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Collection Alter-Ego

Rada Iveković

Politiques de la traduction - Exercices de partage

PDF - 2.9 Mo
Politiques de la traduction

Qu’est-ce que la traduction ? Ce livre s’intéresse à la traduction politique et aux politiques de la traduction, c’est-à-dire à toute négociation et transformation d’un plan à un autre, d’une matière vers une autre, d’un medium en un autre, de la pensée en paroles, d’un sens en un tout autre sens. Partant de l’idée que la traduction, au delà de la langue, est en tout cas un rapport entre deux ou plusieurs termes qu’elle négocie ou trafique, et qu’elle est toujours à l’œuvre si elle n’est pas bloquée par un arrêt du partage de la raison ou par la dépolitisation et la désémantisation, ce livre propose des expériences et exemples, incertains par définition, de traduction politique. La traduction est en effet un opérateur politique majeur et aussi un diverticule de sens (sens et politique pourtant jamais garantis !) à condition de se laisser exposer à l’altérité. Elle passe par l’exposition à l’autre, elle est métamorphose et parfois métempsychose. Les tentatives, ici ébauchées, qui sont autant de conversions ou même de diversions comme autant d’exemples sous emprise, concernent la guerre, la sexualité, la nation, l’Etat, la modernité, l’Asie, la langue, la justice cognitive, l’écriture, la politique, la violence, les enjeux philosophiques, le statut du soi, les réfugié-e-s comme condition humaine.

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TEXTE INTÉGRAL EN LIBRE ACCÈS

PDF - 2.9 Mo
Politiques de la traduction
(format pdf, 2,9 Mo)

Terra-HN Editions, 2019
Collection Alter-Ego
ISBN : 979-10-95908-02-9
EAN : 9791095908029
Licence CC-BY-NC-SA 4.0
Date de parution : 10 septembre 2019
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Pour les annonces, diffusions et inscriptions hypertextuelles, merci d’utiliser l’URL de la présente page : http://www.reseau-terra.eu/article1426.html


Auteur :

Rada Iveković

Philosophe, indianiste, écrivaine, Rada Iveković est née à Zagreb, Yougoslavie, en 1945 est ancienne directrice de programme au Collège international de philosophie (2004-2010), Paris. Elle a d’abord enseigné au département de philosophie de l’Université de Zagreb où commence sa carrière puis, depuis 1991, dans des universités en France (Paris-7 Jussieu, Paris-8 Vincennes à Saint-Denis, Saint-Etienne), et a été professeure invitée à d’autres universités de différents pays, telles que l’Université de Graz, l’Université de Rome-La Sapienza, l’Université de Pennsylvanie à Philadelphie, l’Université de Johns Hopkins à Baltimore, au International Institute for Social Research and Cultural Studies de l’Université Chiao Tung à Hsinchu (Taïwan) etc. Elle fut directrice de recherche senior à l’Asia Research Institute, Université nationale de Singapour, en 2013. Elle a publié, soit directement, soit en traduction, des livres de philosophie, des essais, de la littérature en plusieurs langues.

Contact email : rivekovic@hotmail.com

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Sommaire

SOMMAIRE
Préface d’Etienne Balibar
Avant-propos de l’auteure

INTRODUCTION. SE LIVRER, SE RISQUER
1. Avant et après
2. Une guerre de fondation en Europe ?
3. La balkanisation de la raison

GUERRE ET DEVENIRS
4. Subjectivation et justice cognitive
5. Le féminisme, la nation et l’Etat dans la production des savoirs depuis 1989.

SEXE, NATION, POLITIQUE
6. Le sexe de la nation
7. Banlieues, sexes et le boomerang colonial
8. Le retour, par les banlieues, du politique oublié

TRADUCTION, VIOLENCE, LANGAGE
9. Que veut dire traduire ? Les enjeux sociaux et culturels de la traduction
10. De la traduction permanente (Nous sommes en traduction)
11. Violences et déviolences

MODERNITÉS ET CONSTRUCTION DES SAVOIRS
12. Politiques de la philosophie depuis la modernité
13. La révolution épistémologique nécessaire
14. Langue coloniale, langue globale, langue locale. Un rapport sur la désémantisation généralisée

AU LIEU D’UNE CONCLUSION
15. Se mettre en traduction
16. Traduction non-alignée

REMERCIEMENTS
DE LA MEME AUTEURE
TABLE DES MATIÈRES


Avant-propos

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Ce livre rassemble quelques-un de mes essais en français portant sur la traduction politique. (Dans ma vie précédente, j’écrivais en d’autres langues.) Ils ont été très peu ou presque pas retouchés par rapport à leur première parution. Ils appartiennent tous à ma seconde vie, celle que j’ai menée en France depuis 1991. Ma vie et mon travail antérieurs en Yougoslavie ne transparaîssent que dans quelques réminiscences référentielles. Pourtant, il y a une continuité directe entre les deux phases, esquissée dès le premier texte. Elle passe par ma personne en la démultipliant. Elle doit sans doute apparaître par une légère étrangeté lors de la « traduction » entre ma première et ma seconde vie. Les renvois, les références parfois les plus importants pour l’auteure, peuvent paraître sans intérêt pour un lecteur inaverti ou inattentif, et les auteurs cités peuvent paraître inconnus (ils me sont parfois signalés comme ce que je pourrais couper dans le texte, ce à quoi j’ai parfois résisté, parfois non) : ce sont alors les traces d’un déplacement, d’une translation dont les enjeux peuvent invoquer d’autres mondes, ou bien se perdre. Cette perte qui, d’un autre côté, dessine les contours d’un gain, un gain qui prend la forme d’une altérité inattendue, est le prix politique de toute traduction, comme dans tout devenir-autre.


Préface

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Pour Rada Iveković : Politiques de la traduction

Par Etienne Balibar

Je suis heureux et honoré que Rada Iveković m’ait proposé de préfacer le livre dans lequel, en contrepoint de ses nombreuses études (en français et dans d’autres langues) sur la dissolution de la Yougoslavie, sur le phénomène national, sur les migrants et les frontières, et naturellement sur la philosophie indienne, sa spécialité savante, elle a ordonné ses contributions à la philosophie de la traduction, qui apparaît ainsi comme le trait d’union nouant fortement les précédents « objets », et permettant d’en déployer la diversité. Ces essais ne contiennent pas seulement des analyses historiques et anthropologiques, des critiques qui nous facilitent l’étude d’une vaste littérature internationale, ils développent une conception originale du processus de transfert entre les langues, les cultures, les identités, les subjectivités, dont on aura du mal à faire désormais l’économie. En même temps, ils nous permettent de comprendre pourquoi les questions de traductibilité et d’intraductibilité en sont venues à occuper, dans la culture intellectuelle de notre temps, la place centrale d’où l’on peut repenser, mais aussi pratiquer l’exigence d’universalité.

Ces essais, soigneusement groupés par thèmes et suivant la temporalité de leur écriture, ne constituent pas seulement une somme de connaissances, ils sont aussi le reflet d’une vie, marquée au signe du déracinement, de l’exil, de l’obstination, de la curiosité sans limite envers les idées et les humains qui les portent, et de cette force d’imagination qui permet de devenir autre sans pour autant se perdre ou se trahir. Afin de rendre perceptible ce que cette combinaison a d’unique, je demanderai la permission de raconter dans quelles circonstances, sans qu’elle l’ait su d’emblée, j’avais « rencontré » Rada Iveković, et j’avais été frappé par sa personnalité. C’était au début des années 1990, alors que la guerre civile en Yougoslavie déployait déjà toutes ses horreurs, ramenant le génocide en terre européenne, sous le nom de « purification ethnique ». [1] Avec un malaise croissant, je suivais à la télévision une de ces émissions de politique-spectacle dans lesquelles un animateur faussement respectueux de ses invités, distribuant et coupant la parole au gré de sa mise en scène narcissique, avait rassemblé différents « témoins » de la situation. Le moins qu’on puisse dire est que la clarté ne régnait pas… Mais soudain, parmi tous ces figurants plus ou moins « compétents » (principalement des hommes, bien sûr), une interruption se produit : une jeune femme sans apprêt, au regard étonnamment direct et à la voix calme, mais décidée, commence à nous expliquer les stratégies de pouvoir des diadoques de Tito, la façon dont ils manipulent les passions « identitaires » que le communisme yougoslave a nourries en son sein, et l’effet désastreux que ne manqueront pas d‘avoir les calculs des Etats de la communauté européenne. Pendant quelque temps au moins, notre « communiquant » médiatique se trouvait forcé d’écouter. J’en avais été très frappé, sans retenir le nom de l’intervenante. Mais le lendemain même, tandis que j’assistais à un séminaire du Collège International de Philosophie, voici que je me trouve assis au côté de cette dame ! Je me présente et je lui déclare mon admiration (qu’elle accueillit, je dois dire, aimablement mais sans excès de mondanités). A la sortie, nous engageons la conversation, j’en apprends davantage sur la singularité de son parcours d’intellectuelle et de chercheuse indianiste, de femme engagée contre la guerre et contre le nationalisme. De ce jour, évidemment, datent et notre amitié, et nos collaborations sur différents chantiers, auxquelles il conviendrait naturellement d’ajouter beaucoup d’amitiés communes. J’en ai énormément appris, j’en apprends toujours, et je peux bien dire que sans elles (comme beaucoup d’autres autour de nous), je serais resté aveugle à certains des enjeux de la « planétarité » dans laquelle nous sommes désormais installés.

Dans le livre de Rada, je retrouve tous les thèmes de nos discussions et de nos enquêtes, plus d’autres qui m’avaient échappé ou dont je n’avais pas été partie prenante. Je constate qu’ils constituent une totalité ouverte, instructive et accueillante à la fois, dans laquelle beaucoup trouveront matière à réflexion, y compris pour percevoir sous un angle nouveau et plus exigeant certaines problématiques qui, entre temps, sont devenues de mode. Je ne vais pas ici les résumer, mais j’essayerai d’en esquisser une topographie autour de quatre questions interdépendantes, selon une progression qui en manifeste à mes yeux la nécessité : premièrement la nation et son articulation intrinsèque à la différence des sexes ; deuxièmement la traduction, dont le caractère « politique » donne son titre à l’ouvrage, en un sens qu’il faut préciser ; troisièmement le genre de révolution épistémologique qu’implique le fait d’appliquer une stratégie de traduction généralisée au problème de la diversité culturelle et des formes de domination dont elle est inséparable ; enfin, quatrièmement, l’altérité avec laquelle la connaissance de la pensée indienne nous oblige à nous confronter de l’intérieur. Je dirai quelques mots sur ces quatre thèmes, où se croisent à chaque fois l’expérience vécue de l’auteure et l’effort de sa réflexion.

En commençant par la nation, il faut tout de suite dire que Rada ne l’aborde ni sous une forme généalogique, historiciste, ni sous une forme déductive, à partir d’un concept politique ou sociologique, même susceptible de variation. Elle l’aborde à partir d’un problème lancinant et actuel, celui que pose l’échec de la tentative yougoslave de dépasser le conflit des nationalismes par l’invention d’un fédéralisme postnational, avec les conséquences terrifiantes qui s’en sont suivies. Ce faisant, tout en étant parfaitement consciente des spécificités historiques et des responsabilités politiques liées à l’histoire de son pays, elle évite soigneusement le double écueil qui consisterait, d’une part, à faire de cette expérience tragique le reflet d’une tradition culturelle « atypique » elle-même nationale ou régionale, et d’autre part, à n’y voir que l’aboutissement nécessaire d’une logique propre à ce « socialisme réel », dont la Yougoslavie de Tito avait incarné une variante hétérodoxe (longtemps admirée pour son caractère plus démocratique que dans l’Empire soviétique), et qui se croyait doté des instruments de dépassement de l’ethnocentrisme et du communautarisme (pour lequel elle introduit une remarquable catégorie empruntée à son compatriote le philosophe Radomir Konstantinović : la palanka ou « esprit de bourg »). En la lisant, je suis conforté dans la double idée, d’une part que la Yougoslavie n’est pas une « exception » historique, culturelle ou géographique dans l’espace européen, mais a réalisé, jusque dans la pire violence, des potentialités qui sont partout présentes, à l’Est comme à l’Ouest de notre continent ; d’autre part que l’aveuglement et le refus de l’Europe « unifiée » de traiter la guerre civile yougoslave comme son problème¬ (et d’abord en intégrant immédiatement l’ensemble des peuples ou « nations » balkaniques à son propre ensemble), a été l’une des causes fondamentales de son aggravation (comme c’est le cas aujourd’hui pour d’autres questions « identitaires »). Mais surtout je prends conscience d’une dimension théorique fondamentale pour l’analyse de la nation en tant que formation sociale et politique de l’époque moderne (aujourd’hui en pleine décomposition sans fin prévisible) : c’est le rôle non pas subordonné, ou secondaire, mais constitutif du traitement de la différence des sexes dans la constitution des identités nationales. Toute reconfiguration du rapport politique (qu’il s’agisse de citoyenneté ou de nationalité, de fédération ou d’empire), suppose toujours, nous dit-elle, une renégociation du « genre » ou du rapport des sexes, qui peut être plus ou moins profonde, mais n’a jamais jusqu’à présent vraiment attenté au « consensus patriarcal global ». Tel est, bien sûr, l’objet du livre majeur de Rada Iveković, Dame Nation [2], dont les thèmes sont ici repris et complétés : l’assujettissement et la domination fantasmatique des corps, la fonction révélatrice et discriminante que revêt l’utilisation de la différence des sexes pour toute institution d’une communauté, l’emprise généalogique. Et comme la nation et la guerre forment un couple indissociable, ceci conduit tout naturellement Rada Iveković à s’interroger sur les conditions dans lesquelles les femmes affrontent aujourd’hui la question de la violence. Il faut dire qu’ici son effort critique était porté à la fois par les formes épouvantables sous lesquelles en Yougoslavie (comme dans toutes les guerres « de basse intensité » du monde actuel) les femmes ont figuré au premier rang des cibles de l’extrême violence, et par l’héroïsme des mouvements de femmes qui tentèrent de s’opposer à la guerre civile. [3]

De « cause absente » du politique à travers l’histoire, les femmes passent ainsi au centre de la réflexion sur le monde contemporain. Elles fournissent le prototype d’une réflexion sur la traduction au sens général, qu’on peut dire anthropologique, s’il est vrai que le rapport homme/femme (ou plus abstraitement, le rapport du masculin et du féminin) est par excellence l’intraduisible qu’il faut traduire (problématique courant de nos jours entre Derrida, Nancy, Barbara Cassin, Souleymane Bachir Diagne, et qui fut particulièrement cultivée dans le travail de la revue Transeuropéennes, dont Rada Iveković fut l’une des collaboratrices les plus actives). [4] Cela tient à son statut « mouvant » entre les deux pôles de la différence et du conflit (qui conduit Rada Iveković à travailler systématiquement la catégorie du différend entre les régimes de phrases, inventée par Lyotard, en l’étendant à des formations culturelles et anthropologiques). A partir de là, on peut commencer à comprendre en quel sens la traduction doit être dite « politique ». C’est tout le contraire d’une politisation institutionnelle des emplois et des méthodes de la traduction, qui n’en représente que la dégradation ou l’incorporation à des formes préétablies et codifiées du politique, alors qu’il s’agit au contraire d’en étendre le sens à toutes les situations de rencontre et de tension entre des formes de vie et d’expérience hétérogènes, qui se situent de part et d’autre d’une frontière institutionnelle ou imaginaire. D’où l’affinité de la problématique de la traduction, qu’elle s’exerce entre les langues ou entre les cultures (mais comment séparer les unes des autres ?), d’une part avec les questions de stratégie (stratégies de traduction, traduction comme stratégie de communication et d’assujettissement), d’autre part avec les questions existentielles auxquelles nous sommes confrontés chaque fois que l’histoire, la société, et tout simplement la vie, nous conduisent à occuper ce que Rada Iveković appelle magnifiquement un « entre-deux insupportable ». La traduction n’est ni un objet théorique, ni une procédure technique, c’est un problème collectif sans cesse déplacé et réouvert, qui doit lui-même se « traduire ».

Parmi toutes les situations de « différend » auxquelles s’intéresse à ce titre Rada Iveković, et auxquelles elle nous demande de nous intéresser, il en est une (ou plutôt un ensemble) auquel sa formation d’indianiste, sa pratique du voyage et de l’enseignement dans les universités du « Nord » et du « Sud » (et de quelques entre-deux…), ainsi que la rencontre des jeunes chercheurs et chercheuses de « l’exil » ou de la diaspora (du « tout-monde » comme dirait Glissant) dont ceux et celles qu’elle a formées, l’ont inévitablement conduite à réfléchir de façon privilégiée : le différend des rapports et des études postcoloniales. Dans sa façon de mettre, à nouveau, l’exigence et l’impossibilité de la traduction au centre du problème, il me semble qu’elle est assez proche de la position d’une Gayatri Spivak, plus que de toute autre théoricienne, peut-être, mais certainement avec des inflexions personnelles. Cela tient en particulier au fait que Rada Iveković a été obligée de se confronter à l’explosion des problématiques postcoloniales (et, indianité oblige, à la diffusion des subaltern studies) dans le cadre assez particulier d’une nation d’adoption, la France, qui n’est pas seulement une ancienne métropole impériale (et cultive de ce fait un universalisme provincial invétéré, presque totalement inconscient de lui-même), mais une nation profondément réfractaire à la décolonisation, dans ses élites comme dans ses profondeurs. Ce qu’elle a à nous dire sur ce point – évitant le ressentiment, mais non parfois sans tristesse – ne pourra plaire à tout le monde. Et pourtant il faut l’entendre, si l’on veut que les contradictions dans lesquelles s’enfonce aujourd’hui l’Europe et que nous contribuons nous-mêmes puissamment à reproduire, trouvent un jour aussi proche que possible une solution de progrès et de paix sociale. Là encore, je trouve chez elle à la relecture une remarquable capacité de regarder les faits tant du point de vue de la singularité que du point de vue de la mondialité. Mais surtout je suis frappé par la grande mesure dont cette radicalité critique est capable. Comme d’autres auxquels elle se réfère (citant notamment Boaventura de Souza Santos, dont on peut s’étonner, une fois de plus, de la lenteur de la réception des travaux dans notre langue et notre université), Rada Iveković parle d’une « justice cognitive » et d’une « révolution épistémologique » qu’il nous faut entreprendre et mener à bien pour accueillir l’altérité ; et, du même coup, pour insérer à nouveau notre langue, notre discours, nos disciplines, dans la conversation universelle, à distance égale de l’hégémonisme et de l’autodestruction. La traduction est la voie royale d’une transformation de l’universel en multiversel. Mais ce qui me frappe aussi, c’est l’absence dans son discours ou dans ses propositions de toute réification des grandes entités : « le Nord global », « le Sud global ». Une réification à laquelle n’échappe pas toujours un certain discours « décolonial », dans ses variantes les plus mécaniques, et qui a pour premier effet de faire disparaitre à la fois l’influence des métissages culturels (même s’ils sont toujours construits sur des inégalités, des traces de la domination et de l’exploitation) et la multiplicité interne des figures de la postcolonie (tout particulièrement celle du « Sud », qu’on finit par réduire à une image du « Nord » en négatif, comme Edward Said avait montré que l’Orient fantasmatique est l’image de l’Occident en négatif, y compris pour ceux qui en font leur cause politique). La critique postcoloniale à laquelle Rada Iveković entend contribuer, si je ne me trompe pas, doit se battre sur deux fronts à la fois : celui de l’aveuglement et de l’ignorance impériale déchue, et celui du réductionnisme anti-impérialiste anachronique et dogmatique.

Il me semble alors - et c’est le dernier point que je voudrais aborder dans cette esquisse – que cette subtilité dans le renversement des stéréotypes nationaux et impériaux tient en particulier au fait que l’altérité à laquelle Rada Iveković consacre l’essentiel de son étude, et dans laquelle elle cherche périodiquement à ressourcer sa pensée, est spécifiquement celle de la pensée indienne, dont elle est devenue une de nos grandes spécialistes (à l’écart cependant de la filière spécialisée des « études indiennes »). Je n’ai pas de compétence véritable dans ce domaine, mais je peux aller en la suivant au point qui, sans doute, est le point central : la philosophie et la culture dominantes en Occident (l’Occident gréco-romain, chrétien, laïque, démocratique, capitaliste, nationaliste…) ne sont pas seulement, on le sait, marquées par l’individualisme (ontologique, gnoséologique, institutionnel), mais par la relance incessante de la question du sujet, jusque dans ses « déconstructions » postmodernes. On pourrait dire, paraphrasant Hegel : « le sujet, c’est nous, et nous sommes le sujet ». Aller chercher un autre point de vue, et les moyens d’un décentrement, dans des cultures et des modes de pensée qui, selon la formule de Rada Iveković, ont systématiquement « pratiqué le désapprentissage de l’ego », au lieu d’en faire le symptôme d’une pathologie, est donc un moyen privilégié, non pas tant de « relativiser » la valeur de la nôtre, mais surtout de la comprendre. Mieux, ce peut être le moyen d’opérer un retournement sur nous-mêmes, dans les deux sens du terme, dont dépend notre propre capacité de continuer, ou comme disait Lyotard, « d’enchaîner » dans le discours et dans l’existence collective au temps de la mondialisation. [5] Dans la philosophie indienne, nous explique-t-elle, la subjectivité et la subjectivation ne sont pas ignorées du tout, mais elles ne sont « tolérées qu’en tant que devenir provisoire, instable, fluide. » En ce sens - et nous sommes plus que jamais dans les paradoxes de la traduction généralisée - il s’agit certes d’une altérité, d’une profonde étrangèreté, mais si elle nous affecte, ce n’est pas à la manière d’un choc (ou d’un choc en retour : le fameux boomerang postcolonial), voire d’une agression. C’est plutôt de l’intérieur, ou depuis notre propre impensé, dont nous « manquons » sans le savoir. C’est pourquoi le résultat potentiel d’une telle étude, d’une telle restitution, n’est pas une juxtaposition de particularités, mais bien l’invention d’un nouvel universalisme.

Je conclurai d’un seul mot. Partir du cœur de la guerre civile yougoslave, qui est aussi l’un des théâtres de l’autodestruction de l’Europe (à laquelle, je l’espère encore, nous réussirons à trouver une parade), pour aboutir à la mondialité intérieure dans laquelle se confrontent l’extrême Occident et l’extrême Orient, négociant chacun comme ils peuvent leur différence et leur interdépendance, leur puissance et leur faiblesse respectives, c’est sûrement devoir faire son deuil d’une certaine histoire, révolue autant que fallacieuse. Mais ce n’est pas perdre l’historicité comme telle, ni par conséquent la valeur culturelle qui lui est attachée. Ce serait plutôt la regagner sur une autre échelle, par le moyen du voyage et de ses périls. Un ouvrage « militant » autant que philosophique de Rada Iveković, dont je n’ai pas besoin de souligner l’urgence dans les circonstances d’aujourd’hui, s’intitule « Les citoyens manquants ». [6] L’histoire dont nous parle Rada est elle aussi une « histoire manquante », que parmi d’autres elle cherche, et que, me semble-t-il, elle nous aide puissamment à trouver. J’avais pressenti cela il y a bientôt trente ans.

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