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"La candidature Turque et la construction subjective d’un « autre » à la communauté des européens : une analyse systématique des discours de la presse en France, en Belgique et en Grande-Bretagne."

Mathieu Petithomme

citation

Mathieu Petithomme, "La candidature Turque et la construction subjective d’un « autre » à la communauté des européens : une analyse systématique des discours de la presse en France, en Belgique et en Grande-Bretagne. ", REVUE Asylon(s), N°4, mai 2008, Institutionnalisation de la xénophobie en France, url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article752.html

résumé

Dans un contexte difficile, l’ouverture des négociations d’adhésion avec la Turquie suscite un vif débat en Europe, tant au niveau des élites politiques que des populations en général. Dans tout les cas, une adhésion éventuelle ne pourra pas avoir lieu avant une dizaine d’années. Comment expliquer que la controverse à propos de l’adhésion turque soit si importante, alors même que les adhésions récentes de la Roumanie et de le Bulgarie n’ont pas suscité un tel débat ? Pourquoi semble-t-il que l’entrée de la Turquie dans l’UE ne soit pas une adhésion comme une autre ? N’existerait-il pas un débat sous-jacent lié à la perception de l’ « autre » et à la délimitation subjective des limites de la communauté des européens ? La question religieuse, absente des négociations, est-elle pour autant absente des perceptions que se font les européens de la Turquie ?Ainsi, cette contribution entreprend une analyse systématique, tant quantitativement que qualitativement, des discours de la presse écrite sur l’adhésion de la Turquie à l’UE en France, en Belgique francophone et en Grande-Bretagne pour la période allant de décembre 2004 à décembre 2006. La méthodologie de l’analyse de contenu est utilisée et appliquée à un corpus portant sur douze quotidiens (Libération, L’Humanité, Le Monde, Le Figaro, The Times, The Independent, The Mirror, The Sun, The Guardian, La Libre Belgique, Vers l’Avenir et la Soir) et incluant 556 articles.

Jusqu’à la fin des années 1990, les élargissements successifs de l’Union Européenne n’ont pas réellement suscité de débats passionnés en Europe de l’Ouest. Après la réunification des deux Allemagnes, l’admission en 1995 de la Finlande, de la Suède et de l’Autriche, a été perçue comme bénéfique pour l’avenir de l’UE. De même, une décision de principe concernant l’extension de l’union aux anciennes républiques communistes d’Europe centrale fut prise en 1993 par le Conseil Européen de Copenhague, donnant de fait un nouveau nom aux critères politiques et économiques que les pays candidats devront respecter afin d’entrer dans l’UE. L’élargissement de l’UE à l’Est s’est présenté comme la réconciliation historique entre une Europe divisée depuis la Seconde Guerre Mondiale, et à ce titre, pour le moins dans la phrase de préadhésion, sa légitimité n’a pas réellement été mise en cause. Ainsi, dix nouveaux pays furent admis dans l’UE en 2004 après une période de transition de plus de dix ans, durant laquelle ils se sont conformés aux critères de Copenhague conditionnant toute nouvelle adhésion à la promotion de l’Etat de droit, d’une économie de marché viable ainsi qu’à l’adoption de l’acquis communautaire. Alors qu’il aura fallu trente trois ans pour que l’Europe des six pays fondateurs de 1957, deviennent une Europe des douze le 3 octobre 1990 suite à la réunification allemande, douze années suffiront de 1995 à 2007 pour que l’Europe se convertissent en une union à 27 Etats membres. Parallèlement, depuis le début des années 1990, la légitimité de l’UE est mise en cause de façon croissante. De nombreux auteurs évoquent ainsi le « déficit démocratique » de l’UE, entendu comme son incapacité perçue à inclure le commun des citoyens européens au sein d’un projet supranational nouveau. [1] À l’origine, cette notion formulée par David Marquant en 1979 a été utilisée dans le contexte de l’époque pour plaider en faveur de l’élection du Parlement européen au suffrage universel. [2]

Cependant, la consécration de cette avancée institutionnelle majeure n’a pas résolu, loin s’en faut, la question de la légitimité du nouveau système politique créé par l’UE. Dès 1992 et la ratification par référendum du Traité de Maastricht par les Etats membres, des signes avant coureur de la remise en cause du « consensus permissif » qui prévalait jusqu’alors entre les élites politiques européennes et les citoyens apparaissent. En France, lors du référendum du 20 septembre 1992, le « oui » l’emporta avec une participation de 69.69% et seulement 51.01% des voix exprimées. Dans le même temps, le « non » s’imposa au Danemark avec 50.7% des voix. [3] Comme il fut de même d’usage en Irlande, les Danois revotèrent et le traité de Maastricht entra finalement en vigueur. Ainsi, le front du refus que représentèrent les votes négatifs du printemps 2005 sur la Constitution Européenne aux Pays-Bas et en France ne constitue pas, contrairement à ce que l’on pourrait croire, un acte sans précédent de mise en cause du projet européen. C’est dans ce contexte d’élargissement successifs et de crise de légitimité du projet européen qu’intervient la demande d’adhésion de la Turquie à l’UE. La Turquie a souhaité adhérer à la Communauté Européenne dès 1959 mais en raison de coups d’états militaires successifs, d’attentats à répétitions durant les années noires de 1970 et d’une difficile mise en application des droits de l’homme, elle a du différer le dépôt formel de sa candidature jusqu’au 14 avril 1987. Le 18 décembre 1989, la Commission Européenne rend un avis négatif provisoire sur l’ouverture des négociations, mais le 31 décembre 1995, la phase ultime de l’accord d’association entre la Turquie et l’UE est finalisée, ce qui permet la mise en pratique d’une union douanière. Par la suite, l’accord d’Helsinki signé en 1999 reconnaîtra officiellement la candidature d’Ankara. Enfin, les représentants des Etats membres de l’UE, la Commission et le Parlement européen se sont finalement mis d’accord le 16 décembre 2004 pour ouvrir les négociations avec la Turquie le 3 octobre 2005. Dans un contexte difficile, l’ouverture des négociations d’adhésion avec la Turquie suscite un vif débat en Europe, tant au niveau des élites politiques que des populations en général. Dans tout les cas, une adhésion éventuelle ne pourra pas avoir lieu avant une dizaine d’années.

Comment expliquer que la controverse à propos de l’adhésion turque soit si importante, alors même que les adhésions récentes de la Roumanie et de le Bulgarie n’ont pas suscité un tel débat ? Pourquoi semble-t-il que l’entrée de la Turquie dans l’UE ne soit pas une adhésion comme une autre ? Lorsqu’il est question de l’adhésion de la Turquie à l’UE, de nombreux arguments relatifs à l’histoire, la géographie, la démographie, la géopolitique, l’économie sont mis en avant tant en faveur qu’en défaveur de la candidature d’Ankara. La Turquie est sans aucun doute le pays le plus peuplé, le plus éloigné, le pays au PIB par habitant le plus faible de tous les candidats que l’UE ait connue jusqu’alors. C’est aussi le seul Etat dont la population est majoritairement musulmane. Néanmoins, l’aspect religieux n’est pas un critère reconnu au plan formel par les institutions européennes, celui-ci n’est donc pas inclut au sein des négociations d’adhésion. L’UE se veut fondée sur des valeurs universelles qu’il serait politiquement incorrect de remettre en cause. Les acteurs politiques européens soulignent ainsi que l’entrée possible de la Turquie dans l’UE doit donc uniquement dépendre de sa capacité à absorber l’acquis communautaire ainsi que de sa volonté de se mettre en conformité avec des critères économiques et sociaux « objectifs » reconnus par tous. Néanmoins, qu’en est-il vraiment, tout cela est-il si simple ? N’existerait-il pas un débat sous-jacent lié à la perception de l’ « autre » et à la délimitation subjective des limites de la communauté des européens ? La question religieuse, absente des négociations, est-elle pour autant absente des perceptions que se font les européens de la Turquie ?

Ainsi, cette contribution entreprend une analyse systématique, tant quantitativement que qualitativement, des discours de la presse écrite sur l’adhésion de la Turquie à l’UE en France, en Belgique francophone et en Grande-Bretagne pour la période allant de décembre 2004 à décembre 2006. La méthodologie de l’analyse de contenu est utilisée et appliquée à un corpus portant sur douze quotidiens (Libération, L’Humanité, Le Monde, Le Figaro, The Times, The Independent, The Mirror, The Sun, The Guardian, La Libre Belgique, Vers l’Avenir et la Soir) et incluant 556 articles. La combinaison des approches quantitative et qualitative permet à la fois de dégager l’importance relative des principaux thèmes associés à la Turquie ainsi que les arguments majeurs en fonction de la ligne idéologique du journal et du pays considéré. Cette contribution s’intéressera principalement à définir systématiquement les types de discours associés à la candidature de la Turquie à l’UE. Notre hypothèse de travail principal est que le discours de la presse sur l’adhésion d’Ankara varie en fonction du type de quotidien et du pays considéré. Notre argumentation sera construite en trois parties. Dans un premier temps, nous définirons les cadres de perceptions généraux de l’adhésion turque pour les trois pays considérés. La seconde partie s’attachera à démontrer la multi-dimensionnalité des discours de la presse. Finalement, les troisième et quatrième parties présenteront les principaux types de discours associés aux deux dimensions principales liées à l’élargissement et au facteur islamique.

1. Les Cadres de perceptions nationaux au sein de la presse

Percevoir, c’est avant tout se représenter, c’est imaginer ce que l’on ne peut voir ni connaître complètement. « Dans la perception, un savoir se forme lentement » disait Sartre dans la mesure où bien souvent, à défaut de pouvoir apprécier objectivement tel ou tel chose, nous appréhendons celles-ci de manière subjective, et cette subjectivité se convertit peu à peu en fondement de notre savoir. Cette première partie s’intéresse aux cadres de perceptions nationaux à l’égard de l’adhésion de la Turquie à l’UE. En effet, au-delà du politiquement correct, il semble que le plus important ne réside pas tant dans les rapports objectifs entre la Turquie et l’UE, mais découle plutôt des attitudes subjectives. Le centre du débat paraît ainsi se situer du côté des représentations collectives, des images et des clichés que les européens associent à la Turquie. Une large littérature souligne l’importance des représentations sociales et de la formation des stéréotypes dans la différenciation des groupes sociaux. [4] Cette première partie est construite en trois temps. Premièrement, une analyse de contenu permet de définir les principaux jugements de valeurs associés à la candidature d’Ankara au sein de la presse. Deuxièmement, les différences d’approches entre la presse populaire et la presse d’opinion sont appréciées. Enfin, il est souligné comment la variable nationale contribue à différencier les types de discours dominants sur l’adhésion turque.

1.1 analyse du contenu et illustrations qualitatives du discours de la presse

Tout d’abord, il s’agit de définir quantitativement quelles appréciations, quels jugements de valeurs semblent structurants au sein de la presse des trois pays considérés lorsque la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE est posée. La combinaison des méthodes quantitatives et qualitatives est avant tout utilisée afin de renforcer la pertinence de l’analyse proposée. En termes quantitatifs, une analyse du contenu a été appliquée aux 544 articles du corpus. Selon le CODAGE 1, chaque article a été placé au sein d’une catégorie parmi les trois proposées (favorable/partagé/défavorable), suivant le jugement général de l’article vis-à-vis de l’adhésion de la Turquie à l’UE. Les graphiques 1.1., 1.2., 1.3. et 1.4. ci-dessous présente les résultats de ce premier codage. Cette méthode permet très clairement de souligner que l’opinion de la presse à l’égard de l’adhésion de la Turquie varie largement suivant le pays considéré.

En France, le graphique 1.1. démontre que pour tout les quotidiens considérés, la proportion d’articles défavorables est toujours la plus importante. Certes, des articles et des prises de positions argumentant en faveur de la candidature turque existent, mais de façon minoritaire. [5] Pour la France, parmi les 197 articles dont le jugement sur l’adhésion turque est clairement identifiable, 43 articles sont globalement favorables à la candidature d’Ankara, 45 sont partagés et 109 portent un jugement négatif, soit presque la moitié du corpus. Les jugements opposés à l’adhésion turque sont donc les plus dominants et représentent 47,5% des articles de l’Humanité, 52,39% de ceux du Monde, 58,82% pour le Parisien et 61,66% pour le Figaro. La presse française ne semble pas simplement réticente à l’égard de l’adhésion turque, mais présente aussi de nombreuses réserves vis-à-vis de l’ouverture des négociations en elles-mêmes. La candidature d’Ankara est présentée comme polémique et conflictuelle, les champs lexicaux les plus utilisés sont ceux de la coercition, du conflit, de l’incertitude, de la difficulté et de la polémique, renvoyant au cadre plus englobant d’une image négative. D’une manière générale, loin de susciter l’indifférence ou l’intérêt, l’adhésion turque provoque des prises de positions clairement négatives. [6] La presse française appréhende le processus de négociation avec « crispation », comme « une bataille », « une guerre des nerfs » entre la Turquie et les États membres. [7] Cette « atmosphère tendue » ouvre une place importante à la « polémisation » du processus de négociation qui se voudrait logiquement impartial et raisonné. Plus que l’élargissement à l’Est, l’adhésion turque constitue un « sujet explosif », « très sensible », un véritable « bras de fer diplomatique » suivant la presse française, qui souligne que « jamais des négociations d’entrée dans l’union n’avaient été aussi dures et encadrées ». [8] Le caractère « spécial » et « sans précédent » de la candidature turque est ainsi souligné aussi bien dans l’implicite que dans l’explicite, parce que, suivant le journaliste Henri Vernet, « les européens ne veulent pas de la Turquie en Europe ». [9] La presse française cadre principalement le débat sur l’adhésion de la Turquie à sa charge sans pour autant chercher les éléments endogènes et exogènes qui pourraient jouer à sa décharge. [10]

Au contraire, en Belgique francophone, le graphique 1.2. souligne comment la presse semble plus partagée, quoique légèrement défavorable. Sur les 178 articles du corpus belge, 25 articles ne se prononcent pas, 58 sont favorables, 29 partagés et 65 sont opposés à l’adhésion turque. Les articles de la presse belge semblent se répartir assez bien entre les trois catégories. En effet, aucune des catégories ne rassemble plus de 50% des articles pour aucun des quotidiens considérés. Les positions des trois quotidiens belges francophones semblent assez proches. Par exemple, bien que 44% des articles du journal Vers l’Avenir, 43,94% de ceux du Soir et 40,98% des articles de la Libre Belgique soient globalement défavorables à l’adhésion de la Turquie à l’UE, il n’en demeure pas moins que les proportions d’articles favorables atteignent respectivement 40%, 36,36% et 39,34%. D’une manière générale, la presse belge francophone paraît donc moins opposée à l’adhésion turque que la presse française. Pour la presse belge francophone, l’adhésion de la Turquie à l’UE doit dépendre avant tout d’elle-même, à savoir, de sa volonté d’absorber l’acquis communautaire et de continuer ses réformes. La Turquie doit ainsi promouvoir la consécration d’un « miracle du Bosphore » qui ferait d’un pays à majorité musulmane « un symbole de démocratie et de laïcité ». [11] La presse belge francophone met l’accent sur la force d’attractivité de l’UE et sur l’importance de la conditionnalité qui permet de créer une dynamique favorable à la « libération progressive de la Turquie ». [12] Considérant que « le processus d’intégration européenne est un puissant monteur de démocratisation », la presse belge met en avant une conception plus ouvert de l’UE, une vision moins exclusive que celle de la presse française. Selon cette perspective, l’UE est avant tout « une union de valeurs » au sein de laquelle tout les pays candidats peuvent potentiellement devenir membres à partir du moment où « ils en respectent les règles ». [13] Certes, la presse reconnaît que « la Turquie ne deviendra pas membre de l’UE en une nuit » et qu’il lui faudra donc du temps pour s’adapter. [14] Nonobstant, ce qui est accentué n’est pas tant l’issue des négociations que la centralité du processus de réforme, car celui-ci « est aussi important que l’adhésion elle-même ». [15] Ce n’est qu’au regard des progrès accomplis qu’il sera possible de se prononcer sur une éventuelle adhésion : « ce qui est important, plus que l’adhésion, c’est le chemin qui y conduit. C’est à la Turquie de convaincre les Européens, il ne faut pas se glisser par la porte sans faire de réformes ». [16] Bien que la presse belge francophone ne semble pas s’opposer « par principe » à l’adhésion de la Turquie à l’UE, elle invite néanmoins la Turquie à « remplir toutes les conditions requises et à tenir tous ses engagements ». [17]

Enfin, contrairement aux attitudes plutôt réticentes de la presse française et assez modérées des quotidiens belges francophones, le graphique 1.3. souligne que la candidature de la Turquie s’avère perçue de manière généralement positive par la presse britannique. Sur l’ensemble du corpus, alors que 16 des articles, au ton globalement descriptif, ne présentent pas de prises de positions sur l’adhésion, 74 articles la considèrent comme étant bienvenue, 28 sont partagés et seulement 26 articles lui sont hostiles. Certes, le corpus de presse britannique inclut des articles partagés et défavorables à l’égard de l’adhésion turque, mais les proportions relatives à ces deux catégories respectives demeurent assez faibles, les jugements défavorables atteignant par exemple un maximum de 33,33% des articles du tabloïd populaire The Sun. En opposition avec les presses françaises et belges francophones, la plupart des articles de la presse britannique se montrent favorables à l’adhésion turque, les proportions de la catégorie favorable se situant entre un minimum de 50% pour The Daily Mirror et un maximum de 66,66% pour The Sun. Reprenant l’expression de Ronald Inglehart, la presse défend que le gouvernement de l’AKP de Recep Tayyip Erdogan stimule une « révolution silencieuse » en Turquie et qu’il est actuellement « l’homme le plus sain et le plus réformateur en Europe ». [18] Dans ce sens, The Times déclare qu’un rejet de la candidature d’Ankara par l’UE serait le symbole d’une « perfidie et d’une malhonnêteté historique ». [19] La presse souligne que « la Grande-Bretagne est « le principal défenseur de l’adhésion de la Turquie en Europe » parce que, selon Nicholas Watt, « l’UE et les Européens eux-mêmes ont toujours considérés la Turquie comme un état européen ». [20] La presse britannique ne souligne pas tant que l’inclusion de l’UE serait bénéfique à la Turquie, mais plutôt, elle défend que celle-ci serait « dans l’intérêt de l’Europe » parce qu’elle soulignerait le « degré de civilisation » de l’ensemble européen. [21] Parallèlement, de nombreux passages critiquent l’attitude de l’UE à l’égard de la Turquie, jugeant celle-ci discriminatoire en comparaison avec les conditions antérieurement imposées aux autres pays candidats : « The conditions they’re placing on Turkey are becoming comical. Soon they’ll be saying Turkish men should cut off their moustaches and change their hairstyles. All of these are double-standards that were never imposed on another EU candidate ». [22] Alors que pour la presse française, le processus de négociation est appréhendé d’une manière généralement négative, pour la presse britannique, celui-ci est l’occasion de critiquer l’UE en elle-même, ses institutions, sa bureaucratie et ses règles qui s’imposent à l’ensemble des Etats membres, comme l’illustre par exemple le passage suivant : « The debate on whether Turkey should join the European Union goes on, even though the foolishness of European rules will impose them to adopt the same public holidays as all the other Christian countries ». [23] Ce type de critique est une figure récurrente qui renvoie à la perception partagée par les Britanniques que l’UE, symbolisée par la « planète Bruxelles », se construit sur un ensemble de législations écrites complexes qui tentent de réguler de nombreux secteurs de la vie sociale, alors même que le système politique britannique n’a pas de constitution ni de règles écrites mais simplement une superposition de pratiques jurisprudentielles, un ensemble de traditions de gouvernement ancrés dans l’histoire. [24] La presse britannique demande donc l’adhésion de la Turquie à l’UE « dans la dignité ». [25]

Finalement, le graphique 1.4. est construit grâce à la cumulation par pays des résultats obtenus précédemment pour chacun des quotidiens. [26] Il est vrai que la catégorie partagée regroupe des proportions d’articles respectives assez similaires, qui représentent environ 20% des articles de chaque pays, aussi bien en France, en Belgique francophone et en Grande-Bretagne. Cependant, la comparaison des catégories favorable et défavorable met clairement en avant un type d’attitude particulier au sein de chacun des trois pays considérés. En France, les catégories favorable et partagée regroupent respectivement 21,83% et 22,84% des articles alors que la catégorie relative aux jugements défavorables regroupe 109 articles soit l’équivalent de 55,83% de l’ensemble des articles du corpus français évoquant l’adhésion. L’effet étant important, il semble donc possible de défendre que la presse française est généralement défavorable à l’adhésion de la Turquie à l’UE. D’une autre façon, en Belgique francophone, la répartition des articles entre les trois catégories paraît plus équilibrée. La catégorie relative aux articles favorables à l’adhésion turque rassemble 38,16% de l’ensemble des articles de la presse belge francophone évoquant l’adhésion. De même, la proportion d’articles défavorables atteint 42,76%, ce qui permet de souligner que l’opinion générale de la presse belge francophone est assez partagée quoique modérément défavorable. Enfin, la répartition des articles de la presse britannique souligne là encore un type spécifique d’attitude qui contraste avec le résultat de la presse belge francophone, et qui s’oppose diamétralement avec le cas français. Dans ce sens, alors que les catégories favorable et partagée regroupent chacune 20% des articles de la presse française, ce sont les catégories défavorable et partagée qui rassemblent des proportions similaires en Grande-Bretagne. Quant à elle, la catégorie relative aux jugements favorables regroupe 57,81% des articles, montrant que malgré l’existence de différences entre quotidiens, la presse britannique est globalement favorable à l’adhésion de la Turquie à l’UE. Au final, le graphique 1.4. semble donc aller dans le sens de notre hypothèse de départ suivant laquelle il paraît exister une hétérogénéité des attitudes à l’égard de l’adhésion turque. Il existerait donc des opinions de nature mais aussi d’intensités différentes suivant le contexte national, avec une presse française globalement opposée, une presse belge francophone modérément défavorable et une presse britannique plutôt en faveur de l’adhésion de la Turquie à l’UE. Au-delà de la variable nationale, le paragraphe suivant apprécie les différences d’approches entre la presse populaire et la presse d’opinion.

1.2 Presse populaire et presse d’opinion, des intérêts distincts

Etant donné que notre corpus de presse regroupe quatre journaux populaires (Vers l’Avenir, Le Parisien, The Sun, The Daily Mirror), et sept quotidiens d’opinions (L’Humanité, le Monde, Le Figaro, le Soir, La Libre Belgique, The Guardian et The Times) il est intéressant de s’attarder un peu plus sur la manière avec laquelle cette dimension joue sur les attitudes mises en avant sur la question turque. En effet, très peu de recherche utilisant la méthodologie de l’analyse du contenu s’intéresse à la presse populaire. La plupart du temps, il n’est question que de la presse d’opinion, ce qui s’avère particulièrement dommageable. La raison principale de ce désintérêt pour la presse populaire est peut-être le fait qu’il est difficile d’analyser son contenu de manière systématique. Premièrement, il semble exister une différence d’approche entre la presse d’opinion et la presse populaire. Alors que la presse d’opinion s’intéresse plus à l’actualité internationale ou aux débats politiques intérieurs relatifs à l’adhésion turque, la presse populaire aborde plus souvent le problème par le biais de récits de vie des turcs résidants en Europe, au travers de témoignages. Paradoxalement, c’est bien souvent la presse populaire qui laisse le plus la parole aux « citoyens ordinaires », qui leur permet de s’exprimer sur l’adhésion de la Turquie à l’UE. [27] Alors que ce sont le plus souvent les journalistes ou les hommes politiques qui s’expriment au travers de la presse d’opinion, les journaux populaires donnent des exemples concrets du type de perception que se font de nombreux citoyens de l’adhésion.

De plus, il semble que la presse populaire évoque moins souvent l’adhésion de la Turquie à l’UE que la presse d’opinion et formule donc plus rarement des jugements de valeurs à son égard. La presse populaire n’évoque pas systématiquement la question de l’adhésion, mais plutôt, elle aborde les relations entre la Turquie et l’Europe à partir du sport, du tourisme…D’une manière générale, les quatre quotidiens populaires considérés bien qu’évoquant la Turquie, se centre beaucoup moins sur le processus d’adhésion en lui-même, et ce, quel que soit le contexte national. Un second codage systématique, le CODAGE 2, a permis de définir pour chacun des quotidiens, la proportion d’articles évoquant le processus d’adhésion à l’UE par rapport à l’ensemble des articles portant sur le Turquie. En France, sur 234 articles portant sur la Turquie, 85,10% des articles de l’Humanité, 98,34% de ceux du Monde et 100% de ceux du Figaro évoquent l’adhésion et émettent un jugement de valeur (favorable/partagé/défavorable) à son égard. Au contraire, la proportion atteint seulement 53,97% des articles du Parisien. Certes, le périodique régional de l’Ile de France parle de la Turquie, de sa population et de sa situation sociale et politique, mais le propos du journal est généralement moins politisé que celui des quotidiens d’opinion.

La même tendance se retrouve pour la presse belge francophone. Sur 177 articles considérés, 87,14% des articles de la Libre Belgique évoquent l’adhésion de la Turquie, et 100% de ceux du Soir prennent position sur le débat. Au contraire, seulement 60,97% des articles du quotidien populaire de Namur, Vers l’Avenir font référence à l’adhésion. Enfin, en Grande-Bretagne, alors que 91,3% des articles du Guardian et 100% de ceux du Times évoquent la Turquie simplement au travers de la question de son adhésion, seulement 72,73% des articles du Daily Mirror et 60% de ceux du Sun évoquent celle-ci. Ce moindre intérêt pour la question turque au sein de la presse populaire est aussi souligné par le fait que le nombre d’articles portant sur la Turquie pour la période considérée (décembre 2004/décembre 2006) est beaucoup plus faible pour les quotidiens populaires que pour la presse d’opinion. Si l’on regroupe les journaux d’opinion en une seule catégorie et les données des quatre quotidiens populaires pour chacun des pays, en moyenne, seul 5% environ des articles de la presse d’opinion n’évoque pas l’adhésion de la Turquie à l’UE. Au contraire, 46% des articles du Parisien, 39% de ceux du journal Vers l’Avenir et 32,43% de ceux du Sun et du Daily Mirror n’évoquent pas l’adhésion turque. Ce résultat semble donc signaler un moindre intérêt pour la question turque au sein de la presse populaire qui peut être mis en parallèle avec le fait que l’intérêt pour la politique augmente généralement avec l’évolution du statut social. [28] La presse populaire reflète avant tout l’image du public auquel elle s’adresse.

1.3. La centralité de la variable nationale et la relation originale entre l’opposition à l’adhésion turque et à l’UE

Finalement, deux points seront adressés brièvement : la relation originale entre l’opposition à l’adhésion turque et la question européenne et la centralité de la variable nationale. Tout d’abord, suivant le graphique 1.5., aussi bien sur la question turque que sur le soutien à l’UE, il est frappant d’observer à quel point l’analyse du contenu de la presse reflète assez bien les attitudes des citoyens qui sont mises en évidence par l’eurobaromètre 63.4. Le deux courbes présentent bien trois cadres de perceptions distincts à l’égard de l’adhésion turque et de l’UE. Tant au niveau de la presse qu’au niveau des opinions individuelles, les cas français et britanniques semblent diamétralement opposés. D’une manière générale, la presse (55,33%) comme les citoyens français (77%) s’opposent à l’adhésion turque, mais seule une minorité de passages de la presse (35,35%) et de personnes interrogées (41%) sont défavorables à la construction d’une Europe politique. En opposition, tant la presse britannique (20,31%) que la population (48%) sont assez faiblement opposés à l’adhésion turque, bien que, à contrario, le rejet de l’Europe politique soit partagé tant par les quotidiens nationaux (55,34%) que par les citoyens britanniques (61%). Enfin, par rapport à l’opposition franco-britannique, la position occupée par la Belgique francophone est particulière. La presse est assez modérée sur l’adhésion turque (42,76%) et la population plus défavorable (67%). En revanche, la frange de la presse (20,31%) et des citoyens belges francophones (25%) qui s’oppose à l’Europe politique est très minoritaire. On observe un effet de parabole inversée, tant pour l’analyse de contenu que pour les données de sondage.

Graphique 1.5. Comparaison du soutien à l’adhésion turque et à l’UE (%)

Bien évidemment, cette courbe attitudinale n’est valable que pour les trois pays considérés, et il est tout à fait possible que l’effet varie si l’on ajoutait d’autres cas. La position de la France est assez modérée sur l’intégration européenne mais très réticente à l’égard de l’adhésion turque. Paradoxalement, la Grande-Bretagne est à la fois la plus réticente à l’Europe politique et la plus favorable à l’adhésion turque. Enfin, suivant la position de la Belgique francophone, un pro-européanisme plus affirmé semble faire augmenter à nouveau les opinions positives à l’égard de l’adhésion turque, même si d’une manière générale, celles-ci demeurent relativement faibles. La relation entre le soutien à l’adhésion turque et à l’UE semble donc être assez originale.

Afin de compléter notre analyse, le graphique 1.6. relatif au placement des onze quotidiens étudiés pour les trois pays sur un axe de soutien à l’UE et à l’adhésion turque semble confirmer l’importance de la « tradition nationale » suivant l’expression d’Eichenberg et de Dalton. [29] Le schéma 1.6. a été construit à partir des attitudes globales de chaque quotidien sur chacun des axes pour/contre l’adhésion turque (CODAGE 1) et pour/contre l’Europe politique (CODAGE 3). Tout d’abord, les quotidiens populaires Vers l’Avenir, le Parisien, The Daily Mirror et The Sun se situent plutôt vers le centre du graphique alors que mis à part l’Humanité, la position des journaux d’opinions sur l’un ou l’autre des deux axes semble généralement plus polarisée. Il est aussi possible de souligner que les journaux de droite en France (le Monde, le Figaro) et en Belgique francophone (La Libre Belgique), sont plutôt favorables à l’Europe politique même s’ils sont plus partagés sur l’adhésion turque. La position du quotidien conservateur The Times est assez spécifique, le journal étant à la fois opposé à l’Europe politique et très favorable à l’adhésion turque. Alors qu’à droite, c’est plutôt la question turque qui tend à diviser l’attitude des quotidiens, au contraire, les journaux de centre-gauche (le Soir) et de gauche (L’Humanité, The Daily Mirror, The Guardian) sont surtout divisés sur la question européenne. Ceux-ci se répartissant plutôt au centre du schéma sur la dimension de l’adhésion turque, il semble que celle-ci ne génère pas une réelle polarisation au sein de la presse de gauche, mais favorise plutôt des attitudes modérées.

Graphique 1.6. Placement des quotidiens sur un axe de soutien à l’Europe politique et à l’adhésion de la Turquie

Cependant, au-delà d’une répartition des quotidiens suivant une dimension sociale ou idéologique, le graphique 1.6. souligne que les attitudes des différents quotidiens à l’égard des deux dimensions se répartissent suivant trois univers distincts. D’une part, les quotidiens français semblent plutôt pro-européens mais sont globalement les plus réticents à l’égard de l’adhésion turque. L’ensemble des périodiques français s’oppose presque symétriquement aux quotidiens britanniques qui sont tous très réticents vis-à-vis de l’Europe politique, et au contraire plus favorables par rapport à la question turque. Enfin, le schéma confirme la position spécifique de la presse belge, très pro-européenne et plutôt partagée sur l’adhésion turque. Au final, le principal enseignement est bien le fait que quel que soit le journal considéré, c’est son appartenance nationale qui est la plus indicatrice du type d’attitude mis en avant aussi bien sur la dimension européenne que sur celle de l’adhésion turque.

2. LES PRINCIPALES DIMENSIONS DE LA PERCEPTION DE L’ADHESION TURQUE A L’UNION EUROPEENNE

2.1. La multi-dimensionnalité des perceptions a l’egard de l’adhésion turque

Au-delà la variable nationale, ce chapitre tente de définir les principales dimensions de perception de l’adhésion turque. Dans un premier temps, l’analyse du contenu de la presse permet de mettre en avant les principaux thèmes évoqués au sein de celle-ci lorsqu’il est question de l’adhésion de la Turquie à l’UE. De plus, dans un second temps, l’étude se focalise sur les deux dimensions principales associées à la question turque quel que soit le pays considéré, l’élargissement et le facteur islamique. Pour chacune de ces thématiques, il s’agit de définir les principales argumentations mises en avant par la presse.

Afin de comprendre les principales dimensions mises en avant au sein de la presse lorsqu’il est question de l’adhésion de la Turquie à l’UE, six catégories qui étaient les plus représentatives de l’ensemble des sujets traités par la presse sur la question turque ont été définies. Ces six catégories sont les suivantes : socio-économie, religion/islam, culturel/identité, élargissement, géostratégie et politique intérieure. A partir de là, nous avons effectué le CODAGE 4 relatif à ces six principales thématiques du corpus. Pour chaque article de l’ensemble du corpus (556 au total), chaque phrase ou passage de texte relatif à l’un des thèmes parmi les six considérés a été codé. Cela permet d’obtenir une classification en effectifs du nombre d’occurrences pour chacune des six thématiques considérées. Cette classification en effectif a ensuite été convertie en pourcentage afin d’obtenir pour chaque quotidien, la proportion de passage de texte relative à chacun des six thèmes. Enfin, selon la même méthode utilisée précédemment, les résultats par quotidien ont ensuite été cumulés pour obtenir une répartition du poids relatif de chaque thématique par pays. Suivant une question de pertinence, les résultats sont présentés en pourcentage au sein du graphique 2.1. ci-dessous afin d’obtenir la répartition proportionnée des thématiques suivant les trois contextes nationaux.

France : L’Humanité (47), Le Parisien (63), Le Monde (64) et Le Figaro (60), soit 234 articles. Belgique Francophone : L’Avenir (41), Le Soir (67) et La Libre Belgique (70) soit 178 articles.

Grande-Bretagne : The Sun (15), The Daily Mirror (22), The Guardian (46) et The Times (61) soit 144 articles.

Tout d’abord, en France, en Belgique francophone et en Grande-Bretagne, il semble exister trois dimensions clés de perception de l’adhésion turque. Les catégories 2, 3 et 4, à savoir, les thèmes de la religion /islam, du culturel/identité et de l’élargissement semblent constituer trois dimensions clés du débat sur l’adhésion de la Turquie à l’UE au sein de la presse, et ce, quel que soit le pays considéré. En effet, le thème religion /islam rassemble 15,25% des occurrences en France, 17,35% en Belgique francophone et 23,32% en Grande-Bretagne. De même, le thème culturel/identité regroupe 20,75% des passages de textes sélectionnés en France, 26,36% en Belgique francophone et 19,84% en Grande-Bretagne. Quant à lui, le thème de l’élargissement représente 20,75% de l’ensemble des occurrences thématiques du corpus français, 24,67% pour la Belgique francophone et 24,32% pour la Grande-Bretagne. De plus, ces trois thématiques ne sont pas simplement les plus représentées d’un point de vue quantitatif, mais elles sont aussi celles où les jugements de valeurs varient le plus en fonction du pays considéré.

Ceci renforce d’autant plus l’idée que les presses françaises, belges francophones et britanniques ont des attitudes assez claires et cohérentes vis-à-vis de chacune de ces trois dimensions relatives à l’adhésion de la Turquie à l’UE. Ainsi, d’une part, en tant que catégories les plus évoquées, ces trois dimensions paraissent susciter le plus de débats. D’autre part, l’association de chacune des thématiques avec des jugements de valeurs différenciés en France, en Belgique francophone et en Grande-Bretagne soulignerait que ces trois dimensions ne jouent pas de la même manière, soit en faveur ou en défaveur de l’adhésion de la Turquie à l’UE. Etant donné que l’espace relatif à un article soit limité, nous centrerons notre analyse sur la question de l’élargissement et sur celle de l’islam. Dans quelle mesure ces deux dimensions sont-elles déterminantes ? Quelles sont leurs implications respectives sur le type d’attitudes mises en avant en France, en Belgique francophone et en Grande-Bretagne à l’égard de l’adhésion turque ?

2.2. L’Adhésion Turque Vue par le Prisme de l’Elargissement

L’élargissement de l’UE constitue une première dimension influençant indirectement les perceptions à l’égard de l’adhésion de la Turquie à l’UE. En effet, comme le souligne Philippe Méchet et Dominique Reynié, l’apparition de la « question turque » a considérablement favorisé l’intérêt du public pour la question de l’élargissement ». [30] L’ouverture du processus de négociation entre l’UE et la Turquie depuis octobre 2005 s’insère au sein d’un contexte européen caractérisé par les élargissements successifs des dernières années alors même qu’une proportion croissante des citoyens européens exprime une certaine « fatigue » vis-à-vis de ce processus. Suivant la logique du CODAGE 5, nous avons codé chaque passage de texte relatif au thème de l’élargissement, en fonction du jugement général qui y était associé (favorable/partagé/défavorable), et ce, pour l’ensemble des articles de nos onze quotidiens. L’utilité de ce codage est de permettre d’effectuer une série de tris croisés afin de comprendre les attitudes mises en avant lorsque la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE est appréhendée par l’intermédiaire de celle de l’élargissement européen. Tout d’abord, le graphique 2.2. présente les jugements associés à l’élargissement au sein de la presse française. Il souligne que sur l’ensemble des articles portant sur l’adhésion de la Turquie à l’UE, lorsque l’élargissement européen est évoqué, celui-ci est le plus souvent apprécié d’une manière négative. En effet, 56.16% des passages relatifs à l’élargissement au sein du Monde et 57% de ceux de l’Humanité s’opposent à ce processus, alors que la proportion atteint 68.4% des passages du Figaro et 68.75% de ceux du Parisien. Certes, les prises de positions favorables ou partagées à l’égard de l’élargissement de l’UE existent mais elles sont largement minoritaires. Tout les quotidiens français sont donc défavorables voire très défavorables à de nouveaux élargissement de l’UE dans les années à venir, ce qui laisse supposer une certaine « opposition de principe » au processus en lui-même.

Le graphique 2.3. met en évidence des résultats différents pour la Belgique francophone. La presse belge francophone semble partagée voire légèrement réticente lorsqu’il est question de l’élargissement de l’UE. En effet, la proportion de passages favorables et défavorables est équivalente (40%) pour le quotidien populaire Vers l’Avenir. Il est vrai que 48.27% des passages de la Libre Belgique et 49.25% des passages du Soir émettent des avis défavorables sur l’élargissement de l’UE, ce qui souligne une opposition importante de la presse belge francophone, quoique moins prononcée qu’en France. Cependant, cette tendance est d’autant plus relative que les jugements favorables et partagés sont malgré tout conséquents. Par exemple, pour les trois journaux belges francophones considérés, le cumul des passages favorables et partagés au sein d’une seule catégorie permet d’obtenir des proportions plus importantes que celle représentant les avis défavorables. La presse belge francophone est opposée de façon modérée à l’élargissement de l’UE. Les résultats quantitatifs invitent à penser que la presse belge francophone ne s’oppose pas à l’élargissement « par principe », mais plutôt, elle semble appréhender un nouvel élargissement de l’UE tout en restant ouvert à celui-ci sous certaines conditions.

Enfin, les attitudes de la presse britannique à l’égard de l’élargissement de l’UE sont très différentes de celle des presses françaises et belges francophones. Alors que ces deux dernières paraissent relativement voire fortement réticentes à de nouveaux élargissements à court terme, la presse britannique semble beaucoup plus ouverte à un tel processus. Mis à part The Guardian dont 24.32% des passages relatifs à l’élargissement sont partagés, la presse britannique émet moins de jugements modérés qu’en France ou en Belgique francophone. Les proportions défavorables sont loin d’être négligeables, atteignant 37% et 43.48% respectivement pour les quotidiens populaires The Daily Mirror et The Sun. Néanmoins, en comparaison avec la France et la Belgique francophone, la presse britannique est nettement plus favorable à l’élargissement de l’UE, 45.9% des passages du Guardian, 55.55% de ceux du Daily Mirror et 62.5% de ceux du Times émettant des jugements positifs vis-à-vis de celui-ci. Ainsi, bien que l’élargissement semble constituer une dimension centrale du débat sur l’adhésion turque, l’analyse ci-dessus démontre que les attitudes à l’égard de l’élargissement de l’UE sont assez différenciées selon les trois cas considérés. Au sein de la presse française, lorsqu’un article fait référence à l’élargissement, l’argumentation associée est généralement défavorable à l’adhésion de la Turquie à l’UE. En Belgique francophone, l’élargissement est perçue par la presse de manière plus partagé quoique légèrement défavorable alors qu’en Grande-Bretagne, bien que les positions défavorables existent, la plupart des passages faisant référence à l’élargissement évoquent celui-ci plutôt favorablement. Afin d’étayer un peu plus notre analyse, l’étude des jugements généraux est complétée ci-dessous par la mise en évidence des principales argumentations pour chacun des pays.

2.2.1. L’opposition de la presse française à tout nouvel élargissement

Au sein de la presse française, sur quoi se fonde l’opposition à l’élargissement ? Bien que de nombreux arguments soient mis en avant, il semble que trois débats principaux soient les plus récurrents. Il s’agit tout d’abord du rôle joué par l’opinion publique, de la perception d’une dilution de l’Europe politique résultant de l’élargissement, et enfin, du sentiment d’une remise en cause du projet d’ « Europe puissance ».

L’élargissement et les réticences de l’opinion publique française

Premièrement, depuis le référendum du 29 mai 2005, nombreuses sont les opinions d’hommes politiques de droite comme de gauche à dénoncer la perspective d’un nouvel élargissement. En effet, celui-ci serait contraire à la volonté citoyenne et constituerait « un déni de démocratie » parce que « la volonté démocratique des Français » serait ignorée. L’argument du déficit démocratique des institutions de l’UE est utilisé pour critiquer une négociation « ouverte contre l’avis des peuples européens et contre l’avis du peuple français ». [31] Les partisans de cette logique argumentative défendent que la réticence populaire vis-à-vis de l’adhésion turque importe plus que la capacité d’intégration de celle-ci à l’UE. Selon le socialiste Henri Emmanuelli, l’adhésion de la Turquie constituerait donc un véritable « dumping social », dans le sens où « les opinions publiques y sont majoritairement hostiles mais une fois de plus, on va marcher sur ces opinions ». [32] Le fait que les institutions européennes soutiennent généralement l’élargissement de l’UE à la Turquie alors même que la majorité de la population européenne serait opposée à un tel processus, est présenté comme une attitude paradoxale qui renforce le divorce entre les élites européennes et les citoyens ordinaires. Le Monde du 22 août 2005 titre ainsi que « la commission est accusée d’ignorer les opinions », citant un député UMP défendant que « poursuivre aveuglément le processus engagé serait ressenti comme un mépris du vote démocratique [contre la Constitution Européenne] et un dédain des opinions publiques ». [33] La position du Figaro paraît similaire, celui-ci considérant que l’Europe « marche sur la tête » car le non à la constitution est considéré comme un « séisme », « un tsunami » sans précédent, alors que l’élargissement « continue comme si de rien n’était ». [34] Les idées du pro-européanisme de la Commission Européenne sont soulevées par le Figaro à plusieurs reprises, Alexandrine Bouilhet déclarant par exemple que la Commission « n’assume pas sa responsabilité » et « manque de crédibilité face aux opinions publiques ». [35] De même, la journaliste considère qu’il s’agit pour l’UE de « vendre à l’opinion » des négociations qui s’annoncent être « un jeu de dupes », le journal reconnaissant que la Turquie n’ait « jamais été considérée comme un candidat comme un autre ». [36] La presse française paraît donc réticente à de nouveaux élargissements, et prend ainsi le parti des peuples européens qu’elle considère comme « majoritairement turco-sceptiques », défendant qu’ « on ne peut pas faire l’élargissement sans les peuples », qu’on « ne peut pas aller contre le bon sens populaire ». [37] La réticence de la presse fait écho aux angoisses d’une partie importante de la population, celle-ci considérant généralement que l’élargissement ne peut pas être un substitut à la construction d’une Europe politique, que ce processus ne peut pas devenir le projet européen en lui-même. Comme le souligne Matthias Wissman dans le Figaro, « la poursuite chimérique et inconsidérée d’un élargissement en tant que fin en soi ne ferait qu’aggraver encore davantage un sentiment de rejet des institutions européennes, en fin de compte du projet européen ». [38] La presse française défend ainsi que l’UE ne peut s’élargir indéfiniment, qu’il faut d’abord consolider l’union afin de ne pas succomber au fantasme de l’invasion du « plombier polonais », et qu’en conséquence, « il faut différer pour longtemps tout nouvel élargissement ». [39]

L’élargissement européen et la dilution de l’Europe politique en France

De plus, bien que les précédentes vagues d’élargissement aient globalement été perçues de manière positive, après les élargissements de 2004 à dix nouveaux États membres puis de 2007 à la Roumanie et à la Bulgarie, l’adhésion de la Turquie engendre des polémiques sans précédents, politisant de fait le débat sur la finalité politique de l’UE. Ainsi, selon Nicolas Gnesotto, il faudrait distinguer deux projets, l’un vouant à une « intégration politique intérieure » et l’autre, à une « européanisation de l’extérieur ». Bien qu’il soit indéniable que l’élargissement se fonde sur la capacité d’attraction de l’union et contribue certainement à stabiliser la périphérie de l’UE, l’idée sous-jacente au sein de la presse française est que « plus nous serons nombreux en Europe, moins nous serons intégrés ». [40] En effet, depuis 2004, il semble exister une certaine « fatigue de l’élargissement » aux yeux de nombreux hommes politiques et citoyens français, qui constitue donc un contexte défavorable à un nouvel élargissement à la Turquie. En fait, les Français ne semblent pas opposés à tout nouvel élargissement en soi. Plutôt, c’est l’expansion indéfinie de l’UE sans qu’il n’y ait eut pour autant d’approfondissement, de réforme de l’union politique qui est source de préoccupations. Le triomphe d’une « Europe à l’anglaise » qui se réduirait à un grand marché commun fait peur aux Français et la presse se fait écho de ce sentiment exprimé par les élites politiques. [41] Pour la presse française, tout nouvel élargissement impliquerait de revoir à la baisse les objectifs de l’union car « l’UE est un projet en soi, elle ne peut pas être une simple zone de libre-échange ». [42] Dans ce sens, l’élargissement de l’UE à la Turquie est qualifié de « priorité des Britanniques » tout autant que de « fuite en avant ». [43] Une part importante de l’opposition à l’adhésion de la Turquie à l’UE s’expliquerait donc indirectement par le « vide de sens », « le vide de projet » de l’UE contemporaine. Dans un tel contexte de crise de légitimité du projet européen, élargir une fois encore l’union signifierait pour certains la complète remise en cause du projet même de l’Europe unie : « Le projet initial de l’Europe, centré autour du « noyau dur » franco-allemand, est parvenu à son terme en remplissant avec un grand succès les missions qui lui avaient été confiées dans les années 50. Faute d’avoir été actualisé pour prendre en compte la chute du mur de Berlin et le basculement vers une économie ouverte, ce projet a été supplanté au cours des années 90 par la conception britannique de l’Europe, qui repose sur plusieurs piliers : une zone de libre-échange régulée par une conception libérale de la concurrence ainsi qu’une alliance stratégique avec les Etats-Unis maintenue au travers d’une Otan au périmètre d’intervention élargie à l’échelle de la planète. C’est malheureusement ce projet qui s’est aujourd’hui imposé ». [44]

Dans ce sens, la presse française évoque le fait que le projet d’une Europe pacifiée, tout aussi louable qu’il soit, ne fournit plus pour autant une base solide de légitimité au projet européen. Ce serait donc à la fois la difficulté à renouveler, à actualiser le projet politique européen, le contexte de mondialisation qui favorise la création de grand ensemble économique, ainsi que les divisions entre la « vieille » et la « nouvelle » Europe, qui faciliteraient la consécration de l’élargissement en tant que projet européen de substitution, à défaut de pouvoir mettre en œuvre un projet politique plus fédéral. La réticence traditionnelle des Britanniques vis-à-vis de la construction de l’Europe politique contraste avec leur enthousiasme pro-turc contemporain et contribue indirectement à renforcer le scepticisme de la presse française à l’égard d’Ankara. La réticence à l’égard de l’élargissement à l’est du Bosphore, cette « surenchère anti-Turquie » comme le souligne le Figaro peut de même être soulignée par la vulgarisation, à l’initiative de la France, du concept de « capacité d’absorption » de l’UE. [45] C’est en 2005, suite aux premiers débats sur l’adhésion turque que cette notion a été formulée afin que l’UE entame une réflexion sur sa capacité à intégrer de nouveaux États membres. Le propos de Matthias Wissmann illustre bien ce type d’arguments qui plaident pour un changement progressif de perspective : « Le débat ces dernières semaines s’est davantage focalisé sur les capacités et difficultés de la Turquie à rejoindre l’Union européenne que sur les capacités de l’Union à l’intégrer. On a beaucoup évoqué la possible déception des Turcs, cependant l’on est en droit de juger de l’ouverture des négociations avec la Turquie du point de vue de l’Union européenne, de son opinion publique et de ses ambitions ». [46] Pour la presse française, l’élargissement de l’UE à la Turquie risque de « dénaturer » le projet européen, car « si l’UE aspire à devenir une Union politique, elle ne peut s’aventurer sur le chemin périlleux d’une adhésion de la Turquie ». [47] Plus que l’idée d’une extension insuffisante de l’UE, c’est celle du manque de cohésion politique qui semble déterminante. Par exemple, au sujet de l’indéfinition des frontières de l’Europe, la « vraie question » pour la presse française ne serait pas tant de définir si la Turquie appartient à l’Europe, mais plutôt, il s’agirait de définir quel est « l’intérêt de l’Europe ». [48] Or, pour les défenseurs de l’UE en tant qu’ « unité politique en construction », l’attitude à l’égard d’Ankara est négative : « l’adhésion de la Turquie ne constituerait pas un pas vers l’unité de l’Europe, mais vers sa dispersion ». [49] C’est à la lumière d’une vision normative assignant l’UE à un projet politique de type fédéral que tout nouvel élargissement est considéré comme le synonyme d’une révision à la baisse des objectifs de l’UE. [50]

L’élargissement de l’UE à la Turquie, un coup de grâce à l’ « Europe puissance » ?

Troisièmement, l’élargissement de l’UE à la Turquie est associé avec l’impossibilité de réaliser un projet européen cher aux Français, à savoir celui d’une Europe puissance qui serait un contrepoids à l’ « hyper-puissance » mondiale des Etats-Unis. Les élites politiques d’après guerre voyaient en la construction d’une Europe politique la possibilité pour la France de retrouver sa puissance perdue. La suprématie américaine après la seconde Guerre Mondiale et la disparition progressive de l’Empire colonial français renforcèrent cette tendance. Une telle vision de l’« Europe puissance », qui pour des raisons historiques ne l’oublions pas, est certainement minoritaire au sein du concert des nations européennes, se fonde nécessairement sur une opposition. La construction d’un ordre politique fondé sur le pacifisme n’est possible qu’à partir du moment où triomphe une vision postnationale qui fonde la dissuasion non plus sur la puissance militaire, mais sur le respect mutuel, la coopération et les normes internationales. Au contraire, l’idée d’une « Europe puissance » met en avant la dissuasion au travers du développement d’une capacité d’intervention collective, d’un pouvoir militaire autonome. Ainsi, généralement favorable à la réalisation d’une telle vision, la presse française considère qu’au contraire, l’adhésion de la Turquie à l’UE signifierait la remise en cause définitive d’une Europe ayant vocation à accéder au statut de puissance internationale.

A cet effet, la Turquie est tour à tour taxée d’ « Atlantiste » ou de « cheval de Troie des États-Unis » en Europe. [51] L’argument suivant lequel l’adhésion de la Turquie à l’UE rendrait impossible la construction d’une Europe puissance est ainsi justifié par le fait « qu’elle soit ardemment soutenue par les États-Unis et le Royaume-Uni ». [52] De même, lors d’un débat suivant l’ouverture des négociations de l’UE avec la Turquie, la presse retranscrit une déclaration de François Bayrou, chef de l’UDF, qui est à la fois fortement européen et « farouchement opposé » à la candidature turque. Celui-ci cite les propos de l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger, qui selon lui, « disent tout » : « Si j’étais européen, je serais contre. Mais je suis américain, je suis pour ». [53] La presse française pense le projet européen comme un projet autonome plus que proprement occidental. Il s’agirait avant tout de s’émanciper de la puissance américaine. La Turquie, quant à elle, est perçue comme étrangère à ce projet, parce que justement, les Etats-Unis sont favorables à son adhésion à l’UE. A cet égard, les propos de Robert Badinter sont significatifs de cette dialectique opposant adhésion turque et « Europe puissance » : « Il faut savoir quelle Europe on veut. Moi, je souhaite une « Europe puissance », une Europe qui compte sur la scène mondiale, pas seulement une Europe qui soit une aire de prospérité économique. Plus l’UE s’élargit, plus ses capacités d’action diminuent. L’élargissement porté jusqu’à l’Asie mineure n’a pas de sens. Or, ce qui se prépare, j’en ai peur, ce n’est pas l’Europe puissance, c’est l’Europe de l’impuissance. Croyez-moi, si le président Bush est le premier champion de l’entrée de la Turquie dans l’UE, ce n’est sûrement pas pour voir émerger une Europe plus forte ! ». [54] Ainsi, la Commission Européenne est soupçonnée de promouvoir les intérêts britanniques, de « se démettre de ses responsabilités » en promouvant des « élargissements mécaniques » sans pour autant entamer une réflexion stratégique sur leurs conséquences. [55]

2.2.2. La presse Belge francophone et l’élargissement « sous conditions »

Alors que la presse française est largement opposée à l’élargissement de l’UE à la Turquie, la presse belge francophone est de même globalement défavorable à celui-ci tout comme à l’adhésion de la Turquie à l’UE, même si son attitude est plus modérée. Les réticences de la population, le contexte européen morose et la peur des délocalisations sont autant de thématiques mises en avant au sein de la presse belge francophone comme au sein de la presse française. Néanmoins, au-delà de son attitude modérément défavorable, la presse belge francophone formule des argumentations au conditionnel, ne semble pas s’opposer « par principe » à l’élargissement, mais plutôt, elle souligne plusieurs pré-requis à une éventuelle adhésion. Deux critères reviennent le plus souvent au sein des débats : l’obligation pour l’UE d’approfondir son union politique et l’importance de différer tout nouvel élargissement pour quelque temps. En d’autres termes, bien que la presse soit généralement opposée à l’élargissement, elle laisse cependant la possibilité ouverte, « sous certaines conditions ». [56]

Tout d’abord, lorsque la presse belge francophone évoque l’élargissement, c’est le devenir de l’Europe qui est souligné. La presse évoque le fait qu’un des problèmes principaux est que « l’approfondissement de l’Europe n’est pas du tout réalisé » [57]. Par approfondissement, la presse entend la consolidation et le développement de l’union politique chère aux Belges, qui demeurent l’un des peuples le plus favorable à l’UE au sein de la « vieille Europe ». La presse belge ne s’oppose pas à l’élargissement en soi, mais nombreux sont les articles qui considèrent qu’il aurait fallu « faire l’approfondissement avant l’élargissement ». [58] Faute de mieux, et considérant que côté francophone, « nombreux sont les partis politiques qui craignent que l’Europe, ne s’affaiblisse », la presse défend que l’UE « ne devrait plus accepter de nouvel état membre avant d’avoir trouvé une solution à l’impasse institutionnelle dans laquelle elle se trouve ». [59] Très favorable à la relance de l’Europe politique qu’elle veut avant tout comme une union fédérale, la presse souligne « la nécessité de relancer l’Europe avant d’accueillir un nouveau prétendant ». Le dilemme central n’est donc pas tant d’élargir l’UE mais de lutter contre « la vacuité de l’Europe « politique » : absence d’une politique étrangère commune, de puissance militaire autonome, risque de paralysie institutionnelle d’une Europe élargie ». [60] Ne pas aller plus loin dans le développement du pilier politique contribuerait à réduire l’Union à une « confédération d’Etats indépendants plutôt qu’une Union politique fédérale ». [61]

De plus, la presse belge francophone souligne que la « fatigue » de l’élargissement est partagée par de nombreux citoyens européens et qu’en conséquence, il faut « mettre un frein à l’empressement pro-élargissement ». Aucune adhésion ne devrait être consentie « avant le moyen ou le long terme ». [62] Selon la presse, l’élargissement de l’UE pose « de nombreux problèmes et suscite des angoisses ». [63] Par exemple, Le Soir titre successivement « Elargissement : la « fatigue » est officielle », « Stop aux élargissements ! », « Un élargissement à la sauvette » ou encore, « Grosse fatigue de l’élargissement ». [64] Dans ce sens, bien que l’UE ne soit pas perçue comme « restreinte à des limites fixées d’avance » et donc, que la Turquie puisse en théorie y adhérer, l’objectif fondateur de l’Europe politique implique de différer tout nouvel élargissement à court terme, parce qu’ « il faut digérer le dernier élargissement, car si on continue, l’Europe telle qu’elle est n’existera plus ». [65] Dans ce sens, la presse ne s’oppose pas en soi à l’élargissement de l’UE à la Turquie, mais déclare qu’ « il faudra une dizaine d’années pour que l’UE à 27 se consolide et pour regagner la confiance de citoyens ». [66] La presse belge francophone est donc plutôt opposée, présente ses réserves à un nouvel élargissement de l’UE à court terme. Elle laisse néanmoins la possibilité ouverte suivant la capacité de la Turquie et de l’UE à se réformer, l’une pour poursuivre sa marche vers l’UE, l’autre pour consolider son union politique.

2.2.3. L’élargissement de l’UE à la Turquie, une priorité britannique

L’élargissement et la vision britannique d’une Europe intergouvernementale

Dans un contexte de mondialisation qui devrait favoriser la construction de grand ensemble économique, l’élargissement de l’UE à la Turquie semble constituer une priorité de la presse britannique. Si celle-ci est si favorable, c’est peut être aussi parce qu’elle considère que la place de la Turquie au sein de l’UE, tant géographiquement qu’en relation avec le degré d’acceptation de délégations de souveraineté, serait celle d’une périphérie à l’image de la Grande-Bretagne : « Today, as in the past, Turkey embodies transcendent political questions. Now the European Union must accept Turkey if it is to avoid becoming a protectionist irrelevance and, perhaps, if it is to survive at all. It is futile to deny that Turkey is in its own distinct but deep sense a part of Europe. Like Britain it is a nation of the periphery, but there is no European network of importance - from the Champions League and the Eurovision Song Contest to Nato and the Council of Europe - of which Turkey is not a part. The sole exception is the EU ». [67] Le fait de considérer implicitement que l’UE, l’OTAN et la Champions League de football qui réunit par exemple des clubs turcs et russes, sont toutes des institutions européennes de même nature, souligne la vision britannique d’une Europe fondée sur la coopération entre États souverains, qui n’a cependant pas vocation à se convertir en une Europe politique. L’Europe souhaitée par les Britanniques est une Europe intergouvernementale où « la réalité du pouvoir resterait entre les mains des États-membres eux-mêmes ». [68] Même si la presse britannique effectue le même constat que la presse française au sujet de l’absence de renouvellement du projet européen, la solution proposée n’est pas tant de renforcer l’Europe politique, mais au contraire, de favoriser la croissance économique et la création d’emplois par le biais de l’élargissement : « Europeans now need a bigger picture of what their project is for. Half a century ago it was to bind old enemies together so that war would become impossible. That is no longer a clinching argument for anyone under 50. But in a world dominated by an unassailably powerful America and challenged by « peacefully rising » China, there is an urgent need for a stronger and more assertive Europe. That means growth, research and jobs. Calling for a « United States of Europe », as the Belgian prime minister did recently, won’t do the trick ». [69]

L’Europe voulue par les Britanniques se doit d’être une Europe de la croissance économique, une Europe compétitive à l’échelle internationale et qui a donc tout intérêt à inclure la Turquie en son sein afin d’étendre la zone de libre-échange européenne, mais aussi, afin que l’Europe puisse bénéficier de la position stratégique de la Turquie, notamment en matière d’approvisionnement énergétique. La presse britannique souligne explicitement que le soutien du gouvernement britannique à l’élargissement de l’UE à la Turquie s’explique aussi par ses liens transatlantiques. Il est souligné que c’est une diplomatie classique des États-Unis que de vouloir la Turquie en Europe car, selon The Mirror, « plus les frontières européennes s’élargissent, plus les intérêts américains sont servis ». Le relatif enthousiasme de la presse vis-à-vis de l’élargissement de l’UE à la Turquie serait ainsi d’autant plus cohérent qu’il serait en adéquation avec les liens transatlantiques traditionnels de la Grande-Bretagne : « Furious, Jacques Chirac yesterday blocked Tony Blair’s attempts to get Turkey into the EU early on behalf of America. Chirac is seething at efforts by US President George Bush to get Mr Blair to put pressure on EU chiefs to accept Turkey - whose military bases are of vital strategic importance to the US in its plans to invade Iraq. America, backed by Mr Blair, had hoped the EU would open talks on its entry by next year and had launched frenzied behind-the-scenes moves to bamboozle leaders into setting the early date ». [70]

La construction de la « nouvelle Europe » : un projet européen en soi

La vision globale de la presse britannique sur la question de l’élargissement de l’UE à la Turquie contraste donc fortement avec les prises de positions évoquées au sein de la presse française puis belge francophone. L’élargissement de l’UE est présenté comme un projet en soi qui d’ailleurs, serait le seul viable aujourd’hui pour une « vieille Europe » perçue comme « fermée sur elle-même ». La Grande-Bretagne constitue « le plus grand champion de la Turquie en Europe », notamment parce que l’élargissement de l’union est perçu comme une politique moderne permettant de soutenir la démocratisation par la conditionnalité ainsi que la transition vers l’économie de marché de tout les pays du centre et du sud-est européen. [71] Traditionnellement opposée à la construction d’une Europe politique, l’élargissement européen à la Turquie s’est donc convertit en un « objectif prioritaire » de la présidence britannique de l’UE en 2005 permettant à la Grande-Bretagne de concilier sa réticente à l’égard de l’union politique avec la promotion d’un nouvel objectif, d’un nouveau projet pour l’union. [72] Cette « nouvelle Europe » qui se dessine progressivement, une Europe promouvant la paix et la démocratie par le biais de la norme et de régulations qui permettent des changements de régime, s’opposerait à la « vieille Europe » des pays fondateurs par ses liens plus étroits avec les États-Unis, son soutien important à la construction d’une zone de libre-échange européenne, ainsi que sa volonté de poursuivre l’élargissement. [73] La presse défend ainsi que contrairement à la stratégie américaine d’imposition de la démocratie par la force, le « style-européen » est à la fois plus souple, moins rapide, mais beaucoup plus efficace sur le long terme. Le « modèle européen » utiliserait « la carotte de l’adhésion pour insister sur des changements cruciaux » et permettrait donc des « évolutions volontaires » de la part des pays voulant adhérer à l’UE, renforçant d’autant plus la possibilité que les mutations impulsées soient durables. Ainsi, contrairement à la presse française et belge francophone, l’élargissement est perçu positivement par la presse britannique parce qu’il permettrait au pays de concilier sa vision d’une Europe intergouvernementale fondée sur la souveraineté des Etats membres tout en permettant l’expansion du marché commun et l’inclusion de nouveaux pays dans l’union.

2.3. Le Facteur Islamique, Une Dimension Inavouée Mais Néanmoins Centrale

Lorsqu’il est question de l’adhésion de la Turquie à l’UE, la deuxième thématique principale mise en évidence au sein de la presse est le facteur islamique. L’aspect religieux n’est évidemment pas un critère reconnu par les institutions européennes et inclut dans les négociations d’adhésion. L’UE se veut fondée sur des valeurs universelles qu’il serait politiquement incorrect de remettre en cause. L’entrée possible de la Turquie dans l’UE doit donc uniquement dépendre de sa capacité à absorber l’acquis communautaire et d’être en conformité avec des critères « objectifs » reconnus par tous. [74] Néanmoins, tout cela est-il si simple ? La question religieuse, absente des négociations, ne semble pas pour autant absente des discours dominants au sein de la presse.

2.3.1. Des jugements généraux très différenciés

Suivant la méthodologie du CODAGE 5 qui nous a permis d’analyser les attitudes de la presse en France, en Belgique francophone et en Grande-Bretagne à l’égard de l’élargissement de l’UE, nous avons tenté la même expérience pour le facteur islamique. Pour l’ensemble des articles consacrés à l’adhésion turque, chaque phrase ou passage de texte relatif à l’islam a été codé en fonction du jugement général associé à la candidature d’Ankara. Chaque phrase ou passage de texte faisant référence à l’islam ou au facteur religieux a été classé suivant le jugement de valeur (favorable/partagé/défavorable) mis en avant par le journaliste. Les graphiques 2.5., 2.6. et 2.7. ci-dessous présentent le résultat de cette analyse pour chaque quotidien. Le graphique 2.8. permet d’obtenir une idée globale des opinions dominantes à l’égard de l’islam au sein de la presse de chaque pays.

Le facteur islamique semble aller dans le sens de la réticence générale de la presse française à l’égard de l’adhésion turque. La proportion de jugement défavorable vis-à-vis d’Ankara lorsque la question est abordée au travers du prisme islamique est très importante, les quotidiens se répartissant entre un minimum de 57,14% de jugements défavorables sur l’ensemble des passages de texte du Monde et un maximum de 78,95% pour l’Humanité. La proportion de jugements partagés, le plus souvent en dessous de 10% est certainement l’une des plus faibles obtenues jusqu’alors. Il semble donc que pour la presse française, l’islam engendre une appréhension globalement négative ainsi qu’une certaine polarisation des attitudes.

L’attitude générale de la presse belge francophone par rapport à la question de l’islam paraît tout à fait différente. Certes, les jugements défavorables existent et ils ne sont pas négligeables, allant de 28,57% des jugements émis pour le quotidien local de Namur, Vers l’Avenir, pour atteindre une proportion de 37,78% pour le journal la Libre Belgique. La proportion de jugements partagés est plus importante qu’au sein de la presse française. En opposition avec les résultats obtenus pour la Belgique sur la question de l’élargissement, le graphique ci-dessous souligne que lorsque le facteur islamique est mis en avant, les jugements de la presse sont globalement positifs. Quel que soit le quotidien considéré, ils représentent toujours la majorité des jugements exprimés, soit un minimum de 44,45% pour la Libre Belgique, 52,38% pour Vers l’Avenir et 61,12% pour Le Soir. Le caractère musulman de la Turquie ne semble pas jouer en sa défaveur dans le cas belge.

Enfin, la même analyse pour la presse britannique met en avant un résultat encore plus univoque. Mis à part le quotidien populaire de gauche The Daily Mirror pour lequel les jugements associés à l’islam sont assez partagés (44% de passages défavorables et 48% favorables), la presse britannique considère que la religion musulmane de la majorité de la population turque est un facteur qui pourrait être favorable à son adhésion, ou pour le moins, qui ne devrait pas jouer en sa défaveur. Pour chacun des quotidiens considérés, la proportion de passage de texte partagée est très faible, se réduisant à 8% de l’ensemble des jugements émis à l’égard de l’islam pour The Daily Mirror et à 2,5% pour The Times. Selon la classification effectuée, aucun des passages du quotidien The Sun n’émet de jugement partagé. Au contraire, la plupart des passages faisant référence à l’islam sont associés à des argumentations favorables à l’adhésion de la Turquie à l’UE, et ce, quel que soit le journal considéré. Ces jugements correspondent ainsi à 64,7% des passages relatifs à l’islam pour The Sun, 67,16% pour The Guardian et 82,5% pour The Times. Les journaux d’opinions paraissent plus favorables que les quotidiens populaires, le plus positif étant paradoxalement le journal conservateur de droite The Times, qui comme nous le verrons, fait campagne pour l’adhésion turque au nom d’un possible choc des civilisations. En Grande-Bretagne, il semble ainsi que comme pour l’appréciation générale de la candidature d’Ankara, lorsque l’adhésion turque est abordée par le biais de la question de l’islam, le jugement est le plus souvent favorable.

Au final, le graphique 2.8. obtenu grâce à la cumulation par pays des données générées pour chaque quotidien mettent en avant trois types très différenciés d’attitudes. Une fois les attitudes de la presse semblent dépendre largement du contexte national. Alors qu’au sein de la presse française, le jugement associé à l’islam est le plus souvent négatif (63,58% des passages de texte, en Belgique francophone, celui-ci est modérément favorable (51,96%) et très favorable en Grande-Bretagne (67,78%). Mis à part le fait que la catégorie partagée regroupe très peu d’occurrences, soulignant une réelle polarisation du discours de la presse sur la question de l’islam, le graphique 2.8. est en fait très similaire au graphique 1.4. relatif à l’opinion générale de la presse de chaque pays à l’égard de l’adhésion turque. En d’autres termes, quel que soit le pays considéré, les attitudes à l’égard de la dimension islamique reflètent assez bien les attitudes générales à l’égard de l’adhésion turque. Ci-dessous nous tentons de comprendre comment se construisent, sur quel type de propos s’appuient les jugements défavorables de la France d’une part, et les discours plutôt favorables voire très favorables de la Belgique francophone et de la Grande-Bretagne d’autre part ?

2.3.2. L’islam, un facteur ouvertement défavorable à l’adhésion de la Turquie pour la presse française

La Turquie « terre d’islam », suscite de très nombreuses prises de position au sein de la presse française car comme le souligne l’Humanité, « les sujets sensibles sont nombreux concernant la Turquie, pays peuplé de 70 millions de musulmans face à une Europe de plus en plus marquée par l’islamophobie ». [75] Lorsque la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE est abordée par le prisme de l’enjeu religieux, trois thématiques principales sont mises en avant au sein du corpus français, parmi lesquels l’idée d’une mésentente historique entre l’Europe et le monde musulman, le thème de l’archaïsme et celui de la peur de l’islamisation.

Une mésentente historique

La première figure qui revient de façon récurrente lorsque le débat sur l’islam s’immisce au sein de celui sur la candidature turque est celle d’une mésentente historique entre l’Europe et le monde musulman. C’est avant tout cette figure de l’Europe introvertie résultant de relations historiquement conflictuelles entre l’islam et l’Europe que retranscrit la presse française. Les notions de « frontière », de « marge », d’ « ennemi » ou d’ « adversaire » contribuent à caractériser la Turquie beaucoup plus que celle de « partenaire privilégiée » de l’Europe, notion qui est par ailleurs utilisée aujourd’hui afin d’exclure la Turquie de l’ensemble européen. Gilles Martin-Chauffier montre bien comment ces représentations sociales d’une Turquie « orientale » sont profondément ancrées dans l’histoire, soulignant que l’« on retient souvent de l’Empire byzantin un invraisemblable soap-opéra médiéval plein de mains tranchées et d’yeux crevés ». [76] C’est dans la lignée de ce type de point de vue culturaliste et très largement critiquable que se situe une certaine vision « turco-sceptique » qui fonde son opposition à l’adhésion de la Turquie à l’UE sur le destin historique perçu de l’islam, sur sa trajectoire considérée comme inéluctablement opposée à celle de l’Europe : « On s’indigne aujourd’hui de constater que la frontière sud de l’Europe est historiquement une frontière religieuse, frontière épaisse au demeurant, marquée par le flux et le reflux des Ottomans. Il est aberrant de nier que chaque religion joue un rôle central, dans la représentation que les hommes se font d’eux-mêmes, de leurs rapports aux autres et de leur relation à la politique. Comment ne pas voir que les destins historique et culturel de la chrétienté et de l’Empire ottoman n’ont pas suivi sur la longue durée et ne suivent toujours pas, aujourd’hui, le même cours. J’observe que ce qui se joue là-bas en Turquie, démocratie islamisante contre laïcité autoritaire obéit à des logiques qui nous sont fondamentalement étrangères et sont, en revanche, proches de ce qu’on observe dans une partie du monde arabe ». [77] Ainsi, le facteur religieux est mis en avant pour souligner la différence, la frontière subjective entre la Turquie et l’Europe. C’est parce que la population turque est majoritairement musulmane que son destin historique est perçu comme externe à celui de l’Europe. Bien qu’il existe une réelle réticence à exprimer publiquement des stéréotypes négatifs vis-à-vis de l’islam, il n’en demeure pas moins que de nombreux journalistes s’opposent à l’entrée de la Turquie dans l’UE « pour la seule raison que c’est un pays musulman ». [78] Comme le souligne le Figaro, la candidature d’Ankara à l’UE « réveille de mauvais souvenirs historiques ». En effet, dans la conscience collective européenne, la Turquie moderne demeure avant tout l’héritière de la Sublime Porte, qui s’affronta tant de fois avec les nations européennes. Ainsi, la réticence vis-à-vis de la candidature turque se fonderait sur des représentations et des perceptions historiquement construites, comme par exemple « la peur irrationnelle et séculaire d’un « Orient compliqué », en face duquel « l’héritage kémaliste pèse peu de poids ». [79] La religion musulmane, connotée de façon négative est perçue comme le facteur déterminant de la différenciation subjective entre l’UE d’une part et la Turquie d’autre part. Cette ligne de fracture joue le rôle d’un clivage dans le sens où elle structure une opposition dans le temps qui réduit les possibilités d’un rapprochement avec l’Europe.

Islam et archaïsme

De plus, les arguments percevant l’islam de manière négative flirtent quelquefois avec l’islamophobie, par exemple lorsque le Monde cite les propos de Philippe de Villiers qui caractérise la Turquie de « réservoir de bombes à retardement avec les séparatistes kurdes et les terroristes islamistes ». [80] Cette identité musulmane est souvent associée à une lecture négative, à une appartenance religieuse revendicatrice incompatible avec la sécularisation progressive des sociétés européennes : « l’islamisation regagne beaucoup de terrain dans ce pays qui revendique pourtant hautement sa laïcité, car 70% des femmes y sont voilées ». [81] Dans le même sens, Alain-Gérard Slama considère l’ouverture des négociations avec la Turquie comme un signe de « la culpabilité de l’Occident », une concession faite à un pays pourtant perçu comme étant « antimoderne et intolérant ». Les propos ci-dessous illustrent bien ce type d’argumentations fortement défavorables à la Turquie, islamophobes et culturalistes, qui expliquent le retard socio-économique de la Turquie comme une conséquence de son caractère musulman : « Les adversaires de l’élargissement de l’Union à la Turquie se sont placés, d’eux-mêmes, en position défensive. Les plus lucides ont développé à l’envi les arguments flagrants des frontières, du décalage économique, de la condition des femmes, des violations des droits de l’homme. Très peu nombreux sont ceux qui ont osé nommer la cause de ce retard : la fidélité d’une majorité du peuple turc à un islam archaïque, qui renâcle à séparer Dieu et César et qui, comme tel, est une école de servitude et d’intolérance. Cet islamisme est l’envers de la laïcité imposée par le kémalisme. Tout en favorisant un essor spectaculaire des élites d’Etat, l’identification de la nation à un culte a entretenu les masses dans leur rejet de la modernité. Elle a fait le lit de l’islamisme, qui se venge de César en imposant à celui-ci la loi de Dieu. Aussi longtemps que cette conception de la laïcité restera la philosophie de l’Etat turc, ces structures mentales ont peu de chances de disparaître. Il est peu probable qu’elles se dissolvent à la faveur d’un rapprochement avec l’Europe ». [82]

Ainsi, les turcs sont assimilés dans leur majorité à un islam qui est considéré par essence comme archaïque. L’inclusion de la Turquie à l’UE est présentée comme impossible en raison de « structures mentales » qui ne permettraient pas la marche de la Turquie vers le progrès. De même, l’auteur assimile islam et islamisme tout en faisant preuve de déterminisme au travers de l’explication des problèmes économiques et sociaux de la Turquie par une appartenance religieuse qui refuserait de séparer « Dieu et César », sous-entendu les pouvoirs spirituels et temporels. Il semble bien qu’une des difficultés majeures de l’adhésion de la Turquie relève du fait que de nombreux débats se cristallisent sur la question de l’appartenance à une religion perçue par essence comme facteur de régression sociale et politique. La religion musulmane est associée à une structure de comportement déterminée qui serait incompatible avec une intégration en Europe parce qu’il existerait « la permanence du désir de l’Umma, l’unité de tous les musulmans du monde, même chez les musulmans les plus éclairés ». Ainsi, « l’entrée de la Turquie en Europe » serait vécue comme « une victoire de l’islam ». [83] La pratique partagée de la religion musulmane par une partie importante de la population turque serait profondément opposée à la sécularisation progressive des sociétés européennes. La connotation généralement négative de l’islam par la presse française contribue indirectement à juger avec réticence l’adhésion à l’UE de la Turquie musulmane. La réserve, la circonspection à l’égard des musulmans résidants dans l’UE est ainsi reportée de manière négative sur la candidature d’Ankara : « la Turquie n’a pas encore adopté le mode de pensée européen, elle n’est pas mûre pour entrer dans l’UE. Les gens qui arrivent des villages turcs gardent leurs traditions et les femmes leur voile, elles ne veulent pas s’adapter. On ne va pas aggraver les choses en faisant venir plus de monde ». L’islam, comme le monde musulman, sont perçus de manière monolithique. De même, la vision négative généralement associée au monde arabe se reporte indirectement sur la Turquie, qui comme ses voisins, refuserait d’ « occidentaliser l’islam », de développer « un regard critique » sur celui-ci. [84] L’islam constituant un l’obstacle majeur à l’adhésion turque à l’UE, il s’agit de « dévoilée la Turquie » en référence au port du voile islamique, parce que l’islam « oriental » turc serait intolérant. [85] D’ailleurs, le caractère islamique de la Turquie est d’autant plus considéré comme représentant une menace pour l’Europe, que celle-ci rencontre des difficultés avec l’intégration de ses propres minorités musulmanes. L’islamisation en Europe se convertit alors en argument privilégié du rejet de la candidature d’Ankara.

Islam et islamisation

Suite à une réunion de crise sur la question chypriote à Helsinki, le Figaro déclare que le Commissaire européen à l’élargissement, Olli Rehn a lui-même « fait part de son inquiétude face à l’islamisation de la société turque, un sujet que la Commission n’avait jamais osé aborder auparavant ». [86] Le Figaro souligne implicitement un fait majeur, à savoir que bien que n’entrant pas dans le cadre des débats sur les négociations, et n’étant pas non plus évoqué par lors des déclarations publiques des élites européennes, ce que l’on pourrait appeler le fait musulman semble jouer en défaveur de la candidature d’Ankara pour la presse française, bien que le sujet soit politiquement incorrect sur la scène publique : « dans chaque pays membre, on repère des tensions religieuses et avec l’islam, un regain de racisme. Des manifestations chaque jour plus fortes du communautarisme ethnique et religieux. Qu’en sera-t-il au moment où la Turquie, avec son poids démographique, sera membre à part entière de l’Europe ? ». [87] L’islam en tant que religion est d’autant plus connoté négativement, d’autant plus perçu comme radicalisé que ses effets s’exprimeraient au sein même de l’UE, car « chaque jour qui passe montre à quel point l’Europe se reconfessionnalise au contact d’un islam revendicatif et manipulateur ». [88] Réduisant l’essence de l’islam à un comportement pré-moderne, l’opposition à l’adhésion turque se justifierait ainsi par l’islamisation postulée des pays de l’UE. Suivant cet ordre d’idée, une figure discursive récurrente est constituée par l’association entre islam et islamisation afin de s’opposer à une Turquie qui serait « le cheval de Troie de l’islam en Europe ». [89]

Ainsi, Stéphane Kovacs souligne combien « le danger musulman » constitue un débat central de la campagne électorale autrichienne. L’auteur défend que 4,2% des habitants de l’Autriche sont musulmans et cite M. Strache du FPÖ, parti d’extrême-droite autrichien, qui défend que « des extrémistes musulmans [...] menacent avec une violence crue notre société libre ». [90] L’islamisation perçue des sociétés européennes apparaît comme une rhétorique centrale afin de s’opposer à l’immigration des personnes étrangères originaires d’Afrique du Nord. À cet égard, l’identité de l’individu musulman est réduite à son caractère religieux et cette appartenance confessionnelle est perçue comme étrangère à l’Europe. C’est parce qu’il est musulman que l’individu est perçu comme étranger. De même, suivant un parallélisme discursif, c’est en partie parce que la Turquie est musulmane que les arguments au sein de la presse française sont si largement défavorables. Comme le souligne Vural Oger : « Ce sont avant tout ces « préjugés » qui expliquent l’hostilité de la France à l’adhésion turque. En tant qu’ancien pays colonial, la France rencontre des problèmes avec la population musulmane originaire du Maghreb, et de nombreuses personnes mettent « dans le même sac » tous les musulmans, sans réaliser que la Turquie est un Etat laïque et kémaliste ». [91] Au final, au sein de la presse française, le facteur islamique est généralement associé à des discours négatifs. Le plus souvent, lorsque le thème controversé est abordé explicitement, il est question d’ « archaïsme », d’ « antimodernisme », d’ « islamisme », d’ « anti-occidentalisme », de « régression » et de « radicalisme ».

2.3.3. La presse belge et sa perception modérément favorable de l’islam

La position de la presse belge francophone à l’égard du facteur islamique est beaucoup moins tranchée que celle de la presse française. La presse belge francophone défend que le caractère musulman de la Turquie ne devrait pas jouer dans l’attitude de l’UE à l’égard de la Turquie. L’UE étant une union laïque, celle-ci se base donc avant tout sur des valeurs et demeure par là-même potentiellement accessibles à tous ceux qui veulent les respecter. Dans un contexte de relations tendues entre l’islam et l’Occident, la Turquie pourrait constituer un acteur privilégié du dialogue nécessaire entre l’Europe et le monde islamique. Sur ce point, la position de la presse belge francophone est bien illustrée par le quotidien Le Soir : « L’UE est basée sur des valeurs : démocratie, séparation des pouvoir. Si un pays comme la Turquie demande à adhérer à l’Union, il faut la juger sur sa volonté de reprendre ces valeurs, pas sur l’ampleur de sa communauté islamique. Le critère prépondérant dans l’UE, ce n’est pas la religion. L’Europe ne doit pas intégrer dans ses critères d’adhésion des arguments religieux ». [92] Certes, la presse reconnaît que les tensions entre l’islam et l’Occident « ne sont pas étonnantes compte tenu des événements du monde », mais elle souligne néanmoins que l’élément religieux ne doit en aucun cas « s’inviter à la table des négociations par la porte arrière ». [93] La presse belge francophone semble très clairement consciente que bien qu’exclut des « critères objectifs » d’adhésion, le facteur islamique peut jouer un rôle subjectif central. Pierre Martin souligne dans ainsi dans Le Soir qu’être musulman et turc n’implique pas pour autant de ne pas pouvoir partager les valeurs européennes : « Si on peut ancrer la Turquie dans la famille européenne, cet Etat avec une grande communauté musulmane se développera sur la base de nos valeurs. Qu’est-ce que nous demandons aux immigrés chez nous ? D’accepter nos valeurs, de les vivre au quotidien. Si un Etat veut accepter ces valeurs, les faire prévaloir dans sa société, pourquoi refuser son adhésion ? ». [94]

Comme pour la dimension de l’élargissement, la presse belge francophone semble développer une vision plus « inclusive » de l’UE, en reconnaissant la nature plurielle des Etats qui la fonde tout en alliant le respect de valeurs communes. Selon la presse, « les valeurs que porte l’UE peuvent être portées par un pays musulman » et par là-même, la Turquie pourrait se faire « le porte-parole » de celles-ci dans le monde islamique. [95] Dans un contexte de relations tendues entre le monde occidental et le monde islamique la presse souligne que plusieurs affaires récentes ont contribué à renforcer un climat de défiance mutuelle, notamment l’affaire des caricatures de Mahomet ou la déclaration malheureuse du Pape benoît XVI à Ratisbonne assimilant l’islam à la violence. [96] La presse belge francophone met l’accent sur le futur de l’Europe elle-même, qui gagnerait à inclure en son sein un islam turc avec lequel un dialogue semble possible. [97] En effet, l’enjeu serait d’autant plus important qu’ « Ankara est appelé à devenir, un jour, le seul pays à majorité musulmane de l’Europe politique ». [98] La presse ne minimise pas pour autant les difficultés, notamment le fait que de nombreux citoyens européens associent l’islam avec la figure de l’étranger et avec la violence dans le monde arabe : « le problème est qu’il est difficile pour les gens de différencier islam et islamistes, Turquie et pays fondamentalistes arabes ». [99] Dans le même sens, Nicolas Ortacq souligne qu’il « existe un risque de superposition des représentations des musulmans, des Turcs et des immigrés ». [100] La presse belge francophone formule donc un discours modérément favorable à l’égard du caractère islamique de la Turquie, bien qu’elle rappelle que l’essentiel du débat se situe du côté des perceptions subjectives des citoyens. Et de ce côté, les risques d’incompréhensions et de représentations déformées de l’autre sont réels.

2.3.4. La presse britannique et l’alliance des civilisations entre l’Europe et le monde musulman

L’adhésion turque et la réalisation d’une « alliance des civilisations »

Enfin, pour la presse britannique, l’islam et sa relation avec l’Occident constitue la thématique centrale lorsqu’il est question de l’adhésion de la Turquie à l’UE. Fortement imprégnée d’un discours post-11 septembre 2001 plaidant pour une lutte contre le fondamentalisme islamique à l’échelle mondiale, la presse britannique considère la candidature turque comme un moyen potentiel de réfuter la thèse du « choc des civilisations » de Samuel Huntington, en faisant coexister au sein d’un même ensemble une Europe aux racines chrétiennes et une Turquie musulmane : « In the post 9/11 context, Turkey becomes even more central to American and Western aims. As the real example of a functioning democracy whose inhabitants happened to be Muslim, it could be an « inspiration » for the rest of the Islamic world ». [101] Beaucoup plus qu’en France ou en Belgique francophone, la grille de lecture du caractère islamique de la Turquie est celle de la « guerre contre le terrorisme » déclarée depuis l’année 2001. À cet égard, les prises de positions journalistiques sur l’opportunité de l’adhésion de la Turquie à l’UE sont la plupart du temps justifiées du point de vue de l’intérêt de l’Occident plus que de celui de l’Europe en tant que continent ou de l’UE en tant qu’entité politique. La candidature turque est perçue à l’aune de la position britannique en matière de relations internationales qui tend à englober l’UE au sein de l’ensemble plus vaste de l’Occident. L’inclusion de la Turquie musulmane au sein d’un ensemble européen reconstruit fait écho au projet américain de soutien à la démocratisation du « Grand Moyen-Orient ».

Contrastant avec la position réticente de la presse française, la presse britannique présente une position plus favorable à l’adhésion de la Turquie à l’UE, mais aussi plus atlantiste, plus occidentale que proprement continentale : « American and British governments have long viewed majority Muslim Turkey as a bridge to the Islamic world. But Europe’s leaders are pushing Turkey away when the West needs it more than ever - a fact more readily conceded in Washington than in some European capitals ». [102] La candidature d’Ankara à l’UE, un enjeu concernant avant tout le futur de l’UE, se voit alors le plus souvent associé à l’enjeu plus global des relations entre l’Occident et l’Orient islamique. Dans un contexte international de politisation du fait religieux, d’exacerbations des confrontations tant réelles que symboliques entre l’Occident et l’Orient musulman, la thèse quoique largement réfutable et réfutée du « clash des civilisations » de Samuel Huntington fournit le socle d’argumentations favorables au dialogue interreligieux. Comme le défend le ministre des affaires étrangères britannique Jack Straw : « We are concerned about a so-called clash of civilisations. We are concerned about this theological divide which could open up even further the boundary between the so-called Christian-heritage states and those of Islamic heritage. The heavy responsibility rests on all member states ». [103] De la sorte, pour la presse britannique, le futur des relations entre l’Occident et le monde musulman dépend donc largement de l’évolution du rapport entre la Turquie et l’Europe. La Turquie est perçue comme « un domino stratégique au milieu de la lutte entre l’Occident et l’extrémisme islamique », comme une « composante décisive du rapport entre les valeurs occidentales et orientales » qui pourrait le cas échéant contribuer à une « réconciliation entre chrétiens et musulmans ». [104] Tant le contexte international que l’islamophobie grandissante en Europe justifierait la nécessité d’accueillir la Turquie islamique au sein de l’UE afin d’envoyer au monde entier un exemple de diversité, un signal de cohabitation possible entre chrétiens et musulman : « The issue is Islam. Rising hostility to Muslims in Europe’s midst has led to social tensions that some fear would be exacerbated by the admission of a Muslim country to a union of countries sharing a Christian heritage. Such opposition is in-appropriate. Turkey is an example of moderate Islam’s ability to flourish in a secular state. Its admission would send a signal of the EU’s commitment to diversity and universal values. Turkey’s moderation, energy and creativity are needed in the Europe of tomorrow ». [105]

L’inclusion de l’islam turc, un test du « degré de civilisation » de l’UE

Ainsi, selon la presse britannique, il est dans l’intérêt de l’Europe de demain d’accepter la candidature turque, dans la mesure où l’UE se convertirait en une « alliance des civilisations ». Bien que soumettant l’adhésion turque au respect des critères européens de démocratisation et de respect des droits de l’homme, l’engagement de la presse britannique est sans équivoque. Cette étape finale vers l’occidentalisation de la Turquie est d’autant plus considérée de manière positive qu’elle redéfinirait le projet européen sur la base du dialogue interreligieux et d’un « engagement européen distinct avec l’Islam au sein duquel la Turquie serait un partenaire clé ». [106] D’un mouvement centripète d’interdépendance économique et d’intégration politique, le nouveau projet centrifuge de l’UE se convertirait avant tout en un projet de démocratisation de ses périphéries. La presse britannique considère que l’adhésion d’Ankara est primordiale parce qu’elle constituerait une preuve tangible du « degré de civilisation » de l’UE. Selon Michaël Kettle, la question serait cruciale pour le futur de l’Europe : « The mutual embrace between the West and Turkey is a great project of civilisation and law. Yet events are pushing both sides towards an epochal confrontation. An existential explosion could end with Europe defining itself as a place in which Muslims are not welcome, and with modern Turkey turning away from the westernising path that has been fundamental to its whole existence. We would be crazy to allow either thing to happen ». [107] La presse met l’accent sur les conséquences d’une non-admission pour l’Europe elle-même, à savoir que celle-ci se convertirait de facto en un « club chrétien ». L’inclusion de la Turquie dans l’UE serait donc un symbole du « degré de civilisation » de l’Europe à deux égards. D’une part, l’adhésion est présentée comme une nécessité afin de « renforcer le déficit de crédibilité de l’Europe dans le monde musulman ». [108] D’autre part, il s’agirait de lutter indirectement contre les discriminations des musulmans en Europe, en renforçant la reconnaissance de leurs droits en tant qu’une des principales minorités religieuses du continent. [109] Par un mouvement de transposition des préoccupations politiques britanniques du moment au niveau du débat européen, la presse met l’accent sur la lutte contre le terrorisme, les relations entre l’Occident et l’islam et le droit des minorités, nouvelles perspectives pour la politique européenne. [110]

Conclusion

Au final, suivant notre hypothèse de départ, il est possible de défendre que le discours de la presse sur l’adhésion de la Turquie à l’UE varie en fonction du type de quotidien et du pays considéré. Il existe des différences d’approches entre les quotidiens populaires et la presse d’opinion, notamment en relation avec l’intensité des débats et la focalisation sur la question de l’adhésion. Nonobstant, la variable nationale paraît fortement influencée le type de discours sur l’adhésion turque. La presse française est de loin la plus réticente à la perspective de l’adhésion d’Ankara alors que la presse belge est plus modérée et la presse britannique généralement favorable. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la relation entre le soutien à l’Europe politique d’une part et l’élargissement et l’adhésion turque d’autre part semble relativement inversée. Notre analyse souligne de même que lorsqu’il est question de l’adhésion turque au sein de la presse, ce sont les débats sous-jacents relatifs aux thèmes culturels et de l’identité européenne, de l’élargissement européen et de la place de l’islam en Europe qui sont les plus récurrents. Quel que soit le pays considéré, les discours subjectifs de la presse semblent donc bien loin des critères objectifs de Copenhague portant sur l’économie, les droits de l’homme et les réformes politiques. Tant sur la question de l’élargissement que sur celle de l’islam, les arguments mis en avant sont très différenciés en fonction du pays considéré, renvoyant à plusieurs visions normatives. Dans ce sens, si la candidature de la Turquie à l’UE semble si conflictuelle c’est avant tout parce qu’elle joue le rôle d’un miroir au travers duquel il s’agit de définir ce qu’est l’Europe, quelles sont ses frontières et ses priorités. Si l’ensemble des arguments sont à ce point réversibles, c’est parce qu’ils sont à l’image des conflits, des alternatives sous-jacentes à la construction de l’Europe de demain.

NOTES

[1] A ce sujet, consulter par exemple, Mény, Y. (2002), « De la démocratie en Europe : Old Concepts and New Challenges », Journal of Common Market Studies, 41(1), p. 1-13 ; Schmidt, V. A. (2004), « The European Union : Democratic Legitimacy in a Regional State ? », Journal of Common Market Studies, 42(5), p. 975-997.

[2] Marquand, D .(1979), Parliament for Europe, London, Jonathan Cape.

[3] Marti Font, J.M. (1992), « Dinamarca rechaza el tratado de Maastrich e interrunpe el proceso de unidad europea », El Pais, 3 juin, p.2

[4] Voir par exemple Ford, T. E. & Tanander, G. R. (1998), « The Role of Differentiation between Groups and Social Identity in Stereotype Formation », Social Psychological Quarterly, 61(4), p. 372-84 ; Stangor, C. & Schaller, M. (1995), « Stereotypes as Individual and Collective Representations », in Macral, C. N., Stangor, C. & Hewstone, M. (éd.), Stereotypes and Stereotyping, New York, Guilford, p. 3-37 ; Tajfel, H. (1981), Human Groups and Social Categories, Cambridge, Cambridge University Press.

[5] Sur un ensemble de 234 articles considérés, 37 articles, le plus souvent du Parisien et de l’Humanité, ne parlent pas de l’adhésion. Le graphique 1.1. présente donc la répartition proportionnée parmi les trois positions considérées (favorable/partagé/défavorable), des 197 articles du corpus français dont le jugement sur l’adhésion turque est clairement identifiable.

[6] Germain-Robin, F. (2006), « Coup de Semonce à la Turquie », l’Humanité, 1 décembre, p. 2 ; Zerrouky, H. (2005), « La Turquie sur la touche ? », L’Humanité, 30 septembre, p. 4 ; Digne, P. (2006), « Chirac avertit la Turquie », Le Parisien, 1 octobre, p. 12 ; Ferenczi, T. (2004), « À Bruxelles, la Turquie s’est révélée un candidat difficile à l’adhésion », Le Monde, 12 décembre, p. 9.

[7] Goulliaud, P. & Martinet, M-M. (2005), « La France durcit le ton face à la Turquie », Le Figaro, 3 août, p. 5 ; Slama, A-G. (2004), « La culpabilité de l’Occident », Le Figaro, 2à décembre, p. 9.

[8] Bouilhet, A. (2006), « La Turquie franchit une étape vers l’UE », Le Figaro, 13 juin, p. 6.

[9] Vernet, H. (2005), « Le processus est ouvert », Le Parisien, 1 octobre, p. 5.

[10] En effet, mis à part neuf articles relatifs à la liberté d’expression et huit autres portant sur les minorités kurdes de Turquie, force est de constater que le débat « objectif » de fond, celui de l’évaluation des avancées démocratiques et économiques de la Turquie est largement absent du corpus de presse. Seuls cinq articles portent directement sur le processus de réformes en Turquie, un seul sur la politique intérieure turque, un seul sur la liberté religieuse et les relations interconfessionnelles et un seul sur les réformes économiques entreprises par le gouvernement. La classification décroissante des thèmes souligne donc bien ce processus de politisation, de détournement de finalités de la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE. Les lignes centrales du débat, la démocratisation et la transition de la Turquie à l’économie de marché sont requalifiées au profit d’arguments polémiques sur l’appartenance de la Turquie à la géographie et à l’histoire européenne ou encore sur la question normative des frontières de l’UE.

[11] Leblanc, V. (2004), « Miracle du Bosphore ou cataclysme ? », La Libre Belgique, 15 décembre, p. 10.

[12] Ortacq, N. V. (2004), « Le « rêve européen » d’Orhan Pamuk », Le Soir, 15 décembre, p. 11.

[13] Lamfalussy, C. (2004), « Les arméniens de Turquie sont pour l’adhésion », La Libre Belgique, 10 décembre, p.10. Les principales règles relatives à l’adhésion de nouveaux candidats à l’UE sont souvent appelées « les critères de Copenhague », ayant été formulés par le Conseil Européen lors du sommet de Copenhague en juin 1993. Trois points sont essentiels : (1) La mise en place d’institutions stables garantissant l’Etat de droit, la démocratie ainsi que le respect et la protection de minorités ; (2) le développement d’une économie de marché viable capable de faire face à la concurrence à l’intérieur de l’union ; (3) et enfin, la capacité à assumer ses obligations en tant qu’Etat membre, et notamment, à souscrire à l’union politique, économique et monétaire.

[14] Lamfalussy, C. (2004), « Erdogan veut rassurer les Européens », La Libre Belgique, 12 décembre, p.11.

[15] Verhest, S. (2004), « Une opportunité pour Chypre », Vers l’Avenir, 13 décembre, p.8.

[16] Ortacq, N.V. (2004), Ibid., La Libre Belgique, 15 décembre, p.11.

[17] Kouronis, A. (2006), « Téléphone rouge entre Grecs et Turcs », La Libre Belgique, 12 juin, p. 6.

[18] Kettle, M. (2006), « We are only two weeks from an existential explosion : If the European Union now spurns Turkey, it will deservedly stand accused of historic dishonesty and perfidy », The Times, 2 décembre, pp. 36.

[19] Kettle, M. (2006), Ibid., The Times, 2 décembre, p. 36.

[20] Watt, N. (2005), « Turkey EU talks deadlocked as Austria digs in », The Guardian, 30 septembre, p. 34.

[21] Reading, M. (2005), « Eu enlargement : Time to talk to Turkey », The Daily Mirror, 29 septembre, p. 27.

[22] Smith, H. (2004), « People say they cannot continue to sacrifice their culture and feel insulted by hostile European attitudes », The Daily Mirror, 18 décembre, p. 16.

[23] Galloway, R. (2005), « Turkey », The Sun, 7 octobre, p. 12.

[24] Freedland, J. (2005), « European Union : Return to the future », The Guardian, 31 décembre, p. 28 ; Freedland, J. (2005), « European elites can’t ignore the views of their peoples », The Guardian, 5 octobre, p. 17.

[25] Bunting, M. (2005), « European self-interest must not be trumped by the politics of identity on the road to Turkey’s accession to the EU », The Guardian, 26 septembre, p. 23.

[26] Les graphiques 1.2., 1.3. et 1.4. ont été construits en calculant les proportions d’articles favorables, partagés et défavorables pour chaque quotidien par rapport à l’ensemble des articles évoquant l’adhésion de la Turquie à l’UE pour le journal en question. Au contraire, pour le graphique 1.5., l’unité d’analyse n’est plus le nombre total d’articles évoquant l’adhésion turque pour chaque quotidien, mais le nombre total d’articles évoquant l’adhésion de la Turquie pour chaque pays. Un tel graphique ne rend donc plus compte des différences entre quotidiens comme précédemment, mais permet cependant d’obtenir une vision globale de la position de la presse de chaque pays vis-à-vis de l’adhésion turque.

[27] Sur le concept de « citoyens ordinaires », se référer aux travaux de Sophie Duchesne, par exemple : Duchesne, S. (1997), Citoyenneté à la Française, Paris, Presses de Sciences Po ; (1999) « To Be Somebody, But Somewhere : Ordinary Representations of Citizenship in France », in The Tocqueville Review, vol. XX, n° 1, p. 99-118.

[28] Jaffré, J. & Muxel, A. (1997), « Les Repères Politiques », in Boy, D. & Mayer, N. (éd.), op. cit., notamment p. 69-71.

[29] Eichenberg, R. C. & Dalton, R. J. (1993), « Europeans and the European Community : The Dynamics of Public Support for European Integration », International Organization, vol. 47, pp. 507-34.

[30] Méchet, P. & Reynié, D. (2003), « Les Français face à l’élargissement en 2002 : les failles du soutien », in Reynié, D. (éd.), Les Européens en 2003, Paris, Odile Jacob, p. 14.

[31] Gurrey, B. (2005) « M. Barroso riposte aux accusations de M. Chirac », Le Monde, 6 octobre, p. 3 ; Shihab, S. (2005), « L’opposition nationaliste turque prend date et exige une adhésion à l’UE « dans la dignité » », Le Monde, 4 octobre, p. 2.

[32] Shihab, S. (2005), « L’opposition nationaliste turque prend date et exige une adhésion à l’UE « dans la dignité » », Le Monde, 4 octobre, p. 2.

[33] Ferenczi, T. (2005), « La Commission est accusée d’ignorer les opinions », Le Monde, 22 août, p. 14.

[34] Bouilhet, A. (2005), « Bruxelles garde le cap avec Ankara », Le Figaro, 29 juin, p. 11 ; Oberlé, T. (2005), « Ankara prend la mesure des difficultés qui l’attendent », Le Figaro, 3 juin, p. 4.

[35] Bouilhet, A. (2006), « Turquie : l’UE se prépare à une confrontation », Le Figaro, 9 novembre, p. 6.

[36] Bouilhet, A. (2006), « Les négociations entre l’Union européenne et la Turquie sont-elles un jeu de dupes ? », Le Figaro, 24 juin, p. 3.

[37] Bouilhet, A. (2006) « La Turquie franchit une étape vers l’UE », Le Figaro, 13 juin, p. 5.

[38] Wissman, M. (2004), « Turquie : Halte au jeu des faux-semblants », Le Figaro, 17 décembre, p. 11.

[39] Roger, P. (2005), « M. de Villepin veut « ouvrir une réflexion » sur les élargissements futurs », Le Monde, 17 juin, p. 7.

[40] Waintraub, J. (2004), « De retour à Paris hier soir, le président de l’UMP veut se donner du temps avant d’évoquer les divergences entre son parti et l’Elysée sur le dossier turc. Sarkozy redoute une dilution de l’Union européenne », Le Figaro, 17 décembre, pp. 6.

[41] Sahuc, S. (2004), « Le « oui » frileux donné à Ankara », L’Humanité, 20 décembre, pp. 9.

[42] Waintraub, J. (2004), op. cit., Le Figaro, 17 décembre, pp. 6.

[43] Mandraud, I. (2005), « Ultimes tractations sur le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE. Le PS, embarrassé, hésite à définir clairement sa propre vision des frontières de l’Europe », Le Monde, 4 octobre, p. 3.

[44] Fritscher, F. & Lacroix, A. (2005), « Nicolas Baverez : Une certaine idée de la liberté », Le Figaro, 22 mars, pp. 11.

[45] Bollaert, B., Germon, M-L & Lacroix, A., « La campagne référendaire sur la Constitution et la controverse sur la Turquie », Le Figaro, 26 janvier, pp. 13.

[46] Wissmann, M. (2004), « Les vingt-cinq États membres et la candidature d’Ankara Turquie : halte au jeu des faux-semblants », Le Figaro, 17 décembre, pp. 11.

[47] Bouilhet, A., (2006), « Les négociations entre l’Union européenne et la Turquie sont-elles un jeu de dupes ? », Le Figaro, 24 juin, pp. 3.

[48] Bresson, H. (2004), « L’Europe exige de la Turquie une démocratisation « irréversible », Le Monde, 18 décembre, p. 2.

[49] Pognon, O. (2005), « Simone Veil dit non à l’entrée d’Ankara dans l’Union européenne », Le Figaro, 12 mai, p. 8.

[50] Thréard, Y. (2005), « Une certaine idée de l’Europe », Le Figaro, 7 mai, p. 14 ; Bresson, H. (2004), op. cit., Le Monde, 18 décembre, p. 2.

[51] Sahuc, S. (2004), « La Sublime Porte à la porte ? », L’Humanité, 15 décembre, pp. 3.

[52] Fritscher, F. & Lacroix, A. (2005), Ibid., Le Figaro, 22 mars, pp. 11.

[53] Micoine, D. & Vigogne, L. (2004), « La Turquie divise les députés », Le Parisien, 22 décembre, p. 4.

[54] Bollaert, B. & Lacroix, A. (2004), « L’ancien garde des Sceaux, pour qui la candidature d’Ankara n’est pas recevable, dénonce l’absence d’un débat en France », Le Figaro, 13 décembre, p. 12.

[55] Giuliani, J-D. (2006), « La Turquie doit faire l’effort de comprendre ce qu’est l’Europe », Le Figaro, 2 décembre, p. 6. Sur la critique de la stratégie pro-élargissement de la Commission Européenne, le Figaro déclare par exemple : « Arbitre des négociations, la Commission est le plus fidèle allié de la Turquie. Parfois elle en rajoute même un peu trop ! A Bruxelles, le « desk » Turquie est piloté par un Suédois, turco-enthousiaste, lui-même chapeauté par un britannique, Michael Leah, pour qui l’élargissement reste la meilleure des politiques de l’Union, garante de paix et de prospérité sur le continent ». Cf. Bollaert, B. & Lacroix, A. (2004), op. cit., Le Figaro, 13 décembre, p. 12.

[56] Lamfalussy, C. (2004), « Voie ouverte pour la Turquie », La Libre Belgique, 18-19 décembre, p. 2.

[57] Lamfalussy, C. (2004), Ibid., La Libre Belgique, 4-5 décembre, p.10.

[58] Lamfalussy, C. (2004), Ibid., p. 10.

[59] Régnier, P. (2006), « La Commission diffère la crise avec Ankara », Le Soir, 8 novembre, p.3.

[60] Nerbollier, D. (2004), « Les Etats-Unis d’Europe grâce à l’adhésion de la Turquie », Le Soir, 14 décembre, p. 17.

[61] Régnier, P. (2006), « Un consensus flou », Le Soir, 16 décembre, p.18.

[62] Régnier, P & Pascal, M. (2006), « Elargissement : la « fatigue » est officielle », Le Soir, 9 novembre, p. 16.

[63] Ernens, C. (2005), « Intégrer la Turquie, oui ou non », Vers l’Avenir, 3 octobre, p. 7.

[64] Régnier, P & Pascal, M. (2006), Ibid., Le Soir, 9 novembre, p. 16 ; Régnier, P. & Pascal, M. (2006), « Stop aux élargissements ! », Le Soir, 13 juin, p.14 ; Mare, P. (2005), « Un élargissement à la sauvette », Vers l’Avenir, 2 mars, p.2 ; Martin, P. (2005), « Grosse fatigue pour l’élargissement », Le Soir, 14 décembre, p. 18.

[65] Lamfalussy, C. (2004), Ibid ., La Libre Belgique, 4-5 décembre, p.10.

[66] Lamfalussy, C. (2006), « Turcs et Croates sur la ligne de départ », La Libre Belgique, 13 juin, p. 8.

[67] Kettle, M. (2006), « We are only two weeks from an existential explosion : If the European Union now spurns Turkey, it will deservedly stand accused of historic dishonesty and perfidy », The Guardian, 2 décembre, p. 37.

[68] Garton Ash, T. (2005), « For a Pax Europeana : Can we fold the remains of the Ottoman empire into a new European empire ? », The Guardian, 14 avril, p. 25.

[69] Campbell. D. (2005), « European Union : Return to the future », The Guardian, 31 décembre, p. 28.

[70] Blackman, O. (2004), « Poodle is brought to heel in Euro row. Chirac slaps down Blair as he pushes U.S policy on Turkey », The Mirror, 14 décembre, p. 37.

[71] Watt, N. (2005), « Turkey EU talks deadlocked as Austria digs in : Negotiations enter final day with no deal in sight Accession row threatens « clash of civilisations » », The Guardian, 13 octobre, p. 5.

[72] Lea, M. (2005), « Turkey in talks as UK strikes EU deal », The Sun, 4 octobre, p. 5.

[73] Watt, N. & Harding, L. (2005), « The future of Europe : Around Europe : A deep division clearly exists », The Guardian, 31 mai, p. 5.

[74] Parmi les demandes de l’UE à la Turquie, il s’agit de mettre fin à la corruption, au marché noir, de réformer sa justice, de rationaliser le fonctionnement bureaucratique de l’Etat, de promouvoir le droit des minorités, notamment les droits culturels et linguistiques des kurdes ou encore ceux des minorités non musulmanes, de reconnaître le génocide arménien, de progresser vers l’égalité hommes/femmes.

[75] Bernard, P. (2006), « La difficile mission de Benoît XVI en Turquie », Le Parisien, 28 novembre, p. 8 ; Falzon, P. (2004), « Vers un « oui mais... » de Bruxelles à Ankara », L’Humanité, 16 décembre, pp. 6.

[76] Martin-Chauffier, G. (2005), « La controverse sur la candidature de la Turquie. Constantinople, capitale de l’Europe ! », Le Monde, 4 janvier, p. 11.

[77] Bollaert, B. (2004), « L’élargissement, un processus irrésistible ? », Le Figaro, 28 décembre, p. 10.

[78] Jacob, A. (2005), « Les Turcs de Berlin pour l’adhésion de leur pays », Le Figaro, 4 octobre, p. 3.

[79] Picard, M. (2005), « Baroud d’honneur de Vienne contre la Turquie », Le Figaro, 1 octobre, p. 4.

[80] Chombeau, C. (2004), « L’Europe se prépare à accueillir la Turquie en son sein dans dix ans », Le Monde, 17 décembre, p. 6.

[81] Bollaert, B. Germon, M-L & Lacroix, A. (2005), « La campagne référendaire sur la Constitution et la controverse sur la Turquie », Le Figaro, 26 janvier, p. 13.

[82] Slama, A-G (2004), « Les négociations d’adhésion avec la Turquie commenceront le 3 octobre 2005. La culpabilité de l’Occident », Le Figaro, 20 décembre, p. 10.

[83] Misrahi, R. (2004), « Le débat sur l’adhésion à l’UE d’Ankara. Turquie : désenclaver l’islam », Le Figaro, 8 décembre, p. 14

[84] Rioufol, I. (2006), « La Turquie dévoilée par le Pape », Le Figaro, 1 décembre, p. 17.

[85] Rioufol, I. (2006), Ibid., Le Figaro, 1 décembre, p. 17.

[86] Bouilhet, A. (2006), « Bruxelles menace de rompre avec la Turquie », Le Figaro, 1 novembre, p. 4.

[87] Gallo, M. (2005), « L’Union des illusionnistes », Le Figaro, 2 mars, p. 12.

[88] Slama, A-G (2004), op. cit., Le Figaro, 20 décembre, p. 10.

[89] Falzon, P. (2005), « Turquie : « On évite le pire » », L’Humanité, 7 octobre, p. 5.

[90] Kovacs, S. (2006), « La croisade de l’extrême droite autrichienne contre l’adhésion turque. Le parti d’opposition FPÖ réclame un référendum contre l’UE, contre l’adhésion de la Turquie et contre l’immigration musulmane », Le Figaro, 7 mars, p. 5.

[91] Rivais, R. (2004), « Le Parlement européen se prononce à une large majorité pour l’entrée de la Turquie dans l’UE. », Le Monde, 17 décembre, p. 5.

[92] Martin, P. (2004), « La Turquie renforcera l’Europe », Le Soir, 23 décembre, p. 7.

[93] Balhan, J. M. (2004), « Un Dialogue Possible », Le Soir, 9 novembre, p. 6.

[94] Martin, P. (2004), op. cit., Le Soir, 23 décembre, p. 7.

[95] Ernens, C. (2005), « Intégrer la Turquie, oui ou non », Vers l’Avenir, 3 octobre, p. 7.

[96] « Le Pape en terrain miné », Vers l’Avenir, 28 novembre 2006, p.11 ; « Des musulmans en colère, d’Istanbul à Islamabad », Vers l’Avenir, 6 février 2006, p. 8.

[97] Balhan, J. M. (2004), op. cit., Le Soir, 9 novembre, p. 6.

[98] Bastion, J. (2006), « Atmosphère anti-française à Ankara à propos du vote à Paris d’une loi sur le génocide arménien », La Libre Belgique, 11 octobre, p. 14.

[99] Lamfalussy, C. (2004), « Les partis belges divisés sur la Turquie », La Libre Belgique, 4-5 décembre, p. 10.

[100] Ortacq, N. V. (2004), « Le « rêve européen » d’Orhan Pamuk », La Libre Belgique, 15 décembre, p. 11.

[101] Baker, G. (2005), « We’re going cold on Turkey », The Times, 10 juin, p. 21.

[102] Tisdall, S. (2006), « The West needs Turkey », The Guardian, p. 22.

[103] Browne, A. (2005), « Turkey left out in cold as Austria digs in heels over EU entry talks », The Times, 3 octobre, p. 33.

[104] Portillo, M. (2005), « The land of promise and danger at the EU’s door », The Times, 4 septembre, p. 19 ; Macintyre, B. (2005), « A bridge between two cultures, two continents and two futures », The Times, 1 octobre, p. 46 ; Owen, R. (2006), « Pope comes through most dangerous day », The Times, 30 novembre, p. 39.

[105] Theodoulou, M. (2004), « Turkish Delight », The Times, 18 décembre, p. 40.

[106] Bunting, M. (2006), « With Turkey in the club, Europe can forge a fresh engagement with Islam : The EU should stop fretting over questions of identity and grasp the chance to bury ’clash of civilisations’ sloganeering », The Guardian, 22 mai, p. 31.

[107] Kettle, M. (2006), « We are only two weeks from an existential explosion : If the European Union now spurns Turkey, it will deservedly stand accused of historic dishonesty and perfidy », The Guardian, 6 décembre, p. 37.

[108] Bunting, M. (2006), « Regime change, European-style, is a measure of our civilisation : European self-interest must not be trumped by the politics of identity on the road to Turkey’s accession to the EU », The Guardian, 26 septembre, p. 26.

[109] Kettle, M. (2006), op. cit., The Guardian, 6 décembre, p. 37.

[110] Wheatcroft, G. (2006), « Turkey is going to join the EU », The Guardian, 18 décembre, p. 26.