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"Circulations entre catégories du sens commun, catégories administratives, catégories statistiques : à propos du débat sur les statistiques ethniques"

Maryse Tripier

citation

Maryse Tripier, "Circulations entre catégories du sens commun, catégories administratives, catégories statistiques : à propos du débat sur les statistiques ethniques ", REVUE Asylon(s), N°4, mai 2008, Institutionnalisation de la xénophobie en France, url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article753.html

résumé

La lutte contre les discriminations, notamment indirectes, a conduit un certain nombre de chercheurs à prôner la mise en œuvre d’enquêtes quantitatives permettant de catégoriser l’ethnicité. L’introduction de cette catégorie dans la statistique officielle a été également évoquée par la classe politique, au nom de la connaissance de la « diversité ». Nous voudrions dans le cadre de cette communication montrer comment les catégories utilisées sont à la fois « poreuses » entre les divers mondes de la recherche, de la statistique, de la classe politique où elles s’élaborent et sont contingentes à des contextes historiques et socio-politiques singuliers.

La lutte contre les discriminations, notamment indirectes, a conduit un certain nombre de chercheurs à prôner la mise en œuvre d’enquêtes quantitatives permettant de catégoriser l’ethnicité. L’introduction de cette catégorie dans la statistique officielle a été également évoquée par la classe politique, au nom de la connaissance de la « diversité ». Nous voudrions dans le cadre de cette communication montrer comment les catégories utilisées sont à la fois « poreuses » entre les divers mondes de la recherche, de la statistique, de la classe politique où elles s’élaborent et sont contingentes à des contextes historiques et socio-politiques singuliers.

Si l’on revient en arrière, la caution du chiffre à des politiques publiques dans le domaine de l’immigration a déjà connu plusieurs avatars. Nous en choisissons deux exemples.

En 1974, naît une polémique autour de la notion de « seuil de tolérance » de la société française à l’égard des étrangers, qu’une grande enquête menée à l’INED, s’efforce de quantifier. Le seuil de tolérance suppose qu’au-delà d’un certain pourcentage dans une entité spatiale, ou dans une institution, des attitudes de rejet sont manifestées par les autochtones. L’enquête se donnait comme objectif de créer un indicateur chiffré permettant d’asseoir des politiques publiques. Elle traduisait l’opinion commune et persistante que l’immigration « fait problème » tout en la formalisant.

Les questions posées au cours de ce qui est, en fait, un sondage d’opinion, apparaissent aujourd’hui extravagantes pour un travail scientifique, mais montrent l’enracinement du couple « immigration-problème ». En voici une, au hasard : « Avez-vous l’impression que, dans l’ensemble, si on les compare aux Français, les étrangers vivant en France se conduisent normalement, plutôt mieux, plutôt moins bien ? » [Girard et al, 1974, p. 1027]. Le substrat organiciste de la notion, présentant les immigrés comme un corps étranger au corps de la nation, est alors récusé par l’ensemble des chercheurs engagés dans la sociologie de l’immigration [Tripier, 1975] qui s’engagent dans une entreprise de déconstruction du sens commun et des présupposés de nombre de recherches.

Un dispositif de discrimination positive territorialisé se développe en France à la fin des années soixante-dix : les Zones d’Education Prioritaires (ZEP), qui sont dotées de plus de moyens. Dans l’argumentation pour l’obtention du classement en Zone d’Education Prioritaire, le pourcentage d’enfants d’immigrés est presque toujours présent. Il est cité comme cause d’échec, aux côtés du comportement des familles et des difficultés sociales. L’existence de ce critère marque la disqualification sociale des enfants d’immigrés, et une fois de plus un indicateur chiffré doit asseoir une politique publique. Mais que mesure-t-on ? Nous avons su par expérience que le recueil de la catégorie « étrangers » dans le système scolaire est éminemment hasardeuse. On commence par remplir des fiches en classe, en principe à partir du critère de nationalité des parents. Mais dans certaines familles, d’origine algérienne par exemple, coexistent plusieurs statuts juridiques que ne comprennent pas toujours les enfants ni les enseignants. On arbitre, comme on peut.

Déjà dans l’enquête de 1974 de l’INED sur le seuil de tolérance, l’enfant d’immigré était présenté comme une nuisance légitimant les pratiques d’évitement. Etudiant l’échec scolaire dans une commune de la banlieue parisienne, Léger et Tripier [1986] ont montré comment la supposée équation : pourcentage élevé d’enfants d’immigrés = échec scolaire de tous, stigmatise un établissement. Ils ont décrit l’existence d’une prophétie auto-réalisatrice. Grâce aux stratégies d’évitement, l’école de quartier populaire devient encore plus populaire, plus immigrée et plus en échec, puisque s’en vont les bons élèves (immigrés ou non), les classes moyennes (bons ou mauvais élèves) et les « français » (bons ou mauvais élèves). La réputation de l’établissement est de plus en plus liée à celle du quartier et se crée un marché scolaire. Ce phénomène n’a fait que s’amplifier et l’abandon actuel de la carte scolaire, au nom de la liberté de choix des familles, signe l’échec de cette politique publique et l’inscription du modèle libéral, faisant de l’élève un consommateur et non l’usager d’un service public.

En réalité il existe des circulations multiples entre le monde de la recherche et celui des institutions d’Etat, dont les instituts de recensement, au niveau local, sectoriel et national. Les chercheurs reprennent, bon gré mal gré, les « référentiels », autrement dit la grille de classification des populations, même s’ils la jugent imparfaite, en opérant une critique de leurs sources. Ils peuvent aussi peser en faveur de changements dans les catégorisations. C’est ainsi que la catégorie « immigrés » s’est ajoutée en France, dans le recensement, depuis 1990, à la distinction par nationalité, afin de mieux faire connaître la réalité migratoire des populations d’origine étrangère (et pas seulement juridique) sous l’impulsion du Haut Conseil à l’Intégration et en son sein de chercheurs-experts, comme à l’époque Michèle Tribalat. Or, on sait depuis les travaux de Sayad que la figure de l’immigré, dans la Pensée d’Etat s’est construite autour de sa qualité d’ouvrier, dans une vision utilitariste et marginale à la société. « La désignation française d’immigrés connote une extériorité durable, contrairement aux Etats-Unis, où l’intégration à venir est contenue dans le terme d’immigrants » [Tripier1999]. Immigré est devenu un « stigmate » qu’on fait porter à de jeunes français en vertu de leur filiation. Cette introduction a déjà fait débat. [Spire et Merllié, 1998]

La commande d’Etat aux chercheurs (via diverses institutions), constitue le principal financement des organismes de recherche et est plus ou moins liée, sinon à des politiques publiques déjà définies, à tout le moins à des préoccupations sociales et politiques. L’objectif de dénombrement sous-tend en effet, la possibilité et le souhait de trouver des indicateurs d’évaluation des politiques publiques. C’est ainsi qu’on peut établir un lien entre statistiques ethno-raciales et politiques de discrimination positive aux Etats-Unis, la France s’orientant récemment, mais non sans résistances, vers le même modèle. [Vourc’h, de Rudder ,2006]

La lutte contre les discriminations donnerait aujourd’hui une légitimité à la mesure de la « diversité », terme traduit de l’américain « diversity » , assez flou et englobant qui concerne les origines et les différences. Le souhait de l’introduction de statistiques « ethniques » a des arguments forts [Simon P, 1997] Par exemple, les enfants de Français issus des Dom-Tom, quoique nés en France, de parents français, sont, en raison de leur couleur, discriminés sur des bases raciales qu’on ne peut pas saisir avec les actuels recensements.

Le cas français est particulier, puisque l’idée d’introduire des statistiques « ethniques » dans les recensements de population a engendré des résistances et un débat de fond ; [Blum, 2002] qui a rebondi récemment à propos de l’enquête Trajectoire et Origines, en cours de préparation, (INED-INSEE) qui prévoit un module dit sensible, sur la perception de soi et par les autres, mais dont les catégories seront restreintes à la recherche. [présentation sur le site de l’INED, projets phares, www.Ined.fr] Une autre partie des chercheurs pense qu’introduire des statistiques ethnico-raciales dans des recherches de grande ampleur, « quasi-officielles », aboutirait à renforcer la vision ethnicisée de la nation, sans que le résultat soit probant en matière de lutte contre les discriminations.[Blum.A, Guerin-Pace.F, Le Bras.H, « La réalité du racisme ne justifie pas des enquêtes qui intègrent des questions sur la couleur de peau » in Le Monde, 10, 11/07].

Ces circulations n’intéressent pas seulement les hommes et les institutions, mais les catégories elles-mêmes. Pour comprendre cet enjeu, il faut revenir aux règles de la méthode à propos de la catégorisation sociale. En tout premier lieu, il faut repérer, en matière d’ethnicité, les catégorisations du sens commun, ou ce qu’ Aspinall [2007] nomme « collective definition by the wider society ». Ces catégories du sens commun entretiennent des relations de porosité et de circularité, nous venons de le voir, avec les catégories statistiques « officielles », les catégories « scientifiques » et les catégories administratives. Elles peuvent, ou non, refléter les auto-définitions que les personnes et les groupes ainsi ethnicisés souhaitent promouvoir. Si la France et la Belgique n’autorisent pas les statistiques ethniques d’autres pays les pratiquent.

Ces débats couvrent deux domaines a priori distincts, mais en partie liés. D’une part la construction de variables construites par et pour la recherche, sans toucher au cadre légal et en suivant les préconisations de la CNIL, d’autre part la construction de catégories construites par et pour la statistique officielle.

Quoiqu’il en soit, passer, des intuitions, des hypothèses à des connaissances concernant l’origine suppose d’abord de s’entendre sur les concepts qui balisent ce champ sémantique, puis de se demander si ceux-ci peuvent se transformer en variables assez standardisées pour permettre la mesure et produire des comparaisons fiables dans le temps et l’espace.

Le champ sémantique lié à l’origine (à l’exception de l’origine sociale), comprend au moins l’origine géographique et la trajectoire de mobilité des personnes, les origines nationales (en terme de nationalité juridique), l’origine culturelle (langue maternelle, religion, histoire partagée), l’ascendance généalogique, l’ethnicité, la race... Une grande variété de dénominations se côtoient : immigrés, étrangers, groupes ethniques, groupes raciaux, minorités visibles, minorités culturelles, religieuses, etc. Ces dénominations circulent dans les débats publics, les mouvements sociaux et politiques, et ne sont pas toutes l’objet d’un travail de conceptualisation.

Si l’on décompose la notion d’origine, on peut, sur certaines dimensions, obtenir des variables au sens où l’entendent démographes, sociologues et économistes. C’est déjà le cas de l’origine géographique. Le recensement français (comme tous les autres) connaît le lieu d’origine du répondant et dans l’ « enquête famille » de l’INSEE [1999] on documente celui des parents. Il en est de même pour la nationalité d’origine, l’ancienneté de la migration, les langues parlées en famille et la religion. [Filhon 2007] Une recherche extensive de la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse sur les vieux immigrés a été également autorisée à spécifier la religion [Attias-Donfut, 2006] Par ces deux derniers indicateurs on approche l’origine « culturelle ». Décomposée d’abord, recomposée ensuite, l’origine « géographique-nationale-culturelle » peut ainsi être décrite. Néanmoins, la mondialisation entraîne une diversité croissante des origines dans tous les pays qui met les chercheurs et les statisticiens devant un dilemme classique : garder la richesse de l’information au risque de la fragmentation ou réduire par englobement au risque de produire des artefacts. L’autre difficulté tient à la définition des origines mixtes qui complexifient encore le tableau.

Malgré ces difficultés « techniques », on peut considérer que l’origine « migratoire » peut être traduite en termes opérationnels et cette idée ne fait pas scandale. Dans certains pays et pour certains chercheurs, ces variables permettent, ipso facto, de distinguer les « autochtones » des « allochtones », de dénombrer des « groupes ethniques », le terme étant employé par eux de manière extensive, sans référence particulière aux théories de l’ethnicité. [Jacobs, Rea 2005]. Ce qui montre l’ancrage national des références , y compris chez les chercheurs en sciences sociales.

Il n’en va pas de même en France, où les projets de catégorisations « ethniques » et les débats qu’ils ont provoqués font référence plus étroitement aux expériences anglo-saxonnes qui pratiquent officiellement des dénombrements à base ethnico-raciales.

Opérationnaliser, même à une stricte fin de recherche, une notion aussi synthétique que l’ethnicité en variable reste une gageure et ce pour plusieurs raisons.

La première est que l’ethnicité a deux faces : une face externe, où la catégorie est définie par le groupe majoritaire et une face interne basée sur l’autodéfinition. POUTIGNAT PH., STREIFF-FENART J. [1995]. Barak Obama est-il noir ? et si oui pour qui ?

Ce concept est donc dépendant des relations entre au moins deux groupes (le majoritaire et le minoritaire), donc des situations historiques qui ont construit cette relation. Dans chaque pays on peut reconstituer une « ethnogenèse » des catégories de l’altérité. Elle varie selon que le pays ait été colonisateur ou colonisé, un pays d’immigration récente ou ancienne, qu’il ait connu des « peuples indigènes », donc selon les modes de construction de la nation et de la citoyenneté. Le poids des histoires nationales, et la conception de la nation ont dessiné les critères de désignation dominants et les catégories d’affectation, rendant difficile la comparaison internationale et dans le temps.

Comme le dit Aspinall [2007], le label ethnique est « sémantiquement localisé », on peut ajouter évolutif et contingent, donc peu « robuste », rarement consensuel et se prêtant mal à la mesure, sauf à un temps T, dans un pays T, dans une situation T. Ce n’est pas une bonne variable au sens de la statistique officielle, mais des chercheurs peuvent construire, à un moment donné, les catégorisations qui leur semblent pertinentes pour des recherches contextualisées. Ainsi Georges Felouzis et ses collègues ont étudié la ségrégation ethnique au collège et ses conséquences à partir de la répartition de plus de 144 000 élèves de l’Académie de Bordeaux. La construction de la variable « allochtone » s’est faite à partir du prénom des élèves. [Felouzis G, 2005]

Face au constat d’instabilité des « labels », les chercheurs définissent plus volontiers des catégories auxquelles ils proposent au répondant de s’auto affilier. Ils peuvent même construire ces catégories à partir des réponses spontanées, dans le langage « indigène » des populations concernées. Il ne s’agit plus alors de dénombrer des groupes ethniques, mais des sentiments d’appartenance qui peuvent être corrélés avec le sentiment de discrimination, discriminations elles-mêmes difficiles à constater et à mesurer, c’est un cercle vicieux.

Les chercheurs se trouvent donc souvent dans des positions inconfortables. Ils doivent utiliser les variables d’origine légales, ou s’en référer aux noms et prénoms, voire à l’apparence des interlocuteurs pour les interroger ensuite sur leurs sentiments d’appartenance et leurs auto-affiliations. On peut aboutir à des tautologies.

Le plus souvent les auto-affiliations répertoriées reflètent un mélange des catégories du sens commun, des catégories « médiatiques », des usages dominants, ou parfois, inversement, des positions souhaitées ou des réponses contestataires, liées à des stratégies de reconnaissance. Ce que l’on obtient relève de la perception croisée des groupes en présence, des représentations sociales. Ce travail appelle donc à la vigilance face au risque de substantialisation ou de légitimation ex post de ces définitions et surtout d’extension non contrôlée par diverses institutions. Des observatoires divers (prisons, délinquance..), l’institution scolaire « bricolent » déjà des catégories ad hoc pour leurs besoins. Les entreprises, notamment celles qui s’engagent dans des pratiques de bonne conduite en matière de diversité, aimeraient se servir de catégories « ethniques » estampillées par des scientifiques. [Vourc’h, de Rudder, 1999].

Les chercheurs sont ainsi confrontés à des options difficiles, entre recherche de connaissances, et effets pervers. Certains pensent que pour combattre les discriminations, il faut, malgré tout, entreprendre ces recherches quantitatives, mettant en rapport la situation d’individus ou de groupes (certes définis par la perception d’eux-mêmes) et la trajectoire, plus ou moins réussie, dans le pays d’accueil. D’autres pensent que ces recherches « à grande échelle » légitiment à terme les statistiques ethniques officielles et que les connaissances acquises seront minces.

S’agissant des discriminations, on peut penser que le testing, parce que relevant du plan d’expérience, « toutes choses égales par ailleurs », et visant à isoler la dimension « ethnico-raciale » est à la fois plus efficace en terme de contribution à la lutte contre les discriminations et moins porteuse d’un danger d’ethnicisation supplémentaire de la vie sociale. [Amadieu, 2006] D’autres diront que les situations de testing sont artificielles. A tout le moins différentes méthodes d’approche peuvent se compléter, le débat scientifique reste ouvert.

Le poids des catégorisations statistiques officielles complique encore le débat autour de la catégorisation ethnique dans la recherche. Le plus souvent seul l’Etat a les moyens juridiques et logistiques pour opérer des recensements et des enquêtes à l’échelle nationale. L’INSEE, seule institution en France pourvue des moyens de grandes enquêtes se voit désormais co-productrice de recherches alors que ce n’est pas sa vocation première. Mais, même avec des moyens puissants ces dénombrements sont problématiques. Ils le sont à deux niveaux : celui de la connaissance : que trouve-t-on de fiable ? celui des effets politiques et sociaux : Que fait-on quand on dénombre des « ethnies », des races ? Ce débat dépasse donc le monde de la recherche et celui des statisticiens, même s’ils en sont des acteurs de première importance, il intéresse l’ensemble de la société.

On peut, à cet égard, distinguer deux grandes situations, celle où les statistiques ethniques ont une longue histoire et une légitimité reconnue, celles où elles n’existent pas et où l’on a imaginé de les introduire.

Dans le premier cas, la coexistence de « groupes ethniques » ou « raciaux », de minorités culturelles, est considérée comme une différenciation de première importance. La vie sociale est organisée autour de ces « identités » qui fonctionnent comme des catégories de l’évidence. Les relations interethniques paraissent y avoir autant de consistance que les rapports de classe ou de genre auxquels ils s’articulent.

L’exemple le plus emblématique est l’Afrique du Sud de l’apartheid, mais il est loin d’être unique. Des pays aussi différents que les Etats-Unis, la Grande Bretagne, les pays de l’aire caraïbe, le Brésil, les pays d’Europe centrale et l’ex-URSS, ont ainsi considéré que coexistaient sur leur territoire des groupes distincts, dont le poids démographique devait être mesuré, et le traitement qui leur est réservé connu. Ceux qui ont disposé d’une bureaucratie administrative adéquate ont tenté de les recenser. La statistique officielle s’y appuie donc sur des catégories parfois institutionnalisées et supposées consensuelles. Les chercheurs y remettent rarement en cause le principe même de ces dénombrements, mais leur vérité scientifique et leur efficacité politique

On doit cependant distinguer dans ce premier groupe, les pratiques anglo-saxonnes attachées à un référentiel ethno-racial et celui des pays de l’Est, qui ont décrit des « nationalités », composantes d’une citoyenneté plus large, sur des bases linguistiques, religieuses, le plus souvent territorialisées mais pas toujours. Dans les pays où existent de telles statistiques, des chercheurs sont actifs tout au long du processus. Ils sont présents, à titre d’experts, dans les divers comités consultés au moment de mettre en œuvre les catégorisations statistiques, car ils se sont souvent employés à tester leur degré de consistance, de consensus et d’acceptabilité qui deviennent eux-mêmes l’objet de recherches. [Sillitoe K and White P.H, 1992]

Dans les pays qui ne pratiquent pas officiellement de tels dénombrements, introduire ou modifier de telles données sous-tend un débat politique qui prend de l’importance tant en Europe qu’outre atlantique. En effet, les chercheurs s’accordent à dire que l’Etat, en produisant des statistiques ethniques, notamment à l’occasion des recensements, joue un rôle primordial dans la fixation et la diffusion des labels. Non seulement les décomptes qu’il effectue servent des politiques publiques en direction des groupes ainsi construits, (ce qui, aux yeux de certains justifie leur intérêt) mais ces catégorisations renforcent l’idée que ces groupes existent comme groupes.

Si la porosité et la circulation entre recherche académique, enquêtes administratives et statistiques officielles est une réalité, ce que nous pensons, il est important de reconstituer la construction de ces parcours sémantiques, de les contextualiser et d’en mesurer les conséquences.

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