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Olivier Le Cour Grandmaison

Douce France

rafles, rétentions, expulsions

présentation de l'éditeur

« Nous connaissons les existences et les espoirs ruinés de ceux qui sont raflés placés en centre de rétention, puis forcés d’embarquer dans des avions ou des navires à destination de leur pays d’origine. Telle est la situation qui nous porte à écrire, telle est la raison d’être de ce livre : témoigner, penser, résister, autant que faire se peut. »

Élaboré avec le Réseau Éducation Sans Frontières (RESF), Douce France est un livre engagé, rédigé par des spécialistes. De façon méthodique et pluridisciplinaire, il explore la politique migratoire menée par la France. Approches historiques, sociologiques, psychanalytiques et juridiques se complètent ici pour dresser le tableau inquiétant d’une politique indigne.

Publié sous la direction d’Olivier Le Cour Grandmaison maître de conférences en philosophie et sciences politiques à l’Université d’Évry-Val-d’Essonne, il rassemble des contributions de : Marc Bernardot professeur de sociologie, Alain Brossat professeur de philosophie, Armando Cote psychanalyste, Jérôme Valluy maître de conférences, Nicolas Ferran permanent de la Cimade, Serge Slama maître de conférences, Serge Portelli magistrat, Seloua Luste Boulbina chercheuse associée, Claire Rodier chargée d’étude au Groupe d’information et de soutien des immigrés (GISTI) ainsi qu’une vingtaine de témoignages de sans-papiers.

Mots clefs

Olivier LE COUR GRANDMAISON (dir.), Douce France : rafles, rétentions, expulsions , Paris : Seuil / RESF , oct. 2009 : http://www.reseau-terra.eu/article9...

Parution : octt. 2009 - Éditeur : Seuil - Pages : 295 - Format : 22.00 cm x 14.50 cm - ISBN : 978-2-02-099016-5 - Prix : 19 €

Directeur de l'ouvrage

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Olivier Le Cour Grandmaison enseigne les sciences politiques et la philosophie politique à l’Université. Il a notamment publié Les Citoyennetés en Révolution 1789-1794 (PUF, 1992), 17 octobre 1961 : un crime d’État à Paris (collectif, La Dispute, 2001), Haine(s). Philosophie et politique (PUF, 2002), Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial (Fayard, 2005), et, avec G. Lhuilier et J. Valluy, Le Retour des camps ? Sangatte, Lampedusa, Guantanamo… (Autrement, 2007). Contact : olivier.lecour@wanadoo.fr.

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Table des matières

Première partie : Traquer, interner, expulser

Témoignage de Doris

Rafles et internement des étrangers : les nouvelles guerres de capture par Marc Bernardot

Témoignage de Fatoumia

"L’Etat c’est lui !" Le Préfet, homme-orchestre de la persécution des sans-papiers par Alain Brossat

Témoignage d’Aïdara

Témoignage de Gladys

Les victimes de tortures et de violences politiques par Armand Cote

Témoignage d’Hodilon Ndouzi

L’Empire du rejet : xénophobie de gouvernement et politiques migratoires entre Europe et Afrique par Jérôme Valluy

Témoignage de Max

Deuxième partie : Les droits et libertés mis à mal

Témoignage de Raba

La politique d’immigration contre les couples mixtes par Nicolas Ferran

Témoignage d’Adam

La "race des porteurs de cocardes" par Serge Slama
Témoignage de Salem

Une singulière justice des étrangers par Serge Portelli
Témoignage de Chloé

Les poursuites judiciaires à l’encontre des tiers par Selou Luste Boulbina

Témoignage d’Hussein

Europe et migrations : la gestion de l’inquiétude. L’exemple de la directive "retour" par Claire Rodier

Témoignage de Lili de la Brie

Paroles de militants. Qui sont ces anonymes, ces électrons libres ?

Annexe 1. Extrait de jugement de la Grande Chambre de la Cour Européenne des droits de l’homme

Annexe 2. Extraits de la lettre de mission reçue par Eric Besson, ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire

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Introduction

Texte publié ici avec l’aimable autorisation de l’éditeur et de l’auteur. © Editions seuil, 2009 - Olivier Le Cour Grandmaison, Douce France : rafles, rétentions, expulsions ; pp. 17 à 39.

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Introduction par Olivier Le Cour Grandmaison [1]

« Il s’agit d’importer des étrangers pour continuer les tâches économiques d’hier et participer aux nouvelles tâches de demain. De là une condition de quantité. Mais à cette condition s’oppose une autre. Ces étrangers (…) ne doivent pas, par leur entrée massive en France et leur installation sur notre sol, risquer de changer les valeurs physiques, spirituelles et morales auxquelles nous tenons… » Louis Chevalier [2] (1946).

« Bien sûr, nous savons tous qu’une immigration maîtrisée est un enrichissement pour la vie de la cité. (…) Mais il y a aussi le pire, produit en grande partie par trente années d’une immigration non gérée : les cités ghettos, les squatts, les phénomènes de bandes, les violences urbaines, comme celles que la France a connues il y a deux ans, lors de l’automne 2005. Pour beaucoup de nos compatriotes, l’immigration est une source d’inquiétudes, Ils y voient une menace pour leur sécurité, pour leur emploi, leur mode de vie. » B. Hortefeux. Ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et codéveloppement. Assemblée nationale. 18 septembre 2007.

Soixante et un ans séparent ces deux citations. Pourtant, en dépit du temps écoulé, de contextes différents – les impératifs de la reconstruction du pays hier, ceux de certains secteurs économiques en tension, comme on dit aujourd’hui -, en dépit aussi de l’emploi de catégories et d’un vocabulaire distincts lié à l’évolution des règles qui régissent le champ scientifique dans un cas, l’espace public dans l’autre, des préoccupations et des inquiétudes voisines s’y expriment. En effet, l’historien et le ministre s’accordent sur le rôle de la main-d’œuvre immigrée jugée indispensable au développement national même si le second euphémise avec délicatesse son discours pour ne pas s’exposer au reproche de fonder les orientations qu’il défend sur des considérations strictement utilitaires. De là le recours au terme de « cité » nécessaire pour changer de plan et investir « l’enrichissement » mentionné de significations vagues bien faites pour suggérer qu’à certaines conditions la présence des étrangers est bénéfique à la France. Précieux supplément d’âme destiné à couvrir des oripeaux d’un "humanisme" de comptoir les méthodes policières employées – rafles, rétentions, expulsions - contre les étrangers en situation irrégulière. Il permet à Brice Hortefeux de se présenter comme un homme sensible à la différence qui reconnaît que dans « l’échange avec le migrant », « il y a l’apprentissage de la diversité (…) et le sens de la tolérance. » Formules ronflantes et creuses qui n’engagent à rien comme le prouve la politique mise en œuvre lorsqu’il sévissait au ministère de l’Immigration. Elles sentent les efforts laborieux de conseillers en communication, ces plumes serviles et mercenaires chargées de la propagande gouvernementale dont la mission est de fournir aux responsables des "éléments de langage" qui, inlassablement répétés dans les discours et les médias, doivent contribuer à "faire l’opinion publique" pour mieux convaincre les Français de la justesse des dispositions défendues. De même le couplet, particulièrement obscène eu égard aux réalités de la diplomatie et des pratiques consulaires françaises relatives à la délivrance des visas notamment, sur l’aide à l’Afrique et la nécessité de « tendre la main » à la « jeunesse [3] » de ce continent qui a permis de forger l’appellation abracadabrantesque employée pour désigner les services ministériels précités. Appellation digne d’entrer dans le lexique déjà riche de la novlangue étudiée par Orwell.

- Du ministère des Expulsions

Dans 1984¸ en effet, « le ministère de la Paix » est celui qui organise et prépare la guerre, et « le ministère de l’Amour » celui où sont incarcérés, torturés et exécutés les « ennemis du peuple. » Pour atteindre à la vérité de ces institutions et de l’idéologie dont elles sont l’expression, il faut s’affranchir de leur dénomination officielle destinée à entretenir sans fin le mythe d’une société radicalement nouvelle vouée au bonheur et à l’épanouissement de ses membres. Régime totalitaire qu’on ne saurait confondre avec celui de la France républicaine ? Assurément mais ce travail obstiné sur le langage, auquel Brice Hortefeux, il y a quelques mois, Eric Besson, désormais sont particulièrement attentifs puisqu’ils ne cessent d’user de formules contournées pour évoquer les conséquences de leur politique afin de mieux la promouvoir – « éloignement », « vocation à retourner dans son pays d’origine » par exemple –, nous oblige à nommer autrement l’administration que le second dirige maintenant. Aux vues de ses missions principales, de ses pratiques et des critères – « le nombre de reconduite à la frontière » - employés pour bien juger de son efficacité [4], le seul nom adéquat pour la désigner est celui de ministère des Expulsions. En attestent aussi les documents consultables sur le site de cette nouvelle institution dans lesquels on pouvait lire : « grâce à la politique pragmatique menée par le gouvernement précédent, sous la conduite du ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, les reconduites à la frontière ont augmenté de 140% entre 2002 et 2006. » Après cette génuflexion rhétorique destinée à rendre hommage au Commandeur qui est à l’origine de cette « rupture » remarquable supposée mettre un terme à des années de laxisme, les rédacteurs ajoutaient : « Nous resterons très fermes. » C’est clair : ce qui a été entrepris doit être poursuivi, amplifié même puisque le seul domaine où subsiste une planification précise est celui des « retours » volontaires et forcés comme en témoigne la « feuille de route » établie par les services du Premier ministre qui prévoient de les porter à 28 000 en 2010. Grandioses et très républicaines perspectives. Elles ont été dépassées par les performances jusque-là inégalées du champion Brice Hortefeux qui, en fidèle chien de garde soucieux de bien servir son Maître, annonçait fièrement le 13 janvier 2009 avoir atteint 29 796 « éloignements [5] » au cours de l’année écoulée. Nul doute, ces orientations seront prolongées jusqu’à la fin du quinquennat et l’administration chargée de les appliquer évidemment pérennisée. Au regard de la conjoncture politique, toutes offrent au chef de l’Etat un avantage majeur - « siphonner la boite à idées et l’électorat du Front national » comme le notait un éditorialiste du Monde - dont il ne peut désormais se passer pour affronter les différentes élections à venir [6]. A l’heure du bilan, le président et son ministre des Expulsions pourront ainsi "communiquer sur les résultats obtenus" comme d’autres exhibent médailles et décorations en déclarant, sur le ton rogue de ceux qui estiment s’être acquittés d’une mission difficile, qu’ils ne se sont pas laissés distraire par quelques « belles âmes » et associations spécialisées dans la défense des « droits-de-l’hommisme. » Il y a deux façons d’entrer dans l’histoire : de façon glorieuse ou ignominieuse ; d’ores et déjà les noms de Hortefeux et de Besson sont à jamais associés à la pire des politiques conduites à l’encontre des étrangers sous la Ve République. Mais ne commettons pas d’injustice en oubliant celui de leur mentor : Nicolas Sarkozy dont le rôle fut prépondérant. Au Panthéon de la xénophobie d’Etat, tous devront avoir une stèle destinée à rappeler leurs actions. Quant à l’intégration et au développement solidaire, qui occupent une place fort réduite comparée aux moyens matériels, financiers et humains mobilisés pour réaliser les objectifs de « reconduites à la frontière » fixés par le gouvernement [7], ils ne sont là que pour légitimer des dispositions toujours plus répressives à l’encontre des immigrés en faisant croire que la lutte contre les « clandestins » est la condition sine qua non de l’insertion des étrangers résidant de façon régulière sur le territoire, et une manière d’aider les pays d’origines en ne les privant pas de leurs ressortissants.

- Traquer, rafler, expulser

Politique des mots et mots de la politique qui s’insinuent dans le langage courant pour mieux le pervertir, gouverner les consciences, anesthésier les perceptions des citoyens et des acteurs en banalisant les agissements de tous les fonctionnaires – préfets, gendarmes, policiers - dont la mission est de traquer, placer en rétention puis renvoyer dans leur contrée les hommes, les femmes et les enfants identifiés comme des sans-papiers. Plus ces opérations distinctes mais liées entre elles s’imposent, plus les pratiques qu’elles autorisent semblent normales, plus elles sont susceptibles de prospérer sans susciter le scandale qu’en d’autres temps elles auraient provoqué. Hier, les quelques charters d’étrangers en situation irrégulière organisés par l’ancien ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, soulevèrent un tollé qui l’obligea à plus de modération. Aujourd’hui, en dépit des mobilisations opiniâtres et courageuses de nombreux militants associatifs, le gouvernement persévère dans la voie que le chef de l’Etat lui a fixée et, pire encore, augmente année après année le nombre de « reconduites à la frontière. » Régression remarquable et terrible symptôme de la puissante dynamique évoquée à l’instant qui doit être nommée pour ce qu’elle est : la banalisation du mal, des orientations adoptées par l’actuelle majorité et des moyens employés pour les appliquer. Tous étant présentés comme des impératifs au service de fins supérieures : la défense de nos « concitoyens », de leur mode de vie et de « l’identité nationale » dont une lettre officielle rappelle qu’elle « doit être placée au cœur de [l]’action [8] » du ministre des Expulsions. Politique est la langue forgée avec un soin maniaque par ceux qui exercent le pouvoir et par leurs conseillers ; tous savent les enjeux de ces luttes terminologiques indispensables pour imposer leurs représentations du monde et des autres, et les dispositions qu’elles légitiment. Plus singulier est le fait que cette langue soit également employée par de nombreux journalistes qui devraient pourtant savoir ce que parler et écrire veulent dire. Politique est le geste qui consiste à rejeter les différentes expressions mentionnées et à rétablir, contre les professionnels intéressés de la manipulation linguistique, la justesse des vocables usités pour qualifier et penser, de façon aussi précise que possible, ce dont nous sommes les témoins. En effet, mal nommer les réalités quelles qu’elles soient, c’est ajouter l’approximation et la confusion à leur complexité, et affaiblir nos capacités à en rendre compte. Enjeux politiques donc, enjeux de connaissance aussi étroitement liés aux premiers dans ce cas d’espèce. Les énoncés des gouvernants et de leur porte-parole vaporisent les violences physiques et symboliques imposées à ceux qu’ils désignent comme des « clandestins », ce terme inquiétant et péjoratif employé pour stigmatiser plus encore les étrangers visés et justifier le sort qui les attend. Les nôtres doivent au contraire rappeler constamment l’existence des premières car elles sont les conséquences structurelles des orientations du gouvernement, pas des incidents provoqués par le zèle intempestif de tel ou tel comme le prouvent les nombreux rapports élaborés depuis longtemps par plusieurs associations spécialisées [9]. De même, les effets juridiques, pratiques et humains de cette politique doivent être nommés de façon claire. C’est donc à dessein que le terme rafle, par exemple, est ici employé puisqu’il désigne une technique policière inventée à la fin du XIXe siècle pour procéder à des arrestations nombreuses opérées à « l’improviste dans un quartier suspect » ou « un établissement mal famé [10] », comme on l’apprend à la lecture du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Les fins poursuivies par le gouvernement : les expulsions en masse appellent nécessairement ce type de pratiques qui sont autant de moyens indispensables à la réalisation des objectifs assignés au ministère des Expulsions et aux préfets.
Echapper à la double accusation de stigmatiser les populations allochtones et d’employer une rhétorique xénophobe proche de celle du Front national au moment même où, pour des raisons électoralistes, certaines de ses propositions deviennent celles du chef de l’Etat et de son parti, tels sont aussi les desseins de Brice Hortefeux. De là la nécessité d’occuper cette posture avantageuse de la modération, du juste milieu et de l’objectivité supposés lesquels passent par la prise en compte apparente des multiples effets des phénomènes migratoires. Habile subterfuge dont la fonction principale est de rendre acceptable la suite de cette intervention où les conséquences jugées délétères d’une « immigration incontrôlée » sont dénoncés avec d’autant plus de vigueur que le ministre des Expulsions s’est livré aux louanges convenues que l’on sait. Préoccupations voisines de celles exprimées par Chevalier en 1946 donc, inquiétudes proches aussi cependant que se dévoilent les origines lointaines d’une xénophobie républicaine parée des atours de la science et légitimée, qui plus est, par cet organisme prestigieux qu’est l’INED dans l’immédiat après-guerre, de ceux du réalisme et du sens des responsabilités au service des Français comme le répètent de façon pavlovienne ceux qui sont maintenant aux affaires. Plus ancienne est cette tradition, aujourd’hui réhabilitée par le président, le gouvernement et la majorité qui les soutient, puisqu’elle fut élaborée sous la Troisième République où les discours, les pratiques et les dispositions xénophobes étaient monnaie courante [11].

- Immigration, sécurité et "identité nationale"

Dans tous les cas les immigrés, hier arrivés des territoires de l’empire, aujourd’hui d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie, tous étant jugés peu assimilés, voire même difficilement assimilables ou intégrables pour user de la pseudo-catégorie en vogue de nos jours, sont considérés comme la cause de maux divers et graves susceptibles de ruiner le "tempérament national" laisse entendre Chevalier qui se prononce en faveur de mesures restrictives pour l’entrée et le séjour de ces populations en métropole. Instaurer des mécanismes stricts de sélection, tel est l’un de ses objectifs pour mieux défendre « l’humanité française » dans un contexte où le pays « ne tient pas à laisser abâtardir un héritage moral, intellectuel et physique qui est plus que jamais son principal bien » alors que la reconstruction lui impose des tâches difficiles et nombreuses. Pour des motifs identiques, un autre expert des migrations, Robert Sanson, propose de lier la durée du séjour des « travailleurs nord-africains » à celle de leur contrat de travail qui devrait être limité à six mois ou un an afin de réduire au maximum les risques engendrés par leur présence en région parisienne, notamment. Après quoi, ces ouvriers seraient contraints de retourner « au pays [12] », dans leurs colonies respectives en fait puisqu’ils proviennent de contrées toujours dominées par la Quatrième République. Quant à Robert Debré et Alfred Sauvy qui, en 1946, entendent préserver eux aussi les « meilleurs qualités » du « caractère » et du « type français », ils estiment indispensable la création d’un « ministère unique » chargé de « diriger et contrôler », entre autres, cette immigration maghrébine dont les caractéristiques culturelles et cultuelles, liées à l’Islam, rendent la « fusion des deux populations difficile et, sans doute, peu souhaitable. [13] » Immigration choisie, institutionnalisation souhaitée de la précarité et, pour accomplir plus sûrement les différentes missions énumérées par les uns et les autres, création d’une administration ad hoc, déjà. Aujourd’hui ceux qui affirment avoir inventé de toute pièce le nouveau ministère dont l’Etat sarkozyste est désormais flanqué pour mieux traquer les "clandestins" et préserver « la cohésion de notre communauté nationale » - Brice Hortefeux dixit – abusent l’électorat en se créditant d’une originalité et d’une audace exagérées à dessein pour mieux faire croire à la « rupture » qu’ils prétendent incarner. Sans doute le regroupement de différents services, conçu de façon martiale comme un véritable « état-major taillé sur mesure pour remplir sa triple mission : contrôler les flux migratoires, promouvoir l’immigration professionnelle et réussir l’intégration des immigrés légaux [14] », est-il en partie inédit puisqu’il n’a ni précédent dans l’histoire de la République, ni dans un pays étranger. Pas même en Italie que dirige pourtant une coalition nationaliste et xénophobe composée de la formation de Silvio Berlusconi, de la Ligue du nord et d’Alliance nationale [15]. Remarquable mais sinistre exception française donc, même si les origines de ce ministère, les représentations et les arguments employés pour justifier son existence sont anciens. Aussi faut-il penser son avènement sur le mode de la discontinuité relative, au regard de la conjoncture récente, et de l’actualisation, de l’institutionnalisation aussi, de tendances inscrites dans la longue durée qui plongent leurs racines dans un passé tantôt lointain – les années 1930 et les lendemains de la Seconde Guerre mondiale -, tantôt proche puisque l’augmentation significative des expulsions – telle que rapportée dans les discours officiels destinés à chanter les louanges de son initiateur- est liée à l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur en 2002. Brice Hortefeux le rappelle pour mieux lui rendre hommage en dévoilant ce bilan : « 100 000 étrangers en situation irrégulière (…) raccompagnés (sic) » dans « leur pays d’origine », pas moins de 24 000 en outre-mer et 35 000 refoulements aux frontières depuis cette date [16]. Influence des personnalités de la Quatrième République ? Très improbable. Rencontre ? Plus sûrement. Sans doute est-elle liée à la confrontation à des problèmes voisins traités de façon proche par des hommes pour qui les étrangers non européens sont, pour des raisons culturelles et cultuelles, synonymes de périls qu’il faut conjurer au plus vite.
Hier et aujourd’hui encore, ces conceptions sont au principe d’une politique destinée à limiter toujours plus l’entrée des allochtones visés sur le territoire national et à empêcher ceux qui y résident de s’installer durablement pour éviter que l’immigration économique et masculine ne se transforme en une immigration familiale jugée plus inquiétante encore. De là le renforcement des conditions exigées pour faire venir les membres d’une même famille, et l’instauration de « cartes de séjour renouvelables chaque année » et délivrées « dans la liste des métiers (…) ouverts à l’immigration de travail. [17] » Etre un immigré dans ces conditions, c’est être ravalé au rang de pur instrument de production appréhendé à partir des seuls critères de l’utilité et de la dangerosité supposées en étant soumis, qui plus est, à une précarité personnelle, professionnelle et géographique juridiquement sanctionnée. Aussi ces travailleurs peuvent-ils être importés puis expulsés dès que les désagréments réputés associés à leur présence sont jugés supérieurs aux avantages qu’ils procurent. Réification des hommes gérés comme des flux anonymes qu’il faut réguler, orienter et refouler en fonction des intérêts supposés de la France cependant qu’est néantisé tout ce qui constitue les premiers comme autant d’individus singuliers, dotés d’un passé et confrontés à un présent – celui-là même qui les pousse à fuir la misère et/ou les persécutions multiples subies dans leur pays d’origine –, porteurs en un mot d’une histoire et d’un avenir qu’ils cherchent à bâtir au péril de leur vie, parfois, en affrontant les dangers d’un long périple, l’exil et la solitude. Néantisés et considérablement restreints aussi, certains de leurs droits réputés fondamentaux – droit de voyager, de s’installer librement dans la contrée de leur choix et d’y mener une vie familiale dite normale - dont on découvre qu’ils n’en sont pas puisqu’ils cèdent devant les "impératifs" de la production, de l’ordre public et de la raison d’Etat [18]. L’urgence économique, sécuritaire et politique, en un mot la nécessité de protéger « nos compatriotes » contre des menaces multiples, déclarait Brice Hortefeux à la tribune de l’Assemblée nationale, telle est l’ultima ratio et la matrice commune de ces orientations passées et présentes. Toutes sont puisées dans un vieux brouet xénophobe dont la recette fut réhabilitée par le Front national avant que le dirigeant de l’UMP, aujourd’hui président, ne l’utilise à son tour pour parvenir plus sûrement au pouvoir et s’y maintenir en donnant des gages réguliers aux électeurs venus de l’extrême-droite afin de les retenir dans le giron électoral du parti majoritaire [19].

-  Xénophobie d’Etat

Que des différences existent entre les textes rédigés après 1945 et les discours de Brice Hortefeux, nul n’en disconviendra mais elles sont plus formelles que substantielles. A preuve, les dangers dénoncés par les uns sont aussi ceux qui justifient les mesures défendues par ce ministre qui juge la « cohésion » du pays menacée par la présence de « fils » et de « petits-fils » d’immigrés « venus en France dans les années 60 et 70 » et qu’elle n’a pas « fini d’intégrer. » Les causes susceptibles de ruiner la cohésion de la communauté nationale étant identifiées, selon lui, il peut alors brosser le tableau plus précis de leurs effets multiples et inquiétants. « Cités ghettos », « squatts » et « bandes » sans oublier, dans ce crescendo reposant sur la peur qu’il doit susciter ou conforter, l’acmé dramatique et plus terrible encore des maux énumérés : les « violences urbaines » de « l’automne 2005. » A ce sujet, nul besoin de développer : la seule référence à ces événements, dont les origines immédiates sont évidemment occultées, appelle aussitôt des images précises de chaos, d’incendies de bâtiments privés et publics, et d’affrontements avec les forces de l’ordre cependant que les coupables sont clairement désignés : les jeunes français d’origine immigrée et les étrangers marginaux. En prétendant se faire ainsi l’écho des inquiétudes des citoyens, Brice Hortefeux accrédite l’idée selon laquelle la présence trop nombreuse des uns et des autres menacent la « sécurité, [l’]emploi » et le « mode de vie » des Français affirme-t-il pour mieux dévoiler l’ampleur des dangers qu’il s’agit de combattre en rompant « avec les errements du passé » qui se nomment « fatalité », « facilité » et « irresponsabilité. » Mieux, après « trente » années d’atermoiements liés à « l’absence d’une politique d’immigration réfléchie, cohérente et déterminée », il se présente comme le porte-parole courageux et lucide d’une « majorité silencieuse » dont les attentes sont claires et peuvent se résumer ainsi : « maîtriser les flux migratoires pour préserver l’équilibre de notre communauté nationale. » Au terme de ce discours, il peut conclure par cette injonction présentée comme un constat de bon sens qui vient de recevoir l’onction démocratique du suffrage universel : la défense de « nos compatriotes » est un « devoir aussi simple qu’exigeant » qui fonde le mandat que « le Président de la république » tient « du peuple français », et la « mission [20] » que Nicolas Sarkozy lui a fixée. D’autres n’hésitent pas à agiter le spectre d’une invasion à venir qui, favorisée par la « pauvreté (…) des pays du Sud », risque « d’entraîner une vague migratoire qu’il faudra naturellement mieux contrôler et mieux maîtriser. [21] » En dépit d’évolutions inscrites dans la longue durée, comment qualifier la situation nouvelle ouverte par les dernières élections présidentielles et la création du ministère des Expulsions  ? A quel type de discours et de pratiques ressortissent ceux qui retiennent notre attention ? De quoi sommes-nous aujourd’hui les témoins ? De l’avènement d’une xénophobie d’Etat et d’institution défendue par des élites politiques et leurs nombreux « chiens de garde » qui ne cessent de mettre en scène, et en paroles, la peur de l’étranger pensé comme la cause de maux divers, nombreux et graves, ce pour quoi des dispositions exorbitantes du droit commun doivent être adoptées puis mises en œuvre par des pouvoirs publics mobilisés comme jamais pour combattre les "clandestins" et les dangers qu’ils sont supposés incarner. En ce domaine, le ministre des Expulsions est efficacement secondé par des personnalités soucieuses de justifier leur statut de conseiller du prince. « Il ne faudrait pas, affirmait ainsi en 2007 le secrétaire général du Haut Conseil à l’intégration, le philosophe-idéologue François Guéry, qu’une immigration mal agencée vienne remettre en cause le régime républicain. Il peut y avoir des ennemis de la République qui s’arrogent tous les moyens pour mettre les institutions en danger. [22] ». Qu’un tel délire paranoïaque puisse passer pour une prédiction raisonnable en dit long sur l’involution qui affecte notre époque. De plus, le conseil scientifique de cette institution est présidé par « l’Immortelle » Hélène Carrère d’Encause, dont chacun connait l’étendue des compétences sur le sujet comme le prouvent ses déclarations clairvoyantes relatives aux émeutes de l’automne 2005 provoquées, selon elle, par des Africains polygames et incapables d’élever leurs enfants. Bel attelage qui doit garantir, nul n’en saurait douter, la rigueur et l’objectivité de ce nouveau « machin. »
Xénophobie d’Etat, donc, que soutiennent le mensonge, l’omission intéressée et la réécriture de l’histoire immédiate par Brice Hortefeux pour mieux accréditer la thèse selon laquelle le quinquennat qui a débuté en 2007 a enfin mis un terme à une longue période de laxisme. Stupéfiante assertion quand on sait qu’en quelques années seulement, cinq lois sur l’entrée et le séjour des étrangers ont été votées et des centaines de décrets, arrêtés et circulaires élaborés, auxquels s’ajoutent pas moins de onze modifications du code des étrangers depuis 2005 [23]. Incroyable prurit législatif et réglementaire qui témoigne d’un emballement sans précédent destiné à faire croire qu’en ces matières les gouvernants agissent conformément aux promesses électorales qu’ils ont faites. Plus encore, un tel phénomène nous renseigne sur la nature du droit appliqué à certaines catégories d’allochtones qui se caractérise par une instabilité et une insécurité juridiques structurelles – comparée à la relative stabilité des lois dont jouissent les nationaux et les ressortissants des Etats membres de l’Union européenne– engendrée par la prolifération de textes émanés d’autorité et de pouvoirs multiples. Tous favorisant des pratiques hétérogènes, parfois contraires à la loi – celle-là même que les préfets sont supposés faire respecter -, et de facto discriminatoires et arbitraires. Plusieurs études consacrées aux comportements des fonctionnaires et des administrations spécialisés dans "l’accueil" des étrangers l’établissent de façon précise et circonstanciée. Rarement un si beau mot – accueil -, qui engage à l’endroit d’autrui considéré comme un semblable digne des égards qui lui sont accordés, n’aura été à ce point galvaudé, vidé de sa substance et perverti. A preuve les conditions et les traitements scandaleux subis par la majorité des immigrés, réguliers ou irréguliers, quand ils s’engagent dans le dédale improbable des procédures que l’Etat, ses représentants en gants blancs et de nombreux bureaucrates leur imposent à l’occasion de l’examen des dossiers constitués pour tenter de faire valoir leurs droits. Mépris, humiliations, exigences diverses et parfois contradictoiores, attentes interminables… [24].
Sur ces questions, ce qu’il est convenu d’appeler le « sarkozysme » n’est qu’un « lepénisme » réformé car émondé de ses vociférations et de ses propositions les plus radicales afin de les rendre compatibles, sur le plan juridique, avec les institutions républicaines et européennes, et politiquement acceptables par les diverses composantes de la majorité. Sur de nombreux points, en effet, les orientations du gouvernement s’inspirent de celles de l’organisation frontiste ; une partie de ses propositions étant désormais appliquée, ou incarnée, par le ministère des Expulsions. « Retours volontaires » et « contraints », « codéveloppement », « politique d’assimilation » ambitieuse grâce à la réhabilitation des « valeurs » de la France et de son histoire, « défense de l’identité nationale », dénonciation régulière, au nom des inquiétudes de « nos compatriotes », des « quartiers » supposés échapper à la « loi [25] », tels sont les thèmes principaux qui structurent une sorte de "programme commun", inavoué mais réel, comme l’atteste la comparaison des mesures exigées depuis longtemps par le dirigeant du Front national avec celles de l’UMP [26]. Les dévots du chef de l’Etat, qui le félicitent pour sa stratégie ayant conduit à l’important recul électoral de l’organisation d’extrême droite, occultent ceci d’essentiel : sa défaite dans les urnes se paie du triomphe de beaucoup de ses idées et de certains de ses slogans – « la France on l’aime ou on la quitte » par exemple - qui ont migré sur l’échiquier politique en devenant ceux de parti dominant et de ses dirigeants. Mieux, c’est désormais au nom de la lutte contre les thèses du Front national que le nouveau et vaillant petit soldat de la Sarkozie, Eric Besson, justifiait récemment sa mission dans un contexte – celui des élections européennes de 2009 – où, une fois encore, les thèmes de l’insécurité et de l’immigration furent exploités sans vergogne par les candidats de la majorité pour conforter leur position et tenter de réduire une abstention record. Cependant, ces mutations ne sont plus conjoncturelles et limitées à certaines échéances électorales, comme cela était le cas antérieurement, elles s’inscrivent désormais dans la longue durée. Les propositions du candidat Sarkozy [27] lors des présidentielles de 2007 et les orientations mises en œuvre par le ministère des Expulsions le prouvent. Toutes témoignent de la radicalisation des positions défendues par la droite institutionnelle avec l’approbation tacite ou explicite des ministres réputés incarner "l’ouverture", et de la secrétaire d’Etat aux droits de l’homme, Rama Yade. Comme ces derniers, elle a les convictions de ses ambitions.
« Notre plume est une arme bien faible – et on ne manque pas de nous le faire cruellement sentir. Mais il est de notre devoir d’en faire usage. Nous sommes peut-être impuissants car notre époque déroule son terrible ordre du jour sans tenir compte de notre colère et de nos plaintes. (…) On pourra donc plus tard nous reprocher d’avoir été impuissants, mais pas de nous être déshonorés [28] » par notre silence ou notre abstention mêmes. Nous savons ce qui est perpétré au nom de la Loi, de la République et de la défense de l’Ordre prétendument menacé par les immigrés venus d’Afrique et d’Asie. Nous sommes informés des violences et des outrages quotidiens infligés depuis longtemps aux "clandestins", des moyens employés par le ministère des Expulsions, les diverses administrations, les fonctionnaires de police et de gendarmerie chargés de ces basses besognes sordidement sublimées en devoirs nationaux jugés indispensables pour protéger « notre pacte social. [29] » Nous entendons et lisons les discours xénophobes et d’une démagogie obscène prononcés par les membres du gouvernement et les préfets qui attisent la peur éprouvée par de nombreux citoyens pour les étrangers en situation irrégulière. La peur et les préjugés qu’elle soutient puisque ces préjugés sont présentés comme des "vérités" par les plus hautes autorités de l’Etat, la majorité des députés, et quelques intellectuels et académiciens ralliés au président de la République. Les "clandestins" ? De nouveaux ennemis intérieurs contre lesquels se mobilisent des bateleurs cyniques et avides de pouvoirs qui usent d’une rhétorique martiale en se croyant investis d’une mission grandiose : sauver la France au son de la Marseillaise sans oublier le drapeau tricolore, tous deux bien faits pour stimuler l’amour du pays et la fierté d’appartenir à cette grande nation. Nous n’ignorons pas, enfin, les existences et les espoirs ruinés de ceux qui sont raflés, placés en centre de rétention puis forcés d’embarquer dans des avions ou des navires à destination de leur pays d’origine. Telle est la situation qui nous porte à écrire, telle est la raison d’être de ce livre : témoigner, penser, résister, autant que faire se peut. « En certaines circonstances, la vérité impose que l’on dresse contre sa classe, contre son parti, contre son Etat. [30] » Nous y sommes.

Olivier Le Cour Grandmaison.

NOTES

[1] . Depuis la création du ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement en mai 2007, nous menons un travail individuel – il a donné lieu à la publication de plusieurs articles - et collectif – qui est à l’origine du présent ouvrage - portant sur l’avènement d’une xénophobie d’Etat et ses manifestations diverses. L’un des objectifs étant de rendre compte et d’analyser cette conjoncture politique singulière pour tenter de faire mentir l’adage selon lequel la chouette de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit.

[2] . L. Chevalier. « Principaux aspects du problème de l’immigration. » in Les travaux du Haut comité consultatif de la population et de la famille, INED, travaux et documents, cahier n°1, Paris, PUF, 1946, p. 13. Directeur de recherches à l’Institut national d’études démographiques et historien, Chevalier (1911-2001) est considéré alors comme un spécialiste de l’immigration à laquelle il a consacré plusieurs articles substantiels et un cours dispensé à l’Institut d’études politiques de Paris. Elu au Collège de France (1952), il a notamment publié Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle chez Plon, en 1958.

[3] . Brice Hortefeux. Discours à l’Assemblée nationale. 18 septembre 2007.

[4] . Critères établis par l’ancien secrétaire d’Etat à la Prospective, Eric Besson, promu ministre des Expulsions par le Chef de l’Etat en raison de sa docilité remarquable et sans principe, sans autre principe du moins que de servir ses ambitions ministérielles. Le premier applique désormais une politique dont il dénonçait, en 2007, « les effets dévastateurs » liés, notamment, aux « arrestations massives » et aux détentions « à répétition de certaines personnes non reconductibles, y compris les enfants. » Il ajoutait que ces orientations avaient pour objectif de « rassurer l’électorat de droite et d’extrême droite en prétendant lutter toujours et encore contre l’immigration. » Rapport sur les « inquiétantes ruptures de M. Sarkozy » publié le 10 janvier 2007 par le Parti socialiste.

[5] . Le Monde, 13 janvier 2009. Ce chiffre comprend 10 072 retours volontaires – essentiellement des Roms bulgares et roumains "aidés" à hauteur de 300 euros par adulte et 100 par enfant – et 19724 « reconduites contraintes. » En 2007, la police a arrêté 80 000 étrangers – 222 par jour en moyenne ce qui signifie que toutes les heures 9 personnes sont concernées - pour 23 000 « éloignements. » On devine aisément les critères employés pour parvenir à ces résultats : la multiplication des contrôles au faciès. Dans la lettre de mission adressée, le 31 mars 2009, par N. Sarkozy et Fr. Fillon au nouveau ministre des Expulsions, E. Besson, l’objectif est porté à 27 000 « éloignements forcés » par an soit 75 par jour. Le terme de traque est donc parfaitement adéquat pour désigner ces pratiques.

[6] . « Le président est persuadé qu’il doit en partie son élection à cette promesse de campagne » : la création du ministère de l’Immigration… jugée par lui « stratégique » écrit M-Ch. Tabet. Le Journal du Dimanche, 11 janvier 2009, p. 6. Stratégique elle l’est puisqu’elle a permis à N. Sarkozy de réaliser l’une de ses promesses : « aller chercher les électeurs du Front national un par un. »

[7] . En 2008, le mensuel Enjeux. Les Echos, constatait que les sommes allouées aux projets de codéveloppement étaient de 60 millions d’euros alors que les dépenses occasionnées par les interpellations, la rétention et les expulsions s’élevaient à plus de 2,05 milliards selon les estimations réalisées par les différentes administrations et services concernés. Cette France-là, Paris, La Découverte, 2009, p. 387. De plus, les transferts financiers des immigrés présents en France sont nettement supérieurs à l’aide publique accordée aux pays africains. 60% des étrangers originaires d’Afrique subsaharienne envoient de l’argent hors de l’Hexagone ce qui représente parfois 40% de leurs revenus. 75 % des sommes expédiées par les migrants de toute nationalité – le total s’élève à 4,3 milliards d’euros – sont consacrés à des dépenses de consommation courante et 15% au logement. Enjeux. Les Echos, n°251, novembre 2008, p. 20.

[8] . Lettre de mission adressée au ministre des Expulsions E. Besson. On y lit ceci également : « Nous devons être fiers d’avoir restauré en France un discours assumé sur l’identité nationale et républicaine. (…) En étant nous-mêmes fiers d’être Français, nous facilitons l’intégration des étrangers que nous accueillons. Comment leur demander d’aimer la France si nous ne l’aimons pas nous-mêmes ? Nous devons non seulement assumer mais aussi célébrer, au regard du monde et des nouveaux migrants, la fierté d’être Français. » Souvent exploités, discriminés et relégués en banlieue, les immigrés seront sans doute émus aux larmes en prenant connaissance de ces grandioses objectifs.

[9] . Cf. les rapports circonstanciés, réguliers et précieux établis depuis des années par l’Anafé (Association nationale aux frontières pour les étrangers) et la Cimade.

[10] . Dictionnaire Le Robert, Paris, Société du Nouveau Littré, 1980, tome 5, p. 620. Parmi de nombreux exemples possibles, citons la rafle du 12 février 2008 réalisée par 400 policiers dans un foyer du XIIIe arrondissement où, sous couvert de lutte contre des « marchands de sommeil », 107 Maliens furent arrêtés puis placés en centre de rétention. Informé de cette opération, le Syndicat de la magistrature a dénoncé cette « traque des étrangers » et un « détournement de procédure qui vise à instrumentaliser la justice pour permettre au gouvernement de remplir ses quotas d’expulsion. » Communiqué du 15 février 2008.

[11] . Cf. en particulier l’ouvrage célèbre alors de G. Mauco (1899-1988). Les Etrangers en France. Leur rôle dans les activités économiques paru chez A. Colin en 1932. Considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de l’immigration, Mauco a par la suite occupé des fonctions officielles dans divers organismes chargés des étrangers et des problèmes démographiques. Pour des études récentes, voir G. Noiriel. Réfugiés et sans-papiers. La République face au droit d’asile XIXe-XXe siècle, Paris, Hachette, 1999 et Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle). Discours publics, humiliations privées, Paris, Fayard, 2007. Relativement à la situation particulière des « colonisés-immigrés » sous la Troisième République, cf. notre ouvrage La République impériale : politique et racisme d’Etat, Paris, Fayard, 2009.

[12] . L. Chevalier. « Principaux aspects du problème de l’immigration. » in Les travaux du Haut comité consultatif…, op. cit. , p. 14 et R. Sanson. « Les travailleurs nord-africains de la région parisienne. », idem, p. 192.

[13] . R. Debré et A. Sauvy. Des Français pour la France, le problème de la population, Paris, Gallimard, 1946, p. 126 et 232. Polytechnicien, Sauvy (1898-1990) fut directeur de l’INED de 1945 à 1962, de la Revue Populations jusqu’en 1975 et professeur au Collège de France à partir de 1962. Avant guerre, il avait été expert auprès du président du Conseil P. Reynaud pour les questions démographiques (1938) et avait dirigé l’Institut de conjoncture (1937-1945). Considéré comme le fondateur de la pédiatrie moderne, Debré (1882-1978) a joué un rôle important lors de la création de l’INED. Conformément à l’ordonnance qui a permis la création de cet Institut, il a pour mission « d’étudier les problèmes démographiques sous tous leurs aspects. »

[14] . B. Hortefeux. Discours à la presse. 19 juin 2008.

[15] . L’ancien responsable du MSI (Mouvement social italien) et fondateur de l’Alliance nationale, Gianfranco Fini, aujourd’hui président de la Chambre des députés, est un grand admirateur de Sarkozy dont il a préfacé les ouvrages traduits en Italie. Le Monde, 16 septembre 2008, p. 9. « La dérive xénophobe » titrait une journaliste à propos de la politique conduite par le gouvernement de S. Berlusconi. Le Nouvel Observateur, 3-9 juillet 2008, n°2278, p. 64. Force est de constater qu’il ne s’agit pas d’une spécificité italienne ; la création et les actions du ministère des Expulsions le prouvent.

[16] . B. Hortefeux. Discours à l’Assemblée nationale. 18 septembre 2007. En 2005, le diaphane et éphémère ministre de l’outre-mer, François Baroin, déclarait triomphalement à l’Assemblée nationale : « On dénombre 15 000 reconduites à la frontière (…) pour l’outre-mer (…). Pour la Guadeloupe, leur nombre a augmenté de 53% entre 2002 et 2004, l’objectif étant d’atteindre 2000. » Déjà la "politique du chiffre" et l’abjecte "culture" du résultat sous « l’impulsion » d’un Premier ministre nommé Dominique de Villepin. Assemblée nationale, compte rendu analytique officiel, 15 novembre 2005, p. 4. Comme son successeur et les ministres actuels, qui pérorent sur la rupture, il convoquait déjà les préfets pour leur imposer des objectifs précis et « ambitieux » de « 20 000 éloignements » pour l’année 2005. L’état des droits de l’homme en France, LDH, Paris, La Découverte, 2005, p. 28. Même politique et mêmes pratiques donc.

[17] . B. Hortefeux. Discours à la presse. 19 juin 2008. Quelques mois plus tard, il ajoutait : « la rupture a eu lieu » puisque « le rééquilibrage entre immigration professionnelle et immigration familiale est engagé. » En effet, la première atteint 14% des entrées alors que la seconde connait une « baisse spectaculaire » de 10,6% se félicitait l’ancien ministre des Expulsions. Le Monde, 13 janvier 2009. Baisse liée aux réformes successives imposant des conditions toujours plus strictes aux étrangers désireux de faire venir leur famille en France. Conduite par des chercheurs de différentes nationalités et présentée au mois de mars 2008, lors d’un séminaire organisé par le British Council à Paris, une étude européenne établit que les « ressortissants des pays tiers résidant légalement en France doivent remplir les conditions les plus sévères des vingt-huit pays pour le regroupement familial et la résidence de longue durée. » Le Monde, 17 mars 2008. De son côté, la Cimade constate qu’entre 2003 et 2006, le nombre de cartes de résident délivrés par les pouvoirs publics a baissé de 50%. Cimade. Devant la loi. Enquête sur les conditions d’accueil des étrangers dans les préfectures, l’information du public et l’instruction des dossiers, 2008, p. 46.

[18] . « Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat, (…) de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. » Article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948. Magnifiques et beaux principes, assurément. Rappelons cependant que le Conseil d’Etat a estimé dans un arrêt – Elections de Nolay, 18 avr. 1951, Rec. , p. 189 – que cette Déclaration universelle ne pouvait être « utilement » invoquée devant lui car elle est dépourvue de toute valeur juridique contraignante. Voilà qui éclaire d’un jour singulier la générosité et l’universalité supposées de cette Déclaration.

[19] . « Sarko [a été] élu en empruntant le langage du Front national » sur l’immigration déclarait J-M. Le Pen. Le Monde. 5 juin 2009.

[20] . Brice Hortefeux. Discours à l’Assemblée nationale. 18 septembre 2007. Là encore, le ministre occulte à dessein la réalité des mouvements migratoires en suggérant que la France est, depuis des années, confrontée à des arrivées massives et incontrôlées. Les études les plus récentes montrent qu’il n’en est rien. Entre 1990 et 1999, « l’immigration nette est (…) de l’ordre de 6000 personnes par an. » H. Le Bras. http://www.rue89.com/2008/03/10. Une enquête de l’Insee conduite en 1990 révélait, déjà, qu’entre 1982 et 1990, la population étrangère en France n’avait augmenté que de 2%. Libération, 30 juillet 1992. Contrairement aux affirmations péremptoires des différents ministres des Expulsions qui prétendent agir pour les Français, un sondage IFOP révélait que 59% des personnes interrogées rejetaient « les objectifs chiffrés en matière de reconduite à la frontière. » Les Echos, 21 avril 2009.

[21] .. E. Ciotti. Assemblée nationale. Compte rendu analytique officiel. Séance du 23 octobre 2007, p. 34. Contrairement à ces représentations tenaces mais fausses, entretenues par le ministère des Expulsions notamment, tendant à faire croire que le « Nord » est menacé par d’importantes migrations venues du « Sud », rappelons que les pays de l’OCDE accueillent moins de 4 millions d’Africains alors que « l’Afrique subsaharienne compte 17 millions de migrants internes. » En Afrique de l’Ouest, « 7,5 millions de personnes vivent dans un pays différent de celui où elles sont nées, soit dix fois plus que le nombre d’Africains de l’Ouest établis en Europe. » Ph. Bernard. Le Monde, 25 juin 2008.

[22] . Libération, mardi 2 octobre 2007. (Souligné par nous.)

[23] . S. Slama. « Politique d’immigration : un laboratoire de la frénésie sécuritaire », in La frénésie sécuritaire. Retour à l’ordre et nouveau contrôle social, sous la dir. de L. Mucchielli, Paris, La Découverte, 2008, p. 66.

[24] . Cf. D. Lochak. Face aux migrants : Etat de droit ou état de siège ?, Paris, Textuel, 2008 et A. Spire. Accueillir ou reconduire. Enquête sur les guichets de l’immigration, Paris, Raisons d’agir, 2008. En matière de délai – 6 mois - imposé à l’administration pour examiner les demandes de regroupement familial, par exemple, seuls 20 départements sur 60 ayant fait l’objet de l’enquête s’y conforment. Ailleurs, l’attente peut durer 18 voire même 24 mois dans les cas jugés compliqués. Cimade. Devant la loi…, op. cit. , p. 24. (Souligné par nous.)

[25] . J-M. Le Pen. Pour la France, Paris, Albatros, 1985, p. 31 et suivantes. Cf. également le site officiel du F. N : http://www.frontnational.com/progra.... Qui soutient que l’immigration « menace la concorde et la paix civile, » « mine la souveraineté nationale » et « met en cause l’identité nationale » ? N. Sarkozy ? B. Hortefeux ? E. Besson ? Non. J-Y. Le Gallou. La préférence nationale : réponse à l’immigration, Paris, A. Michel, 1985, p. 38. Ouvrage qui fait partie des publications officielles du Club de l’Horloge. Membre du Conseil d’administration de ce Club, qui a permis de jeter des passerelles entre l’extrême droite et certaines personnalités du RPR et de l’UDF, hier, Le Gallou fut aussi conseiller régional du Front national.

[26] . Dans la lettre de mission, déjà citée, adressée par le chef de l’Etat et son « collaborateur » à Matignon, au ministre Eric Besson, outre les 27000 expulsions prévues, il lui est aussi demandé de prendre part, « aux côtés du ministre chargé de la Culture, à la mise en place du Musée de l’histoire de France qui contribuera à faire vivre notre identité nationale auprès du grand public. » A quoi s’ajoutent quelques recommandations relatives à la nécessité de renforcer « la place des emblèmes et symboles de la République, de sa langue, de son drapeau, de son hymne partout où cela peut s’avérer nécessaire, dans les écoles et les lieux publics, dans la vie quotidienne comme dans les grands événements de notre vie nationale. »

[27] . « Casser de l’immigré est un moyen efficace de gagner des suffrages. Malheureusement, cela conduit à de mauvaises lois, à une mauvaise politique et à des souffrances inutiles pour les personnes et leurs familles que cette stratégie vise et instrumentalise. M. Sarkozy veut être considéré comme un homme d’Etat. Qu’il agisse en homme d’Etat ! » Ces lignes ne sont pas extraites d’un hebdomadaire d’extrême gauche mais de l’éditorial du New-York Times. 21 octobre 2007.

[28] . K. Mann. « Pen Club. » in Contre la barbarie 1925-1948, préface de M. Crépu, Paris, Phébus, 2009, p. 107.

[29] . E. Ciotti. Assemblée nationale. Compte rendu analytique officiel. Séance du 23 octobre 2007, p. 11. Affirmation reprise par le préfet de la Gironde et de la région Aquitaine, Francis Idrac. Après avoir rappelé que la lutte contre les "clandestins" « restera une priorité », il déclare : « parce qu’elle s’accompagne de travail illégal et de trafics de toutes sortes, l’immigration irrégulière est une atteinte à la cohésion sociale et à la dignité humaine. » Discours prononcé le 18 janvier 2008 lors des vœux aux services de sécurité. Cité par Cette France-là, op. cit. , p. 352. Conséquences pratiques de cette écholalie grossière : le renforcement des effectifs de la brigade mobile de la PAF (Police de l’air et des frontières) et des objectifs de reconduites à la frontière revus à la hausse. En décembre 2008, contrairement aux affirmations réitérées de nombreux membres du gouvernement et de la majorité, l’action du ministère des Expulsions n’était « approuvée que par 30% des Français alors que 40% d’entre eux la jugeaient défavorablement. » Baromètre IPOS-Le Point cité par Cette France-là. , op. cit. , p 425. Quelques mois auparavant, un sondage CSA, pour Le Parisien-Aujourd’hui en France du 27 avril 2008, révélait que 68% des Français étaient favorables à la régularisation des sans-papiers en grève. Une politique « au service de nos compatriotes » comme le soutient B. Hortefeux notamment ? Ces résultats tendraient à confirmer qu’il n’en est rien ; elle s’adresse bien plutôt à cette fraction minoritaire de l’électorat que se disputent âprement l’UMP et le Front national.

[30] . D. Rousset. « Notre tâche permanente. » Saturne n°17, janvier-février-mars 1958, p. 4.