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Parcours d’exil, demandes d’asile

Clara Domingues
Claudie Lesselier
Claudie Lesselier est enseignante et militante associative. Ses recherches portent sur les parcours d’exils et de migrations des femmes, le droit d’asile, les politiques d’immigration, les questions de genre et le féminisme. Elle étudie également l’histoire des mouvements de femmes de l’immigration en (...)

citation

Clara Domingues, Claudie Lesselier, "Parcours d’exil, demandes d’asile ", REVUE Asylon(s), N°1, octobre 2006, Les persécutions spécifiques aux femmes. , url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article498.html

résumé

Pour ce colloque, notre but était de contribuer à mieux appréhender l’expérience subjective et le parcours des femmes exilées, en prenant en compte leur vécu des persécutions craintes ou subies, les conditions de leur départ de leur pays et de leur arrivée en France, puis les conditions dans lesquelles elles ont fait une demande d’asile. Au cœur de la démarche de demande d’asile se trouve en effet le récit, écrit et oral, des persécutions. Comment ce récit est il produit ? comment entre t-il dans les codes et les exigences de l’institution qui gère les demandes d’asile ? Nous avons travaillé sur des témoignages, procédé à des entretiens et utilisé les matériaux recueillis dans le cadre de notre activité militante au Rajfire, notamment les récits écrits adressés à l’OFPRA, à la CRR, ou au ministère de l’intérieur pour les demandeuses d’asile territorial avant 2004.

Pour ce colloque, notre but était de contribuer à mieux appréhender l’expérience subjective et le parcours des femmes exilées, en prenant en compte leur vécu des persécutions craintes ou subies, les conditions de leur départ de leur pays et de leur arrivée en France, puis les conditions dans lesquelles elles ont fait une demande d’asile. Au cœur de la démarche de demande d’asile se trouve en effet le récit, écrit et oral, des persécutions. Comment ce récit est il produit ? comment entre t-il dans les codes et les exigences de l’institution qui gère les demandes d’asile ? Nous avons travaillé sur des témoignages, procédé à des entretiens et utilisé les matériaux recueillis dans le cadre de notre activité militante au Rajfire, notamment les récits écrits adressés à l’OFPRA, à la CRR, ou au ministère de l’intérieur pour les demandeuses d’asile territorial avant 2004. Le Rajfire est un collectif féministe d’action et de solidarité avec les femmes migrantes et exilées qui se trouve à Paris. Nous rencontrons et aidons des exilées, des demandeuses d’asile, mais rarement dès le début de leurs démarches, car plus souvent elle viennent nous voir au stade du recours ou même déboutées. Les interactions avec ces femmes nous ont donné aussi des éléments pour cette recherche. Il ne faut pourtant pas cacher que, dans la permanence de l’association comme dans les entretiens, les échanges sont difficiles : il y a la souffrance, la volonté de préserver son intimité, une méfiance tout à fait explicable, et le rapport inégalitaire inhérent à ce types de situations. Les échanges collectifs entre exilées sont d’ailleurs également malaisés. Là aussi existe la méfiance, le sentiment que cette expérience est difficilement communicable. Pourtant il nous semble que le développement des échanges entre femmes exilées et de leur action collective, contribuerait grandement non seulement à faire progresser la cause du droit d’asile pour les femmes persécutés, mais aussi à leur permettre de dépasser les traumatismes subis dans leur parcours et de mieux se construire comme actrices
Aujourd’hui nous présenterons plus particulièrement deux aspects de ce parcours d’exil / demandes d’asile : d’une part les conditions de la prise de décision et du départ de leur pays, et d’autre part la confrontation avec les institutions gérant le droit d’asile en France, plus précisément le problème de la formulation de l’expérience des persécutions.

Fuir la persécution…

Ces femmes viennent d’Algérie et du Maroc, d’Afrique centrale et du Mali, des états de l’ex URSS et d’Amérique du Sud. Elles font état de persécutions très diverses, dont les auteurs sont divers aussi, autorités étatiques, famille, voisinage, groupes criminels ou groupes armés. Nous ne revenons pas sur ce thème qui a été l’objet d’autres séances du colloque. Mais toutes les femmes persécutés ne peuvent ou ne veulent s’exiler et très peu à l’évidence ont comme destination l’Europe ou la France. Qu’est ce qui permet ou incite au départ ? Comment se prend la décision de partir ?
Ces persécutions dont les femmes font état se déroulent le plus souvent dans un climat de non droit, voire de grandes violences généralisées, ou de difficulté à accéder au droit pour les femmes victimes de persécutions sexistes, d’inégalités, de violences privées et publiques. C’est ce continuum dont parlaient d’autres intervenantes, c’est tout un contexte, et pas seulement un fait précis, circonscrit et brutal qui intervient dans la décision de départ.
Dans ce contexte la décision d’exil peut être brusque, les femmes craignant un danger imminent, après une arrestation, une agression, la mort de proches. Mais le plus souvent c’est une décision progressivement mûrie. Celles qui sont dans ce cas font état d’une pression de plus en plus insupportable, avec un événement qui précipite le départ, mais qui n’est pas un événement isolé et parfois n’est pas le plus grave de tout ce qui leur est arrivé. La fuite se fait parfois en plusieurs étapes, les unes se rendent d’abord dans la capitale ou une grande ville, les autres fuient d’abord dans un pays voisin, où parfois les violences là aussi les atteignent. Rares sont celles qui ont fait formellement appel aux autorités (dans le cas évidemment où les persécutions ne viennent pas des autorités), le plus souvent elles ont une certitude qu’aucun appel n’est possible, qui se base sur leur connaissance du contexte.
Et si la décision est parfois individuelle, voire solitaire, c’est souvent un appui familial ou l’intervention d’autres personnes qui précipite ou rend possible la décision et permet le départ, et parfois détermine le pays vers lequel a lieu la fuite, qui n’est pas toujours choisi par la femme elle même. Si la femme a des proches à l’étranger, ou connaît déjà un pays étranger et sa langue, cela peut l’encourager à l’exil et au choix de la destination.
Il faut évidemment distinguer les situations où il est possible pour une femme d’obtenir un visa et de payer un voyage selon des moyens légaux, dans certaines situations sociales et géopolitiques, et celles où il faut mobiliser des moyens financiers exceptionnels, se procurer passeport et visa vrais ou faux contre rémunération, passer clandestinement une frontière, recourir à des intermédiaires divers (passeurs, policiers, douaniers…). Ce sont dans la quasi totalité des cas des hommes qui disposent des clefs du voyage, et donc pour les femmes il y a une dépendance par rapport aux hommes, qui peut aller jusqu’au fait d’obtenir l’aide nécessaire en échange d’une relation sexuelle. Autre aspect lié au genre, c’est la responsabilité d’enfants pour des mères seules, qui joue beaucoup sur leur décision de fuir (protéger les enfants), dans l’organisation de leur départ (confier les enfants à une personne…) et encore après l’arrivée (se préoccuper de leur sort, éventuellement organiser leur venue ultérieurement).
Les entretiens sur tous ces points sont délicats, les femmes gardant une grande discrétion sur la prise de décision et le départ, surtout quand elles ont du faire appel à des intermédiaires. En outre les situations géographiques et les circonstances sont trop diverses pour entrer ici dans les détails Mais il nous paraît important d’approfondir ces questions, pour analyser ces parcours en terme de stratégie des acteurs, de mobilisation des ressources, de construction de l’expérience, et aussi en cernant davantage les dimensions de genre.

… et dire les persécutions

Ce parcours d’exil est donc une réalité complexe, et le vécu des persécutions, marqué par de nombreuses souffrances et ambivalences, est inscrit dans la subjectivité des persécutées et exilées qui espèrent obtenir une protection. Comment donc faire entrer cela dans le cadre des procédure d’asile, dans la formulation du récit écrit et dans l’entretien oral ? Il nous apparaît que la formulation des récits soulève de nombreuses questions et que des contradictions ou des décalages existent entre l’expérience réelle des persécutions et les exigences et les codes des institutions.
Il s’agit en effet, pour espérer voir reconnaître une demande d’asile, de faire état de persécutions individualisées, d’une gravité extrême (et pas seulement une "crainte avec raison", contrairement à ce qui est dit dans la Convention de Genève), avec des faits précis et circonstanciés. Il faut en outre que ces persécutions entrent dans un des motifs prévus par la Convention de Genève, selon l’interprétation qui en est faite par les autorités françaises.
Or les récits faits par les femmes apparaissent des récits complexes, avec un exposé des dangers ou des malheurs qui remonte souvent loin dans le passé, et le fait précis qui a poussé au départ n’est pas forcément le plus grave de cet ensemble, ou particulièrement grave en lui même mais il l’est sur cet arrière plan, par cette accumulation ou parce que c’est l’histoire antérieure qui rend grave cet événement pour la personne concernée.
Les persécutions craintes ou subies sont souvent non individuelles, notamment dans le contexte des persécutions collectives et indifférenciées à l’encontre de toute une population. Et quand c’est la situation globale faite aux femmes dans le pays qui est insupportable, là encore il sera difficile de mettre en relief un événement déterminant à lui seul. Les récits exposent souvent longuement le contexte, dont la violence paraît évidente, mais les femmes ont parfois des difficultés à dire en quoi elles mêmes en sont la cible de façon individualisée et en quoi elles ne pouvaient attendre aucune protection des autorités de leur pays.
On voit donc ces décalages entre l’expérience vécue et les règles relatives à l’asile.
En outre, des faits particulièrement douloureux sont très difficile à exposer car ils touchent à l’intimité de la personne et lui font se remémorer un traumatisme grave. Nous pensons bien sûr aux violences sexuelles mais pas seulement. Les difficultés accentuées encore par les problème de langage, de traduction, d’interaction lors de l’entretien, de publicité des débats pour les audiences à la CRR.
Beaucoup de femmes ne se sont pas adressées d’emblée à une association compétente, mais ont "bénéficié" d’une aide pas toujours désintéressée, d’un compatriote généralement, qui peut les pousser à infléchir leur récit, ou à produire un récit écrit qui sera en décalage avec leurs déclarations orales, voire à reproduire un récit type qui leur est fourni.
Mais quelles que soient les conditions dans lesquelles il est rédigé, ce récit est formulé avec un objectif - obtenir l’asile - qui en détermine la construction. Comment donc ces récits cherchent ils à répondre à ce que la personne pense être les critères de la reconnaissance du droit d’asile ? On remarque ainsi que certaines demandeuses d’asile cherchent (ou sont incitées à le faire) à faire entrer leur expérience dans un modèle qui, pensent elles, correspond à ce que l’institution attend et sera la clef d’une réponse positive, et notamment dans les critères du "persécuté politique", en faisant référence à des activités militantes par exemple, qui vont paraître peu crédibles pour l’institution. Ou encore, entrant dans la logique de la "preuve", en produisant des documents qui eux aussi paraîtront peu crédibles. Outre le fait que ce soit plutôt contre productif pur la demande d’asile, certains "récits" font écran à la réalité vécue et empêchent de se construire comme actrice. En effet pour beaucoup de femmes, étant donné la dévalorisation de l’expérience des femmes dans une société patriarcale, parler de soi est interdit ou inhabituel, car c’est donner de l’importance à ce qu’on a vécu.
Seuls un travail sérieux, avec une grande attention portée à la dimension de genre, et une relation de confiance peut aider la femme à exprimer de façon plus authentique les réalités de persécutions, à se souvenir ou oser se souvenir et dire cette réalité complexe et souvent très traumatisante. Cependant même dans ce cadre plus favorable, les obstacles à la parole et les contradictions évoquées plus haut ne disparaissent pas pour autant et les refus de la demande d’asile sont une réalité massive alors même que les persécutions sont avérées et exposées avec précision par la demandeuse.

Enfin tous nos témoignages rappellent que cette demande d’asile se fait très fréquemment dans un contexte d’angoisse, souvent d’isolement, d’incertitude, de difficultés matérielles, de problèmes de santé physique ou psychologique, qui entrave évidemment les démarches. Certaines demandeuses d’asile subissent en France des conditions de précarité et de violences très graves qui redoublent celles subies dans leur pays. Les délais de plus en plus courts imposés pour les démarches et les recours, le "traitement prioritaire" sans admission au séjour pour les demandeuses ressortissantes de pays dits "sûrs", ne font qu’aggraver la situation. En cas de refus définitif, la déboutée connaît la situation des sans papiers, et tente souvent par la suite des démarches administratives de régularisation, mais dans ce cadre les autorités administratives se refusent à prendre en considération les faits qui ont motivé le départ et les faits de persécutions pour ne reconnaître, éventuellement, que ceux relatifs à la vie privée et familiale en France.
Pour celles qui ont obtenu le statut de réfugié (ou une autre forme de protection) nombre de problèmes demeurent pour se reconstruire et véritablement s’insérer dans la société (emploi, logement, formation…) et les réfugiées ont le sentiment très net d’être livrées à elles-mêmes, sans l’accompagnement dont elles auraient besoin, de se trouver dans un processus de déqualification voie de disqualification.