les unions hors mariages (entre hommes blancs et femmes de couleur) ne sont certes pas recommandées, mais courantes et admises : elles ne représentent pas de menace pour l’homogénéité ou la position du groupe. En revanche, les unions entre femmes blanches et hommes de couleur sont strictement taboues et condamnées par l’exclusion immédiate de la femme blanche du groupe. (Leiris, 1955 : 127 ; Kováts Beaudoux, 2002 : 110). Il existerait ainsi une « dualité des normes régissant le comportement de l’homme et de la femme » (Kováts Beaudoux, 2002 : 98). Si l’homme béké jouit d’une grande liberté sexuelle, socialement admise, la femme doit symboliser la « pureté raciale » et se voit attribuée la fonction de conserver celle-ci. De ce fait, « le souci de soustraire l’élément féminin de la catégorie blanche à toute éventualité de mésalliance, sous quelque forme qu’elle puisse se produire », constitue le principal enjeu de ce système d’interdits et de règles implicites (Leiris, 1955 : 130). Le comportement matrimonial des Békés et toute l’idéologie implicite servant au maintien de leur position dominante amène nombre de mes informateurs à qualifier ce groupe de « caste » [13].

Chez les Mulâtres, on constate également une tendance à l’endogamie, par imitation des Békés. La majorité des mariages unissent des semblables au plan du type physique :

« le mulâtre, voyant son apparence valorisée, a tendance à se séparer de plus « noir » que lui : une telle attitude débouche sur la formation de sous-groupes à la fois phénotypiques et sociaux qui visent à se refermer vers le bas tout en restant ouverts vers le haut » (Bonniol, 1992 : 125).

De fait, le métissage, résultat d’une exploitation sexuelle, devient une stratégie de la femme de couleur pour blanchir sa progéniture (ibid.  : 126) :

« La prééminence du blanc étant le deus ex machina du système, il s’agit alors pour les individus et les lignages, en gérant avec soin leur capital racial de manière à augmenter leur part « blanche », de gravir, en sens inverse du mouvement des gènes, les divers échelons pour, stade ultime, en contradiction avec l’ensemble du système, « passer la ligne », ce qui ne peut concerner, on l’a vu, que quelques individus qui sont capables d’échapper à la mémoire collective et d’occulter à leurs propres yeux une part de leur ascendance… » (ibid.  : 247).

Jean-Luc Bonniol parle aussi d’une « ligne de couleur », qui « isole un segment blanc, alors qu’un large éventail généalogique et phénotypique se déploie dans le reste de la population » (ibid.  : 115). Il en résulte qu’aux Antilles, les individus issus d’unions mixtes ne constituent pas un groupe nouveau, clairement distinct des deux populations parentales, comme par exemple en Afrique du Sud le groupe des « métis » ou « Coloured ». Au contraire, la distinction est maintenue entre deux et non pas trois populations – malgré le mélange. Les métis sont ainsi exclus de l’une des populations parentales (la blanche) et assimilés à l’autre (la noire). Par conséquent, le principal clivage « racial » est celui qui sépare les Blancs des Non-Blancs. Par ailleurs, la barrière « raciale » érigée par ce clivage demeure socialement infranchissable : « un homme de couleur connaissant une réussite socio-économique ne sera pas pour autant reconnu par les Blancs comme un de leurs pairs » (Giraud, 1979 : 250 [14]). Entre « Noirs » et Mulâtres (à l’exception des Grands Mulâtres), les frontières paraissent plus souples. Dans certains cas, il existerait même, à l’occasion de mariages entre ces deux catégories, un jeu de compensation de la situation de « race » à la situation de classe

« régi par un principe que l’on peut rapprocher de celui des vases communicants : un individu qui veut faire un mariage « avantageux » doit gagner par sa position sociale ce qu’il perd du fait de son appartenance raciale (s’il est « coloré ») ou gagner par son appartenance raciale ce qu’il perd du fait de sa position sociale (s’il est pauvre, mais clair) » (Giraud, op.cit. : 251).

En conclusion, il a été résumé dans ces quelques pages selon quels critères s’est formée la stratification de la société martiniquaise et quels en sont les enjeux. Je me suis appuyée pour cela sur des recherches pionnières à ce sujet, que nous devons principalement à Michel Leiris, Edith Kováts Beaudoux, Michel Giraud, Jean-Luc Bonniol… mais qui datent déjà de plusieurs décennies. Je proposerai plus loin d’examiner sans exhaustivité comment la situation se présente aujourd’hui en Martinique, comment ont évolué les structures inhérentes à cette stratification ainsi que les représentations qui y sont liées.

Les autres groupes de la population martiniquaise pris dans la stratification coloniale


Après l’abolition de l’esclavage en 1848, il y eut plusieurs vagues d’immigration. Tout d’abord, pour combler le manque de main d’œuvre sur les plantations, on eut recours à une immigration largement forcée de travailleurs venant principalement d’Inde, d’Afrique et de Chine. Ces différentes populations qui ont intégré la société martiniquaise seront présentées de manière très brève ci-dessous, à l’exception du groupe des Africains, pour deux raisons. D’une part, ce groupe s’est rapidement intégré à la population des anciens esclaves, même s’il reste ici ou là des endroits sur l’île où l’on dit pouvoir encore retrouver une prédominance de cette population – appelée couramment les « Kongos » ou « Nèg Kongos » - qu’on reconnaîtrait par leur couleur de peau très foncée. D’autre part, les stéréotypes et les préjugés existant à leur encontre ne sont pas dirigés collectivement – c’est-à-dire contre eux en tant que groupe – mais individuellement contre des personnes au phénotype auquel les autres Martiniquais associent l’image de « Nèg congo ».

Ensuite, nous nous intéresserons rapidement à un troisième groupe de migrants, arrivés un peu plus tard et par leur propre volonté. Il s’agit de migrants en provenance du Liban, de Palestine et de la Syrie.

Les Indiens

Les premiers immigrants indiens arrivèrent en Martinique le 6 mai 1853. Leur nombre total – pour une immigration jusqu’en 1890 – est estimé à environ 25 000 (Singaravelou, 1994 ; Ponaman, 1994 ; Arsaye, 1998 : 64) Leur contrat fixait la durée de l’engagement à cinq ans, avec rapatriement gratuit au terme du contrat. Mais la plupart des Indiens restèrent : seulement environ 4 000 furent rapatriés [15].

Selon Michel Leiris, le groupe des Indiens constitue une quatrième catégorie qui s’est surajoutée aux trois catégories traditionnelles – les « Noirs », les Mulâtres et les Békés – de la population martiniquaise (Leiris, 1955 : 155). Ils sont également appelés « Coolie ». Ce terme a cependant une connotation péjorative [16].

Les Indiens de la Martinique proviennent du Sud de l’Inde (Madras et régions tamoules) : le périmètre de recrutement accordé à la France comprenait vers 1880 quatorze des vingt-deux districts de la Province de Madras, une partie du Kérala, de l’Andra-Pradesh et du Mysore (David, 1978 : 58). Les premières expériences d’installation dans leur nouvel environnement furent douloureuses, voire traumatisantes. Ils étaient confrontés à l’hostilité de beaucoup de « Noirs ». Car la plupart des Indiens étaient des travailleurs assidus et rigoureux. Ils gagnaient ainsi la confiance du Béké, et beaucoup d’Indiens devinrent des géreurs d’habitation. De ce fait, ils étaient souvent perçus par les autres travailleurs de la plantation comme « collaborationnistes ». Il n’était pas rare d’ailleurs que lors de conflits sociaux ils jouent le rôle de briseurs de grève (Leiris, 1955 : 36). Ainsi, les Indiens, surnommés « coolies », devinrent objets de mépris et furent soumis aux pires humiliations (Affergan, 2006 : 38). Les réactions dans le monde indo-martiniquais furent de divers types : suicide, « marronnage », révoltes impuissantes, vagabondage, développement de pathologies mentales. » (ibid. : 36). Pour Francis Affergan,

« Toutes les relations entre les Indiens et les Créoles ont commencé par graviter autour d’un complexe triangulaire : l’humiliation, la dette et l’accusation. C’était l’une des raisons pour lesquelles le Blanc était souvent perçu comme un recours contre le Nègre oppresseur. Même si l’histoire de la Martinique a commencé par une confrontation entre deux communautés en elles-mêmes fort hétérogènes, on ne peut bien comprendre la logique des jeux identitaires que si l’on convoque ce tiers qu’est l’Indien, sachant fort bien qu’il n’entra dans ce dispositif qu’au 19e siècle » (ibid. : 39).

Les Indiens ont longtemps gardé le statut de travailleur contractuel, d’immigré, d’étranger. Il a fallu attendre 1904 pour qu’ils obtiennent la citoyenneté française et 1923 pour qu’ils soient astreints à l’obligation du service militaire (Leiris, 1955 : 29 ; Burton, 1994 : 208).

Aujourd’hui, en raison du processus de métissage, il n’est pas aisé d’estimer quantitativement cette population. Selon Francis Affergan, on peut compter entre 8 000 et 10 000 descendants d’Indiens, qui vivent avant tout dans le Nord de la Martinique : Basse-Pointe, Macouba, Le Lorrain, Grand-Rivière, Morne-Rouge, Ajoupa-Bouillon (Affergan, 2006 : 36), alors qu’Yves Gamess avance le chiffre de 3 000 [17].

Au point de vue de la culture, il semble que les Indiens immigrés dans la Caraïbe ne s’orientaient que peu vers le modèle culturel créole : « après tout, ils étaient les héritiers de l’une des civilisations les plus anciennes et les plus complexes, et ils ne voyaient aucune raison d’abandonner leur propre identité […] » (Glick, 1985 : 157 ; ma traduction). Dans cette perspective, le rôle de la religion hindoue est significatif : « […] elle va renouer le lien distendu avec la terre-mère, le monde des ancêtres et l’univers de morts » (Affergan, 2006 : 38). Il convient de préciser que la majorité des Indiens migrants étaient des individus hors-castes ou appartenaient à des castes inférieures. Ils ne connaissaient pas, ou très peu, les grands livres sacrés de tradition sanskrite. Ils s’adressaient à un autre panthéon, un autre univers de saints et de saintes, plus proche de leurs préoccupations quotidiennes, qui s’incarnait dans des divinités locales, des dieux et déesses de villages. (Benoist, 1994b : 221-222 ; Affergan, 2006 : 41). Ces divinités de villages, adoptées et adaptées par les migrants, furent en réalité très perméables à l’influence du christianisme (Horowitz, 1963 : 344-345). Selon Gilbert Francis Ponaman, les pratiques religieuses d’origine tamoule, longtemps minorées, ont été utilisées par les descendants d’Indiens comme une manière d’affirmation de leur particularisme face aux pressions assimilationnistes, leur permettant de se poser face aux autres groupes sociaux et de cultiver leur rapport aux origines (Ponaman, 1994 : 239).

Aujourd’hui, l’hindouisme est devenu un lieu de rencontre, d’interaction culturelle par le jeu d’officiants indo-antillais et de sacrifiants créoles. Venu à l’hindouisme le plus souvent dans le cadre d’une démarche ponctuelle, essentiellement magique, lorsque le catholicisme et le quimbois [18] ont échoué, le pratiquant créole est amené progressivement à une conversion véritable lorsqu’il obtient satisfaction. Mais au-delà, ce sont d’autres éléments de la culture indo-antillaise comme les pratiques culinaires, les danses sacrées, les bijoux féminins, les festivités profanes qui rencontrent l’adhésion progressive de toutes les composantes de la société (ibid : 240-241). En effet, selon divers auteurs, on assiste à un « retour » des pratiques culturelles et religieuses indiennes depuis le début des années 1980 :

« L’Inde, presque évanouie, en dehors des souvenirs familiaux, [est revenue] en force sur la scène publique, à travers l’essor religieux, les rassemblements et associations culturels, la diffusion des aspects les plus divers de sa culture (musique, cuisine, vêtement etc…) » (Benoist, 1994a : 134).

En particulier, le 150ème anniversaire de l’arrivée des premiers Indiens en terre martiniquaise, en 2003, a été l’occasion de célébrer leur mémoire et de mettre en valeur la culture héritée de l’Inde, avec des manifestations culturelles durant toute l’année 2003. Ces manifestations, organisées par la FASSIMA (Fédération des associations indo-martiniquaises [19]) avaient pour objectif

« de montrer que dans notre culture martiniquaise, il y a une dimension indienne qui doit être connue par l’ensemble de la population martiniquaise. C’est une occasion, de partage, de reconnaissance, de connaissance de cet héritage dans la mesure où les immigrants qui sont ici depuis 150 ans ont contribué à enrichir le patrimoine martiniquais » [20].

Quant à la langue, composante culturelle incontournable, il faut remarquer que le tamoul n’est plus parlé aujourd’hui qu’à l’occasion du culte hindouiste et seulement par les officiants. Dès leur arrivée, les Indiens se sont pleinement appropriés le créole qu’ils ont enrichi par leurs propres apports linguistiques. Pour Anne-Marie, une informatrice d’origine indienne,

la langue créole va bien se tisser qu’avec l’arrivée des Indiens. […] L’Indien est arrivé avec une multitude de mots. Et si l’on regarde bien les mots du créole : qu’est-ce qui identifie bien la carte d’identité de la Martinique ? Je me rends compte que les mots qui résonnent dans le monde et qui disent « Martinique » sont indiens. […] « Doudou » est un mot indien : ça vient du mot « madou » qui veut dire « miel » en langue indienne. Et quand les Indiens parlaient des petits mots doux à leur femmes, ils disaient : « ma doudou ». Ils coupaient le mot « madou » et disait « doudou » […]. Quant au mot « punch », on pourrait penser que c’est anglais, et c’est faux : ce sont les Britanniques qui l’ont emprunté aux Indiens. « Punch », c’est un mélange de cinq éléments, avec un petit peu de tisane, de grog, un mélange de cannelle, d’épices.
 
Anne-Marie, 54 ans, ancienne employée de l’armée, Fort-de-France, 13 novembre 2003

Et au-delà des éléments linguistiques, Anne-Marie cite d’autres exemples d’apports culturels des Indiens :

Le plat traditionnel, c’est quoi ? C’est le colombo. Le colombo qu’on a francisé, c’est le colbou : c’est un plat purement indien. Le madras, c’est le tissu national de l’île : c’est un tissu indien qui vient de la ville de Madras et que les Indiens ont apporté avec eux dans leurs bagages. Et j’irais plus loin : quand on prend la tenue folklorique de l’île : les grandes robes, les bijoux, les dentelles : ce sont les Indiens qui sont arrivés drapés de soie et ils étaient couverts d’or. Ils avaient de l’or partout […]. Ils étaient étonnés, les Nègres et les Blancs, quand ils ont vu ces gens arriver avec de l’or partout ! […] Et leurs grandes robes, c’étaient des saris […]. Les têtes calendées… vous allez en Inde, vous regardez la tête d’un maharadja : ils ont la tête calendée, c’est la tête martiniquaise ! Il faut savoir que toute la carte d’identité martiniquaise, c’est indien. […] L’Indien est au cœur même de la société martiniquaise. Il ne fait pas de bruit, il fait son petit chemin, il a beaucoup été rejeté, nous avons été très maltraités.

Pour revenir au créole, pour Anne-Marie, les Indiens de la Martinique n’ont pas le même rapport complexe et codifié à leur langue que les Martiniquais issus de l’esclavage :

Les seuls foyers où l’on parlait vraiment le créole, c’étaient les Indiens. Tous ces petits Noirs qui se réclament de la créolité, c’était interdit de parler créole, parce que leurs parents ne voulaient pas qu’ils parlent créole, parce qu’ils voulaient qu’ils soient brillants, qu’ils soient les premiers à l’école […]. Les seules familles qui parlaient vraiment le créole… moi, je parlais créole tout le temps dans ma famille, et j’ai connu toute la communauté indienne, quand on allait chez les uns et les autres, on parlait toujours créole. Les enfants parlaient créole aux parents, et avec un respect profond. Parler créole, ça ne veut pas dire ne pas respecter. Il ne faut pas mélanger les choses. Donc, tout ça pour dire que… encore, le créole, c’est la langue qui a été véhiculée par les Indiens et qui n’en ont jamais eu honte. […] Quand j’avais 14 ou 15 ans, un jour, j’ai invité une petite camarade négresse à partager le repas chez ma mère. Et quand je suis arrivée avec elle, on a mangé et tout, et puis, ma mère me parlait, et moi je répondais en créole. Je parlais en créole avec ma mère. Elle [la copine] était là avec de grands yeux, scandalisée ! Et elle me disait : « mais, tu parles créole avec ta maman ? ». Alors, moi je la regarde, et je lui dis : « on a toujours parlé créole chez nous ! » […] Et puis, ma mère, elle l’avait entendue, elle mettait les mains sur les hanches comme ça, et en français : « Ici, on parle créole ! Le créole, chez nous, c’est pas interdit. C’est la langue qu’on a toujours pratiquée, depuis que je suis née on parle créole, et il n’y a aucune raison, parce qu’on peut parler français et ne jamais respecter personne ! » Je me souviens, ma mère, c’est ce qu’elle avait répondu.

Anne-Marie manifeste un sentiment identitaire fort à l’égard d’appartenances multiples, dont chacune est source de fierté.

Je suis moi-même indienne. […] Mon ancêtre à moi, je pense qu’il est arrivé aux environs de 1865-70, donc la communauté indienne était déjà un petit peu en place. […] Moi, j’ai été élevée dans un milieu purement indien. Mon père et ma mère sont Indiens de pure souche. Donc, j’ai reçu une éducation indienne, avec la culture, le culte, dans ce contact avec la nature […]. J’ai toujours vécu au milieu d’une famille indienne, parce que toute ma famille étant indienne, je n’avais pas autre chose. Et je ne sortais du milieu de la famille que quand j’allais à l’école. Là, je rentrais dans la société martiniquaise. On était confronté avec les Noirs, les Blancs, les Békés… là, on apprenait la vie. […] J’ai eu à discuter avec des Noirs, des Martiniquais, qui ne se réclament pas de l’Afrique. Moi, je dis que je suis Indienne, ma patrie, mes racines ne sont pas nègres. C’est important […] de connaître ses racines. Entre les racines et le feuillage, il n’y a pas de scission. C’est un ensemble. Moi, je dis que mes racines sont en Inde et moi je suis le feuillage. Donc, je suis un feuillage universel, je m’étends sur le monde entier, mais mes racines sont profondément ancrées en terre indienne. […] Si on n’a pas de racines, on n’est rien. On doit avoir ce repère. […] C’est ce qu’ils [les autres Martiniquais] nous reprochent, à nous, les Indiens, c’est que nous sommes très attachés au pays, au continent indien, que nous avons gardé notre culture, que nous avons gardé la pratique de notre culte que nous avons gardé au jour d’aujourd’hui encore. Nous faisons beaucoup de voyages en Inde. Les Indiens vont souvent – pour ceux qui le peuvent – faire un retour aux sources, pour voir un peu ce qu’ils ont gardé comme héritage aujourd’hui en Martinique, est-ce que cela a encore un vécu en Inde même ? Parce que de 1853 à 2003, il y a eu une évolution, les choses changent. Et nous, nous avons quelque chose qui date de 1853. Je pense que c’est très important : nous avons quelque chose que l’homme d’Inde n’a pas ! […] À la limite, moi je dirais que nous avons un plus par rapport à eux.
Je me sens complètement martiniquaise. Ce n’est pas parce que je tiens à mes racines… j’y tiens parce que sans racines je ne serais rien, donc mes racines sont importantes, je suis donc attachée à l’Inde… mais je suis une vraie Martiniquaise […]. Je suis viscéralement martiniquaise. […] Mon cordon ombilical est enterré en terre martiniquaise [21], donc mes viscères en quelque part. C’est pour ça que je dis que je suis viscéralement martiniquaise. Je suis de Martinique. Parce que je pense martiniquais, j’agis comme une Martiniquaise, avec des apports indiens, avec mes racines indiennes, avec ma culture indienne […]. Je suis viscéralement martiniquaise, profondément française et amoureusement indienne. […] Je suis fière d’être française. Je suis française, parce que sur ma carte d’identité, c’est ce qui est marqué. Moi, je n’ai pas cherché à être française, je suis née comme ça. Donc, tant que la Martinique sera française, je serai française. Je n’ai aucune honte à avoir. J’ai envie de dire que je suis une femme du monde, une femme universelle. Je ne suis pas figée : je ne suis pas une Martiniquaise avec cette identité-là, je ne suis pas une Indienne avec ces racines-là… non, mon feuillage est par-dessus le monde, donc je deviens une femme universelle.

Au-delà de ses origines et de sa mémoire indiennes, au-delà de son vécu et de son enracinement martiniquais, au-delà également de sa citoyenneté française, Anne-Marie se sent appartenir au monde. Elle revendique ainsi une sorte de dépassement identitaire. Il convient de remarquer qu’Anne-Marie a vécu pendant 20 ans dans la migration, en France métropolitaine comme en Allemagne, ce qui a sans doute influencé ce positionnement identitaire.

Enfin, pour Anne-Marie, comme pour de nombreux autres Indo-Martiniquais, l’Inde – grand pays à la civilisation millénaire – demeure « un lieu mythique et originel à la fois » (Affergan, 2006 : 51) dont ils tirent une grande fierté et qu’ils ont parfois tendance à idéaliser (Arsaye, 1998 : 65). Dans cette perspective, le simple fait qu’Anne-Marie soit venue à notre première rencontre vêtue d’un sari a selon moi tout son sens.

Les Chinois

Les premiers migrants chinois sont arrivés à la même époque que les Indiens, mais en nombre beaucoup moins élevé, estimé à environ 1 000 personnes. On peut souligner la forte prédominance masculine de cette population, qui provoqua bien évidemment dès le départ le contact et le métissage avec la population martiniquaise. Cependant, quand l’occasion leur fut offerte, certains Chinois firent venir des femmes de Chine pour les épouser. Par ailleurs, beaucoup d’entre eux auraient exprimé un refus des mariages mixtes hypo-gamiques, synonymes de régression sociale. Le seul mariage valorisant ne pouvait avoir lieu qu’avec une Blanche mais un tel mariage hyper-gamique était inaccessible (Cardin, 1990 : 160).

Par rapport aux Indiens, les Chinois semblent avoir été favorisés par leur peau plus claire. Cela les aurait alors poussés à adopter des stratégies matrimoniales comparables à celles des Békés, tout en sachant que vu leur faible nombre au départ, un fort degré de métissage n’a pas pu être évité (cf. Cardin, 1990 : 169-170 [22]).

Contrairement aux Indiens, les Chinois eurent tendance à déserter les plantations pour s’installer à Fort-de-France, afin de créer des commerces (David, 1973). Pour cette raison, mais aussi parce qu’ils étaient beaucoup moins nombreux que les Indiens, ils n’attiraient pas l’hostilité des nouveaux Libres.

« Dotés d’une efficacité commerciale certaine, ils [tombaient] à point nommé pour structurer le commerce de détail dont l’abolition de l’esclavage [avait provoqué] l’explosion. Ils [accédèrent] rapidement à la petite bourgeoisie, certains devenant même des nouveaux riches » (Cardin, op.cit.  : 176).

Selon Michel Leiris, les Chinois n’auraient laissé que peu de traces aux Antilles françaises. Par la voie du mariage, ils se seraient « plus ou moins agrégés à la société mulâtre ». Quelque familles de la bourgeoisie martiniquaise, fières de leur origine chinoise, « portent des noms chinois et certains de leurs membres ont conservé un type qui les différencie nettement des autres Antillais » (Leiris, 1955 : 29 et 140).

On peut citer le cas de la famille Yang-Ting qui s’établit comme commerçants à Saint-Pierre à la fin du 19e siècle (cf. Cardin, op.cit.  : 146 et sq. ; 155-156), ou alors celui des Ho Hio Hen, arrivés lors de la seconde vague d’immigration dans les années 1930 (ibid. : 158). Le patronyme de ces derniers est aujourd’hui une référence incontournable dans l’île : ils sont leaders dans la distribution des pièces pour automobiles.

Les originaires du Moyen-Orient

Les personnes d’origine moyen-orientale sont communément appelées par les autres Martiniquais « Syriens ». Mais ce terme est réducteur, puisque ces personnes sont issues de trois pays différents : la Syrie, le Liban et la Palestine. Il est par ailleurs « mal accepté par ceux qui le subissent » (Dubost, 2000 : 280). Dans la littérature anthropologique, on trouve souvent le terme « Syro-Libanais » pour désigner ces populations, un terme qui reste toujours réducteur. Certains emploient aussi le terme de « Levantins » (cf. par exemple Bernabé et al., 1989).

Comme déjà indiqué, cette migration se distingue des autres car elle fut d’une part volontaire et d’autre part continue, entretenant des liens étroits avec les pays d’origine. Les originaires du Moyen-Orient constituent le seul groupe de migrants arrivés après l’abolition de l’esclavage dont la migration ne fut pas provoquée et forcée par le besoin de main d’œuvre sur les plantations – abstraction faite bien sûr des migrants métropolitains.

La migration depuis le Moyen-Orient vers la Martinique commença dans les années 1880, s’inscrivant dans le vaste mouvement migratoire en direction de l’Amérique Latine et des États-Unis. Cette migration s’intensifia entre 1900 et 1930 et baissa considérablement avec l’indépendance séparée du Liban et de la Syrie en 1943. Mais le flux migratoire a toujours été continu, même à une moindre échelle. Une vague plus récente d’immigrés libanais est directement liée au conflit qui a tant marqué le Liban dans les années 1970-80 (Dubost, op.cit.  : 282).

Le projet migratoire pour tous fut celui d’une vie meilleure : faire fortune et rentrer au pays dans de bonnes conditions. En réalité, peu de migrants du Moyen-Orient repartirent. Fuyant la misère, les disettes et/ou les exactions religieuses, les premiers migrants quittèrent les montagnes de ces pays et une fois arrivés à leur destination, incitèrent les membres de leurs familles à les rejoindre. Il s’agit donc au départ « d’une initiative individuelle soutenue par la volonté commune de partager les avantages accumulables dans les îles, mais aucun projet n’a été collectif à l’origine » (ibid.).

Au point de vue linguistique, ces migrants sont en général francophones, ce qui a favorisé leur établissement dans les îles.

Quant à l’appartenance religieuse, ils sont avant tout chrétiens, de confessions très diverses, et musulmans. Comme les Chinois, ce sont des populations très actives dans le commerce. Leurs activités sont surtout orientées vers le secteur domestique, les tissus, les vêtements, les chaussures… Les jeunes investissent les centres commerciaux qui se multiplient en périphérie des villes (Dubost, op.cit. : 283).

Les originaires du Moyen-Orient sont souvent perçus comme étrangers par les autres Martiniquais :

« Semblable et pourtant si différent, le « Syrien » cumule l’étrangeté de son origine et celle de son activité économique. Il donne l’image de l’étranger qui s’enrichit, même si ce n’est pas toujours le cas » (ibid. : 285).

Cet aspect est également souligné par Michel Leiris qui précise qu’à l’époque de ses enquêtes de terrain (en 1948 et 1952), peu d’entre eux avaient tenu à obtenir la nationalité française. Il évoque en outre la xénophobie qui s’exerce contre eux,

« contre un groupe, dont tous reconnaissent qu’il se compose de gens assidus au travail et aptes à vivre chichement pour épargner, mais auquel on reproche […] non seulement d’avoir acquis une place enviable dans l’économie mais de rester fermé sur lui-même […] » (Leiris, 1955 : 155)

En effet, le réseau familial tient une place primordiale chez les personnes d’origine moyen-orientale : « ce qui est mis en exergue, c’est la nécessité de partager un ensemble culturel et religieux, un système de valeurs et un mode de vie » (Dubost, op.cit.  : 284). Ainsi, quant aux choix matrimoniaux, les mariages au sein de chacun des groupes restent aujourd’hui fortement conseillés. Toutefois, les mariages mixtes avec des Martiniquais « noirs » sont possibles, mais pas avec des Békés :

« des liens ne se tissent pas entre Békés et « Syriens », même s’ils partagent le même phénotype blanc et malgré une fréquentation commune d’écoles privés » (ibid.).

Aujourd’hui, les personnes d’origine moyen-orientale sont en grande majorité des citoyens français. Selon Isabelle Dubost, ils revendiquent en effet « une triple appartenance formant un tout : martiniquaise tout d’abord, française ensuite et « moyen-orientale » en dernier lieu » (ibid.  : 277).

Aujourd’hui : entre le désir de vivre ensemble et la rigidité des structures

Aujourd’hui, plusieurs décennies après les analyses de Michel Leiris, Edith Kováts Beaudoux, Michel Giraud, Jean-Luc Bonniol et d’autres que j’ai omis de citer, que peut-on dire des relations entre les différentes composantes de la population martiniquaise ?

Tout d’abord, il faut remarquer que les stéréotypes et les préjugés attachés à la couleur de peau et aux catégories « raciales » émiques sont toujours extrêmement opérants. Il est toujours regardé comme enviable d’avoir une peau claire et des cheveux « coolie », non-crépus. Ainsi, il est fréquent d’entendre par exemple que tel parent préfère l’un de ses enfants, clair de peau, aux autres, plus foncés. Il est frappant de constater la ténacité de certains stéréotypes, repérables au quotidien dans le langage et dans les attitudes. Les traits physiques africains comme la peau foncée, les cheveux frisés et le nez large sont dévalorisés. Ils sont généralement perçus comme laids. C’est ainsi que de nombreuses femmes se font défriser les cheveux. Certaines massent le nez de leurs bébés pour qu’il devienne plus pincé. La liste des exemples à donner est longue, et l’on pourrait citer par ailleurs de nombreuses expressions créoles qui reflètent ces stéréotypes.

À l’inverse, on peut également noter aujourd’hui une tendance à dévaloriser le phénotype blanc, voire métissé. J’en veux pour exemple le témoignage de Nicolas, au phénotype complètement blanc et qui se définit comme Mulâtre :

Par rapport à ma couleur de peau, on a du mal à croire que je suis Antillais. Je me suis toujours senti un peu rejeté par rapport à ça. […] Forcément, au début, on me prend pour un Métro, la plupart du temps. Après, quand je dis un mot, on me prend pour un Béké (rire), mais j’ai du mal à leur faire accepter le fait que je suis mulâtre. Heureusement pour moi, si j’ose dire, j’ai mon nom de famille qui me sauve, parce que c’est un nom qui est très connu ici… qui est connu pour une famille de Métis. Donc, ça me sauve, si j’ose dire. Maintenant, c’est pour moi un grave problème identitaire. Parce que je ne me sens pas français et quand je suis en France, je ne suis pas chez moi. Et ici, j’estime que je suis chez moi, mais les gens me font plus ou moins sentir que je ne suis pas à ma place. […] C’est douloureux ! […] Il y a de l’hostilité […] peut-être parce que les personnes qui sont trop claires de peau en Martinique, c’est synonyme de richesse, d’argent – ce qui est complètement débile – donc, ça suscite des jalousies, alors que je n’ai pas plus d’argent que d’autres. Je veux dire : on vit normalement. On n’est pas pauvre, on n’est pas riche, on est de classe moyenne. Je trouve ça un peu débile… mais en même temps, je le comprends parce que moi-même, je suis un peu comme ça […]. J’ai des amis de toutes les couleurs, si j’ose dire, s’il faut le dire […], mais par exemple quand je regarde mes goûts ne serait-ce que par rapport aux filles, je m’intéresse plus facilement aux filles de couleur. J’ai du mal à m’intéresser aux filles trop claires de peau. Je ne sais pas pourquoi, mais bon, c’est comme ça.
 
Nicolas, 25 ans, étudiant en cinéma, Fort-de-France, 30 septembre 2003

Autre exemple : Patrick, un ouvrier d’une quarantaine d’années, se qualifie et est qualifié par les autres de « Chabin ». Le nom « Chabin » est associé aux personnes claires de peau, avec des traits de visage africains, et aux cheveux clairs, crépus. Patrick m’a dit qu’il est harcelé au travail par des collègues « noirs » qui lui disent : « ou pa ni ras » (« tu n’a pas de race »). Il m’a raconté par ailleurs qu’il s’est fait mordre par un chien dont le propriétaire lui a dit qu’il n’avait pas retenu son chien parce qu’il avait vu qu’il s’attaquait à un Chabin [23]. Il s’agit là d’un témoignage unique. Il faudrait vérifier si le rejet du « Chabin » est effectivement un phénomène plus général (et nouveau) ou s’il s’agit là d’un cas individuel. Toujours est-il que la tendance à dévaloriser – par retournement du stigmate – tout ce qui est attaché à la couleur blanche ou claire est également présente chez les Martiniquais, même si elle est très loin d’être aussi fortement affirmée que la tendance opposée.

En ce qui concerne maintenant plus particulièrement les relations entre Martiniquais de couleur et Békés, il faut remarquer au préalable qu’après l’effondrement de l’industrie sucrière dans les années 1960, la société martiniquaise a subi des mutations sociales profondes. En effet, le tissu social de l’habitation, tel qu’il a été décrit par Emmanuel, le fils d’un Béké cité plus haut, n’existe plus. Cependant, selon lui, « la Martinique reste encore malgré toutes les belles voitures et tout ce qu’il y a une société de castes ». Nombre de « grands Békés » ont en réalité su se reconvertir dans des secteurs économiques porteurs, comme le grand commerce et surtout l’import, notamment d’automobiles. Le secteur de l’importation et de la vente d’automobiles paraît d’ailleurs se porter à merveille, selon certains informateurs – dont des travailleurs au port de Fort-de-France – observateurs quotidiens des entrées massives de véhicules neufs destinés à la vente. Afin que cette affaire soit la plus rentable possible, les banques ont l’habitude d’adresser à leurs clients des propositions très séduisantes de facilité de crédit pour l’achat d’un véhicule neuf. Mais la réalité est telle que l’île est maintenant saturée de voitures, et que par ailleurs beaucoup de ménages sont surendettés. Les embouteillages sur les grandes routes principales deviennent de plus en plus insupportables pour leurs usagers. En conséquence, des projets de création d’un système de transports en commun efficace sont en train d’être étudiés, mais auxquels se heurtent les intérêts des négociants d’automobiles. Un trop grand succès du transport en commun pourrait en effet compromettre le bénéfice que tirent certains groupes dirigés par des Békés dans l’import et la vente des voitures. Dans cette perspective, les propos d’un informateur béké me semblent significatifs :

Aujourd’hui, on essaie de faire un système de transport en commun sur site propre ou je ne sais pas, enfin, qui va probablement améliorer un peu… mais on n’aura pas résolu le fondement de la liberté de se déplacer et de pouvoir faire ce qu’on veut : on ne peut pas imposer aux gens de prendre les transports en commun s’ils ne veulent pas le faire. Je veux dire, on n’est plus dans le kolkhoze ou quelque part du côté du goulag ou de l’ancienne USSR, ça a changé ! Je pense qu’aujourd’hui, on est dans un pays libre où les gens font ce qu’ils veulent […]. En respectant les règles bien évidemment, parce que ça aussi, ça fait partie des choses.
 
Paul-Henri, 54 ans, chef d’entreprise, Le Robert, 27 mai 2005

Aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation et des échanges internationaux généralisés, la « minorité blanche dominante » de la Martinique continue-t-elle à vivre repliée sur elle-même afin de conserver son pouvoir ?

Quant aux jeunes femmes békées, dont le statut avait déjà commencé à évoluer à l’époque des enquêtes d’Edith Kováts Beaudoux [24], la plupart d’entre elles font maintenant des études, parfois supérieures et souvent en métropole ou ailleurs. Peuvent-elles alors toujours perpétuer leur fonction de pilier dans le maintien du groupe des Békés ?

Un rapprochement qui se veut symbole

La commémoration, en 1998, du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage, a pu remuer certains esprits en invoquant la définition d’une mémoire commune des Martiniquais toutes origines confondues, et amorcer peut-être un certain rapprochement entre les différents groupes, en particulier entre le groupe des Békés et « les autres Martiniquais ». C’est à cette occasion qu’un de ses membres, Roger de Jaham, chef d’entreprise, prit l’initiative de s’exprimer publiquement en faveur d’une déclaration de l’esclavage comme crime contre l’humanité :

« La communauté martiniquaise est née dans l’inhumanité de l’esclavage.

Cette sombre histoire a porté atteinte à la dignité de ces hommes et de ces femmes, et il en est résulté de grandes souffrances qui marquent encore profondément les Martiniquais de toutes origines.

Des colons venus d’Europe se sont implantés à la Martinique depuis le XVIIe siècle dans le cadre de l’expansion coloniale, et y ont fait souche. Parmi leurs descendants, des Békés d’aujourd’hui se souviennent et tiennent à apporter leur témoignage à la célébration du Cent-cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage.

Ils le font avec sincérité et émotion.

L’évocation de cette histoire commune, fondatrice de l’identité créole contemporaine, doit constituer une nouvelle étape vers une meilleure reconnaissance mutuelle de tous ceux qui vivent à la Martinique et sont, ensemble, les acteurs de son devenir.

Aujourd’hui de par le monde, plusieurs millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont encore maintenus en esclavage, bien que celui-ci ait été officiellement aboli dans tous les pays. Pour que cesse cette situation intolérable, il est impératif que tous les Martiniquais s’unissent pour déclarer l’esclavage comme étant un crime contre l’humanité. »

(Manifeste « Nous nous souvenons… »)

Cette prise de position fut pour le moins inédite et surprenante, d’autant plus que les Békés se tiennent en général à distance des déclarations politiques publiques. Cette initiative permit d’engager un débat nouveau entre les différents groupes « socio-raciaux », largement répercuté par les médias, par la télévision locale en particulier.

C’était une main tendue à la population martiniquaise issue de l’esclavage et plusieurs membres de l’élite intellectuelle l’ont acceptée volontiers, comme par exemple l’écrivain de la Créolité Patrick Chamoiseau qui à cette occasion s’est éloigné du mouvement souverainiste MODEMAS lequel garda largement une attitude anti-békée.

Le 17 décembre 2001, Bernard Hayot, « symbole de la puissance békée » [25], invita Aimé Césaire à l’habitation Clément dont il est le propriétaire actuel. Dans ce « lieu exact des douleurs et du ressentiment pour la partie martyrisée de [la personnalité martiniquaise] » [26], Aimé Césaire planta un courbaril, un arbre tropical représentant pour lui une valeur symbolique :

« […] D’abord, il est typique de la Martinique, deuxièmement c’est une espèce en voie de disparition. C’est une très bonne idée que d’essayer de sauver cet arbre. […] Sa foliation est une bifoliation et cela m’a toujours frappé. Vous croyez avoir affaire à une feuille, en réalité, il y en a deux. Deux feuilles qui se rapprochent et qui finissent par se confondre. J’ai dit à monsieur Hayot que j’y vois le symbole d’une valeur qui pour nous est essentielle, surtout ces temps-ci, c’est la solidarité. […] » [27].

Bernard Hayot tenait en effet beaucoup à ce que ce geste hautement symbolique fut accompli par Aimé Césaire. Pour lui, « nul ne pouvait mieux représenter ce symbole » [28].

En novembre 2007, presque dix ans après sa première déclaration publique en faveur de la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, Roger de Jaham fonda avec plusieurs autres personnalités martiniquaises l’association « Tous Créoles ». Dans la liste des 54 membres fondateurs figurent notamment Bernard Hayot, l’écrivain et journaliste Tony Delsham et l’historien Édouard de Lépine [29]. Cette association, créée autour d’une personnalité békée et rassemblant un certain nombre de Békés mais pas seulement, se réclame et s’inspire du mouvement de la Créolité [30] et se donne pour ambition de

« participer à l’édification d’une communauté martiniquaise solidaire, forte et affranchie de tout sectarisme. L’association œuvrera afin de permettre aux personnes composant cette communauté d’apprendre à mieux se connaître et à se respecter, et ce dans leurs différentes singularités, par la mise en œuvre d’actions et de gestes symboliques. Dans cette démarche, il sera fait œuvre de mémoire utile, afin que le passé soit le tremplin d’un futur commun et partagé. Dans cette perspective, il est convenu que l’un des objectifs de l’association, cité à titre d’exemple, est de concrétiser les principes humanistes énoncés en 1998 par les signataires du Manifeste « Nous nous souvenons », publié par des membres de la communauté békée à l’occasion de la commémoration de cet événement. Enfin, de prendre en considération l’existence de composantes multiples et égales de la communauté martiniquaise »
 
(Statuts de l’association, art. 3, 1er paragraphe [31]).

Eu égard de ces évolutions montrant une volonté de rapprochement et d’apaisement des relations entre les différents groupes « socio-raciaux », évolutions qui se profilent avant tout dans la vie publique et dans le monde associatif, que peut-on dire des attitudes et des représentations populaires perceptibles dans les pratiques et les discours ? A mon sens, ces dernières évoluent beaucoup plus lentement. Les données de terrain sur lesquelles je fonde mon analyse datent certes d’une période se situant entre 2002 et 2005, mais les événements plus récents de février 2009 ont à nouveau montré l’ampleur du conflit de fond et des ambivalences structurant les relations entre les groupes « socio-raciaux ».

En abordant cette problématique à travers des entretiens avec un échantillon de personnes provenant de toutes les catégories de la population, ainsi qu’à travers l’observation au quotidien, j’ai pu constater que dans la plupart des cas, le poids des structures et surtout celui des représentations transmises demeure extrêmement lourd. Et même si l’on peut sans doute relever une évolution très progressive des structures sociales inhérentes à la stratification « socio-raciale » - une évolution quasiment inévitable dans le contexte socio-économique local et mondial actuel – certaines « traditions » liées aux relations entre les différents groupes de la population martiniquaise restent particulièrement prégnantes.

Le sujet sensible des unions mixtes

Ainsi, il me semble notamment que les règles officieuses régissant le mariage, « épine dorsale » de la société stratifiée, aient peu évoluées dans les faits, même si dans les paroles, les Békés que j’ai pu interroger à ce sujet affichent une certaine ouverture, peut-être par souci de rester « politiquement corrects ». Ainsi, Paul-Henri, père de deux filles et d’un garçon, âgés entre 22 et 27 ans, m’a fait part de son opinion :

Je vais reprendre un thème que j’ai entendu un jour à la radio, en parlant des mélanges. J’ai trouvé ça une sacrée belle réponse, je ne sais pas qui était derrière le micro, mais c’était visiblement quelqu’un du pays […] et la réponse de cette dame, elle disait : « moi j’ai 50 ans, j’ai une fille […], imaginons qu’elle tombe amoureuse d’un Béké […]. Le problème, c’est que de mettre deux êtres humains ensemble, c’est déjà une chose compliquée […]. Si vous y mettez la contrainte de la religion, la contrainte de la culture, du niveau social, la contrainte de la peau… vous multipliez chaque fois le risque du divorce potentiel, de désunion potentielle. Mais en plus de ça, je comprends bien que mon enfant qui aura épousé donc l’enfant d’une famille blanche, va se retrouver probablement à l’aise dans la famille blanche où elle va débarquer […], et si les jeunes s’apprécient, je pense qu’elle sera admise également, mais moi, j’aurai un problème ! » Elle, parlant d’elle, dit : « j’aurais un problème, comment je fais pour me retrouver dans la famille, moi ? Où serais-je ? » J’ai pris l’exemple de cette dame-là, je n’ai pas répondu pour moi dans l’histoire, mais j’avais trouvé cette image bien, assez structurée. Je trouve qu’elle répond bien à l’analyse que moi, je me fais du système. Parce que c’est vrai que, pour être franc, je préférerais malgré tout pour l’avenir de mes enfants, de ne pas mettre de contraintes dans l’union qui pourrait y avoir entre deux êtres. Parce que […] faire cohabiter deux êtres ensemble, c’est quand même pas facile. Mais mettez-y toutes les contraintes dont on parle, vous compliquez le système pas mal aussi. Donc je ne pense pas qu’il y ait de la part des Békés ici l’opposition farouche, […] mais c’est vrai que je pense qu’ici on exacerbe beaucoup sur le problème de la pigmentation de la peau. En fait, ce n’est pas que ça, il y a d’autres facteurs à côté […] : il reste encore le problème du niveau social, le problème de formation, de culture, de religion… il y a encore beaucoup de choses. C’est probablement plus facile de se marier avec quelqu’un qui a les mêmes sociabilités que vous sur toute la ligne. C’est plus facile ou plus intéressant, plus enrichissant.
 
Paul-Henri, 54 ans, chef d’entreprise, Le Robert, 27 mai 2005

Et à ma question sur une éventuelle évolution de ces mœurs et des mentalités, il a répondu :

Oui, bien sûr que ça évolue. Mes enfants reçoivent chez eux leurs amis noirs, les amis qu’ils avaient à l’école, et ça, c’est beaucoup plus fréquent. Quand je vais dîner chez ma fille qui habite ici, elle a à sa table des amis, des copines d’école ou de boulot qui sont chez elle. Bon, je veux dire la nature va faire les choses […]. Mais je n’ai pas envie d’accélérer le mouvement, pas envie de le provoquer, ni de l’accélérer.

Paul-Henri est très réticent par rapport à une évolution des traditions. Pourtant, cette évolution lui semble bien en marche, puisqu’il reconnaît par ailleurs que les mariages « mixtes » le choquent aujourd’hui beaucoup moins qu’avant et que dans plusieurs décennies « le phénomène [de l’endogamie blanche] se sera estompé grandement peut-être ». Mais au fond, son opinion relative au mélange des populations blanche et de couleur de la Martinique reste extrêmement conservatrice. J’ai d’ailleurs ressenti chez lui une gêne de parler de ce sujet, et il admet que ses propos sont « probablement racistes » lorsqu’il dit que

je ne sais pas s’il faut que je le dise… c’est vrai que de conserver, de garder les races entre elles – je crois que ça ne sera pas dans l’air du temps – mais pourquoi pas à la limite ? C’est vrai qu’aujourd’hui, quand on regarde la population du monde, elle est de plus en plus métissée de partout. Tous les grands leaders au pouvoir, tous les gens médiatiques, des hommes politiques en passant par les mannequins […], ce sont tous des gens qui sont un peu sous les mêmes colorations, les mêmes pigmentations de peau. C’est amusant, enfin, ce sont des choses très pareilles. Pourquoi est-ce qu’on ne garde pas chacun un peu d’identité quelque part de chacun ? Une identité de noir, de blanc, de jaune… pourquoi pas ?

Ce discours contre le métissage révèle combien la « race » qui – comme nous l’avons vu – n’existe que socialement construite, pour justifier les différences et les inégalités, continue à marquer les catégories de pensée, tout particulièrement chez les Békés. On y voit en effet la permanence d’un système de valeurs ethnocentriques qui a pour fonction de maintenir cette minorité dans sa position dominante.

Une autre informatrice békée, mère de trois filles et d’un garçon, m’a raconté que ses filles ont toutes eu des petits copains de couleur :

Si elles souhaitent faire leur vie avec des gens de couleur, c’est leur vie, mais je souhaite que cela soient des gens du même niveau culturel qu’elles, du même niveau social, qu’il n’ait pas de clivage de vie de tous les jours […]. Mais en dehors de ça, je n’ai pas à leur reprocher que cela soit quelqu’un de coloré ou quoi que ce soit, honnêtement, je ne pense pas. Peut-être que je me trompe… peut-être que je voudrais être comme ça et je ne serai pas comme ça.
 
Catherine, 48 ans, graphiste et peintre, Cap Est, Le François, 10 juin 2002

La dernière phrase exprime tout le poids des structures sociales pesant sur la société martiniquaise laquelle évolue pourtant avec son temps. Catherine veut être ouverte et progressiste : elle pense pouvoir accepter que ses enfants transgressent les règles rigides de la société békée. Toutefois, elle est bien consciente que cela ne reste que des paroles et qu’elle pourrait réagir tout autrement si elle était confrontée à une telle donne. Selon elle,

il y a déjà des tas de Békés qui ont épousé des gens de couleur. Ça ne se dit pas, mais il y en a plein. […] Ça reste toujours pour certains inacceptable, pour d’autres, c’est pas grave, pour d’autres encore, ça rentrera dans les mœurs. Je pense que ça rentrera dans les mœurs, moi j’en suis convaincue. Je pense que c’est parce que notre identité jusqu’à présent, c’était de véhiculer l’image de la famille coloniale, c’est-à-dire de rester blanc. Ce n’est pas parce qu’on considérait que c’était mieux d’être blanc. C’était ce qu’on nous avait légué. […] on a conscience, je pense, en général d’être une espèce en voie de disparition, […] mais on tient à être ce qu’on est, c’est-à-dire une population qui vit selon les codes de la bourgeoisie de province, pas du tout différent de ce que tu trouveras dans l’ouest de la France ou, je suppose, à la Réunion […]. La question de la couleur deviendra annexe. C’était important jusqu’à présent parce que ça faisait partie de l’identité, mais je pense que la société a tellement évolué et il faut dire aussi que socialement, la population de couleur a beaucoup évolué, il n’y a plus de clivage. À l’époque, tu pouvais te dire que toi, tu avais reçu une éducation qu’eux n’avaient pas reçue, une éducation entre guillemets, c’est-à-dire des codes de morale, enfin bon, ça n’est plus vrai, tout le monde est éduqué pareil […] et on arrive à des niveaux socio-culturels – pour une très grande partie de la population – et donc l’écart ne se justifie plus. […] je pense que le sentiment d’être Béké, c’est d’appartenir à une vieille famille, au niveau de la Martinique […]. Je pense que ça restera un élément fédérateur des Békés […] et le reste deviendra annexe, c’est-à-dire dans les vingt ou trente ans qui viennent, […] je pense, vraiment je pense, sincèrement je pense. Et puis, ceux qui n’accepteront pas cette évolution, eux deviendront vraiment des dinosaures : ceux qui vivent encore sur ces vieux clichés-là. Même parmi nous, on commence déjà à les regarder comme des dinosaures, même nous, […] sous réserve que le reste de la population nous accepte bien sûr comme on est, […] s’il n’y a pas d’aigreur, s’il n’y a pas de jalousie inutile, enfin.
 
Catherine, 3 novembre 2003

Selon Catherine, l’appartenance au groupe des Békés ne constitue ni un atout, ni une supériorité quelconque, à l’inverse de ce que penseraient certains Békés. Pour elle, être Béké est une richesse. Ses enfants fréquentent les écoles « populaires » - c’est-à-dire les écoles publiques – ainsi que les cours de catéchisme dans sa commune de résidence, et non pas les établissements privés de Fort de France comme c’est la coutume chez les Békés. Toutefois, elle reste profondément imprégnée des règles et des mœurs de la bourgeoisie blanche et en respecte les plus fondamentales, notamment quant au mariage, car elle est elle-même mariée à un Béké. Mais pour Catherine, la principale barrière entre les Békés et les autres Martiniquais se situe avant tout au niveau du milieu social plutôt qu’au niveau de la couleur de peau.

Du côté des informateurs de couleur, on ne croit pas vraiment que la mentalité des Békés a évolué, en particulier en ce qui concerne la question des unions mixtes :

Tu ne vas jamais voir – c’est vraiment, vraiment, mais vraiment rare – une Békée sortir avec un gars comme moi. Pourtant, nous sommes tous martiniquais… c’est vraiment rare ! […] Et puis, si ça existe, il y a eu beaucoup de conflits : je pense que la fille a déjà été déshéritée.
 
Laurent, 33 ans, électrotechnicien, Gros-Morne, 8 septembre 2003

Les reproches faits aux Békés

Nombreux sont les informateurs « noirs » qui adressent des reproches aux Békés – des reproches récurrents dont la liste est longue. Pour certains d’entre eux, les Békés ne sont pas martiniquais. Pour Natacha, une militante indépendantiste, ils ne sont pas français non plus :

Il y a deux faits importants dans l’histoire de la Martinique qui montrent que ces gens-là ne sont pas des Français, ils sont là où sont leurs intérêts. Par exemple, après la Révolution française, et la première abolition de l’esclavage, qu’ont fait les Békés de Martinique ? Ils se sont réfugiés dans le giron de l’Angleterre pour pouvoir profiter de tous leurs avantages. […] Deuxième élément important, c’est pendant la Seconde Guerre mondiale, qu’ont fait les Békés ? Ils ont fait allégeance au Maréchal Pétain alors qu’il y avait possibilité de rejoindre la France libre, le Général De Gaulle etc. […] Et il y avait des maires élus par le suffrage universel, et pendant la période de l’Amiral Robert, […] on a nommé de nouveaux maires. Et tous les nouveaux maires de l’époque, ce sont des Békés. Parce que ce sont ceux qui ont montré leur soumission. Donc, ça fait deux éléments historiques qui montrent bien que ces gens-là, la France, ils s’en fichent, parce qu’à deux reprises, ils ont montré de ne pas suivre le cours normal, mais de suivre leurs intérêts. […] Donc, c’est pour ça que je dis que ce sont pas des Français. Je préfère dire que ce sont des capitalistes apatrides.
 
Natacha, 38 ans, institutrice, Le Robert, 24 septembre 2003

Il ressort des données recueillies que les informateurs qui ont le plus de reproches à faire aux Békés sont pour la plupart ceux qui par ailleurs se définissent comme indépendantistes, comme le fait également Suzette :

C’est eux qui se tiennent à l’écart. Ils ne se mélangent pas. Et ils ont toujours l’esprit esclavagiste : ils parlent toujours d’ « habitation », alors que l’habitation n’existe plus. Ils se sont appropriés les terres et maintenant ne veulent pas les donner. Ils détiennent l’économie de la Martinique : l’automobile, les grandes surfaces… Ils nous tiennent esclaves par la consommation. Nous sommes toujours esclaves : on nous a enlevé les chaînes des pieds pour les mettre dans nos têtes !
 
Suzette, 53 ans, commerçante, Sainte-Luce, 20 octobre 2003

Sans s’attaquer directement aux Békés, certains informateurs mettent en cause plus fondamentalement la stratification « socio-raciale » avec sa hiérarchie rigide toujours présente aujourd’hui, qui empreigne les représentations collectives :

J’ai un ami qui me dit qu’il fréquente une couche de la population qui […] se nomme actuellement la « Jet set » […]. Il y a des endroits où il faut être […]. Il faut être vu, non seulement il faut être vu, mais il faut être vu en présence d’une personne connue en Martinique. Si on est vu par exemple avec des fils Ho Hio Hen, des gens importants, ça rehausse si tu veux l’égo de celui qui vit mal sa situation. Donc, s’il est en présence de Ho Hio Hen, c’est formidable ! S’il est en présence de Lancry [32], c’est formidable ! S’il est en présence d’un Béké, c’est presque hallucinant ! À l’extérieur du domaine professionnel, mais dans le domaine de la fête, il faut pouvoir être vu avec quelqu’un de connu. Si personne ne te voit avec quelqu’un de connu, et si personne ne te voit parler avec quelqu’un de connu, tu n’es personne ! Et il me disait qu’il lui était arrivé une fois d’être invité par une personne connue qui travaille au Golf [des Trois-Ilets] et chez cette personne, il était le seul noir-noir. Et il m’a dit que ça lui a fait bizarre, parce qu’il s’est rendu compte que dans son propre pays, il y avait le poids de la séparation. Et c’est un petit peu l’un des fléaux de notre société.
 
Sylvie, 31 ans, employée de la Sécurité sociale, Saint-Joseph, 5 septembre 2003

Au point de vue résidentiel, les Békés habitent très souvent dans des quartiers à prédominance blanche, notamment au Cap Est, un quartier en bord de mer, situé entre les communes du François et du Vauclin, dans le sud-est de l’île. On n’y voit pratiquement que de grandes villas à l’aspect soigné, sur des terrains clôturés au gazon parfaitement tondu et entretenu. L’installation des Békés à cet endroit est relativement récente. Avant, ils résidaient plutôt à Didier, un quartier aisé à la périphérie de Fort-de-France [33]. Catherine habite au Cap Est, ce qui m’a permis d’en avoir un petit aperçu aussi de l’intérieur. Il est vrai que j’ai pu noter un décalage par rapport aux lieux d’habitation des informateurs de couleur.

On est dans une espèce de réserve à forte population békée […]. À l’époque, il y avait deux propriétés, peut-être même une seule, et quand les gens ont morcelé, ils ont morcelé à l’intérieur de leur famille […]. Je pense que ça s’est fait de façon naturelle et pas de façon volontaire. Et il se trouve que les familles qui étaient ici, c’étaient des Despointes et des De Jaham […]. Nous, on a acheté à une Despointes. […] Tout ce quartier lui appartenait. Ça lui revenait de son père. Et son fils est en train de morceler. Par contre, son fils, lui, a fait des lotissements par derrière où il y a beaucoup de Métropolitains et probablement des gens de couleur aussi. Mais c’est vrai qu’il y en a relativement peu. Mais tu as Monsieur Ozier-Lafontaine qui n’est pas noir, il est mulâtre. Il y a Marcel Osenat qui s’est construit une énorme maison […]. Bon, c’est un quartier bourgeois, évidemment. Mais Monsieur Ozier-Lafontaine est là depuis trente ans, depuis très longtemps. Bon, c’est un quartier… si tu veux, je pense que c’est l’équivalent – les gens ont dit ça, je crois que c’est vrai – de ce qu’était la Route de Didier il y a quarante ans. La Route de Didier, c’est pareil : c’étaient des familles qui avaient morcelé etc., et donc c’était le quartier bourgeois, le quartier huppé. D’ailleurs, tous les gros Mulâtres habitaient et habitent encore à la Route de Didier. C’était à la fois la bourgeoisie mulâtre et les Békés […]. Je pense que les choses ne se sont pas faites sciemment « apartheid ». Je ne pense pas qu’il y ait eu une volonté délibérée de se mettre à part, mais ça s’est fait […] par rapport à un découpage familial. […] C’est sûr que tu ne vas pas voir beaucoup de pêcheurs, d’agriculteurs… les femmes de ménage n’habitent pas ici. C’est trop cher ! […] Les taxes foncières sont très chères, c’est un quartier bourgeois quoi. Mais, pour le reste, franchement, je ne crois pas qu’on regarde la couleur de la peau […]. Je ne pense pas que si quelqu’un de couleur était arrivé, on lui aurait dit : « non, je ne te vends pas ! », je ne pense pas. Je ne peux pas croire que ce soit comme ça, franchement, je ne peux pas croire. […] Ils n’ont peut-être pas mis en vente dans France-Antilles, tu vois, ils ont peut-être mis en vente de bouche à oreille. Nous, on a su ça, parce qu’on avait un cousin qui habitait juste au-dessus et qui voulait qu’on achète à deux le terrain etc. […] Tu vois, c’est comme ça que ça c’est fait. […] Maintenant, on trouve des annonces dans France-Antilles, à la radio : « terrain à vendre au Cap Est ». […] Donc, le quartier va probablement évoluer… il évolue, c’est sûr !

Catherine, 10 juin 2002

En revanche, l’un des rares résidents « noirs » de ce quartier, un pêcheur de 55 ans, m’a témoigné de sa relation conflictuelle avec les Békés. Sa famille s’est installée au Cap Est il y a plus de 50 ans, donc avant l’arrivée de ces derniers.

Ils ont tout fait pour nous chasser. On n’a pas tellement d’endroits pour aller, et puis on est resté là. Bon, jusqu’à maintenant nous sommes un peu persécutés, mais on tient le coup. Nous sommes là, mais ce n’est pas facile de vivre parmi les Békés ici. […] Les Békés ne veulent pas que les Nègres viennent dans leurs pieds. […] Je crois c’est le seul coin ici au François où tous les Békés se sont rassemblés, il n’y a que des Békés ici. Et puis, nous étions là depuis auparavant. Il n’y avait personne qui habitait ici. On était tous seuls là auprès de la mer. Nos grands-parents étaient là. Et puis finalement, je ne sais pas ce qui s’est passé, ils ont envahi le coin ! […] On a tout fait pour nous chasser ! On tient le coup, on se respecte et on est là, bon, jusqu’à aujourd’hui !
 
Francis, 55 ans, pêcheur, 17 avril 2003

Francis qualifie les Békés de « traîtres », de « rouleaux-compresseurs », et il soupçonne le maire du François d’avoir été « acheté » par eux. J’ai entendu ce discours sur la corruptibilité de certains élus politiques par les Békés avec une certaine récurrence, notamment à propos des communes du François et de Sainte-Anne. Si je n’ai pas pu vérifier le bien-fondé de ces soupçons ou de ces affirmations, ils semblent pourtant se fonder sur des pratiques politiques tout à fait courantes, du moins à l’époque des enquêtes menées par Edith Kováts Beaudoux où les Békés pouvaient « favoriser tel ou tel candidat en finançant sa campagne électorale, ce dont on [trouvait] des exemples jusqu’au niveau parlementaire. » (op.cit. : 160).

Les Békés : entre conservatisme et repli sur soi

Chez les informateurs békés, j’ai pu relever principalement deux attitudes dominantes : un malaise identitaire couplé à une sorte de repli dans le rôle de victime d’une part, des opinions extrêmement conservatrices, voire figées, d’autre part. Paul-Henri a le souci de donner une bonne image de son groupe social, ce qui semble répondre à un besoin de justification personnelle. Il en parle spontanément à la fin de l’entretien :

Je suis toujours un peu soucieux de l’image que notre communauté, la communauté blanche peut donner d’elle à l’extérieur. […]. Autour de moi en tous cas, j’essaie d’avoir le plus de transparence […], de donner une image de moi qui soit… de moi et de ma famille en tous les cas… une image qui soit une image d’abord constructive : des gens dynamiques… je veux dire on est accessibles : ici, mon bureau est ouvert, les gens débarquent, mes collaborateurs viennent ici, ils ouvrent la porte […]. Vous voyez, je ne suis pas sur un piédestal en haut. […] J’ai eu la chance d’être en classe… toutes les études que j’ai faites ici, je les ai faites au lycée Schoelcher […]. J’ai fait mes études là-bas, je suis passé par le collège, je suis passé par des écoles publiques. Et à l’époque, j’étais quasiment le seul petit blanc dans ma classe. Pour ça j’ai eu la chance d’avoir un tas de copains que j’ai eus à cette époque-là […] et que je revois avec beaucoup de plaisir aujourd’hui, même si la vie nous a séparés. On a fait des choses différentes les uns et les autres, mais à se revoir… beaucoup de plaisir à se rappeler les souvenirs etc. Et donc, j’ai essayé de donner ça aussi à mes enfants, qu’ils ne soient pas non plus je dirais des enfants différents des autres. Nous sommes des Martiniquais comme les autres : on vit dans la rue, partout, avec tout le monde. C’est vrai : à la maison, c’est la maison. Il y a probablement un peu… pas de barrière, mais une limite je dirais d’intimité, le jardin secret. Mais il n’est pas secret, je veux dire : c’est un jardin, mais celui qui veut entrer, entre, mais bon voilà… Je crois que c’est important, c’est important de… j’aimerais connaître l’image qu’on peut avoir de moi ou des miens je veux dire, sur les comportements. C’est toujours un peu difficile.
 
Paul-Henri, 54 ans, chef d’entreprise, Le Robert, 27 mai 2005

Quant à Catherine, elle parle du « poids d’être Békés », de la « culpabilité d’être le méchant » et d’une grande souffrance liée à cela :

On a l’impression qu’on nous refuse la justification d’être ici. On a vu souvent, moins maintenant, mais on a vu souvent « les Békés hors d’ici… », mais pourquoi ? C’est chez eux ici. C’est ça qu’on revendique un peu peut-être. […] Moi, je me sens tout à fait martiniquaise. Et j’ai le droit de me sentir martiniquaise. Souvent, les gens voudraient que tu ne sois pas martiniquais parce que tu es béké. Moi, je suis martiniquaise d’avant eux ! […] La plupart des gens de couleur qui sont ici sont arrivés après les vieilles familles ! Tous, tous ! À part les Caraïbes qui ne sont plus là, il n’y a pas plus martiniquais que nous. C’est ça qu’on nous dénie. C’est ça qu’on ne voudrait pas qu’on dénie, c’est ça qu’on veut conserver, parce que c’est notre identité ! Bien sûr, on se sent français et tout, mais on est ici depuis des centaines d’années ! […] Mais ce n’est pas très politiquement correct de dire ça, puisque c’est évident : ils [les gens de couleur] sont arrivés par l’esclavage… c’est très mal ! […] Mais bon, il y en a qui étaient là avant quand même. […] Les colons sont arrivés avant les esclaves, quoi qu’on en dise. Bon, ce ne sont pas des choses qu’il faut revendiquer, ce n’est pas politiquement correct. Mais on souffre sûrement un peu de ça. Je pense qu’on souffre sûrement beaucoup (rire), mine de rien, d’un tas de choses qu’on ne dit pas : des petits malaises comme ça, des petites choses sur lesquelles on s’assied tous les jours.

Catherine, entretiens du 10 juin 2002 et du 3 novembre 2003

Des liens profonds malgré tout

En réalité, il me semble que les attitudes de rejet envers les Békés ressenties et décrites par Catherine ne sont pas vraiment généralisables. Bien sûr, comme il a été exposé plus haut, j’ai pu relever des discours « anti-békés » chez un certains nombre d’informateurs. Cependant, beaucoup d’autres nuancent davantage leur propos, écoutons par exemple ceux de Pierre, un ancien indépendantiste qui au fil du temps a modéré et modifié ses convictions politiques.

Les Békés ont eu la mainmise pendant très longtemps sur l’économie martiniquaise. Ils possèdent énormément de terres, quelques familles. […] Le vieux Béké, c’est lui qui parle le mieux le créole. Les Békés, à mon avis, c’est la classe sociale qui est arrivée à s’adapter le mieux à toutes les évolutions de la Martinique. Ils se sont toujours adaptés, et nettement mieux que tout le monde. Ils se sont versés dans le commerce, dans la banane, dans la canne… et lorsque ça ne va pas, ils se reconvertissent très aisément ailleurs, en tout. Je ne suis pas contre les Békés, bien que je les aie combattus à l’époque, mais je pense que si on enlève cette classe, si elle s’en va tout de suite, je pense que ce sera le chaos en Martinique ! Un peu comme ce qui s’est passé en Haïti. Tous les Blancs ont été chassés en Haïti, pendant la révolution. C’est eux qui détiennent le commerce, c’est eux qui détiennent l’argent, c’est eux qui détiennent le savoir-faire aussi […]. Par contre, il faut dire aussi qu’ils freinent certaines choses. Le transport est freiné par eux […]. Pourquoi ? C’est le Béké qui vend les voitures… les pneus, les pièces de rechange, c’est eux, et maintenant un Chinois : Ho Hio Hen […]. Et puis, ils ont bénéficié des terres. Mais bon, je ne me bats pas pour reprendre ces terres, comme certains le voudraient. Moi, je ne suis pas partisan d’aller me battre pour des terres qui ne m’appartiennent pas ! Ils ont leurs titres de propriété, même s’ils n’ont rien acheté, mais enfin c’est ça […]. Ils sont arrivés avant les Noirs d’Afrique, les Blancs.
 
Pierre, 58 ans, contrôleur de la CAF, Schoelcher, 27 novembre 2003

Pierre avoue avoir eu une attitude « anti-békée » lorsqu’il militait pour l’indépendance de la Martinique. Aujourd’hui, il reconnaît aux Békés une place fondamentale dans la société martiniquaise. Quant à la question des terres détenues par les Békés – sujet très sensible – il est l’un des rares informateurs qui, à l’instar de Catherine qui est békée, leur accorde le bénéfice du premier venu.

Prenons encore l’exemple de Lucien. Ce dernier est enseignant, très engagé en tant que syndicaliste. Quand il était étudiant à Toulouse, il militait à l’AGEM [34]. Si à aucun moment, il ne s’est déclaré devant moi comme indépendantiste, son discours sous-tend la position qu’à long terme, une indépendance serait la solution la plus souhaitable pour la Martinique. En outre, bien qu’il se prononce pour une redistribution des richesses en Martinique, ses propos au sujet des Békés sont nuancés et mesurés :

Il est clair que les Békés historiquement ont participé au génocide, si je puis m’exprimer ainsi. Mais l’esclavage est constitutif de la nation martiniquaise, tant qu’on puisse parler de nation martiniquaise […]. Les Békés, comme tout le monde, je pense que ce n’est pas une entité comme un bloc : ce sont des gens qui ont leurs propres contradictions, qui ont aussi à se reconstruire, et en tout cas il y a lieu, me semble-t-il de pacifier les relations. […] C’est une question difficile. Je crois que les Békés sont (rire) des êtres humains comme tout le monde ; il y en a qui ont choisi de travailler avec la Martinique, donc il n’y a pas de problème à ce niveau. Et puis, il y a des Békés capitalistes : ce qui les intéresse, c’est d’avoir une certaine paie pour investir, et le reste… j’en sais rien. En tous cas, ils ont été aussi des conservateurs. On parle souvent par exemple de la question du patrimoine, enfin du foncier. Cette concentration de terres – vraisemblablement volées – a permis aussi une conservation du patrimoine. Donc, tout n’est pas négatif. Et c’était illégal ! Parce que c’était l’aîné qui récupérait la terre pour l’exploitation agricole. Et quand on regarde les propriétés des Martiniquais, elles ont été morcelées, divisées […]. Non, je crois qu’il y a des Békés qui investissent […], qui sont impliqués dans le système martiniquais. Et ce qui m’intéresse, c’est l’Homme qui s’implique, qui fait des choix.

Lucien, 43 ans, Le Lamentin, 27 novembre 2003

Victor a également insisté sur ce dernier aspect :

On a demandé réparation. Mais si c’est pour réparer et qu’on demande des terres à ces gens-là, je suis contre à bloc, je suis contre ! Parce que si jamais on redistribue la terre des Békés pour les Martiniquais, le lendemain, c’est déjà vendu ! Le lendemain, nous aurions déjà vendu ça ! Tandis que le Béké, c’est lui qui tient la terre. Ouais (rire), c’est pourquoi je ne suis pas tout à fait contre eux – ils font des sales coups, d’accord – mais ils ont une autre mentalité, une autre manière de voir. Ils conservent la terre.
 
Victor, 74 ans, infirmier à la retraite, Fort-de-France, 30 septembre 2003

Les Békés auraient ainsi réussi à maintenir leurs terres sans qu’elles soient divisées en de multiples petites parcelles. Tel est le cas dans la plupart des familles de couleur – souvent très riches en héritiers – et la question du partage des terres familiales est habituellement une source de discorde, de jalousie, voire de violences.

Certains informateurs montrent une attitude franchement positive envers les Békés, comme par exemple André :

Les Békés, nous avons vécu avec. Ce sont des Nègres comme nous, ce sont des Nègres blancs, ce sont des Noirs, parce qu’on a vécu avec […]. On ne peut rien avoir contre eux parce qu’eux, ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient. Ce sont des gens normaux. […] Il y a des Békés qui se sont mariés avec des Antillaises, […] ça s’est entendu, ça s’est harmonisé. Ils ont aidé : c’est eux qui avaient le plus d’argent, c’est eux qui nous ont aidés. […] Pour eux, ils sont martiniquais. Bon, nous, on les appelle « Békés », par rapport à la couleur, pour faire la différence, mais pour nous, ce sont des Noirs ! C’est que c’est la partie capitaliste […]. Tandis que maintenant, nous sommes tous au même piédestal.

André, 56 ans, peintre en bâtiment, Fort-de-France, 20 novembre 2003

Il est tout à fait intéressant de noter que pour André, les Békés sont des « Noirs », c’est-à-dire qu’ils sont comme les autres. Il déconstruit ainsi toute la notion de « race », qui finalement n’existe plus pour lui, ce qui montre bien le caractère purement construit de cette notion. En déconstruisant la « race » - notion qui a tellement marqué toute les sociétés esclavagistes – il insiste en même temps sur le lien profond qui existe entre les Békés et la population de couleur, et il n’est d’ailleurs pas le seul informateur à évoquer cet élément. Plusieurs personnes insistent notamment sur le rôle de la da, la nourrice noire, dans l’éducation des enfants békés.

Les das ont élevé les enfants békés. Ce n’étaient pas les mères békées qui élevaient leurs enfants, c’étaient les das qui les élevaient. Et quand les das mouraient, jusqu’à maintenant, c’est dramatique pour un Béké : quand il perd sa da, il perd sa mère ! […] C’est complètement ancré. C’est pour ça qu’ils ne peuvent pas se défaire l’un de l’autre. Le Béké a tété le sein de la da quand il est né.
 
Julie, 25 ans, emploi-jeunes dans une bibliothèque, Morne-Rouge, 16 avril 2003

Chez mes grand-parents, il y avait la da de ma grand-mère qui s’appelait Da Fémi, qui était une petite dame noir-noir, toute petite et qui avait un goitre. […] Pour nous, elle était très vieille. Et quand on arrivait chez grand-mère, avant de dire bonjour aux grand-parents, il fallait dire bonjour à Da Fémi. C’était une personne très importante dans la famille, ce n’était pas du tout une femme de ménage. Elle était traitée comme la reine de la cuisine – elle ne travaillait plus, elle était vieille – mais on lui devait un respect presqu’avant les grand-parents. […] Et quand d’ailleurs cette vieille da est morte, il y avait une espèce d’enterrement, avec les petits-enfants qui portaient la médaille du vieux serviteur… c’étaient vraiment des funérailles nationales dans la famille ! Ah oui, vraiment, c’était quelque chose !
 
Catherine, 48 ans, graphiste et peintre, Cap Est, 10 juin 2002

Il n’était pas rare qu’une da élève les enfants sur deux ou trois générations successives. La da jouait donc un rôle central dans l’éducation des enfants békés et par là, dans la vie familiale des Békés. Son influence au niveau culturel – par la transmission du créole, des croyances, des contes etc. - a sans doute marqué des générations entières d’enfants blancs en développant chez eux un attachement fort et affectif à la culture martiniquaise. La da a créé un lien culturel durable qui unit deux groupes sociaux antagonistes au-delà des clivages. Aujourd’hui, elle fait partie de l’histoire. Déjà dans les années 1960, cette tradition semble avoir pratiquement disparu (Kováts Beaudoux, 2002 : 95). En conséquence, cette culture martiniquaise se transmet désormais uniquement par les parents, s’ils y attachent de l’importance. Mais malgré la perte de cette tradition, le lien créé persiste. À mon avis, c’est ce lien durable qui explique que peuvent exister, nonobstant toute la rigidité des structures et des stéréotypes, des affinités particulières entre Martiniquais de couleur et Békés. Ainsi, Paul-Henri m’a affirmé que dans son entreprise, il a toujours eu plus d’affinités avec des collaborateurs « noirs » qu’avec des collaborateurs métropolitains. Ces affinités sont sans doute en partie liées à une forme de paternalisme [35], mais aussi à un même attachement au pays et au partage d’un certain nombre de valeurs culturelles, en particulier de la langue créole :

Je parle créole] toute la journée, tout le temps. C’est une langue que je maîtrise, que j’ai apprise à mes enfants à parler et je tiens à ce qu’ils la parlent le plus souvent possible, parce que ça fait partie de l’identité de la Martinique. […] Je pense que c’est un des éléments de la cohésion de la population, entre les Blancs et les Noirs d’ici. […] Je trouve que c’est un élément de convivialité important, d’avoir le même langage et la même sensibilité de pensée. Le créole, ce n’est pas que la langue, ce n’est pas que la traduction du français en créole, c’est aussi la pensée : d’être sur le même niveau de pensée, je trouve. […] C’est sa sensibilité. Ça, c’est important je pense, très important ! […] Ici, j’ai une cinquantaine de personnes, de salariés. Je ne parle quasiment que créole avec eux.
 
Paul-Henri, 54 ans, chef d’entreprise, Le Robert, 27 mai 2005

Et ce lien dont témoigne Paul-Henri devient beaucoup plus visible et conscient lorsque les membres des divers groupes « socio-raciaux » se trouvent en situation de migration, avec le recul que cette dernière apporte, comme l’a exprimé Catherine :

On a quand même une communauté de culture qui est bien plus importante que ce qu’on peut dire. On a quand même des liens profonds, une créolité profonde, bien plus commune que ce qu’on veut bien dire, que ce que les gens disent. […] Quand tu es en France, tu te rends compte à tel point tu as des choses en commun, quand tu es étudiant en France : ce sont tes copains, ce sont des gens de couleur qui viennent des Antilles comme toi ! Parce qu’on a tout en commun par rapport aux Français de France. Et quelquefois, ce sont des amitiés qui durent.
 
Catherine, 10 juin 2002 et 3 novembre 2003

À ce sujet, on peut une fois de plus citer Michel Leiris qui constata en 1955 que lors des voyages sur les bateaux transatlantiques, ces derniers étant une « sorte de terrain neutre où, de surcroît, le voisinage [était] forcé », les membres des catégories « socio-raciales » différentes pouvaient se fréquenter plus librement :

« On dit plaisamment dans les milieux de couleur que les discriminations tendent à s’effacer à mesure que le bateau parti des îles se rapproche de France alors que dans le cas inverse le rigorisme augmenterait à mesure que le retour aux Antilles se fait proche » (op.cit.  : 159).

En réalité, comme le constate Stephen D. Glazier, les différences « raciales » ne constituent pas uniquement des barrières, mais aussi des liens. Dans un certain sens, ces différences peuvent même faciliter la communication entre les divers groupes. Les individus interagissent en étant guidés par des stéréotypes. Des deux côtés, on sait à quoi on peut s’attendre. Ensuite, ils peuvent faire abstraction de ces stéréotypes et interagir en tant qu’individus, ou, lorsque les choses deviennent inconfortables, rebasculer dans des relations fondées sur des stéréotypes (Glazier, 1985 : 2 [36]).

On peut même parfois remarquer une certaine solidarité manifestée par des Martiniquais de couleur envers les Békés, face à ce qui est qualifié par certains d’ « invasion » des métropolitains :

Une fois, j’étais avec ma troisième fille chez une orthophoniste […]. Alors, on me demande : nom du père, nom de la mère etc. C’était une dame gentille… noire évidemment, mais bon, c’est normal ! Et puis, elle demande l’adresse et tout… « Cap Est ». « Ah bon ? Mais vous êtes une Békée alors ? » […] Du coup, elle était vachement gentille ! Comme si on était… « Ah, vous n’êtes pas une Métropolitaine… parce qu’on est envahi, vous savez ! » […] Du coup, elle était ma copine, parce que j’étais une Békée et je n’étais pas une Métropolitaine.
 
Catherine, 10 juin 2002

Considérons à cet égard également les propos d’André pour qui – comme nous l’avons vu – les Békés sont comme tous les autres Martiniquais :

[Les Métropolitains], c’est autre chose. Parce qu’eux, quand ils viennent, ils sont déjà dans un pays conquis : ils croient que tout est permis ! […] On ne s’entend pas, il y a un malentendu entre nous.
 
André, 56 ans, peintre en bâtiment, Fort-de-France, 20 novembre 2003

J’ai essayé de montrer à travers ces observations et les divers discours recueillis que nous avons affaire dans la société martiniquaise à des relations sociales d’une très grande complexité. En définitive, malgré toutes les barrières, qu’elles soient « raciales », sociales ou parfois même culturelles, malgré toutes ces situations figées dont l’évolution se heurte à des structures d’une extrême rigidité, les divers groupes composant la société martiniquaise sont intimement liés par une histoire et une culture commune, et même par des liens nourriciers communs.

Nationalistes et Békés : la politisation de la lutte socio-raciale

Les Békés, qui historiquement avaient toujours adopté une position autonomiste voire indépendantiste, dans le but de mettre à distance le pouvoir métropolitain, ont radicalement changé d’orientation après la départementalisation. Depuis cette époque, ils sont dans leur grande majorité des assimilationnistes convaincus, de droite et conservateurs. Et ils redoutent fortement ceux qui s’engagent dans la lutte pour l’autonomie ou l’indépendance. À une époque, certains imaginaient une véritable chasse aux Békés si la Martinique devaient devenir indépendante :

Quand on a été enfants, petits enfants, nos parents ont eu peur de l’indépendance. C’était vraiment la panique : l’indépendance, les émeutes… Bon, il y a eu les problèmes de la guerre d’Algérie […] Nous avons été élevés dans l’idée que les gens vont se massacrer […]. C’était la panique. Donc, quand on a fait nos études en France […], les parents nous ont dit : « La Martinique est foutue, ça sera indépendant, il n’y aura pas de place pour vous, c’est fichu, ne revenez pas ! »
 
Catherine, 3 novembre 2003

Aujourd’hui, au-delà du simple fait que les Békés, dans l’ensemble, demeurent très attachés au statut départemental de la Martinique, ils s’affrontent avec certains cercles nationalistes sur des terrains divers et fortement polémiques.

Les terres et les réparations

Le principal terrain de discorde autour duquel se greffent en réalité tous les autres est celui de la propriété des terres, lié par ailleurs étroitement à la question des réparations de la traite et de l’esclavage. Pour Guy Cabort-Masson, décédé en mars 2002, nationaliste de la première heure et jusqu’à la fin de sa vie, et qui demeure une référence importante pour les indépendantistes,

« les Békés sont des Français de pure race blanche, des colons au strict service du métropolitain et non au service du peuple martiniquais, des colons vivant en apartheid dont la domination locale d’abord foncière est garantie par l’État français depuis 1700, dont la production actuelle (banane) est portée à bout de bras par les subventions françaises. Une caste nettement plus « assistée » que le peuple de couleur. Une caste faisant 0,8 % de la population contrôlant 60 % des terres utiles, plus de 15 % de l’économie du pays alors que le peuple de couleur n’a qu’environ 10 % de cette économie atomisée en « entreprises » ayant en moyenne entre 1 et 2 employés ! » [37].

Guy Cabort-Masson a écrit un livre intitulé Les puissances d’argent en Martinique. La caste béké. Au-delà du fait que cet ouvrage affirme une position politique radicale, il apporte des informations intéressantes quant à la composition de ce groupe, en particulier en ce qui concerne l’implantation des différentes familles et leurs réseaux dans les divers secteurs économiques de la Martinique.

La question des terres constitue en effet un sujet hautement controversé et un thème majeur notamment pour le MODEMAS, comme nous l’a expliqué Jean-Marie, un militant de base vivant à Paris :

Au MODEMAS, la question de la réconciliation n’est pas à l’ordre du jour. […] L’une des réparations que le MODEMAS a voulu voir, c’est la question de la rétrocession des terres possédées par les Békés à la collectivité martiniquaise. C’est pas à quelqu’un de particulier, mais que ces terres soient mises pour l’agriculture par exemple. Sur cette question évidemment, ça ne peut pas aller avec la réconciliation, puisque les Békés de toute façon ne sont pas d’accord de rétrocéder les terres.
 
Jean-Marie, 34 ans, journaliste, Paris, 21 juillet 1999

Claudine, une militante indépendantiste, a exprimé une idée semblable :

C’est eux [les Békés] qui possèdent les meilleures terres, c’est eux qui possèdent l’économie de la Martinique. […] Ils sont propriétaires au moins des trois quarts de la Martinique. Et des meilleures terres. […] Donc, il serait intéressant – et tout ça, c’est une logique des choses – si la France veut que la Martinique se prenne en charge, que la Martinique soit responsable, que la Martinique soit un pays où il y a un minimum de bien-être, il aurait fallu qu’il y ait une redistribution des terres. Et prendre ces terres et les mettre à la disposition du gouvernement martiniquais. Bon, que ce soit un gouvernement – c’est à nous de voir – français ou autre, élu responsable, si ça reste le gouvernement martiniquais ou si effectivement ça sera le gouvernement français, mais avec une certaine impartialité. Il ne faudrait pas que ça soit une politique de copinage. Voilà : la terre est aux Martiniquais et il y a une institution qui dirige cette terre-là. Il y a des gens qui veulent produire des choses : on leur loue ces terrains. […] Et une fois qu’ils ne peuvent plus cultiver ces terrains, ça revient automatiquement à l’organisme, à l’administration, ça ne passe pas de parents à enfants.
 
Claudine, 52 ans, infirmière psychiatrique,
 
Gros-Morne, 25 septembre 2003

Du côté des Békés, Roger de Jaham, ce chef d’entreprise béké qui a tenté le rapprochement en 1998 et qui continue son effort de communication, s’est lancé le défi d’effectuer un recensement exhaustif, commune par commune, pour démontrer que « ceux qui possédaient 98 % des terres et du commerce avant 1848 ne pèsent plus que 5 % de l’économie » [38]. Quoi qu’il en soit, les indépendantistes restent tenaces dans leur position, à l’instar de certains informateurs, militants ou sympathisants indépendantistes :

Ça a toujours été des combats, des combats pour la liberté des Antillais, des Noirs, pour restituer un petit peu les terres que les Békés ont pris, des combats pour pas mal de trucs : pour notre liberté, pour notre liberté de pensée […]. Ça dure toujours, nous sommes toujours dans un combat perpétuel, contre des gens qui ont le pouvoir en Martinique. […] Les gens, les Békés ici, ils veulent tout prendre : les plages, les terrains, tout tout tout. Et si vous regardez bien, vous allez vers le Nord de l’île, il y a des milliers d’hectares de terrains inexploités : il n’y a pas de culture de canne, de banane, d’ananas, il n’y a rien, c’est là. Alors imaginez s’il y avait ne serait-ce que sur la moitié de ces terres-là un peu de culture : le nombre d’emplois que ça aurait créés, pour l’exportation, exporter plein de trucs… du café… il y a plein de trucs qu’on aurait pu planter ici. Mais comme ils ont le pouvoir de la terre, eux ils sont juste à la banane, canne à sucre, et ananas et puis c’est tout… juste pour avoir un peu d’argent et puis pour sous-payer bien sûr les ouvriers. Donc, c’est un combat qu’on mène, intérieurement même parfois, mais il faut faire bouger les choses. Donc, tout le temps ici, il y a toujours des petits conflits, beaucoup de grèves, etc., pour que les gens aient plus de liberté. C’est-à-dire que l’État français ne fait rien non plus pour arranger les choses ici.
 
Jean-Michel, 28 ans, menuisier, Sainte-Anne, 28 mars 2002

Mais en réalité, cette redistribution des terres et des richesses ne pourra se réaliser qu’à travers une véritable révolution des structures sociales, comme le constate Natacha :

En Martinique, la réparation devrait passer par la mise en cause de manière claire des Békés. […] Certes, la France a une responsabilité, mais eux aussi, surtout eux, à la limite, qu’on les expulse (rire). Mais vraiment, la question des réparations passe par la restitution de la terre. Ils sont propriétaires de la plupart des terres, que toutes ces terres reviennent dans le patrimoine du peuple martiniquais. Toutes leurs possessions, tout. […] Je crois qu’ils ont une très très forte responsabilité dans la situation actuelle. Pas seulement eux – je ne me voile pas la face – nous aussi. […] On parle de la révolution de 1848, mais est-ce qu’on peut parler de révolution ? Dans la mesure où les vrais maîtres n’ont pas changé ? J’achète toujours ma voiture chez Peugeot, donc chez le Béké, je fais toujours mes courses chez les Békés, enfin, le fonctionnement !
 
Natacha, 38 ans, institutrice, Le Robert, 24 septembre 2003

Il est difficile de penser que cette révolution espérée par Natacha et d’autres pourrait se passer en douceur, à moins qu’elle ne soit extrêmement lente et progressive.

La question des terres liée à celle des réparations se trouve effectivement au cœur du conflit latent entre le milieu nationaliste et les Békés. D’autres problématiques y sont associées. Pendant mon enquête de terrain, j’ai pu en relever principalement trois qui étaient d’actualité. J’en présente brièvement les enjeux ci-dessous.

Les cinquante pas géométriques

Il y a d’abord la question des cinquante pas géométriques, liée indirectement à celle des terres. Il s’agit d’un statut juridique pouvant s’appliquer à des parcelles de terrain situées sur le littoral des départements d’outre-mer. La zone de cinquante pas géométriques s’étend sur une largeur de 81,20 mètres dans le système numérique. Comme elle appartient au domaine public, l’État ne peut en principe la vendre à des particuliers. Toutefois, depuis 1996, cette vente est possible sous certaines conditions dans « les espaces urbains et les secteurs occupés par une urbanisation », qui sont délimités par arrêté préfectoral [39]. Ainsi, l’État peut céder des terrains aux communes qui souhaitent y construire des logements sociaux ou à des particuliers qui y ont déjà fait construire leur habitation principale. Un établissement public industriel et commercial, l’Agence des 50 pas géométriques, a pour mission de gérer cette zone [40]. La régularisation des parcelles de terrain occupées avec ou sans titres de vente s’avère parfois compliquée et suscite par ailleurs des tensions sociales liées aux inégalités inhérentes à la stratification « socio-raciale ». En effet, après l’abolition de l’esclavage se sont installés sur cette zone les esclaves libérés qui étaient dans l’impossibilité d’acquérir une parcelle de terrain. Ils étaient avant tout des pêcheurs ou des artisans qui se sont collectivement appropriés cette zone au niveau symbolique, mais sans titres de vente. Dans l’espace urbain et surtout à Fort-de-France, on trouve sur cette zone des quartiers pauvres et mal équipés, nés dans l’urgence avec l’exode rural dans les années 1960, tel les quartiers de Texaco et de Volga-Plage. D’autre part, hors milieu urbain, un certain nombre de Békés se sont installés en bordure de mer, ils se disent en possession des titres de vente. Le conflit se situe à ce niveau, car ce fait est mis en question par les militants écolo-nationalistes, tel l’ASSAUPAMAR (Association pour la Sauvegarde du Patrimoine Martiniquais). En particulier, ces militants reprochent aux Békés installés sur cette zone de ne pas garantir le libre accès au littoral prévu par la loi. Par exemple, lors d’une action menée par l’ASSAUPAMAR le 10 mars 2002, pour tenter d’accéder à la mer en passant par la propriété de deux familles békées résidant au Robert, Pascal Tourbillon, responsable juridique de l’ASSAUPAMAR, s’est exprimé ainsi :

« […] À la limite, il y a presque un système d’apartheid puisque, de fait, on interdit aux nègres d’aller là où il y a les békés, les Blancs. C’est quelque chose qui relève de la situation de l’esclavage. Quand ils disent qu’il y a des titres, ce sont des titres qui relèvent du temps de l’esclavage. Comment ça se passait : le gouverneur de l’époque attribuait aux békés, c’était ses amis, une parcelle de terre de cette colline ou de ce morne à une rivière, sans droit ni titre ! » [41].

Pourtant, les familles concernées sont d’après l’un de leurs représentants bien en possession des titres de vente :

« Les cinquante pas géométriques ont été achetés en même temps que la propriété par mon arrière-grand-mère, madame de Paz, en 1933 à Monsieur La Roche qui avait hérité ces terres de Monsieur Bellustre, l’ancien maire du Robert » [42].

Il est très probable que l’acquisition première de ces terrains s’est passée de la manière décrite par Pascal Tourbillon. Mais ensuite, ils ont été transmis par héritage ou vendus, donc cédés légalement, ce qui fait qu’aujourd’hui, ces titres sont bien réels et les personnes concernées n’hésitent pas à les faire valoir. Leur situation est alors plus facilement régularisée, tandis que le cas des occupants sans titres de vente pose davantage de problèmes, ce qui est ressenti par ces derniers comme une injustice sociale de plus. Lorsque de surcroît, de grands promoteurs touristiques arrivent à acquérir de grands terrains sur la zone des cinquante pas géométriques, les associations de défense de l’environnement montent encore davantage au créneau.

Le centre commercial de Génipa

L’ASSAUPAMAR a par ailleurs manifesté une forte résistance à l’implantation par le groupe GBH (Bernard Hayot) d’un centre commercial à Génipa, dans la commune de Ducos, tout près de la plus grande mangrove de la Martinique. Le permis de construire en avait été délivré le 8 avril 2002 par la commune. Cependant, face à la résistance, il avait été suspendu par le juge des référés du tribunal administratif de Fort-de-France le 23 mars 2003 [43], ainsi que les travaux qui avaient déjà avancé. Selon Henri Louis-Régis, président de l’ASSAUPAMAR,

« tout le système va être chamboulé, les lumières artificielles par exemple vont avoir des conséquences écologiques sans parler des travaux actuellement en cours qui menacent la nappe phréatique de Génipa, une source d’eau potable énorme qui risque d’être pollué » [44].

Pour Philippe Joseph, maître de conférence de biogéographie à l’Université des Antilles et de la Guyane,

« encore une fois la logique du capital prévaut sur des stratégies de gestion harmonieuse donc d’équilibre entre les éléments physiques, biologiques et humains. Ceux qui jadis ont défriché les zones basses et moyennes grâce à l’énergie musculaire gratuite des esclaves noirs […] et qui détiennent la majeure partie des terres martiniquaises, sont les mêmes présentement qui font fi de tout règlement – défini par le législateur – opposable au tiers, pour accroître leur puissance financière. Naturellement, ils ont toujours bénéficié de l’appui des services de l’État qui sont censés assurer une certaine équité sociale et permettre la pratique de la démocratie : concept qui au vu des agissements des lobbies békés et métropolitains ici reste à définir et à inscrire dans l’opérationnel » [45].

Malgré au total vingt procédures juridiques visant à mettre un terme au chantier, le centre commercial de Génipa a ouvert ses portes le 25 mai 2007, avec trois ans de retard sur le calendrier prévu [46].

Le chlordécone

Nous avons vu que les conflits entre Békés et militants écologistes liés à des milieux nationalistes se déclenchent très souvent au sujet de la défense de l’environnement et du patrimoine géographique de la Martinique. Tel est le cas également pour l’affaire du chlordécone, qui constitue par ailleurs un problème de santé publique extrêmement sérieux. Le chlordécone est un pesticide organochloré de la famille du DDT qui est aujourd’hui interdit dans de nombreux pays. Ses effets toxiques sont graves [47]. Aux Antilles françaises, il était utilisé depuis 1973 contre le charançon du bananier. Son autorisation à la vente fut retirée en 1990 par le gouvernement français, mais une dérogation en permit l’usage jusqu’en 1993, à la suite de la demande pressante des producteurs de banane, relayée par Guy Lordinot, alors député de la Martinique [48]. Son usage s’est poursuivi en réalité illégalement jusqu’à une époque très récente (2005-2007). Des sols de cultures bananières, contaminés avant d’avoir été rendu à la culture vivrière, sont à l’origine de pollutions graves de nappe, d’aliments animaux et végétaux, dont en première ligne les produits de la pêche et les légumes racines (dachine, patate douce, igname…) – aliments de base dans la culture martiniquaise. On n’en parle que depuis fin 2002 : en octobre 2002, 1,5 tonnes de patates douces importées de la Martinique furent saisies sur le port de Dunkerque, en raison d’une forte teneur en chlordécone. Cette découverte fit éclater le scandale en Martinique, un scandale qui resta sans écho en métropole jusqu’à la création de la commission qui a abouti au rapport parlementaire de 2005, à l’initiative de Philippe Edmond-Mariette, député de la Martinique [49]. L’utilisation de ce pesticide a pollué l’ensemble de l’écosystème antillais et se retrouve à des concentrations supérieures à 100 fois la norme, notamment dans les eaux et les sols [50]. Selon le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières), du fait des 1 250 tonnes de chlordécone épandues avant son interdiction en 1993, cette pollution ne devrait disparaître que dans 7 000 ans [51].

Étant donné que ce sont principalement les Békés qui dirigent la production bananière en Martinique, ils se trouvent par conséquent une fois de plus dans la ligne de mire des écologistes.

Conclusion

Les luttes nationalistes ou indépendantistes, à forte connotation socio-raciale, ne semblent pas modifier le paysage social de la Martinique. On a pu voir que, sans doute du fait d’une pratique séculaire de construction de liens sociaux des Békés avec les différentes couches de la population noire et d’un sens pragmatique du marchandage de la paix sociale (liens de proximité liés à la domesticité ou aux affaires, corruptions/clientéliste informel, aides diverses, comme la fondation artistique de Bernard Hayot, laquelle subventionne de nombreux artistes « noirs »), une grande partie des classes sociales locales, issues de l’esclavage ou migrants plus tardifs, acceptent le système tel qu’il est. Si des élus du MIM, au pouvoir au Conseil régional pendant douze ans, de 1998 à 2010, peuvent proclamer que les Békés font partie de la nation martiniquaise, alors on devine par extension combien ces schémas ambivalents de distance sociale ou politique et d’appartenance commune en dépit de tout, façonnent en fait la culture locale. D’où à la fois une grande complexité dans la compréhension de points de vue très dispersés d’acteurs dont les propriétés objectives les désignent pourtant de l’extérieur comme appartenant à un même « groupe social » et, aussi, un certain désemparement du chercheur qui à la fois saisit ce régime de castes et en même temps repère une grande fluidité des représentations des acteurs.

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Title : La hiérarchie « socio-raciale » en Martinique - Entre persistances postcoloniales et évolution vers un désir de vivre ensemble

Résumé : La société martiniquaise reste jusqu’à l’heure actuelle marquée par une stratification « socio-raciale » singulière qui a été créée au début de l’époque esclavagiste. Cet article montre la complexité des relations symboliques conflictuelles fondées sur des constructions « socio-raciales » entre les différents groupes de la population martiniquaise. Il interroge, d’une part, la persistance du colonial dans ces relations et, d’autre part, leur évolution dans un désir de vivre ensemble. On constate que les stéréotypes et les préjugés attachés à la couleur de peau et aux catégories raciales, lesquels sont en réalité des catégories émiques, sont toujours extrêmement opérants. Par ailleurs, si depuis 1998, à l’occasion du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, certaines personnalités békées ont tenté un rapprochement avec la population de couleur, en se ralliant aux commémorations, dans les faits, la communauté békée dans sa majorité, vit toujours largement refermée sur elle-même, étant réfractaire aux unions mixtes et au métissage. On peut constater des attitudes similaires chez les Mulâtres, la bourgeoisie de couleur. Du côté des autres composantes de la population martiniquaise – une population très métissée – les attitudes et les représentations sont très contrastées et souvent ambivalentes.

Mots-clés (auteur) : Martinique – Stratification et hiérarchie « socio-raciale » – Catégories raciales – Békés – Commémoration de l’abolition de l’esclavage – Indépendantisme

Title : The “Socioracial” Hierarchy in Martinique - Between Postcolonial Persistence and the Evolving Desire of Living Together

Abstract : In Martinique, slavery and colonialism generated a peculiar “socioracial” stratification which has left its mark on the population until today. This article deals with the complexity of conflicting symbolic relationships based on “socioracial” constructions between different racial and ethnic groups. On the one hand, it points out whether and how colonialism is persisting in these relationships, and on the other one, it shows how they are evolving in a shared desire of living together. Stereotypes and prejudices linked to skin colour and racial categories, which actually are emic categories, are still very effective. Since 1998, on the occasion of the 150th anniversary of Abolition of Slavery, some well-known Békés (descendants of the former slaveholders) have intended a rapprochement with the other parts of the population by rallying to commemorations. Nevertheless, the Béké community in general as well as part of the “Black bourgeoisie” (“bourgeoisie de couleur”) are still remaining resistant to mixed marriages or partnerships and the racial melting pot. As for the other components of the population (a majority of descendants of the former slaves), they have very contrasting and mostly ambivalent attitudes.

Keywords (author) : Martinique – « Socio-racial » Stratification and Hierarchy – Racial Categories – Békés – Abolition of Slavery Commemoration – Independence Movement

NOTES

[1] Zander U., 2010, Conscience nationale et identité en Martinique, Thèse de doctorat en anthropologie sociale et ethnologie, École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris, sous la direction de Marie-José Jolivet, 385 p. Mon matériau d’enquête a été constitué principalement à partir d’entretiens semi-directifs et approfondis avec 81 personnes de tous les groupes « socio-raciaux », mais également à partir de l’observation participante, de discussions informelles, ainsi que du recueil de données dans les médias locaux.

[2] La « race » est consubstantielle au racisme lequel lui est antérieur : c’est le racisme qui a inventé la catégorie de « race », et non la « race » qui a servi de point d’appui ou de prétexte au racisme. De ce fait, la « race » est un produit du racisme (De Rudder, 2000 : 111 ; De Rudder et al., 2000 : 35).

[3] Cf. notamment Sala-Molins, 1987.

[4] Ce constat a en effet été confirmé lors de la grève générale sans précédent du début de l’année 2009 qui paralysa les Antilles françaises durant plusieurs semaines.

[5] Cf. notamment Leiris, 1955 ; Giraud, 1979 et 1995 ; Bonniol, 1992 ; Kováts Beaudoux, 2002. Il convient de préciser que la publication de la thèse d’Edith Kováts Beaudoux est très postérieure à l’enquête de terrain correspondante qui fut menée dans les années 1960.

[6] Ce terme est strictement émique, c’est pourquoi j’ai choisi de le mettre entre guillemets. Il se réfère davantage à un groupe social qu’à la couleur de peau d’un individu.

[7] Le terme « habitation » est couramment utilisé en Martinique pour la plantation sur laquelle les esclaves et, après l’abolition de l’esclavage, les ouvriers vivaient et travaillaient à la fois.

[8] Michel Leiris écrit en 1955 : « Le bourgeois mulâtre […] en voudra facilement au Blanc de ne pas être admis par lui et, tout à la fois, tiendra le nègre à distance, le considérant comme grossier : « Quelqu’un l’a dit avec vérité, écrivait Victor Schoelcher, un mulâtre hait son père et méprise a mère. ». » (op.cit. : 151).

[9] Afin de respecter l’anonymat des informatrices et informateurs, les prénoms que je leur ai attribué sont complètement fictifs.

[10] Citons pour exemple l’extrait d’un interview qu’un des membres de ce groupe a accordé à la revue Antilla : « […] le terme béké ne me convient pas, je m’en détache car il comporte une connotation péjorative. Ce mot est lourd d’un passé négatif. Je suis un citoyen comme tous les autres citoyens de la Martinique, un citoyen comme tous les autres qui se battent pour réussir. Je ne veux pas que l’on me mette une étiquette sur le dos parce que j’ai la peau blanche » (Antilla, n° 979, 15 mars 2002, p. 18).

[11] D’après le recensement d’Édith Kováts Beaudoux dans les années 1960, le groupe des Békés (y compris les individus qui font leurs études en France ou ailleurs mais n’y sont pas définitivement fixés) totalisait à cette époque 2 339 individus. (op.cit : 62).

[12] « […] dès l’instant qu’il y a union mixte légale et que les Blancs martiniquais ou guadeloupéens peuvent estimer que l’un ou l’une des leurs s’est ouvertement mésallié, ils se refusent à accepter cette union et se comportent comme si le conjoint blanc était passé de la caste supérieure à laquelle il appartenait de par son origine à la caste inférieure qui est celle de son partenaire ; peut-être celui qui a ainsi dérogé gardera-t-il personnellement quelques bonnes relations dans son ancien milieu mais, dans l’ensemble, le couple sera tenu à l’écart et se trouvera en butte à tous les inconvénients d’ordre pratique qu’entraîne le fait d’être discrédité aux yeux de la classe dominante » (Leiris, 1955 : 127-128).

[13] Comme nous l’avons vu, Michel Leiris emploie également le terme de « caste » en parlant des Békés. Par contre, pour Edith Kováts Beaudoux, ce terme ne semble pas approprié : « Blancs et Noirs sont amenés à se côtoyer, les relations intimes ne sont pas interdites par la loi, comme en Afrique du Sud par exemple, et les mariages interraciaux peuvent être célébrés dans la légalité. Il s’agit plutôt ici d’un groupe racial qui édifie des protections vis-à-vis d’un autre groupe racial qu’il juge inférieur, tout en le redoutant. » (Kováts Beaudoux, 2002 : 111)

[14] Comme le constata une vingtaine d’années auparavant Michel Leiris : « S’il est possible à un homme de couleur de s’élever, grâce aux institutions actuelles, dans la hiérarchie des classes, la promotion finale que pourrait représenter à ses yeux l’égalité avec les Blancs sur le plan des catégories lui demeure interdite car, même estimé et reçu, il reste un indésirable au point de vue du mariage et, dans le cadre restreint où se déroule la vie de la société martiniquaise et de la société guadeloupéenne, les origines de chacun sont, par ailleurs, trop connues pour qu’il puisse espérer qu’une série de mariages judicieux amène sa descendance à « passer la ligne », sinon dans un avenir problématique et en tout cas des plus lointains, l’établissement sur le continent représentant dans les meilleurs des cas le seul moyen pratique de réduire à néant la tare originelle » (Leiris, 1955 : 167 ; c’est l’auteur qui souligne).

[15] Chiffre emprunté à Yves Gamess, président honoraire de l’association culturelle « Martinique-Inde », France Antilles, 5 mai 2003, p. 2.

[16] Plusieurs définitions sont attribuées au terme « coolie ». Par exemple, selon le Petit Larousse, « coolie » est un mot anglais emprunté à l’hindi qui signifie « travailleur manuel », « porteur ». En tamoul, « coolie » veut dire « salaire » (cf. Yves Gamess, France Antilles, 5 mai 2003, p. 2.). Ce terme signifierait également « porte-faix », « homme de peine » (Arsaye, 1998 : 17).

[17] France Antilles, 5 mai 2003, p. 2.

[18] Le terme quimbois (aussi kenbwa ou tjenbwa) désigne « le système sorcellaire général comme l’objet ou la confection quelconque chargé de nuire à quelqu’un après avoir été ‘travaillé’ – c’est-à-dire chargé d’une puissance suite à la réalisation d’une opération magique – par le quimboiseur, l’officiant sorcier » (Degoul, 2000 : 22).

[19] Regroupant les trois associations « Shakti », « Pratiquants de l’hindouisme » et « Martinique-Inde ».

[20] France-Antilles, 5 mai 2003, p. 2.

[21] Autrefois, lorsque les femmes accouchaient, on enterrait le cordon ombilical sur le terrain de la famille.

[22] Jean Luc Cardin cite à ce sujet les propos d’un de ces interlocuteurs chinois : « Je porte le poids de mon physique indien. Mon nom chinois rattrape mon apparence. », ainsi que ceux d’un interlocuteur béké : « rapidement il y eut des Yang-Ting Blancs et des Yang-Ting Noirs, les deux branches sont restées très distinctes » (op.cit. : 170).

[23] Paroles recueillies lors d’une discussion informelle le 17 décembre 2007.

[24] Elle constata dans les années 1960 que le statut de la femme blanche créole avait considérablement évolué depuis dix à vingt ans : « Auparavant, elle faisait quelques études à la Martinique et demeurait dans le groupe familial en attendant le mariage, qui avait lieu avant qu’elle ne fût majeure. Après son mariage, elle restait au foyer et ne travaillait pas. Aujourd’hui, elle est plus libre de choisir ses études, d’aller les poursuivre en France, de travailler si elle le désire. Bien que les premières femmes qui menèrent une activité professionnelle eussent été considérées comme « originales », le fait est maintenant admis. Mais il reste que la plupart d’entre elles ne continuent pas cette activité au-delà du mariage. » (Kováts Beaudoux, op.cit. : 97).

[25] Cf. Antilla du 11 janvier 2002, p. 4, article signé par Tony Delsham. Bernard Hayot, 119e fortune de France (Bolzinger, 2009), est le P.D.G. du groupe GBH, groupe économique le plus important de la Martinique. Fondé en 1960, ce groupe s’est rapidement développé dans de activités industrielles (agroalimentaire, matériaux de construction) et d’importation de produits de marque. Dans les années 1980, il a démarré ce qui devait devenir ses deux principales activités : la grande distribution (alimentaire et non alimentaire) et la distribution automobile. Le groupe est implanté en Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion, Trinidad & Tobago, Chine, Algérie, Maroc, République Dominicaine, Nouvelle-Calédonie et dans l’Hexagone. Dans le secteur de la grande distribution, le groupe exploite des hypermarchés sous l’enseigne « Carrefour », des magasins de bricolage (« Mr. Bricolage » et de sport (« Décathlon »). Il gère notamment 8 hypermarchés basés en Martinique, Guadeloupe et Guyane, à la Réunion et en République Dominicaine. Pour des données plus exhaustives, cf. www.gbh.fr .

[26] Tony Delsham dans Antilla, n° 967 du 21décembre 2001, p. 4.

[27] Propos recueillis par Tony Delsham, parus dans Antilla, n° 967, p. 4.

[28] Antilla, n° 967, p. 6, propos recueillis par Tony Delsham.

[29] Cf . www.touscreoles.fr/2008/07/3...

[30] Cf. Bernabé, Chamoiseau et Confiant, 1989, Éloge de la Créolité.

[31] Ibid. C’est moi qui souligne. Il faudrait s’interroger et demander aux auteurs de ces statuts, ce qu’ils entendent par le terme de « mémoire utile » qui fait implicitement comprendre qu’il existe aussi une « mémoire inutile »…

[32] La famille Lancry fait partie des « grands Mulâtres » : de la bourgeoisie de couleur qui tient une place importante dans l’économie martiniquaise, en particulier dans le secteur du commerce et de la grande distribution (hypermarchés).

[33] Quand Edith Kováts Beaudoux a mené son enquête sur la communauté békée au milieu des années 1960, le quartier béké du Cap Est n’existait pas encore.

[34] Association Générale des Étudiants Martiniquais.

[35] Edith Kováts Beaudoux parle d’un « paternalisme bienveillant du Créole [du Béké] assuré de sa supériorité » couplé à « une attitude de mépris » envers le « Noir », « qui tourne facilement à la haine, attitude qui n’est pas extériorisée en permanence mais qui se manifeste très violemment en cas de conflit » (op. cit. : 131). Elle affirme par ailleurs que « la personnalisation des rapports entre patrons et ouvriers […] crée une confusion dans l’esprit de l’ouvrier qui voit dans le patron – en particulier si celui-ci est Blanc – une figure quasi-paternelle, que l’on respecte et qui sera facilement considérée » (171). En conséquence, « […] pour le Noir martiniquais, le Béké reste à la fois le possédant, le patron que l’on craint et aussi le conseiller, l’image du père. […] Ainsi se maintiennent des liens qui, du même coup, adoucissent et rendent plus étroite la relation de soumission-domination qui unit l’ouvrier noir à son patron blanc » (143).

[36] Glazier évoque une image qu’il emprunte à Simone Weil : deux prisonniers qui communiquent entre eux en tapant sur le mur qui sépare leurs cellules. Le mur les sépare, mais en même temps, il leur permet d’établir une communication. Toute séparation représente un lien.

[37] Guy Cabort-Masson dans Antilla, n° 961, 9 novembre 2001, p. 6, c’est l’auteur qui souligne.

[38] Le Monde, 1er août 2006.

[39] Loi n° 96-1241 du 30 décembre 1996

[40] Cf. http://www.agence50pas972.org/spip.....

[41] Antilla, n° 979, 15 mars 2002, p. 12.

[42] Bertrand Touin dans Antilla, n° 979, 15 mars 2002, p. 16.

[43] France Antilles, 2 avril 2003.

[44] France Antilles, 13 avril 2003.

[45] La Tribune des Antilles, n° 36, p. 8-9.

[46] Cf. l’article de Françoise Solis sur www.newmedia.fr.

[47] L’AFSSA (Agence française de sécurité sanitaire des aliments) parle de problèmes neurologiques (irritabilité, tremblements, troubles de la vision, céphalées), d’effets toxiques sur le foie, de délétion de la spermatogenèse, de néphrotoxicité (atteinte rénale). (Note AFSSA Le chlordécone en Martinique et Guadeloupe, Questions / Réponses, septembre 2007). Le chlordécone a par ailleurs été classé comme « cancérigène possible » pour l’homme.

[48] Dérogation du ministre de l’agriculture de l’époque, Henri Nallet. Rapport parlementaire du 30 juin 2005 sur les effets du chlordécone.

[49] Proposition de résolution n° 1288 du 12 décembre 2003.

[50] http://fr.wikipedia.org/wiki/Chlord....

[51] Renaud Lecadre dans Libération, 30 août 2007.