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"La République impériale"

Olivier LE COUR GRANDMAISON, La République impériale - Politique et racisme d’Etat . Fayard, janvier 2009 : http://www.reseau-terra.eu/article8...

Parution : janvier 2009 - Éditeur : Fayard - Pages : 408 - Format : 235x153 mm - ISBN : 978-2-213-62515-7 - Prix : 23 €

Auteur

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Olivier Le Cour Grandmaison enseigne les sciences politiques et la philosophie politique à l’Université. Il a notamment publié Les Citoyennetés en Révolution 1789-1794 (PUF, 1992), 17 octobre 1961 : un crime d’État à Paris (collectif, La Dispute, 2001), Haine(s). Philosophie et politique (PUF, 2002), Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial (Fayard, 2005), et, avec G. Lhuilier et J. Valluy, Le Retour des camps ? Sangatte, Lampedusa, Guantanamo… (Autrement, 2007). Contact : olivier.lecour@wanadoo.fr.

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Résumé

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Au tournant du XIXe siècle, les républicains favorables aux conquêtes coloniales ont réussi là où leurs prédécesseurs avaient échoué. Entre 1871 et 1913, les possessions françaises en outre-mer sont passées de moins d’un million de kilomètres carrés à treize millions. Quant aux « indigènes », leur nombre a progressé de sept à soixante-dix millions en 1938. Extraordinaire expansion. Elle est sans précédent dans l’histoire du pays qui, devenu la seconde puissance impériale du monde après la Grande-Bretagne, est confronté à des tâches multiples et complexes. Comment diriger un empire aussi vaste ? De quels instruments politiques, administratifs, juridiques – le droit colonial par exemple – et scientifiques la métropole a-t-elle besoin pour remplir les missions nouvelles qui sont les siennes désormais ? Quelles orientations – assimilation ou association – mettre en œuvre dans les territoires de la « Plus Grande France » ?

Telles sont quelques-unes des questions auxquelles cet ouvrage entend répondre. En effet, les conséquences de cette construction impériale sur les institutions, la vie politique, l’enseignement supérieur et secondaire, les sciences humaines, qui voient se développer en leur sein des sciences dites coloniales consacrées par la création d’une Académie ad hoc, et la littérature, mobilisée à des fins de propagande notamment, sont nombreuses. De là le surgissement inédit d’une véritable République impériale dotée de structures diverses, qui vivent par et pour les colonies, et d’un espace vital impérial jugé indispensable au développement de la métropole et à la vie de ses habitants.

Pour rendre compte de ce processus complexe et multiforme qui a longtemps affecté l’État et la société civile, nous avons forgé le concept d’impérialisation et eu recours à une approche dédisciplinarisée qui fait appel à de nombreux textes philosophiques, politiques, juridiques et littéraires.

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Table des matières

INTRODUCTION

L’avènement de la République impériale
Politique, droit colonial et espace vital impérial
L’« expansion coloniale » : « le plus grand fait social » du XIXe siècle

CHAPITRE PREMIER
LA REPUBLIQUE IMPERIALE

Désastres nationaux et périls coloniaux
Restaurer le « prestige français » en Afrique
Garantir l’« avenir de la France africaine »
Fonder un nouvel esprit de conquête
Une science politique de la colonisation
La colonisation : « une question de vie ou de mort »
Empire, patriotisme(s) et conceptions de la République
L’impérialisation de la République
Des colonies à l’avènement de l’Etat impérial-républicain
Etat impérial-républicain, économie et société coloniales
Empire, unité nationale et légitimité républicaine

CHAPITRE II
DE L’ASSIMILATION A LA « POLITIQUE D’ASSOCIATION »

« L’assimilation est une erreur funeste »
Définition et usages d’une catégorie
Critique de l’assimilation, condamnation des Lumières
Les « droits des Français » contre les droits de l’homme
Des dangers de l’assimilation à la « philosophie » du protectorat
« Les colonies pas plus que les batailles ne se commandent de loin »
Le protectorat : un régime « moins coûteux, plus sûr et plus souple »
Colonisés-immigrés, « clandestins » et « périls migratoires »
Contrôler et sélectionner
Hygiène raciale, hygiène publique et défense de la France
L’exception est la règle
Remarque 1
« Esprit colon », discriminations et passions coloniales
De l’« esprit colon »
Violences symboliques, langue coloniale et discriminations
Moeurs coloniales et « satrapisme »

CHAPITRE III
« LUTTE POUR L’EXISTENCE », EMPIRE ET DE´FENSE DE L’EUROPE

Darwinisme impérial, « Force » et usurpation
Du darwinisme impérial
Exaltation de la « Force » et relativisme moral
De l’usurpation à la « prise de possession »
De la constitution d’un « régime de vérité »
Vérité, scientificité et légitimité
Des savoirs aux pouvoirs et retour
L’Europe contre le « péril noir », « jaune » et « rouge »
Le « flot montant des peuples de couleur »
Immigration, ordre public et lutte contre le bolchevisme
L’Europe au service de l’« hégémonie blanche »

CHAPITRE IV
L’EMPIRE : « LE SALUT ET L’AVENIR DE LA PATRIE »

De l’espace vital impérial
« Rush européen », émigration et social-impérialisme
L’Afrique : une « terre de rajeunissement »
Hygiène sociale, politique pénale et colonies
Déverser le « trop-plein de la population »
De la sélection des colons, de l’émigration choisie
et du rôle des femmes
Récidive, hommes-déchets et transportation
Espace vital impérial/espace vital national-socialiste
Espace vital impérial et exploitation
Aux origines de l’espace vital national-socialiste
Thanatopolitique et Lebensraum nazi

CONCLUSION

Remarque 2 (Post-scriptum)
Passé colonial et identité nationale :
sur la rhétorique de Nicolas Sarkozy

Index des noms de personnes
Index des noms de lieux
Index thématique

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Chapitre II. De l’assimilation à « la politique d’association »

© Editions Fayard, 2009 - Olivier Le Cour Grandmaison, La République impériale - Politique et racisme d’Etat ; pp. 107 à 208.

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« Pas d’assimilation ! C’est la formule qu’il faut (…) inscrire au seuil d’un programme de droit colonial, en toute matière civile, administrative, politique ou privée. C’est le principe de toute étude de sociologie coloniale. »
M. Marchal, député d’Alger (1900).
« Notre politique coloniale a définitivement brisé avec ces erreurs [l’assimilation] qui nous ont été si funestes. La mentalité française ne peut pas plus s’acclimater aux tropiques que ne le peuvent notre faune et notre flore. »
G. Clémentel, ministre des Colonies (1905).
« Il faut (…) renoncer pour toujours [à l’assimilation]. Il y a, dans le génie des diverses races qui peuplent la terre, des équivalences, mais il n’y a pas d’identité. Dès lors, pourquoi vouloir imposer nos habitudes d’esprit, nos goûts, nos mœurs et nos lois à des peuples pour lesquels les mots de famille, de société, de propriété ont des significations différentes. Ce serait tenter une œuvre inutile (…) et dangereuse. »
G. Leygues, ministre des Colonies (1906).

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Extraites de discours prononcés entre 1900 et 1906 par un parlementaire et deux ministres des Colonies, ces citations témoignent d’une condamnation vive et insistante de l’assimilation responsable des errements de la politique impériale avant que ne se produise l’heureux changement qui a ouvert une ère nouvelle, aussi prometteuse que l’ancienne est jugée funeste désormais. Pour Marchal, qui s’est longuement exprimé à la tribune du Congrès international de sociologie coloniale, pareille rupture dans la conduite des affaires d’outre-mer est l’aboutissement d’un mouvement fondamental qui a vu s’imposer un « nouvel esprit philosophique fondé sur l’expérience des faits et non plus seulement sur un rationalisme aprioriste ou chimérique. » Triomphe d’une sorte de comtisme dégradé en vulgate qui permet d’opposer un « âge métaphysique » à l’avènement d’une période inédite sur le plan scientifique ou influence du darwinisme impérial ? Impossible de trancher. Quoi qu’il en soit, le début du XXe siècle est, pour Marchal, le théâtre d’une révolution épistémologique qui oblige à réviser des conceptions jusque-là dominantes ; c’est fort de ce constat qu’il rend compte des mutations qui ont affecté la vie académique et politique du pays. Après avoir transformé « le monde intellectuel de la France », enfin débarrassé de ses abstractions dangereuses - les Droits de l’homme et les principes d’égalité et de liberté - au profit de l’observation et de l’analyse rigoureuses des phénomènes économiques, sociaux et historiques, ce « progrès » a permis l’élaboration d’une politique positive déclare le député d’Alger. Positive, elle l’est notamment parce qu’elle rompt avec des conceptions générales mais inapplicables dans les colonies au profit d’orientations reposant sur les intérêts bien compris de la métropole, et sur les particularités des contrées d’outre-mer et des populations « indigènes. » De là son désir de voir la législation et la sociologie coloniales, jugées essentielles à la bonne gestion de l’empire, soumises elles aussi à ces bouleversements. Affranchies de la doctrine néfaste de l’assimilation, ces disciplines seront capables d’offrir des connaissances adéquates et des solutions sûres aux hommes chargés des territoires d’outre-mer.

Relativement aux orientations qui doivent être mises en oeuvre, les mutations constatées au plan scientifique débouchent sur une sorte de sursaut réaliste fondé, entre autres, sur la situation des colonies. En ces matières, il faut s’inspirer de prestigieux devanciers qui appliquent, depuis longtemps et avec succès, une autre politique dont la supériorité est avérée puisqu’elle est celle de deux puissances impériales majeures. « Les Anglais, affirme Marchal, ont peu hésité à organiser dans leur grande colonie - [l’Inde] - un régime tout à fait spécial, excellent mais perfectible ; établissant une claire et forte hiérarchie d’administrateurs » disposant d’un « pouvoir judiciaire » et d’un « pouvoir exécutif très important. (…) L’Angleterre a confié à ses hommes d’Etat (…) le soin d’établir (…) toute une législation spéciale singulièrement forte et efficace. Je crois que les Hollandais ont établi une législation analogue. » On ne « saurait trop recommander aux nations colonisatrices, et particulièrement à mes compatriotes [1] » de suivre ces exemples probants qui aideront à résoudre les problèmes rencontrés dans les territoires d’outre-mer en dotant les autorités coloniales de prérogatives renforcées pour établir ou conforter la domination de la France. Six ans plus tard, ces orientations sont défendues par Georges Leygues, ministre des Colonies et farouche adversaire de l’assimilation qu’il juge coupable de nombreux maux. Comme Marchal, mais en tant que membre du gouvernement cette fois, il vante à son tour les mérites de l’association qui peut seule assurer le succès de la métropole après la conquête rapide de nombreux territoires. Jugée plus adaptée à la diversité des « indigènes », et plus efficace pour cela, cette nouvelle politique permettra enfin de défendre avec « fermeté » les « prérogatives » et les « intérêts » de la « nation » partout « dans le monde » pour le plus grand profit des colonies et de la mère-patrie. Ces propos confirment l’abandon de l’assimilation, et pour récuser ceux qui chercheraient à la défendre encore, le ministre ajoute : il « faut y renoncer pour toujours. [2] »

a) « L’assimilation est une erreur funeste »

En 1906, cette affirmation est commune, puisque, depuis six ans au moins, elle est au cœur du nouveau credo impérial républicain, mais avant de s’engager plus avant dans l’étude des mutations scientifiques et politiques qui l’autorisent, et fondent aussi le consensus établi pour de longues années, il est indispensable de s’arrêter sur le terme et la catégorie d’assimilation. En effet, nous sommes en présence de l’un de ces grands mots « abstraits » ou équivoques, aux significations vagues et fluctuantes, qui « rendent l’expression plus rapide », certes, mais « l’idée moins nette » comme Tocqueville l’analyse dans des pages remarquables consacrées à l’évolution du langage des « peuples démocratiques. [3] » Tendance renforcée ici par le fait qu’appartenant au vocabulaire de ceux qui occupent des fonctions publiques ou y aspirent, l’assimilation a moins pour fonction de nommer avec exactitude des orientations précises que de les discréditer afin de mieux défendre l’association parée maintenant de toutes les vertus. De là ces usages souvent polémiques où il s’agit, non de saisir ce que la première fut mais de récuser une politique passée. Sous couvert de qualification s’affirme en fait la disqualification cependant que l’imprécision même du vocabulaire utilisé permet de subsumer, sous un terme unique et négativement connoté désormais, des projets et des pratiques divers. C’est donc sur l’amalgame et la confusion que ce terme prospère en permettant à ceux qui l’emploient de passer pour les promoteurs, courageux et réalistes, de positions nouvelles. Efficaces sur le plan rhétorique et politique, de telles équivoques sont cependant autant d’obstacles à la connaissance précise de l’assimilation ; pour savoir ce qu’elle est, il est indispensable de les dissiper.

- Définition et usages d’une catégorie

Dans une thèse de droit publiée en 1898, Charles Apchié distingue trois types de colonisation mis en œuvre par la Grande-Bretagne, l’Espagne et la France. Le premier ressortit à « l’autonomie », le second à « l’assujettissement », le troisième à « l’assimilation » commence-t-il par écrire avant d’ajouter, la précision est essentielle, que celle-ci recouvre des réalités fort diverses : « l’assimilation des colonies » et celle des « indigènes. » Raisonnant sur le cas particulier de l’Algérie, il constate que les colons et une partie du territoire sont assimilés puisque les uns jouissent des mêmes droits et libertés que les métropolitains depuis le décret du 24 octobre 1870 qui les autorise à élire des conseillers municipaux, des conseillers généraux, des députés et des sénateurs tandis que l’autre forme trois départements français depuis 1848. L’originalité de ces dispositions est toute relative car les hommes de la Troisième République renouent en fait avec les orientations de leurs prédécesseurs qui, le 12 mars 1848, avaient accordé aux Français d’Algérie le droit d’être représentés à l’Assemblée nationale par quatre parlementaires. A l’époque, rares étaient les hommes qui avaient songé à faire des « Arabes » des égaux en droit et en dignité, selon la formule consacrée. Vingt-deux ans plus tard, leur situation n’a pas changé et les républicains, comme ceux qui soutiennent leurs desseins coloniaux, restent fidèles à cette politique discriminatoire dont les origines remontent à la conquête de l’ancienne Régence d’Alger en 1830. A preuve, dans leur écrasante majorité, les autochtones demeurent soumis à ordre spécifique qui ne pèse que sur eux ; le « véritable système suivi », estime donc Charles Apchié, est « celui de l’assujettissement » établi par un « régime disciplinaire [4] » spécial dont le Code de l’indigénat adopté en 1881 est une des pièces maîtresses.

D’autres, comme Albert Billiard par exemple, considèrent qu’il s’agit d’un « régime d’exception » indispensable pour « assurer la solide hégémonie » de la métropole et « favoriser l’amélioration, matérielle et morale, de la condition des vaincus. » Face à cette « arrière-garde indolente, » « la civilisation s’arroge » une « sorte de droit d’aînesse, un rôle de tutelle et de haute direction » afin de « contraindre » ses membres à « concourir à l’exploitation de plus en plus intense du patrimoine terrestre. [5] » De même en Tunisie soumise, depuis le 12 mai 1881, au protectorat imposé par la France qui a permis « d’enlever » à ce premier Etat « toute souveraineté extérieure » et de contrôler son « gouvernement intérieur. » Au terme de cette analyse, et pour revenir à lui, Apchié conclut : les « indigènes des colonies » - de toutes les colonies indépendamment de différences parfois très grandes qui séparent leur organisation politico-juridique - ne sont « que des sujets français et non (…) des citoyens » puisque ni le « droit civil », ni les « droits politiques » métropolitains ne leur sont applicables [6]. Quant à la typologie des politiques coloniales mises en œuvre par les puissances européennes, elle doit être nuancée, voire révisée de façon substantielle. Au-delà de spécificités incontestables, des similitudes importantes, souvent niées ou occultés, apparaissent cependant que le soi-disant “modèle” français perd beaucoup de son originalité puisqu’il combine parfois l’assimilation des nationaux et l’assujettissement des autochtones dans l’ensemble des territoires d’outre-mer. En effet, de nombreuses dispositions arrêtées par la Troisième République, ou perpétuées par elle, sont proches de celles de l’Espagne, de la Hollande, de la Belgique et, plus tard, de l’Italie fasciste de Mussolini. Dans ce dernier cas, comme l’affirme le représentant italien à l’Institut colonial international, cette proximité a une cause précise et facilement identifiable : les juristes de la péninsule se sont inspirés des travaux du célèbre spécialiste de législation coloniale Arthur Girault, dont « l’œuvre est de beaucoup la plus populaire en Italie [7] », et du statut des « indigènes » des possessions françaises pour établir la condition de leurs « sujets » dans les contrées africaines conquises ou dominées par le Duce. En ces matières aussi, la France a exercé une influence significative en exportant les conceptions et le savoir-faire de certains de ses meilleurs professionnels du droit ; le phénomène est peu connu, il méritait d’être souligné.

Dans un ouvrage destiné à célébrer le centenaire de la conquête de l’Algérie, Octave Depont retrace l’histoire de cette colonie et des orientations diverses qui y furent mises en œuvre. Après avoir constaté que les Français ont été « de grands assimilateurs d’hommes », qui ont « absorbé complètement les Juifs et beaucoup les Italiens et les Espagnols [8] », il s’empresse d’ajouter que « là s’arrête l’assimilation réelle », laquelle n’a jamais concerné les « Turcs », les « Arabes », les « Kabyles » et les « Mozabites. » En ce « pays oriental », où sont juxtaposées « des races, des traditions et des mœurs » si dissemblables, il a fallu élaborer une « politique expérimentale » pour assurer la domination d’une minorité d’Européens confrontée à une majorité toujours plus importante « d’indigènes » en raison de leur rapide progression démographique et de la faiblesse, constamment dénoncée alors, de l’émigration des métropolitains. Au terme de ces analyses, Depont constate que l’assimilation a toujours été limitée aux populations originaires du Vieux Continent et qu’elle fut le « drapeau à l’abri duquel les colons ont grandi (…) pour remettre leurs destinées politiques au suffrage universel » et disposer des moyens juridiques indispensables à la défense de leurs « intérêts économiques. [9] » Les réformes appliquées en Algérie furent donc conçues comme autant d’instruments propres à renforcer la stabilité de l’ordre colonial en attachant fermement les Français de ces départements à la métropole d’une part, et en leur accordant des moyens supplémentaires de faire entendre leurs voix pour mieux soutenir leurs revendications d’autre part. Sur le plan juridique, cela s’est traduit par la mise en place d’un régime douanier et fiscal particulièrement favorable aux habitants des trois départements français d’Algérie qui sont exemptés « d’impôts » ou en paient « le moins possible [10] » ; ces mesures ayant aussi pour objectif d’attirer de nouveaux émigrants métropolitains et européens.

Enfin, dans un contexte où, à la fin du XIXe siècle, on comptait 219 627 nationaux pour 202 212 ressortissants espagnols et italiens, l’adoption de la loi du 26 juin 1889 sur la nationalité française, destinée à permettre aux étrangers du Vieux Continent d’être facilement naturalisés, confirme que les thèses de Depont sont partagées par de nombreux contemporains. En 1930, Louis Milliot constate que la « politique » d’assimilation, dont ce texte législatif est notamment l’expression, fut appliquée de façon restrictive au « milieu européen » dans le but de « plier » cette « masse » de « provenance (…) diverse » à « nos habitudes de penser et d’agir » en « l’imprégn[ant] d’esprit français. » A partir d’éléments hétérogènes, en raison de leurs origines nationales, la loi précitée a permis de forger une « communauté française » plus forte et apte à faire contrepoids aux populations « musulmanes » « molles », « indolentes » et « fidèles aux traditions de l’âge pastoral. » Inassimilables et incapables de se diriger elles-mêmes, à cause de leur appartenance à une race et à une civilisation inférieures, ces populations sont demeurées soumises à une législation discriminatoire et au joug d’une « autorité éclairée. [11] » Qualifiées de « politique de tutelle », par un spécialiste belge de la colonisation, ce qui rend bien compte des rapports de domination institués, ces orientations sont communes à de nombreuses puissances impériales ; leurs dirigeants estimant que les colonies sont des contrées « en enfance » sur lesquelles « la métropole » doit veiller [12] en se gardant d’y appliquer des dispositions nationales inadaptées à la fruste mentalité des autochtones.

En 1949, dans un manuel de droit d’outre-mer, le célèbre publiciste François Luchaire résume ainsi la politique des hommes de la Troisième République : l’assimilation « est (…) susceptible de degrés. En effet, on peut vouloir assimiler la colonie à la métropole, la société locale à la société métropolitaine, en se gardant bien d’assimiler l’indigène à l’Européen. » La banalité même de ce constat est intéressante en ce qu’elle témoigne de la permanence des analyses défendues depuis longtemps par beaucoup. Et pour préciser sa pensée, l’auteur ajoute : « il peut être dangereux de faire citoyen d’une nation un individu dont le cœur est ailleurs (…). Du point de vue économique et administratif, c’est souvent une erreur que de vouloir étendre à la colonie des règles qui conviennent à la métropole » mais pas « à un territoire et à des habitants placés dans des conditions géographiques et économiques différentes. » Un tel commentaire révèle une adhésion revendiquée à la politique menée antérieurement et à celle conduite désormais dans le cadre de l’Union française. En effet, Luchaire soutient l’instauration des doubles collèges électoraux – l’un pour les « indigènes », l’autre pour les Français – par quoi se manifeste « la domination coloniale [13] », écrit-il avec lucidité, en même temps qu’elle se pérennise grâce à la sous-représentation, juridiquement sanctionnée des autochtones, et à la sur-représentation des colons, également garantie par la loi, comme cela est établi à Madagascar, en Afrique équatoriale et en Algérie. Efficace dispositif politico-juridique qui permet de tempérer fortement les effets de l’octroi du droit de vote aux populations concernées en perpétuant « une inégalité choquante » et une « injustice flagrante » déclare, en 1946, Mohamed Bendjelloul à l’Assemblée nationale constituante. En dépit de réformes importantes – abolition du régime de l’indigénat et du travail forcé dans les autres territoires de l’empire notamment - adoptées au lendemain de la guerre, cette situation prouve que l’Algérie demeure « une terre d’exception » soumise à « des lois spéciales » bien faites pour préserver les privilèges des colons cependant que « les musulmans algériens », après avoir été reconnus « libres et égaux en droits » par la Constitution, sont réduits à la situation de « parents pauvres » et relégués « dans un collège de second rang [14]. » Un an après, alors que les discussions sur l’organisation des institutions algériennes se poursuivent au Parlement, Félix Houphouet-Boigny s’élève lui aussi contre le « double collège » ; cette « parodie de démocratie » destinée à maintenir dans la condition de « sujet » les « huit millions de musulmans. » Quant à « la politique d’assimilation », elle n’est, à ses yeux, qu’une « hypocrisie [15] » comme le prouve le projet du gouvernement relatif au statut de l’Algérie voté le 27 août 1947 par la majorité des députés.

Au terme de ce parcours, qui s’étend sur près de cinquante ans et implique, à dessein, des acteurs et des auteurs divers, choisis avec soin en raison de leurs responsabilités et/ou de leurs positions souvent prestigieuses au sein de l’institution universitaire, deux caractéristiques majeures semblent établies. La première concerne la continuité remarquable de la politique « indigène » qui, quels que soient les régimes institués en métropole et les changements de majorités comme de gouvernements, obéit à un impératif majeur constamment défendu par les autorités françaises : assujettir les populations autochtones de l’empire en faisant de leurs membres non des semblables en droit mais des « sujets », puisque tel est le principe général qui fonde leur condition cependant que l’égalité civile et civique, parfois octroyée à un nombre restreint « d’évolués » demeure l’exception [16]. La seconde est relative à l’assimilation dont on sait, en dépit de réformes significatives, qu’elle n’a véritablement concerné que les colons d’origines européennes et les institutions établies pour garantir leurs prérogatives. Structurellement discriminatoire, cette politique doit être analysée comme la continuation par d’autres moyens d’une véritable politique des races destinée, dans les colonies de peuplement comme l’Algérie notamment, à garantir la prééminence des Français pour mieux tenir les « masses arabes » toujours plus nombreuses mais toujours réputées incapables de se soustraire à leur arriération [17]. De là une conséquence majeure : l’assujettissement des « indigènes » et l’assimilation des hommes venus du Vieux Continent doivent être tenus pour les deux volets d’une seule et même politique destinée à renforcer la puissance et le poids des colons à tous les niveaux. Plus encore, limitée aux seuls citoyens, l’assimilation favorise l’assujettissement en établissant, entre la « communauté musulmane » et la « communauté française » d’Algérie une distance symbolique et juridique propre, par la sanction de l’inégalité de leur position dans la hiérarchie établie, à affermir l’ordre colonial.

En 1959, dressant le bilan de la politique impériale de la Troisième République, le professeur Gonidec écrit qu’elle s’est caractérisée, en dépit des discours officiels, par « beaucoup d’assujettissement, très peu d’autonomie et un soupçon d’assimilation [18] » C’est clair, concis mais précis en ce qui concerne la pondération de ces différentes orientations dont il se confirme qu’elles furent mises en oeuvre conjointement dans les diverses colonies pour mieux établir et pérenniser la domination de la France. Quant à l’Algérie, souvent considérée comme une exception, en raison du statut de son territoire et des nombreuses populations d’origines européennes qui s’y trouvent, on peut lire, dans un rapport rédigé en 1957, que la « politique » d’assimilation « fut proclamée et jamais appliquée. L’égalité de tous les citoyens devant la loi, qui est le principe de base de notre Constitution, n’a jamais été pratiquée. L’égalité des devoirs existait et notamment l’impôt du sang, mais point l’égalité des droits. Dans les domaines politique et économique, la discrimination n’a cessé de jouer au bénéfice des Français et au détriment des Musulmans. » Quel est l’auteur de ces lignes ? Un militant du FLN que ses engagements partisans pousseraient à noircir la situation pour mieux légitimer son combat cependant que cette position même rendrait son analyse irrecevable ? Un “porteur de valise” qui s’exposerait à de semblables objections ou un contemporain qui, emporté par son indignation, émettrait un jugement rétrospectif tout à la fois partiel et partial ? Non, celui qui a rédigé le texte long, précis et informé, dont ce court passage est extrait, est un jeune haut fonctionnaire, inspecteur des Finances, plus tard connu sous le nom de Michel Rocard [19]. Elaborées à des périodes distinctes par des hommes différents, ces analyses prouvent que l’assimilation des autochtones algériens ne fut pas un échec, comme certains historiens l’écrivent parfois [20]. Depuis longtemps jugée incompatible avec le maintien de la domination française, elle ne fut jamais souhaitée par les dirigeants de la Troisième comme de la Quatrième Républiques. L’assimilation : un mythe politique destiné à faire croire en la compatibilité de la colonisation et des principes républicains, et à établir l’originalité de l’empire français comparé à ceux des autres puissances européennes.

- Critique de l’assimilation, condamnation des Lumières

Sachant ce que l’assimilation a signifié et quels furent ses bénéficiaires véritables, nous pouvons revenir à la fin du XIXe siècle où elle fut attaquée avec violence par des hommes qui, par convictions et pour des raisons polémiques déterminées par les impératifs du combat qu’ils menaient, en ont forgé une représentation hyperbolique pour mieux la condamner et réfuter les positions de leurs contradicteurs. Ainsi engagés, ces débats ont conduit certains d’entre eux fort loin ; partis d’une critique radicale de l’assimilation, ils sont remontés à ses origines supposées si bien qu’au terme de leur démarche ils s’en sont pris aux Lumières, à la Révolution française et aux droits naturels, tous accusés d’être au fondement de cette politique désastreuse. C’est pourquoi, au tournant du siècle, le rejet de l’assimilation ne constitue pas seulement un changement important dans les orientations impériales mises en œuvre, il est aussi une rupture essentielle qui a bouleversé des conceptions majeures du monde, des hommes et des rapports qu’ils doivent nouer entre eux. Aujourd’hui trop souvent oubliées, ou traitées comme une sorte d’arrière-plan secondaire, alors que les contemporains leur accordaient la plus grande importance, de même pour les pratiques coloniales qu’elles ont rendues possibles, ce sont ces conceptions et ces pratiques que nous étudieront maintenant.

Qu’y a-t-il au fondement de « l’assimilation politique et sociale » réputée avoir déterminé « la colonisation française » pendant des années ? D’où provient cet « idéal non moins dogmatique et non moins absolu » que celui des Espagnols désireux de convertir les Indiens d’Amérique au Christianisme ? Dans un contexte de « lutte » menaçante « avec l’Anglo-Saxon, maître de la moitié du monde », comment éviter que les « possessions, qui nous ont coûté tant de sang et d’argent », ne tombent « fatalement en son pouvoir » ? A ces questions qui renvoient à l’histoire lointaine ou plus récente de la France impériale, Léopold de Saussure apporte des réponses claires. La cause première de la « politique indigène » appliquée depuis si longtemps réside dans une « foi ancienne » : celle de « l’unité originelle du genre humain et dans la vertu immanente d’une formule universelle » qui « s’est incarnée » dans « la philosophie du XVIIIe siècle. » « En se rajeunissant, » cette foi a donné naissance à « une force d’expansion dont le déclin n’a pas encore sonné [21] », même si l’auteur de ces lignes entend faire en sorte que son ouvrage contribue à précipiter la ruine de l’assimilation. Un an plus tard, ses vœux sont pour l’essentiel exaucés ; les participants aux Congrès international colonial et au Congrès international de sociologie coloniale de 1900 entérinent l’abandon de cette politique en soutenant que la diversité des races rend son application impossible. Saussure, quant à lui, est convaincu que les Lumières sont à l’origine du mal qu’il combat puisque leurs promoteurs ont inventé deux « dogmes » distincts mais complémentaires : celui de l’égalité naturelle des membres de l’humanité conçue comme formant « une seule » et même « famille », et celui de la « prédominance de la raison pure comme mobile » de l’action des hommes et comme faculté leur permettant de progresser. Pour l’auteur, ce ne sont là qu’illusions ; elles prospèrent sur l’ignorance du facteur racial récemment découvert par les sciences anthropologique, ethnologique et psychologique. Toutes prouvent que la race est à l’origine d’un déterminisme auquel nul ne peut échapper ; les « lois de l’évolution » et de l’hérédité conférant aux différents groupes qui composent le genre humain des « caractères » « anatomiques et mentaux » d’une grande stabilité [22]. D’autres conceptions de l’homme, de son devenir, de la place qu’il occupe dans la hiérarchie raciale et des rapports distincts à l’histoire – accentuation des différences et stagnation des peuples inférieurs versus progrès universel et réduction des inégalités - structurent donc une Weltanschauung opposée à celle des Lumières et destinée à en ruiner les fondements. Comme beaucoup, Saussure est persuadé que l’anthropologie et la sociologie sont à l’origine d’une révolution scientifique comparable, par son ampleur et ses conséquences, à celle provoquée par les découvertes de « Copernic et de Newton. » De même que celles-ci ont anéanti les conceptions traditionnelles de l’univers héritées de l’Antiquité grecque et les savoirs sur lesquels elles reposaient, de même celles-là rejettent les Lumières et leur héritage dans le cimetière de la pensée pré-scientifique en raison des lois de l’hérédité, notamment. C’est pourquoi Saussure ne voit plus dans l’Aufklärung que « foi », « dogme philosophique » et « illusions vaguement formulées [23]. » Dans ces conditions, aucun esprit sérieux ne peut accorder aux connaissances héritées de cette période le moindre crédit ; les sciences seules doivent désormais éclairer le monde qui, grâce à elles, est entré dans une époque nouvelle.

Saussure ne s’en tient pas à la seule critique des catégories élaborées par les amis de la liberté et de la sagesse au temps de Louis XV ; il s’intéresse aussi aux conséquences politiques et collectives des Lumières qui ont façonné, en profondeur et pour longtemps, la société surgie au lendemain de la Révolution. Autre cause de l’influence délétère des « doctrines » élaborées par les « philosophes », le fait que celles-ci se sont répandues dans les « salons puis dans le public » en donnant naissance à un corpus limité de « dogmes indiscutables » qui ont créé « des habitudes mentales » bientôt transformées en « concepts héréditaires » transmis de générations en générations. Une tradition puissante a ainsi émergé et elle se reconnaît à ceci qu’elle échappe désormais à toute discussion, qu’elle est intouchable, sacrée en quelque sorte, cependant que pour ces raisons mêmes les hommes d’aujourd’hui continuent de la respecter scrupuleusement en étant convaincus d’y trouver des solutions adéquates aux problèmes qu’ils affrontent. Ni le temps écoulé, ni les récentes découvertes géographiques, ethnographiques et raciales n’ont réussi à ébranler cette tradition ; en « matière de colonisation », nous en « sommes » donc « toujours à la “Philosophie naturelle” » de nos « aïeux » écrit Saussure. Soucieux de rendre compte de cette situation qui constitue un double défi : à l’entendement d’abord, à l’avènement d’une politique différente fondée sur l’anthropologie et la psychologie des peuples ensuite, il avance une autre explication. Elle est destinée à compléter la première puisqu’elle doit permettre de mieux comprendre la puissance des Lumières dégradées en dogmatique qui asservit les vivants aux croyances de leurs ancêtres et entrave le progrès scientifique. Selon lui, en effet, le XVIIIe et XIXe siècles ont vu émerger une « religion nouvelle » et durablement « établie » par les philosophes transformés en « apôtres » qui, avec l’aide des « partis politiques et confessionnels », ont réussi à prendre la « direction des masses » et à jouir auprès d’elles d’une « confiance aveugle. » Telles sont, pour Saussure, les causes de l’immense pouvoir politico-spirituel qui a transformé les mentalités, guidé les pratiques des hommes et déterminé jusqu’aux orientations du pays. Servie par un nombre toujours plus important de fidèles convaincus de la supériorité et de la justesse de ses principes, cette religion nouvelle a sanctifié plus encore la tradition dénoncée plus haut et façonné ainsi « le caractère national » pendant plus d’un siècle [24].

Cette analyse permet de comprendre pourquoi les principes des Lumières sont à la fois dominants et profondément indurés en chacun des membres de la société qui, les ayant intériorisés, deviennent les agents inconscients de leur perpétuation et de leur extraordinaire influence. De là, l’existence de caractères mentaux constitutifs, en raison de leur diffusion et de leur très grande stabilité dans l’espace et le temps, d’une « race psychologique » nouvelle qui permet de comprendre l’histoire de France en général et celle de sa politique « indigène » en particulier ; cette dernière n’étant que « la conséquence naturelle » des « dogmes nationaux [25] » étudiés par Saussure. Avec d’autres qui l’ont précédé dans cette voie ou qui plus tard la suivront, l’auteur de Psychologie de la colonisation française a contribué à forger ainsi la thèse selon laquelle l’assimilation est une tradition nationale ancienne, puissante et respectée par la plupart des régimes qui se sont succédés depuis la Révolution. Eu égard à ce que nous savons des réalités de la politique coloniale conduite par la métropole au cours de cette période, le caractère mythologique et polémique de cette thèse, bien faite pour discréditer les positions adverses, parait évident. Cela ne l’empêche pas, au contraire, d’être accueillie favorablement par de nombreux contemporains qui y puisent la certitude d’avoir enfin identifié l’une des causes majeures des difficultés impériales du pays, et l’assurance que la mise en œuvre d’orientations différentes est synonyme de succès.

Que l’assimilation passe donc par l’application, dans les territoires d’outre-mer, d’institutions et de dispositions juridiques conçues en France et adaptées à « l’âme nationale » du peuple pour qui elles ont été élaborées, ou qu’elle prenne la voie d’une éducation commune imposée à des « indigènes » inférieurs ; dans tous les cas, le « propre de ces mesures (…) est d’être établi au nom d’un idéal absolu, dans la conviction que toute application radicale des “Immortels principes” ne peut être qu’avantageuse en toute circonstance. Ce sont là des actes d’une foi aveugle [26] » conclut Saussure. Aveugle à quoi ? A la diversité des races et de leurs caractères ; tous échappant à l’action transformatrice des hommes puisqu’en ces matières il n’y a pas de changement rapide concevable mais, dans le meilleur des cas, des évolutions d’une lenteur extrême déterminées par les mécanismes de l’hérédité. Nulle politique, aussi généreuse soit-elle, ne peut prétendre accélérer le cours de cette histoire qui se transforme en un destin implacable à cause de l’existence de lois aussi puissantes et immuables que celles régissant la nature ; seule leur méconnaissance autorise à penser qu’il est possible de soustraire promptement les peuples inférieurs à leur arriération. Fausse, illusoire et dangereuse pour ces raisons mêmes, « la doctrine de l’assimilation » n’est que l’avatar singulier de l’utopie progressiste héritée des Lumières qui, comme le soutient Gustave Le Bon depuis longtemps déjà, « nous a coûté la plus sanglante révolution qu’ait connue l’histoire, la mort violente de plusieurs millions d’hommes » et « la décadence profonde de toutes nos colonies. [27] » Des principes établis par les philosophes du XVIIIe siècle en passant par 1789, sans oublier 1793 et la Terreur, plus dramatique encore et pour cela plus probante aux yeux de ceux qui élaborent cette généalogie catastrophique, il est possible d’observer les effets désastreux de l’assimilation léguée par la dogmatique égalitaire.

Si les contemporains ne partagent pas tous l’ensemble de ces analyses, beaucoup s’accordent cependant sur le fait que les « arguments tirés de la science de l’évolution ont ruiné le système de l’assimilation » puisque l’impossibilité de « fondre ensemble des mentalités et des civilisations aussi différentes que celles des races européennes, jaunes ou noires [28] » est désormais établie par l’anthropologie et les lois de l’évolution. Inspiré par les travaux de Saussure et de Girault, l’auteur de ces lignes est le professeur Paul Masson chargé de rédiger l’introduction d’un ouvrage consacré à l’exposition coloniale qui s’est tenue à Marseille en 1906. La nature de ce texte, de même celle de la manifestation qui vient de s’achever dans la cité phocéenne à l’initiative des autorités locales, prouvent que les thèses défendues sont partagées et diffusées par des hommes qui n’appartiennent pas tous au premier cercle des admirateurs de Le Bon. De cela témoigne aussi l’étude de Paul Giran, consacrée aux Annamites, dans laquelle il récuse, au nom de « l’esprit nouveau » qui « s’est fait jour » au tournant du XIXe siècle, la « conception toute philosophique » de l’unité de l’humanité et celle du progrès susceptible d’affecter « tout être humain. » Pures croyances, selon lui, qui compromettent « nos réussites coloniales [29] » ce pour quoi elles doivent être combattues grâce à la psychologie des peuples qui permet d’accéder enfin à une connaissance adéquate des « indigènes. » « C’est la pensée scientifique, critique et objective qui tend aujourd’hui à remplacer la pensée religieuse ; elle a scruté le vide des notions abstraites qui remplissaient la vieille philosophie, et nous a aidés à mieux pénétrer la réalité des choses » écrit aussi Giran en fustigeant « l’éducationisme » forgé par Socrate, Platon, Descartes, Leibniz et les révolutionnaires « de 89. » Curieuse énumération. Elle repose sur l’idée selon laquelle, au-delà de la diversité de leurs conceptions philosophiques et politiques, tous partagent des convictions communes : la toute puissance de la raison seule capable d’œuvrer à l’émancipation individuelle ou collective des hommes. Les progrès des sciences humaines ont heureusement fait litière de ces croyances soutient Giran qui les juge contraires aux « données de la plus simple observation [30] » fournies par la psychologie, l’ethnologie et l’anthropologie physique. Comme beaucoup de ses contemporains, il est convaincu de vivre une révolution scientifique majeure, mieux d’en être l’un des acteurs puisque ses ouvrages sont destinés à ruiner certains « dogmes » de la philosophie antique et moderne. De là cette certitude que les savants, ces véritables Aufklärer, ont inauguré une ère nouvelle.

Dressant un portrait physique, psychologique et moral désastreux des Chinois, des Annamites et des Asiatiques en général, Giran les juge rétifs à toute évolution en raison de leur « insensibilité », de leur « placidité », et de la « médiocrité de leur intelligence [31] » ; de telles caractéristiques condamnent bien sûr l’assimilation en en faisant une politique dangereuse et vaine. Exposées en 1904, ces analyses sont classiques mais leur importance réside en ceci qu’elles sont saluées par le directeur de l’Ecole coloniale, Etienne Aymonier. Il approuve « le travail solide, nourri, substantiel » et « documenté » de l’auteur qui a le « grand mérite de bien poser quelques-unes » des « graves questions que soulève notre domination. » A cette première consécration officielle s’en ajoute une seconde, plus importante encore, puisque l’ouvrage de Giran fut honoré d’une souscription du ministère des Colonies et des gouvernements général et locaux de l’Indochine. Ces soutiens prestigieux, académiques d’abord, politiques ensuite, prouvent que les thèses de l’auteur ont désormais l’aval des plus hauts responsables de l’Etat impérial républicain et de ses représentants dans les territoires concernés cependant que la psychologie des peuples est reconnue, par les uns et les autres, comme une science pratique indispensable à « la connaissance approfondie de nos sujets » autochtones [32]. A charge pour les colons, les personnels civils et militaires présents en outre-mer de convertir cette connaissance en instrument de pouvoir leur permettant de mieux gouverner les « indigènes. »

Les deux Congrès coloniaux qui se sont tenus à Paris au cours de l’été 1900, l’accueil réservé aux différents ouvrages étudiés, les orientations mises en œuvre en Afrique comme en Indochine, et les thèses de Giran disent le triomphe de conceptions majeures défendues par Le Bon et ses épigones. Particulièrement influents dans le domaine de la politique impériale, certains d’entre eux s’imposent comme des experts écoutés par les hauts fonctionnaires et les ministres des Colonies. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les catégories et les termes employés changent afin de tenir compte des réalités nouvelles de l’Union française mais des préoccupations voisines demeurent. Convaincu, depuis longtemps, de l’importance de la psychologie individuelle et collective pour bien conduire les affaires de l’empire, Hardy milite activement pour que cette discipline soit intégrée à la formation des « coloniaux de tout grade et de tout ordre » qui y puiseront des savoirs indispensables à la compréhension « des hommes dont le sort est associé au nôtre » et au maintien de la « tutelle [33] » que la métropole doit continuer d’exercer sur les populations d’outre-mer. En dépit des réformes entreprises dans le domaine des affaires coloniales, la psychologie des peuples continue d’être conçue comme une science pratique au service de l’Etat impérial républicain et de ses agents.

Foi, dogme, idéalisme, principes généraux ; quels que soient les termes et les catégories employées par les uns et les autres pour rendre compte des causes de la domination de l’assimilation en France et dans les pays du Sud de l’Europe, tous opposent cette situation au pragmatisme des Anglo-Saxons. De même qu’il est possible, pour de nombreux contemporains, d’identifier les caractéristiques psychologiques de la colonisation française, de même ils sont convaincus de pouvoir dégager les traits principaux d’une psychologie de la colonisation britannique. Hardy convoque ainsi « le tempérament des peuples colonisateurs [34] » pour expliquer les singularités, et les proximités parfois aussi, de leurs réalisations impériales. Si les hommes de cette époque s’opposent parfois sur certains points, rares sont ceux qui doutent de l’existence de ce « tempérament », de sa puissance et de ses conséquences pratiques. Fort de cette conviction, ils sont nombreux à élaborer une typologie classique qui oppose les « nations latines » et assimilatrices aux « nations » « germaines » et « saxonnes » favorables à une politique coloniale différente. Selon eux, l’éclatante réussite des Britanniques et des Hollandais, par exemple, repose sur l’existence d’un « génie propre » qui les conduit à rejeter toute règle a priori pour tenir compte de la diversité des situations et des races auxquelles ils sont confrontés. De là leur adhésion ancienne aux « doctrines autonomistes [35] » qui sont si efficaces affirme Petit, après et avant beaucoup d’autres. Saussure interprète lui aussi les succès rencontrés par les « races conquérantes » - anglaise et hollandaise - en Asie, en Afrique et ailleurs comme autant de preuves irréfragables de l’excellence de leurs conceptions, et de la nécessité de s’en inspirer. A la différence des Français farouchement assimilateurs, les Britanniques ne heurtent pas « les croyances de leurs sujets » et respectent « leurs institutions [36] » pour mieux gouverner des millions d’hommes soumis à un nombre restreint de colons comme le prouve l’organisation politique, administrative et militaire des Indes anglaises. Plus sûre, puisqu’elle prend acte des inégalités raciales, des différences de civilisation, de l’impossibilité de les réduire et de la psychologie des peuples qui en découle, cette politique est aussi beaucoup plus économe en hommes et en argent ; elle favorise donc le développement des colonies et celui de la métropole qui, en dépensant moins, parvient à gagner plus.

Vingt deux ans plus tard, alors que les pouvoirs publics appliquent la politique d’association dans un contexte désormais apaisé puisque l’assimilation n’est plus qu’un lointain souvenir destiné à rappeler les erreurs passées de la République impériale, le célèbre géographe Jean Brunhes dresse le bilan des mutations qui ont eu lieu depuis le début du XXe siècle. « Les idées qui dominaient » antérieurement, déclare-t-il à la tribune de l’Institut colonial international, n’étaient pas celles d’aujourd’hui. On voulait alors imposer brusquement nos principes [aux] sociétés indigènes. (…) Nous sommes arrivés » maintenant « à des formules de colonisation qui sont de beaucoup supérieures aux précédentes. [37] » Banal constat ? Sans doute. Il prouve cependant que la politique d’association est désormais défendue au sein d’institutions prestigieuses et qu’une ère nouvelle a bien été ouverte dans la conduite des affaires d’outre-mer. Autre conséquence majeure de l’abandon de l’assimilation, le triomphe d’un anti-universalisme théorisé qui n’est pas propre aux seuls épigones de Le Bon, tant s’en faut.

- Les « droits des Français » contre les Droits de l’homme

Certains constituants estimaient que la Déclaration du 26 août 1789 était faite « pour tous les hommes et pour tous les temps. » A ceux-là, Edmund Burke opposait la tradition et la défense « des droits des Anglais » contre « ce grand principe métaphysique de l’égalité auquel tout devait céder » cependant que la première était considérée comme « une sorte d’Institut ou de Digeste d’anarchie. [38] » Nombre de républicains favorables à l’empire soutiennent des thèses voisines et les conceptions qu’ils défendent, comme les propositions concrètes qui en découlent, témoignent d’un abandon complet des principes universalistes. Dans les terres lointaines d’Afrique, d’Asie et d’Océanie, où l’autre semble devenir un tout Autre réputé « sauvage » ou « barbare », on ne saurait appliquer « la Déclaration des droits de l’homme [39] » écrit Ferry qui a joué un rôle particulièrement important dans cette bataille essentielle pour réformer les orientations impériales du pays et assurer aux colonies une stabilité politique trop longtemps compromise par la mise en œuvre de l’assimilation selon lui. Quelques années plus tard, soutenues par les « sciences coloniales » qui leur ont apporté des éléments historiques, anthropologiques et ethnologiques supposés les établir sur des bases incontestables, ces analyses sont communément partagées. « L’indigène », affirme le général Paul Azan, « n’est pas comparable au Français. (…) il n’a ni ses qualités morales, ni son instruction, ni sa religion, (…) ni sa civilisation. » De ces affirmations, qui passent alors pour des constats de bon sens, il tire une conclusion majeure énoncée en des termes généraux qui témoignent d’une nouvelle façon de penser les droits fondamentaux. « L’erreur est généreuse et bien française ; elle a été commise par ceux qui ont rédigé la “Déclaration des droits de l’homme et du citoyen”, au lieu de rédiger plus modestement la “Déclaration des droits du citoyen français” [40] » écrit-il donc. Cette conception étroitement nationale des droits, qui anéantit les fondements mêmes du jus naturalis élaborés par les Lumières, repose sur un principe hiérarchique et raciste lequel ruine le concept d’humanité en tant qu’ensemble composé d’individus, certes différents, mais tous égaux et ce faisant tous susceptibles de jouir de droits subjectifs et inaliénables par cela seul qu’ils sont reconnus comme des semblables. Qu’au-delà des hommes historiquement situés et observés, existent des alter ego dont les différences sont négligeables, ce pourquoi ils doivent bénéficier, en tout temps et en tout lieu, d’une égale dignité sanctionnée par des prérogatives auxquelles nul ne saurait porter atteinte sans commettre un grave forfait, voilà ce que récuse Azan après Ferry et beaucoup d’autres. Lorsque les contemporains contemplent « l’Arabe », la majorité d’entre eux n’y voit qu’un « barbare » d’autant plus inquiétant qu’il est réputé inassimilable. Le « Noir », lui, demeure un sauvage ou un « grand enfant » qu’une autorité ferme doit conduire en raison même de sa minorité alors jugée insurmontable. Quant à « l’Annamite », souvent tenu pour mystérieux et impénétrable, il appartient à une civilisation importante, certes, mais elle est inférieure sur bien des points à celle de la France. L’existence de races et de peuples inégaux rend vaine et nuisible l’application de droits communs à tous. Ces droits que Jules Harmand, fidèle à sa critique des Lumières, ravale au rang « d’élucubrations artificielles chères aux évangélistes de la Révolution française. [41] » Spectaculaire involution qui voit triompher, par des voies singulières, certaines des thèses chères aux conservateurs anglais et aux contre-révolutionnaires français ; de nombreux républicains estimant que les droits proclamés par la Déclaration ne peuvent s’étendre aux autochtones de l’empire. Triomphe temporaire et limité dans l’espace et le temps à quelques hommes auxquels nous accorderions une importance démesurée ? Non. En 1941, Félix Eboué, rallié au général de Gaulle et nommé gouverneur de l’Afrique équatoriale française un an auparavant, écrit : « L’indigène a un comportement, des lois, une patrie qui ne sont pas les nôtres. Nous ne ferons son bonheur, ni selon les principes de la Révolution (…), qui est notre Révolution, ni en lui appliquant le Code napoléon, qui est notre Code. [42] » Droits des Français bien faits pour les Français seulement puisque les nombreuses particularités des « sujets » coloniaux interdisent qu’ils en jouissent également. Remarquable continuité des arguments employés et des conséquences qui en découlent, non moins remarquable persistance d’un anti-universalisme publiquement défendu par une personnalité connue pour son engagement précoce au côté de l’homme du 18 juin 1940.

Restent à examiner les motifs spécifiquement politiques mobilisés par certains responsables majeurs de la Troisième République, lesquels ont condamné l’assimilation pour des raisons parfois distinctes de celles qui viennent d’être étudiées même s’ils en tirent des conséquences juridiques et institutionnelles voisines quelquefois.

- b) Des dangers de l’assimilation à la « philosophie » du protectorat

Dans la lutte engagée contre l’assimilation, Ferry a joué un rôle essentiel au sein de la « Commission sénatoriale d’étude des questions algériennes » réunie de 1891 à 1893. Chargée d’examiner la situation de cette colonie et de faire des propositions destinées à rétablir l’autorité de la métropole et celle du gouverneur général, la Commission est à l’origine de changements qui aboutissent au rejet de l’assimilation et au triomphe de l’association. Comme souvent dans l’histoire impériale de la France, l’Algérie fut conçue comme un vaste champ d’expériences où les succès rencontrés et les échecs subis ont eu des répercussions sur l’ensemble de la politique coloniale ; les débats qui nous intéressent ne font pas exception à la règle.

- « Les colonies pas plus que les batailles ne se commandent de loin »

Désireux de renforcer les pouvoirs du gouvernement général dont il ne reste que « des débris », Ferry remonte aux causes de cette involution aussi spectaculaire que nuisible. Elles résident dans l’application inconsidérée de l’assimilation, cette « conception simple et bien faite pour séduire l’esprit français » qui a conduit les autorités métropolitaines à doter l’Algérie des « mêmes institutions [43] » que celles de l’Hexagone. Les méfaits de ces réformes n’ont pas tardé à se faire sentir et l’ordre public à être gravement menacé par les « indigènes » qui sont devenus forts des faiblesses du pouvoir colonial. De là une situation sécuritaire dégradée et marquée, selon lui, par la multiplication des vols, des actes de piraterie et de pillage commis par les autochtones qui profitent du recul de l’autorité pour s’en prendre aux colons en sachant que la « police judiciaire à la française » n’a ni les « moyens d’information rapides, ni les procédés sommaires » par lesquels « on pénètre et on domine le monde arabe. » Essentiels puisqu’ils concernent la stabilité de ce territoire où s’affrontent « deux races rivales, l’européenne et l’indigène [44] », ces quelques exemples illustrent les désordres engendrés par l’application inconsidérée des dispositions métropolitaines aux « indigènes » d’Algérie.

Si Ferry estime qu’il « est juste » que les colons français « trouvent le plus tôt possible (…) les garanties qui assurent contre l’arbitraire la liberté, la sécurité, la dignité du citoyen », il n’en est pas de même pour les autochtones. En raison de leur nombre, de leurs caractéristiques raciales, de leurs traditions et de leurs mœurs, il est impératif de les soumettre à d’autres institutions. Obéissant à des principes différents, ces institutions doivent être plus « sommaires », c’est-à-dire débarrassées en fait comme en droit des procédures longues et compliquées qui entravent dangereusement les capacités de réaction et de sanction de leurs dirigeants. Cela passe par le renforcement des pouvoirs du gouverneur général, cette pièce maîtresse de l’Etat colonial dont l’affaiblissement est réputé être la cause des maux qui affectent la colonie. Doté, comme par le passé, de prérogatives étendues, le gouverneur pourra lutter de nouveau avec efficacité contre les agissements délictueux et criminels des « indigènes », et contenir les appétits despotiques des colons pour qui les « Arabes » sont « une race taillable et corvéable à merci » qu’il faut soumettre par une politique de « compression [45]. » Tendance néfaste qu’il est nécessaire de prévenir ; ses excès étant susceptibles d’exacerber les conflits entre « Musulmans » et Européens, et de compromettre le rétablissement de l’ordre indispensable à « la mise en valeur » du pays. Pour mener ces tâches à bien, il faut également accorder au gouverneur une large autonomie par rapport à la métropole car « les colonies, pas plus que les batailles », ne se commandent « de loin, dans les bureaux d’un ministère. » Et pour étayer ce plaidoyer, qui implique un renversement des orientations suivies jusque-là, Ferry en appelle à l’expérience de plusieurs Etats étrangers. Les « Anglais dans l’Inde, les Hollandais à Java » et « les Russes dans leurs grandes expansions asiatiques [46] » ont résolu leurs « problèmes coloniaux » en érigeant une autorité – il cite l’exemple du vice-roi des Indes – très puissante et très libre vis-à-vis de la mère-patrie ce qui lui permet de faire face aux difficultés rencontrées avec célérité et efficacité. Telles sont les solutions institutionnelles vers lesquelles il faut s’orienter sans craindre de rompre avec des principes, des dispositions et des procédures qui, bien faits pour les métropolitains et les colons, sont parfaitement inadaptées aux mœurs des autochtones. Ecrits de circonstances qui ne valent que pour l’Algérie cependant qu’ailleurs Ferry demeurerait fidèle à la généreuse “tradition républicaine” et assimilationniste réputée être le trait distinctif de la colonisation française ? Nullement. Dans un texte paru en 1892, la même année que le rapport de la Commission rédigé par ses soins, il vante les mérites du protectorat imposé à la Tunisie en 1881 lequel, conformément aux coutumes des « Musulmans » qui « n’ont pas la notion du mandat politique, de l’autorité contractuelle » et « du pouvoir limité », réalise « ce rêve du bon despote qui hante l’esprit aimable de Renan. » En Afrique et ailleurs, ajoute-t-il, « le régime représentatif », « la séparation des pouvoirs », « la Déclaration des Droits de l’homme et les constitutions sont (…) des formules vides de sens » car « on y méprise le maître qui se laisse discuter. [47] » Il est donc dangereux d’établir des institutions démocratiques en de pareilles contrées ; seule une autorité despotique, comme Ferry le soutient peut s’y imposer durablement. Agir ainsi, ce n’est pas trahir un idéal de justice, d’égalité et de liberté mais se conformer aux exigences d’une situation qui ne laisse pas d’autre choix. Triomphe d’un relativisme juridique, politique et moral qui, légitimé par les spécificités des sociétés et des populations conquises, discrédite toutes autres possibilités en les faisant apparaître comme des « solutions » inadéquates parce qu’« absolues [48]. » Habile rhétorique. Elle permet d’opposer des responsables réalistes et conscients des conditions objectives qui prévalent dans les territoires d’outre-mer à ceux qui, par conviction et idéalisme, par aveuglement donc, les négligent et se signalent ainsi comme de piètres dirigeants dont les inconséquences menacent la stabilité de l’empire.

Si l’histoire de l’Algérie et la présence de nombreux européens interdisent qu’on y établisse le protectorat imposé avec succès en Tunisie, il n’en reste pas moins que l’expérience des autres puissances impériales européennes et le bilan désastreux des orientations appliquées dans l’ancienne Régence d’Alger, appellent une révision brutale de la politique mise en oeuvre. A ceux qui vont répétant que « l’Algérie est une terre française » ou « une France d’outre-mer » et prennent ces « patriotique[s] métaphore[s] » au « pied de la lettre » pour mieux soutenir l’assimilation qu’ils défendent, Ferry oppose « le sentiment général » de la Commission sénatoriale au nom de laquelle il s’exprime. « Il nous apparaît, avec une grande clarté qu’il n’est peut-être pas une seule de nos institutions, une seule de nos lois du continent qui puisse, sans modification profonde, s’accommoder au 272 000 Français, aux 219 000 étrangers, aux 3 millions 267 000 indigènes qui peuplent notre empire algérien. Nous promulguons nos lois, nous les appliquons, mais après dix ans, vingt ans au plus, elles se meurent de stérilité et d’impuissance. [49] » D’autres lieux, d’autres races surtout, exigent donc l’instauration d’un autre régime, de même pour la législation et les droits fondamentaux dont on sait l’extension impossible de ce côté-là de la Méditerranée. Au-delà du cas algérien, un enseignement général et valable pour l’ensemble de l’empire peut être tiré : plus grandes sont les différences qui séparent les Français des « indigènes », plus il est nécessaire d’élaborer des systèmes politico-juridiques ad hoc lesquels doivent varier dans l’espace et le temps pour tenir compte des particularités rencontrées. De ce point de vue, les positions de Ferry sont proches de celles exposées plus tard par Saussure [50] même si les voies qui ont conduit le premier à condamner l’assimilation sont en parties distinctes de celles suivies par le second.

A l’unité de la législation – unité exagérée à dessein pour mieux combattre les positions adverses – doit succéder la diversité des modes d’organisation coloniale et, sur le plan juridique, le principe dit de « spécialité » défini par Dareste en ces termes : « Les lois métropolitaines ne [s’étendent] pas de plein droit aux colonies qui [sont] régies par une législation propre [51]. » C’est clair, précis et concis : sous les auspices de la République, deux ordre politiques et juridiques radicalement différents peuvent désormais s’épanouir puisque la règle est : pas d’application des lois et des règlements de la métropole aux territoires d’outre-mer sauf cas exceptionnels décidés par le pouvoir législatif ou réglementaire compétent. L’inapplicabilité, dans les possessions françaises, des dispositions votées par la Chambre des députés ou décidées par le gouvernement permet d’atteindre aux fondements du droit colonial et de découvrir ceci d’essentiel : ce dernier n’est pas dérogatoire aux principes républicains et à la législation nationale de façon marginale ou superficielle, ou en vertu d’une conjoncture exceptionnelle aux effets limités dans l’espace et le temps, et pour les individus concernés. Dérogatoire et discriminatoire, le droit colonial l’est au contraire par essence puisqu’il est systématiquement soustrait à tous les principes déclarés en métropole et aux textes qui y sont adoptés [52]. En ce qui concerne la « réorganisation du service de la haute administration de l’Algérie », la condamnation de l’assimilation débouche, le 31 décembre 1896, sur un décret de « dérattachement » lequel reprend l’essentiel des formulations élaborées par Ferry. Le professeur de droit Jacques Lambert, qui ne cache pas son admiration pour l’auteur de ces réformes, constate que ce texte réglementaire « restituait à peu près l’état des choses antérieur à 1870 [53] » grâce au rétablissement de l’autorité du gouverneur général, notamment. C’est donc un républicain éminent, suivi par les membres d’un gouvernement de la Troisième République, qui a permis le retour à la situation prévalant sous la monarchie de Juillet et le Second Empire. Comme Ferry l’avait publiquement défendu, la restauration de l’ordre colonial exigeait de « rebrousser chemin [54] » et de suivre certaines des voies tracées par Louis Philippe et Napoléon III ; ainsi fut fait. La plupart des contemporains ont loué la clairvoyance et le courage de celui qui a su s’opposer à la tradition de ses propres amis politiques, rompre avec le « sentimentalisme égalitaire » légué par la Révolution française et poser les fondements d’une politique enfin efficace. Contre l’assimilation, ce dangereux « vertige » né des idéaux de 1789, Ferry se dresse comme un responsable éclairé qui a jeté « un cri d’alarme » en reconnaissant qu’il était impossible d’étendre les lois métropolitaines à « des peuples et des races » différents. Plus tard, ces orientations ont inspiré Lyautey au Maroc qui, « après trente ans d’efforts et de constance », a été capable « d’élever la pensée coloniale à la hauteur de la pensée européenne [55] » écrit Eugène-Louis Guernier en 1933 ; la gloire de Ferry rejaillissant sur celle du maréchal et réciproquement. Au terme de cette histoire, l’un et l’autre sont promus au rang de héros grâce auxquels la France s’est engagée dans la voie de l’association sanctionnée par cette forme originale de domination impériale qu’est le protectorat.

- Le protectorat : un régime « moins coûteux, plus sûr et plus souple »

Etabli là où les conditions sociales et politiques le permettent, le protectorat est désormais pensé comme la solution enfin trouvée pour gouverner, au mieux des intérêts de la métropole, des populations « indigènes » jugées inférieures aux Européens. Conformément aux nouveaux principes qui guident les orientations coloniales du pays, les institutions locales sont donc maintenues sous l’autorité de la France qui les utilise à son profit en dirigeant les forces armées, les relations extérieures, les finances et l’administration de l’Etat conquis. Ce « qui domine et caractérise cette conception, c’est la formule : contrôle opposée à la formule : administration directe [56] » écrit Lyautey. Par des voies singulières, la Troisième République est donc parvenue à résoudre les problèmes qu’elle affrontait dans les territoires récemment acquis par la force en élaborant un système qui, pour être différent de celui des Anglais et des Hollandais, présente des avantages similaires. Outre qu’il est supposé ne pas bouleverser la situation des autochtones, qui demeurent soumis aux autorités traditionnelles, le protectorat est particulièrement bien adapté à la diversité des « besoins, des modalités et des mesures qui changent selon les latitudes. » C’est pourquoi, l’auteur de ces lignes, le président du Conseil Louis Barthou, n’hésite pas à écrire qu’il s’agit d’une « philosophie [57] » nouvelle. Indépendamment de l’usage commun qui est fait de cette dernière catégorie, pareil vocabulaire dit bien la conviction de ce dirigeant d’être en présence d’orientations originales soutenues par des représentations particulières des « indigènes » ; l’ensemble débouchant sur l’instauration d’un régime colonial spécifique à chaque contrée.

En lieu et place de l’universalité et de l’uniformité des règles antérieures, toutes deux réputées dogmatiques et si souvent dénoncées, le protectorat offre l’avantage majeur de tenir compte de l’état de développement des sociétés conquises tout en permettant à la France d’acquérir une « double supériorité » puisqu’il est « moins coûteux, plus sûr et plus souple », comme le soutiennent Georges François et Henri Mariol dans un manuel de législation coloniale publié en 1929. Et pour étayer leur démonstration par des exemples concrets, ils précisent : « grâce aux rouages indigènes, l’effectif des fonctionnaires » venus de métropole « peut être réduit. » De là, des économies notables de « crédits » qui peuvent être affectés « aux travaux publics », conformément au credo républicain de la « mise en valeur » des colonies. Au plan politique enfin, le « protectorat (…) sauvegarde le prestige du souverain indigène » et c’est ainsi que, grâce à « son intermédiaire, les réformes que la puissance protectrice voudra introduire seront plus facilement acceptées par la population. [58] » La formule adéquate pour rendre compte de la précellence de ce régime serait donc : dominer moins pour dominer mieux en utilisant les structures existantes de pouvoir afin de maintenir intact l’assujettissement des « indigènes » tout en soumettant la société aux transformations imposées par la puissance impériale. Ou encore, à l’inverse du mot célèbre de Lampedusa dans Le Guépard : « il faut que tout change pour que rien ne change », rien ne doit changer ici, en apparence du moins, pour que tout puisse changer en réalité et que les nouveaux maîtres du pays soient capables de l’exploiter de façon optimale puisqu’ils imposeront leurs orientations par l’intermédiaire d’un ou de plusieurs dirigeants autochtones dont l’autorité sera d’autant plus grande qu’elle semblera intacte aux yeux des « indigènes. » Du protectorat, on pourrait écrire qu’il parvient à conjoindre la modernité “incarnée” par la métropole, aux traditions politiques et juridiques locales. Mieux, grâce à cette organisation particulière, celles-ci deviennent l’instrument de celle-là et de la colonisation qui est plus efficace parce qu’elle est moins intrusive sur le plan institutionnel puisque le régime établi demeure en place et que son personnel politique et administratif est contraint de servir le nouvel Etat protecteur [59]. Nouvelle solution donc apportée à un problème classique, débattu depuis fort longtemps et qui avait déjà retenu l’attention de Machiavel. S’interrogeant sur la question de savoir comment gouverner des pays conquis et « accoutumés de vivre sous leurs lois », il estimait qu’il y avait « trois manières de s’y maintenir : la première est de les détruire ; l’autre d’y aller demeurer en personne ; la troisième est de les laisser vivre selon leurs lois, en tirant un tribut, après y avoir établi un gouvernement de peu de gens… [60] »

Si les hommes qui nous intéressent ne s’inspirent certainement pas de l’auteur du Prince, nul doute que, pour des raisons propres liées aux problèmes voisins qu’ils affrontent, cette dernière solution est jugée conforme à leurs ambitions : soumettre rapidement, efficacement et à moindre coût, dans tous les sens du terme, des Etats sans provoquer de bouleversements dommageables à la réussite de leur entreprise. Farouche adversaire de l’assimilation contre laquelle il s’est très tôt élevé, Harmand n’euphémise pas les orientations qu’il défend. « La politique d’association, écrit-il donc, n’entend pas du tout préparer et réaliser une égalité à jamais impossible, mais établir une certaine équivalence ou compensation de services réciproques. Bien éloignée d’énerver la domination, elle veut la renforcer en la rendant moins froissante et moins antipathique. » Comment suivre cette règle générale et parvenir à ce but ? En rejetant « l’administration directe », conçue comme un « régime (…) rigide et oppressif », au profit de « l’administration indirecte, avec la conservation, mais mieux surveillées et mieux dirigées, des institutions du peuple soumis. » La formule politique adéquate étant, ou pouvant être, le protectorat puisqu’il correspond le mieux au « premier devoir » du conquérant qui est « de maintenir sa domination et d’en assurer la durée : tout ce qui peut avoir pour effet de la consolider et de la garantir est bon, tout ce qui peut l’affaiblir et la compromettre est mauvais. Tel est l’aphorisme fondamental qui doit guider toute la conduite du dominateur et en régler les limites. [61] » Susceptible de légitimer des solutions institutionnelles variées pourvu qu’elles soient congruentes à l’objectif poursuivi, ce précepte est, au moment où Harmand le formule, depuis longtemps appliqué par les responsables de la Troisième République qui ont imposé le protectorat en Tunisie depuis 1881, en Annam, au Tonkin, au Cambodge, au Laos, à Madagascar jusqu’en 1896, avant que l’annexion ne soit préférée, puis au Maroc à partir de 1912. Le protectorat : une autre économie du pouvoir et de son exercice tous deux mis au service de la métropole qui a tout à gagner à s’engager dans cette voie ? Assurément [62]. Que des institutions despotiques soient ainsi maintenues est parfaitement secondaire dés lors que grâce à elles l’Etat conquérant parvient plus sûrement à ses fins. Mieux, comme l’affirment de nombreux contemporains, ce type de régime est jugé conforme à l’état de développement intellectuel, moral et politique des autochtones qui, à cause de leurs « idées simples », « peu nombreuses » et toujours « imprégnées de croyances traditionnelles », n’ont « jamais élevé leurs conceptions gouvernementales [63] » au-delà. Pour la majorité des spécialistes des questions impériales, l’incapacité des indigènes à se gouverner de façon démocratique en est la preuve incontestable.

Lorsque l’établissement du protectorat est impossible, en raison de l’absence d’autorités traditionnelles capables de s’imposer durablement sur un territoire donné, il faut établir « un système extrêmement souple qui puisse s’adapter aux circonstances de chaque pays et évoluer au fur et à mesure de l’évolution de ce pays. » Quant à « l’instauration », en Afrique et ailleurs, de structures politiques qui ne seraient « qu’une caricature de notre régime métropolitain », elle conduirait « rapidement à la ruine nos colonies et leurs habitants européens et indigènes. » Le principe de cette nouvelle politique est de n’en avoir pas ou de n’en respecter qu’un seul : la défense des intérêts de la métropole et des colons en trouvant, pour chaque contrée, des solutions propres qui seront donc variables d’un point à l’autre de l’empire comme le soutient Maurice Delafosse. Une chose est sûre cependant : dans « des pays comme l’Afrique équatoriale ou l’Afrique occidentale et même » à Madagascar ou en Indochine, « la démocratie dont la France est justement fière » ne serait que « démagogie. » Aussi faut-il laisser « le temps et nos efforts faire en commun une œuvre salutaire [64] » ; les Européens en général, les Français dans ce cas d’espèce sachant mieux que les « indigènes » ce qui est bon pour eux. Aussi, seuls les représentants de la métropole dans les différentes colonies peuvent-ils apprécier l’importance des progrès réalisés par les autochtones et déterminer le moment, jamais fixé a priori, où ils pourront jouir d’institutions moins despotiques. Plus modéré, sur ce point précis, que certains de ses pairs, Maurice Delafosse croit possible l’évolution des « Noirs » mais dans l’immédiat mineurs ils sont, mineurs ils doivent rester longtemps encore.

En 1931, Sarraut confirme que ces orientations sont bien au cœur de la politique impériale de la Troisième République en même temps qu’il les défend de nouveau dans un contexte particulier puisque l’ouvrage dans lequel il s’exprime parait un an après les célébrations du Centenaire de la prise d’Alger et l’année même de l’Exposition coloniale à Paris. Nul doute, en recourant à des catégories philosophiques et anthropo-psychologiques, l’ancien ministre entend fonder en raison la politique « indigène » du pays. Il débute par une charge polémique contre les positions de ses adversaires présentées de façon hyperbolique pour mieux défendre les siennes en s’octroyant le monopole du réalisme, de la connaissance empirique et du sérieux qui en découle. Sarraut commence donc par dénoncer les « théoriciens de la métropole qui rêvent d’établir immédiatement aux colonies l’égalité politique et administrative, et d’y transporter sans transition nos formes de gouvernement. » Au moment où l’auteur de Grandeur et servitude coloniales s’exprime, ceux qu’il nomme, de façon péjorative, les « théoriciens » de l’assimilation, réputés se perdre dans les songes creux de leurs principes universels et démocratiques, ne sont qu’une minorité sans influence sur les orientations impériales du pays. Qu’importe, cette introduction permet à Sarraut d’apparaître comme un praticien instruit par l’expérience et comme un véritable homme de science capable de tenir compte des faits pour en tirer des conclusions justes et de portée générale en mobilisant deux principes de légitimité distincts mais complémentaires. Le premier repose sur l’exercice de responsabilités politiques majeures exigeant de se confronter aux “dures réalités” des sociétés et des populations « indigènes », le second sur la détention de connaissances théoriques et pratiques qui font de l’ancien ministre un véritable penseur des questions coloniales jouissant d’une notoriété nationale et internationale importante. « La pire égalité, écrit-il donc, consiste à traiter également des choses inégales. En couvrant de vêtements trop lourds des organismes débiles, on est assuré de les accabler. J’estime qu’il faut (…) laisser nos sujets et protégés évoluer dans leur cadre social et se servir de ce que nous avons créé, en le modifiant par de larges retouches à mesure que le progrès même de leur évolution fait apparaître l’utilité de ces corrections. [65] »

Prenant acte de la division du genre humain en races distinctes et séparées par des inégalités nombreuses qui ne sauraient être abolies avant longtemps, Sarraut convoque les principes de la justice distributive qu’il tient pour les seuls bons. Aussi peut-il affirmer, contre les partisans de la mauvaise égalité et de la mauvaise justice qui accordent à chacun une part égale indépendamment de ses mérites et qualités, qu’il est tout à la fois injuste et néfaste de procéder ainsi. Injuste car c’est méconnaître la diversité des aptitudes et des talents, et refuser de les sanctionner en accordant plus aux meilleurs et moins aux autres. Néfaste aux « indigènes » qui sont incapables d’exercer les droits qui leur seraient accordés en raison de la faiblesse de leur constitution intellectuelle et psychologique [66]. De là une conséquence majeure : aucun principe, aucune règle, aucun droit, aussi important soit-il, ne saurait valoir de façon universelle puisque chaque race est soumise à des institutions réputées conformes à ses caractéristiques et à son histoire ; toutes offrant des résistances importantes aux changements brusques que certains voudraient leur imposer par inconscience ou méconnaissance. A la suite de ces considérations librement inspirées, sans doute, des concepts forgés par Platon et Aristote, Sarraut change de plan pour traiter de la politique « indigène » qui en découle. Après avoir présenté sous la forme d’un constat de bon sens l’assertion selon laquelle « on ne transforme pas les hommes et les mœurs à coups de lois, de décrets et de règlements », il conclut à « l’impossibilité » de réaliser de façon « immédiate (…) l’égalité politique et administrative » dans les colonies.

Il faut donc s’incliner devant les traditions existantes car elles sont adaptées aux races arriérées qui les respectent depuis des temps immémoriaux. Pour imparfaites et inférieures qu’elles soient, aux yeux des Européens, ces traditions sont néanmoins réhabilitées puisqu’elles sont conçues comme autant de gages de stabilité auxquels on ne saurait porter atteinte sans danger. Et pour ne laisser subsister aucun doute sur ses positions, Sarraut précise : « je repousse énergiquement l’adaptation aveugle à tous nos pays coloniaux des formes sociales ou des modalités politiques au milieu desquelles nous avons nous-mêmes accoutumé de vivre. Je repousse les systèmes de naturalisation en masse (…) ou de suffrage universel conféré collectivement aux populations indigènes. » Il n’est donc pas un domaine dans lequel l’assimilation soit possible, et les autochtones doivent demeurer soumis à un régime spécifique qui, conformément aux principes de la justice distributive, sanctionne leur position subalterne dans la hiérarchie du genre humain. De même qu’il est juste que l’inférieur soit soumis au supérieur, le mineur au majeur, l’ignorant au savant, de même il est juste que les peuples arriérés soient placés sous la tutelle de ceux qui incarnent la civilisation triomphante. Au terme de cette démonstration, Sarraut conclut : En « donnant » aux autochtones des « pouvoirs et des libertés dont [ils] ne sauraient pas se servir, nous [les] replongerions dans l’anarchie d’où nous les avons tirées. Nous n’avons pas le droit de les rejeter aux ténèbres, après avoir illuminé leurs fronts des aurores d’un avenir nouveau. [67] » Admirable rhétorique qui permet de présenter l’ordre raciste et discriminatoire des territoires d’outre-mer comme une nécessité imposée par les circonstances et les caractéristiques des « indigènes. ». Mieux, en agissant de la sorte les dirigeants de la République impériale demeurent fidèles à leurs idéaux puisque, conscients de leurs devoirs, ils savent comment il faut agir pour diriger les peuples « sauvages » ou « barbares » dont ils ont la charge ; la justice, le sens des responsabilités, le désir jamais démenti d’élever lentement ces derniers ne cessent de les guider, et il se confirme que la colonisation française est bien au service de la civilisation. Si cette dernière emprunte des voies singulières, celles des inégalités juridiquement sanctionnées et de l’oppression maintenue, toutes sont présentées sous un jour avantageux par le noble discours des devoirs qui pèsent, tel un fardeau, sur les responsables en métropole et, au-delà d’eux, sur les épaules de l’homme blanc.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les structures politiques de l’empire sont réformées, de même la condition des colonisés qui accèdent enfin au statut de citoyen. Une autre époque s’ouvrirait donc cependant que les analyses de ceux qui viennent de retenir notre attention appartiendraient à une période désormais révolue. Le préambule de la Constitution de la Quatrième République n’a-t-il pas réaffirmé « solennellement », comme il sied en ces circonstances et pour un texte de cette nature, l’existence des « droits inaliénables et sacrés » de « tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance. [68] » Belle déclaration, assurément. Mais comme le constate le juriste Lambert, hostile à l’application immédiate de la législation nationale en Afrique du Nord, après l’instauration du double collège et le maintien du principe de spécialité dans plusieurs domaines essentiels, il s’agit d’un « hommage assez platonique à l’esprit d’assimilation qui animait si fortement l’Assemblée. » Aussi, sans se laisser impressionner par la rhétorique de certains contemporains, Lambert se félicite de cette situation qu’il juge conforme aux intérêts supérieurs de la métropole et constate : « la montagne a finalement accouché d’une souris [69]. » En ce qui concerne les territoires d’outre-mer, le rappel des principes fondamentaux des Droits de l’homme est immédiatement tempéré par des considérations dictées par le désir de ne pas nuire à l’unité et à la stabilité de l’empire qui demeurent l’ultima ratio de la politique coloniale. Ancien gouverneur du Tchad nommé par le général de Gaulle, Pierre-Olivier Lapie confirme ces analyses et les mesures qui en découlent en même temps qu’il leur donne une portée plus générale puisqu’il raisonne à l’échelle de l’ensemble de l’Afrique française. Constatant combien sont grandes l’indolence et l’insensibilité des « Noirs », il écrit : « la conception égalitariste française de la Révolution, c’est-à-dire l’identité de tout représentant de l’espèce humaine, doit être révisée. Notre sentiment doit être de reconnaître chez les indigènes, les traits généraux de l’humanité. (…) Mais ceci posé et proclamé, il existe différentes catégories d’hommes. (…) Toute la politique que j’ai commencée au Tchad en pleine guerre, et que j’ai continuée à Alger en amorçant la conférence de Brazzaville et l’idée d’Union française partent de ce principe. » Voilà qui jette une lumière singulière sur les orientations coloniales mises en œuvre par un fidèle du général de Gaulle. Les conséquences politiques de ces considérations sont présentées de façon synthétique et claire : « dans mon esprit, le processus d’évolution devait être lent, guidé d’une main amicale, mais sûre. [70] » Incapables de se gouverner hier, incapables de le faire aujourd’hui encore, les « Noirs » doivent donc demeurer sous la tutelle éclairée de la métropole. Ainsi fut fait dans le cadre de l’Union française qui, en dépit des changements significatifs déjà évoqués, peut être considérée comme la traduction institutionnelle de cette “vérité” établie par l’histoire et les découvertes majeures de l’anthropologie, de l’ethnologie et de la psychologie des peuples.

De tels écrits témoignent de la permanence remarquable de conceptions hiérarchisées du genre humain articulées à la condamnation des principes de la Déclaration des Droits ; l’ensemble étant défendu par Lapie qui, gaulliste de la première heure, a exercé des responsabilités de premier plan. Au même moment, mais sous les auspices de la science juridique enseignée à la Faculté de droit de Paris, Lavergne soutient doctement que les peuples d’outre-mer sont presque « tous dépourvus » de « capacité gouvernementale réelle [71] » ce qui oblige la France à continuer de les diriger. Telle est donc la certitude de ce spécialiste des questions coloniales, et, certainement aussi, celle de la majorité de ses contemporains comme le prouve le sort réservé aux colonisés par les parlementaires et les dirigeants de la Quatrième République. Prenant acte de cette situation et de la domination maintenue dans les différents territoires de l’Union française par des dispositions particulières, par la force et les massacres aussi – ceux de Sétif et Guelma en mai 1945, de Haiphong en novembre 1946, de Madagascar aux mois de mars et mai 1947 -, Aimé Césaire écrit : « c’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire et tout compte fait, sordidement raciste. [72] »

Racisme de la législation et des conceptions qui la soutiennent, racisme de l’Etat français aussi puisque, inassimilable, « l’indigène » ne peut être traité comme un égal en droit et en dignité cependant que les représentations qui légitiment son statut d’assujetti dans les colonies affectent aussi sa situation lorsqu’il réside en métropole. Immigré désormais, considéré comme tel du moins alors qu’il ne vient pas d’un pays étranger, il est pensé comme une menace grave pour la société au sein de laquelle il vit sans pouvoir s’y intégrer en raison de ses caractéristiques raciales, culturelles et cultuelles. Impossible, avant et après la Seconde Guerre mondiale, d’aborder les débats relatifs à la présence de travailleurs français nord-africains sur le territoire métropolitain indépendamment des thèses soutenues par ceux qui, s’intéressant aux « Arabes », se présentent comme des experts. Experts habilités à formuler des propositions concrètes relatives à la politique d’immigration conduite par la France et aux dispositions nécessaires pour combattre les dangers que les « Musulmans » font peser sur le reste de la population nationale. En quoi l’image des colonisés a-t-elle affecté celle des immigrés venus des territoires de l’empire ? Quelles ont été les réactions des autorités métropolitaines et gubernatoriales dans les territoires de l’empire ? Telles sont les questions principales auxquelles nous chercherons à répondre. Chemin faisant, on découvrira que certaines mesures, prises à l’encontre des « indigènes » désireux de venir travailler en métropole pour fuir la misère des colonies, sont à l’origine de dispositions particulières opposées plus tard à de nombreux étrangers.

- c) Colonisé-immigré, “clandestins” et “périls migratoires”

Jugée impossible par certains, l’assimilation est réputée nuisible par d’autres en raison de ses conséquences néfastes sur les autochtones eux-mêmes car elle trouble leur tempérament et favorise des désirs nouveaux, sources de frustration puis de haine pour les « roumis. » S’appuyant sur une bonne connaissance de l’Algérie et sur de nombreux exemples mobilisés à l’appui de sa thèse, le colonel Azan soutient que « l’assimilation » des « indigènes » ne « produit (…) que de mauvais effets : elle leur enlève la tranquillité d’âme, l’insouciance et les convictions religieuses qui font leur bonheur, elle étouffe en eux les qualités qu’ils pouvaient avoir sans en faire naître d’autres, elle éveille leurs appétits sans les satisfaire, et leur fait, en somme, adopter tous les vices de notre race sans leur en faire acquérir les vertus. » Les causes de cette situation ne sont pas conjoncturelles ou liées à quelques défauts de la politique coloniale qui pourraient être aisément corrigés ; au contraire, elles sont liées à un « phénomène d’atavisme bien connu » qui rend « l’Arabe inapte à comprendre nos idées et à adopter nos mœurs » écrit l’auteur. Conséquence : l’impossibilité d’élever « l’indigène » algérien « dans l’espoir de s’en faire un auxiliaire dévoué » car « on s’aperçoit toujours à un moment donné qu’on a entrepris une tâche [73] » vouée à l’échec. Cette proposition classique est soutenue par de nombreux adversaires de l’assimilation qui professent en cette matière une sorte de lebonisme dominant et dégradé en vulgate même s’ils ne partagent pas l’ensemble des analyses de Gustave Le Bon. A propos de l’éducation des « indigènes » d’ailleurs, ce dernier, qui a officiellement rapporté sur ce thème au Congrès colonial international de Paris, ne prétend pas à l’originalité lorsqu’il affirme qu’il est « impossible de faire adopter aux Arabes d’Algérie notre civilisation. » « Toutes les personnes » ayant étudié la région, « sans préjugés ni intérêts d’aucune sorte, en un mot sans théorie préconçue [74] » sont d’accord sur ce constat qui repose sur des observations nombreuses, objectives et concordantes, selon lui. Sur ce sujet, Le Bon n’innove en rien ; il ne fait que reprendre à son compte les travaux des spécialistes de l’ancienne Régence d’Alger pour fonder le sérieux de ses affirmations que beaucoup tiennent alors pour des analyses scientifiquement fondées.

Vaine est la « francisation » des « indigènes » en raison d’un complexe de différences raciales, culturelles et cultuels héréditaires qui interdit une telle évolution. De même en métropole où des causes identiques engendrent des effets plus néfastes encore puisqu’ils sont susceptibles de nuire à la collectivité nationale. « On oublie, écrit le docteur Jauréguiberry, que les hommes de couleur ne sont pas plus aptes à vivre en pays tempérés et froids que les blancs en pays chauds. (…) La nature leur a départi des climats différents et elle n’aime point que l’on transgresse ses lois. » En 1924, cette mise en garde est commune car les “progrès” de la géographie et de la psychologie des peuples ont favorisé la réhabilitation de la théorie des climats qui débouche sur la constitution d’une véritable spécialité internationalement reconnue et soutenue par des personnalités importante du monde médical [75]. En changeant de continent et de conditions climatériques, comme on l’écrit alors, les membres des différentes races sont victimes de graves désagréments susceptibles d’engendrer une dégénérescence physique et psychologique générale. Cela vaut pour les Blancs, appelés à demeurer longtemps dans les colonies tropicales, et pour les « indigènes » lorsqu’ils résident en France où ils perdent rapidement leurs rares qualités sans en acquérir de nouvelles. Enfin, et c’est là un péril plus grave encore, ils corrompent la société au sein de laquelle ils se trouvent, menacent sa vitalité et les conditions de la reproduction de ses membres. Non sans provocation, puisqu’il est un partisan convaincu de l’empire, le docteur Jauréguiberry conclut son ouvrage par cette sentence : « Au diable les colonies avec produits et habitants, si de leur commerce devait résulter, à la longue un mélange qui abâtardit notre sang qui a inscrit Verdun sur les registres de l’Histoire. [76] » La dangerosité raciale des autochtones fonde une mixophobie revendiquée et légitime puisqu’elle se présente comme une réaction de défense indispensable pour préserver la pureté du sang et le « tempérament » des Français.

Partisan, comme les Anglais, de la séparation des colons et des « indigènes » en outre-mer, le docteur Jauréguiberry plaide en faveur de restrictions draconiennes imposées à l’entrée des populations coloniales en métropole. Il s’agit des deux volets complémentaires d’une même politique destinée à combattre des maux identiques par le recours à des moyens adaptés aux spécificités de chaque situation. Sous les tropiques, pour éviter son « indigénisation », le Blanc doit vivre « enfermé dans sa tour d’ivoire [77] » en limitant ses contacts avec les autochtones au strict nécessaire. En France, la présence de ces derniers doit être fortement limitée par une sélection rigoureuse. Les objectifs de cette proscription et de cette sélection sont clairs : protéger le corps national de la corruption raciale engendrée par le métissage, et de la transmission de maladies contagieuses – la tuberculose et la syphilis, notamment. L’ensemble relève d’un « eugénisme négatif [78] » dont la fonction est d’empêcher que des hommes de “qualité inférieure” nuisent à la vie et à la santé de ceux qui sont réputés être au sommet de la hiérarchie humaine.

- Contrôler et sélectionner

Certaines recommandations, défendues par de nombreux spécialistes des questions coloniales qui n’ont cessé de mettre en garde les pouvoirs publics contre les dangers d’une immigration incontrôlée, vont déboucher sur l’adoption d’une réglementation nouvelle. Ainsi fut fait le 8 octobre 1924 puisqu’une circulaire met un terme à la libre circulation entre les départements français d’Algérie et la métropole établie depuis dix ans seulement en imposant aux « indigènes » la possession d’un certificat d’hébergement et d’un certificat médical. Peu après, le Conseil d’Etat annule ces dispositions mais le gouvernement ne renonce pas ; de nouvelles mesures sont prises par décret le 4 août 1926. Poussés par des « salaires de misère » et confrontés à ces nouveaux obstacles administratifs, certains « travailleurs » autochtones décident de recourir à des « bakchichs » pour embarquer, dans des conditions souvent déplorables, de façon clandestine et parfois au péril de leur vie, sur des navires à destination de la métropole. Mêmes causes, mêmes effets et mêmes drames, déjà à l’époque, car l’adoption du décret précité conduit les « Arabes » à prendre toujours plus de risques pour entrer sur le territoire métropolitain. En mai 1926 la « catastrophe du Sidi Ferruch » survient et l’on découvre, à bord de ce bateau, « plus de vingt indigènes » morts étouffés dans des réduits où ils s’étaient cachés pour échapper aux contrôles policiers [79]. Quelques mois plus tard, des faits similaires se reproduisent puisqu’en décembre de la même année, onze autochtones algériens sont « sortis agonisants des soutes du Charley-le-Borgne à Port-Saint-Louis-du-Rhône. » De même à Nice en janvier 1927, et au port La-Nouvelle dans l’Aude, en février, où quarante-huit « travailleurs » venus d’Algérie sont retrouvés, privés de « nourriture substantielle », entassés dans les « cales du voilier Afrique » après avoir payé la somme de « 1000 francs par tête » pour être acheminés en métropole. « Quatre d’entre eux périrent ; les survivants furent dirigés à l’hôpital ou… à la prison » pour violation des règles relatives à l’entrée et au séjour sur le territoire national. A cela s’ajoutent les pratiques singulières du gouverneur général de l’Algérie, le socialiste Maurice Viollette, qui semblent prouver que des considérations politiques pèsent également dans l’octroi des autorisations de sortie aux « indigènes. » Aux dires des militants de la CGTU, un « arabe » membre du Syndicat unitaire du livre de Bône aurait été empêché de quitter la colonie pour participer « au Congrès confédéral de Bordeaux. [80] »

Passé un court moment d’indignation et de protestations minoritaires de la société civile - elles sont vite oubliées ou tenues pour secondaires - le gouvernement adopte un décret plus restrictif encore sans doute parce que ces événements sont interprétés comme autant de preuves qui attestent la réalité des menaces migratoires contre lesquelles un nouvel arsenal juridique doit être mobilisé. Même si le terme n’est pas employé, l’inquiétante figure du “clandestin”, qui viole la loi pour pénétrer et résider illégalement sur le territoire national, vient de faire une apparition spectaculaire dans l’actualité et le champ politique. Confrontée à cette situation inédite, les autorités métropolitaines réagissent rapidement. Le 4 avril 1928, la réglementation suivante est arrêtée : désormais les candidats au départ pour la métropole doivent produire, en plus d’une carte nationale d’identité, un extrait de casier judiciaire constatant l’absence de condamnation grave, la justification d’un pécule de 150 francs et le versement d’une caution destinée à couvrir les frais d’un éventuel rapatriement. Pour éviter la production de documents médicaux de complaisance, ou jugés tels par les services de police, une contre-visite médicale est organisée sur le lieu même d’embarquement ; la défense de la santé publique permettant de légitimer l’ensemble de ce dispositif. D’abord appliqué aux départements français d’Algérie, il est, sous des formes diverses, rapidement étendu aux autres régions de l’empire. Ajoutons que les métropolitains désireux de se rendre dans les départements d’Algérie et les Français souhaitant venir en métropole sont évidemment libres de le faire puisqu’ils sont citoyens et qu’ils ne font que se déplacer à l’intérieur du territoire national.

Vingt jours plus tard des mesures voisines sont prises en Afrique occidentale française ; aucun « indigène » ne pouvant quitter « la colonie » sans « être munis d’une pièce d’identité établie par l’administration locale » à quoi s’ajoute, pour l’écrasante majorité de ceux qui ne sont pas « citoyens français », l’obligation de détenir « un permis d’émigration délivré par le lieutenant-gouverneur. » L’objectif principal et avoué de ces dispositions est de limiter l’émigration vers d’autres possessions françaises ou étrangères, et vers la métropole en contrôlant les mouvements de population dans les colonies mêmes afin de renforcer l’efficacité des mesures prises pour contrôler les frontières de « la Plus Grande France » [81]. De même au Togo où, suite à un décret du ministère des Colonies adopté le 1er mars 1927, aucun « indigène » ne peut « sortir du territoire » sans « une autorisation » préalable délivrée par le « commissaire de la République » ou « son délégué » après examen du laisser-passer, du permis d’embarquement ou du passeport fourni par le demandeur [82]. En Indochine enfin, et depuis plus longtemps encore, les étudiants désireux de poursuivre leurs études dans les universités de la métropole sont tenus d’obtenir l’accord préalable des autorités coloniales qui exigent un livret universitaire visé par le gouverneur général, conformément à l’article 50 bis de l’arrêté du 20 juin 1921, au motif que « le chemin de la France est le chemin de l’anti-France », écrit Georges Garros qui condamne cette mesure digne d’un « régime d’asservissement [83]. » Dans ce cas d’espèce, et contrairement aux décrets équivalents appliqués en Afrique occidentale française et au Togo, le ressort principal de cette disposition n’est pas économique mais politique : éviter la multiplication d’échanges jugés favorables au développement de la « subversion » rouge et anticoloniale. Lorsqu’ils se déplacent dans la colonie, les autochtones indochinois doivent être munis d’un passeport intérieur comme l’a constaté la journaliste Andrée Viollis, en 1932, lors de son voyage avec le ministre Paul Reynaud, chargé d’une mission d’étude [84]. Trois ans plus tard, en dépit des revendications des « indigènes » et des protestations formulées, en France, par ceux qui dénoncent ces atteintes aux droits fondamentaux, rien n’a changé ; Félicien Challaye note lui aussi que les « Annamites » ne « peuvent librement sortir de leur propre pays, ni y rentrer. » Citant l’écrivain et journaliste, Léon Werth, bon connaisseur de l’Indochine française à laquelle il a consacré un ouvrage remarqué lors de sa publication en 1926 et de nombreux articles, Challaye critique ce « régime de tyrannie » et de « Kommandantur » reposant sur une « police toute puissante. [85] »

De ce point de vue, la situation faite aux colonisés français est très proche de celle des « sujets coloniaux ou assimilés » de l’Erythrée conquise en 1890 par l’Italie. Eu égard à ce que nous savons de l’influence du droit colonial élaboré dans l’Hexagone sur celui de la Péninsule, il est probable que dans ce domaine aussi les juristes italiens se soient inspirés de la réglementation française. Quoi qu’il en soit, les « indigènes » de cette possession ne peuvent obtenir de passeport – ils sont réservés aux citoyens - mais seulement une « feuille de route » indispensable pour quitter le pays et délivrée pour un trajet précis après le dépôt d’une somme de 2000 lires pour frais de rapatriement [86]. Des mesures similaires existent également au Congo belge où les règles sont plus sévères encore puisque les déplacements, à l’intérieur du territoire, sont durement contrôlés par les autorités. Elles exercent ainsi une surveillance étroite des populations soumises à une sorte d’assignation à résidence qui peut-être permanente ou temporaire selon la conjoncture et les “impératifs” de l’ordre public. En effet, « aucun indigène n’est autorisé à quitter pendant une période continue de plus de trente jours la circonscription dont il fait partie, qu’à la condition » d’être en possession d’un « passeport de mutation de l’administrateur ou de son délégué. [87] » Au-delà de spécificités qu’il ne s’agit pas de nier, et relativement aux dispositions qui retiennent notre attention, il se confirme que la nature du régime établi en métropole n’a pas vraiment d’incidence sur la condition des autochtones de ces différentes colonies. A des degrés divers, tous tombent sous le coup, conformément à leur statut d’assujetti, d’une réglementation d’exception destinée à limiter leur possibilité d’émigration voire, dans certains cas, à les soumettre à une obligation de résidence extrêmement stricte. Quant à la colonisation française, réputée être plus libérale, au plan politique, que celle conduite par l’Italie mussolinienne, la Grande-Bretagne ou la Belgique monarchique, elle n’est qu’un mythe forgé pour accréditer l’idée de la supériorité de la République impériale.

En 1929, à l’occasion d’un cycle de conférences, consacré à « l’œuvre française » en Algérie et organisé par la Société des anciens élèves et élèves de l’Ecole libre des sciences politiques, Azan aborde de nouveau les problèmes posés par la présence en métropole de nombreux « Musulmans » afin d’alerter les pouvoirs publics sur les dangers de cette situation. Estimant que les relations prolongées des « indigènes » avec « la masse française » ont des « résultats déplorables » sur leur mentalité et considérant que les populations du Maghreb « peuplent » désormais « la banlieue des grandes villes et certains centres ouvriers », il affirme : la France « n’a aucun intérêt à les conserver et à les naturaliser : elle devrait au contraire défendre notre race, comme font aujourd’hui les Américains du Nord pour la leur. » Fort de ce constat alarmiste, qui fait croire à une invasion insidieuse et dangereuse pour l’intégrité raciale du pays, il conclut par cette injonction pressante : « Ce n’est pas vers le Nord qu’il faut diriger nos Algériens et nos Marocains ; c’est vers le Sud. Au lieu de leur montrer le chemin de Paris et de Saint-Denis, montrons-leur le chemin du Niger et du Tchad. [88] » Pour Azan, et beaucoup de ses contemporains, l’immigration n’est pas seulement un problème d’ordre public, elle soutient aussi une véritable politique des races qui, en raison de l’importance des enjeux, exige l’intervention de l’Etat ; l’une de ses fonctions régaliennes étant de protéger les Français par l’inversion des mouvements migratoires en provenance du Maghreb [89]. Compte tenu de la gravité supposée des menaces et de leurs conséquences, seule la puissance publique peut agir avec efficacité et parvenir à cette fin : assurer la sécurité de la métropole et de ses habitants, et la bonne gestion de la main-d’œuvre coloniale.

- Hygiène raciale, hygiène publique et défense de la France

C’est dans ce contexte de politisation et de racisation des questions relatives à la présence des « indigènes » en France que le Dr. René Martial rédige un volume ambitieux intitulé Traité de l’immigration et de la greffe inter-raciale salué par le sénateur Pierre Even comme « un travail d’une importance (…) considérable, qui complète l’œuvre de trente années de labeur » et « apporte au monde politique et médical un enseignement précieux. [90] » L’année même de sa publication, le professeur J. Renault affirme que ce Traité est « un ouvrage de premier plan, indispensable à tout médecin ou à tout homme de gouvernement désireux d’assurer à la France, pour le présent et pour l’avenir, un rendement maximum en matière d’immigration. » En 1935, le livre est présenté à l’Académie de médecine par un membre de cette institution, le Dr. Edouard Jeanselme, alors que se multiplient les recensions louangeuses [91]. Double consécration donc puisque Martial, reconnu comme un spécialiste éminent en raison de sa légitimité scientifique, est élevé au rang d’expert capable d’éclairer les responsables du pays en matière d’immigration. A la suite des travaux d’Arthur de Gobineau, qu’il « tient pour un grand écrivain et ethnographe », le docteur constate que la « population française est formée (…), depuis les Gallo-romains, d’un mélange de races qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. » Mais à la différence du premier, il estime que « le vieux fond français a toujours assimilé totalement (…) les éléments étrangers » sans provoquer « d’affaiblissement » racial comme le prouve « la guerre de 1914-1918. » Cette proposition générale ne vaut cependant que pour les allochtones d’origine européenne puisqu’elle se conjoint avec l’existence d’une autre “loi” qui peut être ainsi énoncée : plus les différences raciales sont importantes, plus le métissage devient problématique, plus l’assimilation est compromise voire impossible. Et pour illustrer cette thèse, Martial se livre à une étude de cas qui débute par « l’exemple des juifs », certes assimilables sur le plan politique et économique, mais pas « au point de vue physique » puisque « le mariage entre un juif et une française donne une descendance souvent dégénérée » où « le type et l’intellect juifs dominent. » Classique antisémitisme. Il ne suscite aucune réprobation chez ses pairs ce qui tendrait à prouver qu’une partie des élites médicales et savantes le partage. Il est ici légitimé par ce qui passe alors pour être une véritable science des races et des croisements inter-raciaux. A l’autre extrême, on trouve « la race rouge » des Indiens d’Amérique du Nord, qui, n’étant « pas assimilable », a « été exterminée » constate l’auteur de façon laconique. Les « nègres » et les « jaunes » occupent une position intermédiaire ; lorsque « le métissage a lieu » avec eux « la qualité des produits est souvent très inférieure » sur le plan « mental » comme « tous nos psycho-thérapeutes » s’accordent à le dire affirme Martial. La cause de ce phénomène singulier ? « Un antagonisme racial qui empêche toute greffe » réussie ; une telle situation appelant l’adoption de mesures restrictives en matière d’immigration puisqu’on ne saurait, sans danger pour la santé publique et l’intégrité de la race française, favoriser la multiplication des « métis. » Le docteur plaide donc en faveur de « méthodes de sélection sérieuses » afin « d’éviter l’hétéromorphie due au métissage et à sa descendance. [92] » Quelques années plus tard, Martial défend la mise en place d’un « dossier bio-anthropologique » destiné à permettre le contrôle et le refoulement des immigrés porteurs de « tares » et de « maladies chroniques [93]. » Inspirées de la législation en vigueur aux Etats-Unis, où se pratique « une sélection mentale » depuis « près de vingt ans », selon lui, ces mesures permettront de « renforcer la population » française et de préserver son avenir puisqu’elles intègreront « toutes les données de la biologie de l’hérédité, de la psychologie et même de la démographie. [94] » Indépendamment d’une phraséologie scientifique élaborée grâce au recours à plusieurs disciplines dont les “progrès” sont mis au service des orientations de Martial, les analyses proposées s’inscrivent dans la continuité de celles de ses prédécesseurs même si les mesures eugéniques préconisées sont quelquefois plus sévères.

Spécialiste de l’immigration qui s’est fait connaître par son ouvrage – Les étrangers en France. Leur rôle dans l’activité économique paru en 1932 - Georges Mauco a accueilli très favorablement le Traité de Martial qu’il cite à de nombreuses reprises. A priori, le titre de ce premier livre indique de façon claire quel en est le sujet : l’étude des allochtones présents sur le territoire national. C’est ainsi que ce texte volumineux et documenté, conformément aux exigences académiques requises pour soutenir la thèse qu’il fut à l’origine, a été interprété par ceux qui ont redécouvert son importance pour l’histoire politique et administrative des étrangers, et le rôle joué par Mauco avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale [95]. Lectures partielles que grèvent des éléments contemporains et les conceptions mêmes de l’auteur qui entretiennent une confusion que les premières ne dissipent pas. En effet, une partie substantielle de son travail n’est pas consacrée aux étrangers, comme on pourrait le croire, mais aux « indigènes » de l’empire, qu’ils soient « sujets » ou « protégés » français conformément aux catégories juridiques employées pour les désigner. De même, l’immigration étudiée par Mauco concerne notamment les populations coloniales d’Asie, d’Afrique noire et du Nord qui, par définition, ne viennent pas de pays tiers mais de territoires placés sous l’autorité de la France, quel que soit leur statut, certains d’entre eux étant mêmes des départements français dans le cas particulier de l’Algérie [96]. Que l’auteur considère les « Arabes », les « Indochinois » et les « Nègres » comme des étrangers est significatif de ses représentations, et il ne cesse de mobiliser deux types de critères pour définir l’ensemble des allochtones constitutif de son objet de recherche. Des critères juridiques classiques reposant sur la nationalité, dans le cas des Italiens, des Espagnols et des Polonais, par exemple, et des critères fondés sur des caractéristiques psycho-raciales dans le cas des « Levantins », des « Arabes », des « Africains » et des « Asiatiques. » Et ce sont ces caractéristiques qui oblitèrent le fait que l’écrasante majorité d’entre eux ne peuvent être tenus pour des non-nationaux comme les autres puisqu’ils ne proviennent pas d’Etats indépendants mais de colonies françaises. De là cette confusion, maintenue tout au long de l’ouvrage, entre des hommes et des femmes venus du Vieux Continent et ceux que Mauco appelle les « exotiques » pour mieux souligner leurs origines particulières et leur altérité jugée radicale cependant que les catégories d’étranger et d’immigré, employées de façon relâchée par l’auteur, l’autorisent à subsumer sous de mêmes vocables des populations et des situations d’une grande diversité. Afin d’éviter ces imprécisions, qui occultent le statut singulier des « indigènes » de l’empire, nous emploierons le concept de colonisé-immigré pour nommer ces derniers de façon aussi juste que possible et dire les particularités de leur condition dans les territoires d’outre-mer comme en métropole.

A cause de leur « tempérament » et d’un « esprit » spécifiques, certains Européens nuisent à « l’âme » de la « nation » et à son « principe spirituel » écrit Mauco en s’inspirant des thèses de Renan qu’il cite à l’appui de sa démonstration. Classique xénophobie que soutiennent des considérations relatives aux caractères des étrangers perçus comme autant d’atteintes « à la raison, à l’esprit de finesse, à la prudence et au sens de la mesure qui caractérisent le Français » ; en un mot à “l’identité spirituelle” du pays que l’auteur dit menacée par un « esprit doctrinal, rigide, novateur à l’excès voire révolutionnaire. [97] » Quant aux « indigènes », les périls qu’ils font courir à la métropole sont d’une nature différente puisqu’ils se traduisent par « l’abâtardissement » racial de la population et le retour « de maladies » que la France était parvenue à éliminer. Ces analyses appartiennent à la doxa scientiste, racialiste et hygiéniste de saison ; l’un des objectifs majeurs de Mauco étant de défendre la « santé » publique pour mieux préserver « l’avenir de la race [98] » dans une conjoncture où, depuis longtemps déjà, l’hygiène publique est indissociable de préoccupations raciales ; ce pour quoi le syntagme d’hygiène raciale s’impose. Eu égard au contexte intellectuel et politique des années 1930, ces écrits, comme les conséquences pratiques qui en découlent, sont à la fois communs et lestés d’une autorité particulière car ils sont exposés dans une thèse élaborée sous la direction d’un géographe célèbre alors – Albert Demangeon [99] – puis soutenue au sein de l’université, et publiée enfin dans un ouvrage grâce auquel son auteur a été reconnu comme un expert de premier plan ; les responsabilités importantes qui lui ont été rapidement confiées en témoignent. Défendu par Henry de Jouvenel, Mauco devient ainsi secrétaire du Comité d’études sur les étrangers en 1935, trois ans plus tard, secrétaire de l’Union internationale pour l’étude scientifique des problèmes de population et représentant de la France à la Xe session de la Conférence internationale de coopération intellectuelle à quoi s’ajoute son entrée dans le cabinet de Philippe Serre, sous-secrétaire d’Etat chargé des services de l’immigration et des étrangers de janvier à mars 1938 [100]. Brillant parcours. Il prouve que les analyses défendues par Mauco bénéficient d’une consécration certaine qui en modifie la nature puisqu’elles sont officialisées par plusieurs institutions ad hoc de la Troisième République. Xénophobie et racisme d’Etat ? Assurément.

Dénonçant l’envahissement de certains quartiers de Marseille et de la banlieue parisienne par des « Africains du Nord » peu « aptes au travail discipliné », Mauco souligne les dangers multiples qui en découlent : prostitution, dégradation de la « santé morale et physique » des populations concernées, « ravages effrayants » de la « syphilis et de la tuberculose », et insécurité enfin. Tels sont les différents maux engendrés par la présence, en métropole, de ces nombreux « indigènes » maghrébins dont la criminalité est « quinze fois supérieure à celle de la population française » soutient Mauco. De plus, en raison de leurs « coutumes », de leurs « goûts », de leurs « passions » et du « poids d’habitudes séculaires qui contredisent l’orientation de notre civilisation », ces colonisé-immigré arabes sont, comme les Asiatiques, jugés rétifs à toute assimilation. Aussi faut-il réformer la politique mise en œuvre, déterminer les « sources de recrutement » de la main-d’œuvre étrangère et coloniale, et pratiquer une sélection rigoureuse pour ne retenir que « les éléments ethniquement assimilables [101] » ce qui ne saurait concerner les « indigènes » venus des territoires d’outre-mer. Tels sont les fondements raciaux, culturels et médicaux de l’immigration choisie que Mauco appelle de ses vœux.

C’est dans ce contexte “scientifique” et politique que l’hôpital franco-musulman de Paris et du département de la Seine est inauguré le 22 mars 1935. Aux dispositions restrictives imposées aux « sujets » ou « protégés » français souhaitant se rendre en métropole et à la création, en 1925, du Service de surveillance et de protection des indigènes nord-africains, s’ajoute désormais cette institution située à Bobigny qui est alors une banlieue lointaine fort mal reliée à la capitale. La construction de cet hôpital, réservé aux seuls « Musulmans » qui sont bientôt contraints de s’y rendre parce que l’Assistance publique refusent de les admettre ailleurs [102], peut être interprétée comme la continuation, par d’autres moyens, de la politique « indigène » conduite en métropole. En effet, cette structure nouvelle complète le dispositif juridique et policier déjà en place en remplissant des fonctions distinctes mais complémentaires parfaitement congruentes avec les missions du Service de surveillance précité. Fonctions de santé publique d’une part, qui intéressent les colonisé-immigré venus du Maroc, de Tunisie et des départements français d’Algérie, et la population métropolitaine que l’on souhaite protéger des épidémies. Fonctions de contrôle d’autre part, puisqu’il s’agit, face à « l’afflux » d’hommes « laborieux mais dépaysés », de contribuer à séparer les « individus indésirables » des « éléments sains [103] » comme l’affirme le président du Conseil général de la Seine, Augustin Beaud, dans son discours prononcé le jour de l’inauguration, le 22 mars 1935. De là le statut dérogatoire, exorbitant en fait au regard du droit commun, de cet établissement qui est soustrait à l’Assistance publique et placé sous la double tutelle des Préfectures de Paris et de la Seine, cependant que les patients sont ouvertement sélectionnés sur des critères raciaux. Si cette ségrégation est nouvelle en métropole, elle est depuis longtemps établie dans les colonies françaises. Il ne s’agit donc pas d’une innovation, à proprement parler, mais de l’importation en France même de mesures et de techniques de gestion des populations « indigènes » qui semblent avoir été la règle dans de nombreux territoires de l’empire.

Dans un étude sur l’hygiène de l’Afrique septentrionale publiée en 1907, Edmond et Etienne Sergent, après avoir rappelé que les autochtones « constituent le réservoir de virus paludéen », estimaient nécessaire de « maintenir séparés les quartiers européens et indigènes », et ils regrettaient que cette règle ne soit pas davantage appliquée en Algérie et en Tunisie conformément à la « ségrégation » instaurée par les Anglais dont ils approuvent les méthodes. Ce principe n’est pas défendu par ces seuls auteurs puisqu’il a fait l’objet d’un vœu adopté par la section médicale du Congrès colonial français de 1905, dans lequel on lit cette recommandation : « qu’il soit établi une séparation complète entre les villages indigènes et les villages habités par les Blancs et, dans les limites d’une même agglomération, les habitations des uns et des autres soient établies dans des quartiers différents. [104] » Objectif de cette disposition : lutter contre les épidémies et préserver la santé des colons. De plus, relativement aux hôpitaux d’Algérie, Edmond et Etienne Sergent établissent que le traitement séparé des « Musulmans » et des Européens est ancien puisqu’il fut pratiqué dès les années 1876, et poursuivi par le gouverneur général Jonnart en 1903 avec la création d’infirmeries « indigènes. » Infirmeries qu’ils jugent « très modestes », tant du point de vue des installations matérielles – les malades dorment sur des nattes - que du personnel mobilisé puisqu’il s’agit d’infirmiers et de médecins « arabes. » La situation est identique en Indochine où les hôpitaux militaires sont réservés aux colons et aux fonctionnaires [105]. En 1938, à la tribune du Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française soutenu par les autorités d’Alger, Henri Aubin, rappelle que la « séparation des malades européens et indigènes » est une « mesure indiscutable » et « nécessaire pour mille détails d’hospitalisation aussi bien que pour le prestige du colonisateur. » Cette dernière précision prouve que des considérations politiques et symboliques majeures, qui participent du maintien de la domination coloniale, fondent aussi ce système particulier que les contemporains jugent essentiel en même temps que se découvre sa généralité. Il n’est donc pas surprenant d’apprendre qu’au Maroc et au Gabon, par exemple, l’administration hospitalière est depuis longtemps organisée sur des bases raciales puisqu’elle comprend deux types d’établissements : l’un pour les autochtones, l’autre pour les colons comme le notent plusieurs spécialistes de l’empire [106]. Ces différents éléments prouvent que les recommandations du Congrès colonial français de 1905 ne sont pas restées lettres mortes puisqu’elles ont été effectivement appliquées dans de nombreux territoires d’outre-mer. Enfin, il se confirme que l’organisation particulière de l’hôpital franco-musulman de Bobigny, et la ségrégation raciale qui y est pratiquée, sont conformes au us et coutumes relatifs au traitement, dans tous les sens du terme, des « indigènes » de l’empire. En ces matières, les autorités de la Troisième République n’ont fait qu’étendre à la métropole des dispositifs expérimentés depuis longtemps dans les colonies.

Significatif également des missions diverses que cet établissement doit remplir, le fait que son premier directeur est Adolphe Gérolami qui fut fonctionnaire dans l’administration coloniale en Algérie puis responsable, à Paris, du Service de surveillance et de protection des indigènes nord-africains. Bel exemple de carrière où les compétences acquises par certains outre-Méditerranée sont employées en France afin d’assurer, par la continuité du personnel dirigeant, la pérennité de la politique en matière de gestion hospitalo-policière des colonisé-immigré puisque tel est bien le rôle de l’hôpital de Bobigny. De là, l’installation, à l’intérieur même des locaux, d’un poste de police appelé « bureau des entrées » qui est rapidement soupçonné de servir de source de renseignement pour alimenter les fichiers du Service de surveillance précité. Sélectionner, réunir, soigner et reléguer hors de la capitale – en ban-lieue [107] – afin de mieux suivre les populations « musulmanes », telles sont les tâches essentielles de cette nouvelle institution qui complète et renforce ainsi le réseau de structures diverses mises en place pour contrôler toujours plus étroitement ces dernières. Cette relégation spatiale n’est pas le résultat non désiré de mouvements migratoires abandonnés à eux-mêmes, au contraire, elle est la conséquence souhaitée d’une politique publique d’immigration arrêtée par les plus hautes autorités de l’Etat et mise en œuvre grâce aux moyens que l’on sait. La banlieue devient ainsi la destination “naturelle” des « indigènes » présents sur le territoire national afin de protéger la population française de la capitale. Une telle politique est la réplication métropolitaine des orientations appliquées dans les colonies où existent non seulement des hôpitaux distincts mais aussi des quartiers blancs et autochtones pour des motifs d’ordre public, d’hygiène et de prestige. Au plan géographique et symbolique, cette mise à l’écart sanctionne ceci : les « sujets français » des possessions d’outre-mer ne font pas partie du corps national, aussi sont-ils, dans certains cas, physiquement séparés du reste des citoyens. En France, certes, mais pas de France. Des contemporains « musulmans », témoins de cette situation, ne s’y sont pas trompés. Pour Messali Hadj, par exemple, l’hôpital de Bobigny est la preuve que les « Arabes » sont traités comme des « pestiférés » appartenant à « une race inférieure [108]. » La localisation de cet établissement, son organisation, ses fonctions et sa direction confirment le statut singulier des colonisé-immigré qui, assujettis dans leur territoire d’origine, sont soumis en métropole à des dispositions discriminatoires. Ayant consacré un ouvrage important à l’hôpital de Bobigny, Depont ne cache pas cette situation ; à l’époque les choses sont écrites de façon claire par la plupart des contemporains qui n’euphémisent nullement leurs textes ou leurs discours. Cette grande liberté de ton prouve combien le racisme des élites, et celui des institutions, est alors communément partagé ; en ce domaine, chacun sait qu’il ne s’expose à aucune sanction morale ou politique. Inquiet de « l’infiltration » venue d’Algérie, du Maroc et de Tunisie, scandalisé par « l’absence », jusqu’à une date récente, « de mesures » capables de « filtrer la vase de ces sortes de torrents d’hommes  » qui se précipitent « vers nos usines » de Paris et de « sa banlieue », Depont salue la création de ce centre hospitalier qui permettra de rétablir la surveillance des « musulmans » en les empêchant d’abuser de la « dangereuse licence [109] » qui les perdaient à leur arrivée en France. L’hôpital de Bobigny peut être interprété comme l’institutionnalisation d’une politique d’hygiène raciale destinée à protéger la population française menacée, sur son sol même, par de nombreux “éléments inférieurs” et nuisibles. En témoignent le vocabulaire et les métaphores employés par Depont qui brandit la menace d’un envahissement de la métropole par ses colonisés et l’opposition qu’il établit entre deux mondes : l’un pur, ce « chez nous » laborieux, industrieux et ordonné, civilisé en un mot, promis, si rien n’est fait à l’invasion, à la maladie et à la dégénérescence, l’autre impur incarné par les « Arabes » réputés moralement et physiquement corrupteurs.

D’une façon plus générale, on découvre que certains procédés et mesures propres à l’Etat colonial ne sont pas employés dans les seuls territoires de l’empire cependant que la métropole serait demeurée fidèle aux principes républicains de ses institutions en accueillant sans discrimination les colonisé-immigré. Au contraire, confrontées à la présence de ces derniers, qui viennent majoritairement d’Afrique du Nord, les autorités nationales ont importé des méthodes, le personnel parfois aussi, jugés indispensables à leur surveillance policière, sanitaire et morale conformément aux dispositions et aux pratiques de ségrégation établies depuis longtemps en Algérie [110], au Maroc et en Tunisie. Expansion et dé-territorialisation de l’ordre colonial. Il continue ainsi à produire certains de ses effets sur les « indigènes » présents en France qui sont également privés du bénéfice « des allocations familiales pour les enfants demeurés en Afrique du Nord » affirme la philosophe Simone Weil qui connaît bien la situation. « Chassés » de leurs villages « par la faim », les « Arabes » sont contraints à des « privations inhumaines pour envoyer de maigres mandats » destinés à subvenir aux besoins de leurs proches restés dans les colonies, et ces sacrifices rendent leur condition d’existence plus difficile encore. Enchaînement de la misère, dureté de l’exil et vies précaires exposées, qui plus est, à la menace de l’expulsion. S’y ajoutent, en effet, la crainte constante d’un « renvoi brutal dans leur pays d’origine » et des discriminations économiques et salariales importantes puisque ces travailleurs sont « voués aux tâches les plus malpropres et les plus épuisantes, misérablement payés, traités avec mépris » par « leurs compagnons (…) qui ont une peau d’autre couleur, il est difficile d’imaginer plus complète humiliation. [111] » Le racisme de l’Etat impérial républicain et le racisme social se conjuguent donc pour faire des colonisé-immigré des hommes voués à une exploitation et une oppression spécifiques trop souvent inaperçues par ceux-là même qui prétendent défendre “les intérêts matériels et moraux” des prolétaires. Quant à la « solidarité ouvrière », tant vantée par certaines organisations politiques et syndicales qui en ont fait un élément majeur de leur identité passée et présente, elle n’est qu’un mythe affirme Simone Weil, parfaitement consciente des divisions raciales qui sévissent en France et de leurs effets délétères sur les « Arabes » concernés. Confrontée à ces réalités qui l’indignent et à celles qu’elle a découvertes dans les colonies d’Afrique et d’Indochine, la philosophe écrit : « J’ai honte de ceux dont je me suis toujours sentie le plus proche. J’ai honte des démocrates français, des socialistes français, de la classe ouvrière française. [112] » Vaines protestations. Si le 17 juillet 1936, le Front populaire supprime, pour les seuls départements algériens, les mesures précitées, elles ressurgissent aussitôt sous forme de deux arrêtés du gouverneur général de cette colonie qui impose à « tous les travailleurs [indigènes] se rendant dans la métropole, le dépôt d’un cautionnement de 125 francs [113] » destiné à couvrir les frais de leur rapatriement éventuel – 9 décembre 1936 – et, quelques semaines plus tard, un contrôle sanitaire – 29 janvier 1937 -. Habile manoeuvre politico-juridique. Rendue possible par l’existence de prérogatives exorbitantes conférées au détenteur de l’autorité en territoire algérien et par l’autonomie dont il jouit depuis les réformes initiées par Ferry, elle permet de faire croire à l’existence de changements significatifs alors que sont maintenues des restrictions importantes à l’immigration. De plus, les « Arabes » désireux de se rendre à l’étranger sont tenus d’obtenir un visa des autorités coloniales ce qui contribue à restreindre encore davantage leur possibilité de voyage [114]. La liberté de circulation des autochtones algériens n’a été rétablie par ordonnance qu’en 1944 puis confirmée le 15 octobre 1946 avant que de nouvelles dispositions ne soient arrêtées au lendemain du déclenchement de « la guerre de libération nationale » en 1954.

Au cours de cette période, plusieurs spécialistes se sont élevés contre la disparition des contrôles entre les départements français d’Algérie et la métropole parce qu’ils estiment cette situation dangereuse pour l’économie nationale et l’identité de la France menacée par de « multiples infiltrations » qui risquent de « changer les valeurs physiques, spirituelles et morales auxquelles nous tenons [115] » soutient Louis Chevalier dans une publication officielle de l’Institut national d’études démographiques. Dans le même document, estimant que « l’instabilité est de tous les défauts le plus caractéristique de l’ouvrier nord-africain », Robert Sanson se prononce pour l’encadrement militaire « des travailleurs » arabes présents sur le territoire métropolitain qui, de plus, ne seraient « recrutés » que pour une période de 6 mois à 1 an. Passé ce « laps de temps », ils se verraient contraints de retourner « au pays. [116] » Institutionnalisation souhaitée de la précarité destinée à interdire toute installation durable en France afin de mieux combattre les périls dénoncés. Quant aux Maghrébins des colonies, ils ne valent que comme main-d’œuvre que la puissance publique doit gérer en fonction des seuls intérêts de la métropole. Outre Mauco, qui reste favorable à des mesures restrictives, Chevalier met en garde les responsables politiques contre l’arrivée, « particulièrement inquiétante », de nombreux colonisé-immigré d’Afrique du Nord. Historien et membre de la Direction générale de l’équipement national sous le régime de Vichy, à partir de 1943, où il fut chargé d’élaborer un plan d’immigration, Chevalier demeure un expert reconnu dans l’immédiat après-guerre ; les travaux qu’il a publiés, dans le cadre de l’Institut précité et quelquefois préfacés par Alfred Sauvy, en témoignent. Ses analyses reposent sur une thèse ancienne : l’impossible assimilation des « travailleurs indigènes » venus d’Algérie, de Tunisie et du Maroc. Cependant, cette continuité thématique repose sur une discontinuité des facteurs avancés pour rendre compte des singularités de cette immigration puisque la “variable religieuse” prend le pas sur les éléments raciaux qui, sans être complètement absents, ne sont plus considérés comme primordiaux. « Les données essentielles du problème humain » posé par les Nord-africains se « ramènent à ce fait fondamental : l’Islam » écrit Chevalier car cette religion est beaucoup plus « qu’une pratique religieuse, beaucoup plus qu’un orgueil communautaire » ; « l’Islam est une manière d’être, de sentir, (…) un tempérament en somme (…) qui crée, par derrière toutes les apparences secondaires d’européanisation, un profond refus de toute assimilation. Le changement de costume, l’usage de la langue française, la pratique de nos banlieues ne changent rien à la chose et il n’y a que les Français de la métropole pour y croire, ignorants qu’ils sont du milieu d’origine et traditionnellement persuadés de l’identité foncière de tous les hommes » ; celle-là même que Chevalier conteste comme beaucoup de ses prédécesseurs.

Jugée d’autant plus funeste qu’elle est réputée incapable de se franciser, cette immigration crée « dans les rues » du XVIIIe et XIXe arrondissements ainsi que « dans les cafés les plus illustres de 1830, de 1848 et de la Commune, l’ambiance et jusqu’à l’odeur des lointaines médinas » estime Chevalier. Les quartiers centraux de Paris sont « atteints [117] » eux aussi par ces transformations susceptibles, si rien n’est fait, de bouleverser la composition ethnique de la ville, ses traditions et son aspect. Ces quelques exemples ne sont pas secondaires, tant s’en faut, ils sont au contraire mobilisés pour apporter les preuves empiriques indispensables à la validité de la thèse défendue par l’auteur puisqu’ils sont censés démontrer, de façon concrète et immédiatement perceptible par tous, l’impossible assimilation des colonisé-immigré et les dangers qui en résultent. Dangers majeurs sur le plan symbolique et pratique puisque c’est la capitale, et au-delà d’elle, la France toute entière, sa physionomie, son histoire, en un mot son identité nationale, qui sont gravement affectées par la présence de ces Nord-africains. Pour préserver le pays de cet “envahissement”, il est nécessaire de limiter leur entrée sur le territoire métropolitain en rétablissant des mesures de contrôle aux frontières. Telles sont aussi les positions de Robert Debré et d’Alfred Sauvy qui, soucieux de « garder au caractère et au type français ses meilleures qualités », proposent la création d’un « ministère unique » chargé de « diriger et contrôler l’immigration en France. [118] » Après avoir élaboré une typologie sommaire, mais appelée à un grand avenir comme le prouvent bien des discours tenus à l’époque et aujourd’hui encore, et distingué les étrangers assimilables – Italiens, Espagnols, Belges, Hollandais notamment – de ceux qui ne le sont pas ou moins comme les « Nord-africains », les « habitants de l’Est de l’Europe et des confins de l’Asie (Grecs, Levantins, Arméniens, Israélites de l’Europe orientale) », les auteurs estiment que les problèmes posés par les Maghrébins « proviennent beaucoup moins d’une différence de race que de civilisation. » La cause de cette situation ? « L’Islam » qui rend « la fusion des (…) populations difficile et, sans doute, peu souhaitable » puisqu’on « constate que les résultats obtenus sont déplorables, tant pour la santé publique que pour la moralité générale. [119] » Classique mixophobie que soutient ici une islamophobie savante puisqu’elle est défendue par des auteurs prestigieux dont l’un occupe des responsabilités majeures. En effet, la première ne repose plus sur des fondements biologiques mais sur un complexe cultuel et culturel dont les effets ne laissent pas d’être dangereux pour la collectivité nationale. Au terme de cette démonstration, le « musulman », lors même qu’il est Français, est considéré comme un étranger absolu dont l’absolue étrangeté est renforcée par la comparaison avec l’étranger relatif qu’est devenu l’émigré européen en provenance de pays limitrophes de culture chrétienne. Cette dernière étrangeté peut être tenue pour relative car elle est désormais jugée facile à résorber par le corps national capable d’assimiler en une ou deux générations les hommes et les femmes arrivés d’Italie, d’Espagne ou de Belgique.

En 1948, dans un cours de droit dispensé au sein de l’université, après avoir fait état de « recherches » qui semblent démontrer que « le mélange avec les Nord-africains compromettrait la formule raciale traditionnelle française », Hubert Deschamps, qui fut gouverneur des Colonies, plaide lui aussi en faveur d’une « sélection morale et physique » qu’il estime indispensable pour protéger la France alors que 160 000 autochtones algériens résident désormais sur le territoire métropolitain. Hélas, ajoute-t-il, « on se heurte toujours au fait légal » que les autochtones d’Algérie « sont citoyens [120] » en vertu d’une ordonnance du 7 mars 1944 ; de là de nombreuses difficultés politiques et juridiques qui compliquent l’adoption de dispositions de ce type.

Les analyses de Chevalier, Debré et Sauvy permettent de saisir comment des thématiques anciennes, convenues et rebattues perdurent grâce aux déplacements de certains arguments. En effet, à la différence de certains de leurs prédécesseurs et/ou successeurs, ils n’ont plus recours à des éléments raciaux ou à des considérations physiologiques et psychologiques [121] pour rendre compte des phénomènes qui les inquiètent, mais à la religion musulmane dont les particularités permettent d’expliquer à nouveaux frais, selon eux, l’incapacité des colonisé-immigré d’Afrique du Nord à s’assimiler. Ainsi soutenue, cette thèse parait novatrice et conforme au « régime de vérité » et de scientificité qui s’établit peu à peu dans les années 1950 puisque les auteurs peuvent se targuer d’avoir rompu avec les explications communes avancées jusque-là. Dans un contexte où la catégorie de race fait l’objet de nombreuses critiques soutenues par l’UNESCO notamment qui organise, en 1949, un colloque important sur ce thème puis demande à Claude Lévi-Strauss de rédiger un texte bientôt célèbre – Race et histoire publié en 1952 -, on assiste à une évolution notable de certaines analyses même si les sciences humaines évoluent à des rythmes variables qui interdisent de concevoir les changements intervenus sur le mode d’une rupture franche et uniforme. Chevalier, par exemple, mobilise des facteurs cultuels qui déterminent des traits culturels intangibles, transmis de générations en générations, et constitutifs « d’une ethnie hautement valable mais totalement différente et même antagoniste. » Cette affirmation témoigne des mutations à l’œuvre et de l’avènement d’un nouveau mode de racisation de type ethnique, religieux et culturaliste [122] en lieu et place du racisme matérialiste et biologique forgé dans la seconde moitié du XIXe et au début du XXe siècles. De là plusieurs conséquences majeures ; la substitution du concept d’ethnie – qui n’est pas défini au demeurant - jugé plus conforme aux exigences académiques de saison, à celui de race discrédité, en partie du moins, par l’idéologie nationale-socialiste et la destruction des Juifs d’Europe [123], et l’accent mis, non pas tellement sur les inégalités supposées séparer les Nord-africains des Français - Chevalier reconnaît la valeur de certaines de leurs caractéristiques culturelles - mais sur des différences d’une nature telle que rien ni personne ne peut les réduire. Dans cette nouvelle configuration, la question de l’inégalité devient, ou peut devenir, parfaitement secondaire puisque les problèmes posés par la présence, en métropole, d’hommes appartenant à une “ethnie” étrangère ne sont plus liés à leur infériorité mais à leurs seules et irréductibles particularités ethnico-religieuses.

La formule des tenants du racisme traditionnel, reposant sur une conception hiérarchisée du genre humain dont les membres sont déterminés par des facteurs anthropo-biologiques transmis par le sang, était : « l’homme est toujours le représentant de sa race » ; celle de Chevalier, Debré et Sauvy pourrait être : « le maghrébin est toujours le représentant de l’ethnie et de la religion qui l’ont vu naître. » Si les ressorts du déterminisme ont changé, la puissance de celui-ci demeure intacte ce pour quoi, après la race, l’ethnie s’impose à ses membres en les assignant à une identité et à des traditions constitutives d’un véritable destin. Il est alors possible de recourir à la vieille et imprécise catégorie de « tempérament » qui peut être employée de nouveau parce qu’elle est parée de vertus explicatives et démonstratives renouvelées. A preuve, c’est elle qui permet à Chevalier d’affirmer que les colonisé-immigré d’Afrique du Nord se caractérisent par « un profond refus de toute assimilation » en dépit de changements superficiels – habillement, langue – favorisés par la durée de leur séjour en métropole dont on découvre qu’il est sans effet véritable [124]. Le passé comme le présent apportent donc quantités de faits qui établissent de manière incontestable l’impossible francisation de ces hommes : étrangers à la civilisation occidentale ils sont, étrangers ils demeureront. Les catégories employées par Chevalier, Debré et Sauvy, les représentations du monde qu’elles légitiment en même temps qu’elles les expriment, les causes avancées pour rendre compte de la permanence des singularités de certains groupes humains sont à l’évidence distinctes de celles de leurs prédécesseurs mais elles débouchent sur des conclusions voisines. La majeure est : l’assimilation des colonisé-immigré est impossible ; la mineure : leur présence est donc un danger même si sa nature a changé ; racial auparavant, il est culturel, moral et identitaire maintenant. Ces analyses ne sont pas seulement soutenues dans le cadre prestigieux mais limité de l’Institut national d’études démographiques qui, dans l’immédiat après-guerre, est un lieu important où s’élaborent une xénophobie et une islamophobie élitaires et savantes ; sous une forme adaptée au public visé désormais, les mêmes analyses sont reprises par Chevalier dans les cours qu’il a rédigés pour les étudiants de l’université de Paris et de l’Institut d’études politiques. Après avoir affirmé que « le problème français de l’immigration est un (…) des plus graves » qui « se pose aujourd’hui » et critiqué une nouvelle fois le métissage considéré comme une conduite déviante d’individus marginaux puisqu’il « provient », la « plupart du temps », de la « rencontre d’éléments sociaux » inadaptés « à leur milieu », il conclut : « le grand obstacle à l’assimilation » des Nord-africains « semble bien être l’Islam. [125] »

Ainsi s’éclairent les principaux mécanismes discursifs et institutionnels grâce auxquels une thèse, forgée il y a longtemps et menacée, en raison de la critique totale ou partielle de ses fondements scientifiques, est réactivée par la mobilisation d’analyses jugées novatrices. Au terme de cette transmutation, cette thèse peut alors perdurer dans l’espace et le temps puisqu’elle est tenue pour conforme aux règles nouvelles qui déterminent, pour une période donnée, la production d’énoncés légitimes et savants. C’est très précisément cette discontinuité de l’argumentation qui garantit la continuité de certaines propositions antérieures lesquelles passent alors pour établies en connaissance. Aussi peuvent-elles être défendues au sein d’institutions prestigieuses qui les valident et créent ainsi les conditions favorables à leur approbation par d’autres champs disciplinaires et par l’ensemble de la société [126]. Plus encore, tous les incidents et /ou événements sont désormais interprétés à la lumière de cette “vérité” - « l’immigré-colonisé est inassimilable » - comme le prouve la “réalité” puisqu’elle ne cesse de produire des faits qui s’y conforment, et qui confortent tous ceux qui tiennent cet énoncé pour vrai. « Sans doute, écrit Lavergne en 1956, quand le Musulman se trouve transplanté en France, il perd assez vite ses habitudes et (…) ses croyances ; mais ce serait une grave erreur de croire que pour autant il devient un Occidental. » Et pour étayer cette proposition, l’auteur ajoute : « Les 208 000 Nord-africains qui (…) vivent chez nous ne s’assimilent nullement (…) et seraient un élément très dangereux le jour où un mouvement révolutionnaire se produirait en France. [127] » Bel exemple du processus analysé à l’instant puisque le principe étant posé, il est en permanence validé par l’observation de l’actualité, et c’est ainsi que le plus idéologique peut passer pour le plus objectif et le plus scientifique. L’ethnicisation des phénomènes économiques, sociaux et politiques, qui fait tant de ravages aujourd’hui, de même la mobilisation presque systématique de l’Islam comme facteur prétendument explicatif des difficultés d’intégration rencontrées par certains, ont de nombreux antécédents que l’on découvre dans le passé colonial de la France, et dans les représentations forgées par des spécialistes éminents des questions migratoires au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Déjà, des explications simples, pour ne pas dire simplistes, étaient avancées pour rendre compte de phénomènes complexes cependant que triomphait une sorte de mono-causalisme dont le succès doit sans doute beaucoup à l’apparente limpidité des analyses qu’il autorise. Triomphe de l’opinion parée des atours de la parole et/ou de l’écriture d’autant plus autorisées et doctement dispensées qu’elles paraissent scientifiquement fondées ; spectaculaire défaite de la réflexion.

Si les recommandations formulées par Mauco, Chevalier, Debré et Sauvy visant à rétablir des contrôles aux frontières n’ont, relativement aux « Français musulmans d’Algérie », pas débouché sur des réformes en raison des problèmes politico-juridiques posés par leur nouveau statut de citoyen, le déclenchement de la guerre, le 1er novembre 1954, va brutalement modifier la situation en permettant au gouvernement d’invoquer l’extrême gravité des circonstances pour justifier l’adoption de mesures restrictives. Mollesse des principes d’égalité et de liberté, ces principes qui n’en sont d’ailleurs pas puisqu’ils sont dépourvus de toute force contraignante et que nul ne peut les invoquer avec efficacité pour contester la légalité des dispositions arrêtées ; dureté du droit positif et des pratiques policières plus encore, retour spectaculaire des discriminations et des lois d’exception. Pour venir en métropole, les « FMA » - « Français musulmans d’Algérie » -, comme on le dit et l’écrit avec mépris, doivent désormais fournir une « autorisation de voyage », délivrée par les autorités coloniales, et une carte nationale d’identité, de même lorsqu’ils quittent la métropole pour les départements français d’Algérie ; le 25 novembre 1958, ces règles sont rappelées dans une note du ministre de l’Intérieur, Emile Pelletier, au commandant en chef des Forces armées présentes en Algérie [128]. De plus, des « mesures de transfèrement » fondées sur « l’ordonnance n°58-916 du 7 octobre 1958 relatives à l’assignation à résidence (…) permettent au ministre de l’Intérieur de prendre à l’encontre des FMA des arrêtés les astreignant à résider en Algérie. » Entre le 11 septembre 1961 et le 7 mars 1962, c’est sur ce fondement que 5887 personnes furent renvoyées dans leur « douar d’origine », selon la formule consacrée, et contraintes d’y rester [129]. Enfin, le 5 octobre 1961, dans le cadre de la lutte contre le « FLN », des dispositions plus restrictives encore sont adoptées en France métropolitaine puisqu’un couvre-feu raciste, et contraire aux principes fondamentaux de la République solennellement rappelés dans la Constitution du 4 octobre 1958 [130], est imposé par le préfet de Police Maurice Papon aux seuls Français nord-africains présents dans la capitale et ses environs. Désormais, il leur est interdit de « circuler la nuit dans les rues » entre 20h30 et 5h30, d’utiliser des voitures et de paraître en « petits groupes. » S’y ajoute la fermeture obligatoire, à partir de 19h30, des « débits de boisson tenus et fréquentés par des FMA. [131] » Au nom de l’urgence et de la gravité de la situation, la raison d’Etat l’emporte donc sur des principes pourtant jugés essentiels au bon fonctionnement de l’Etat de droit. Etat de droit dont les mécanismes, supposés garantir le respect des règles qui l’organisent et limiter les prérogatives de ceux qui exercent des responsabilités majeures, sont absolument inefficaces face aux agissements d’un préfet qui a recours à des mesures extrêmes avec le soutien de son autorité de tutelle – le ministre de l’Intérieur Roger Frey – et du gouvernement que dirige alors Michel Debré. Remarquable et stupéfiante démission de tous les « contre-pouvoirs » souvent présentés comme autant de freins à l’exercice arbitraire du pouvoir dont on découvre que les différents titulaires peuvent agir en toute impunité sans s’exposer à une censure juridique et/ou politique susceptible de contrecarrer leurs actions dès lors qu’ils affirment lutter contre une minorité jugée particulièrement menaçante. De là l’instauration subreptice d’un état d’exception d’autant plus dangereux pour les libertés démocratiques qu’il ne dit pas son nom et qu’il prospère dans les marges de la légalité en étant affranchi, de facto et de jure, de toute procédure de contrôle.

Les atteintes portées à la libre circulation des colonisé-immigré « arabes » entre les départements français d’Algérie et la France : des mesures exceptionnelles et éphémères ? Exceptionnelles, au regard des principes généraux du droit supposés établir l’égalité des prérogatives des individus sans distinction de race ou de religion, elles le sont assurément. Ephémères, certainement pas puisqu’elles furent appliquées pendant des décennies par trois Républiques successives. En ces matières aussi, il se confirme que l’exception fut la règle, dans tous les sens du terme puisque l’exception dicta la règle et la liberté de circulation, rarement accordée, l’exception. La permanence de cette situation nous éclaire sur la nature de cette dernière liberté qui ne fut jamais considérée comme une véritable prérogative, moins encore comme un droit fondamental mais comme une simple tolérance toujours susceptible d’être gravement restreinte pour des motifs variés. A preuve, lorsqu’il s’est agi d’adopter le préambule de la Constitution de la Quatrième République, les constituants ont pris de soin de revenir sur l’une des formules inscrites dans la version initiale – « Tout homme a le droit de se fixer en tout lieu et de se déplacer librement [132] » - sans doute rédigée dans l’euphorie des libertés retrouvées. Quelques mois plus tard, certainement effrayés par les conséquences pratiques de cette audace conjoncturelle, les législateurs ont supprimé cet article et, plus généralement, le long projet de Déclaration des Droits qui est remplacé par un texte beaucoup plus court. De là, ces changements multiples qui se traduisent, pour les « indigènes » hier, pour les allochtones non ressortissants d’un pays de l’Union européenne aujourd’hui, par une insécurité juridique structurelle dont le fondement est la raison d’Etat. Au nom de la défense des intérêts supérieurs du pays et de la souveraineté, c’est elle qui n’a cessé de légitimer le recours à des dispositions toujours plus restrictives. De nos jours, le droit des étrangers, opposable aux anciens colonisés, même si beaucoup d’autres sont visés, demeure soumis à des considérations de ce type qui, présentées comme des impératifs intéressants l’ordre intérieur, l’unité et l’identité nationales sont toujours à l’origine d’un prurit législatif et réglementaire qui ne se dément pas. A preuve, la création, sans précédent connu, en mai 2007 d’un ministère ad hoc - le ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire - doté de compétences multiples dans un contexte où, en quelques années seulement, cinq lois sur l’entrée et le séjour des étrangers ont été votées, des centaines de décrets, arrêtés et circulaires élaborés auxquels s’ajoutent pas moins de onze modifications du code des étrangers depuis 2005 [133] ! Nouveauté ? Rupture comme l’affirme un certain credo officiel forgé par de nombreux experts en communication soucieux de promouvoir la politique de ceux qu’ils servent ? Vieille antienne et grossière écholalie comme l’histoire des colonisé-immigré en atteste cependant que se découvrent des analogies essentielles entre le droit colonial et le droit opposable à certaines catégories d’allochtones. Pour des raisons voisines parfois, l’un et l’autre se caractérisent par une remarquable instabilité juridique, comparée à la relative stabilité des lois, engendrée par la multiplication de textes réglementaires qui favorisent des pratiques diverses et, de facto, discriminatoires et arbitraires [134].

Avant 1945, qu’ils soient « sujets » ou « protégés », les autochtones étaient privés des droits et libertés fondamentaux. Mais ce n’est là que la partie la plus visible d’un système colonial qui s’appuie sur de nombreuses autres discriminations. Juridiquement sanctionnées ou coutumièrement établies, ces discriminations renforcent l’ordre imposé par la France dans les territoires de l’empire. Moins connues, lorsqu’elles relèvent de pratiques locales et pour cela plus difficiles à recenser puisqu’elles n’apparaissent ni dans les mesures décidées en métropole, ni dans les arrêtés ou les décrets des gouverneurs ou résidents généraux, elles n’en sont pas moins essentielles à la domination des colons et à l’assujettissement des « indigènes. » Les premiers font ainsi l’expérience journalière de leur supériorité qu’ils éprouvent grâce à une multitude de gestes et de comportements langagiers dont ils ont le privilège, de même pour les lieux et les quartiers réservés qu’ils fréquentent ou habitent. Les seconds, au contraire, sont constamment renvoyés à l’infériorité de leur condition puisqu’ils sont confrontés, en plus des mesures racistes qui fondent leur statut, à de nombreux interdits dont l’observation est jugée capitale par les Européens. Aussi ces derniers s’efforcent-ils d’instaurer une distance réelle et symbolique entre eux et ces « parias du peuple que sont les indigènes [135] » écrit Henry de Montherlant qui saisit bien les particularités de la condition de ces derniers et la singularité des relations qui en découlent.

Jusqu’à présent, notre attention s’est concentrée sur les deux ordres politico-juridiques établis en outre-mer, elle se portera maintenant sur les deux modes de vie qui, congruents aux premiers, s’établissent à l’écart l’un de l’autre, l’un étant soumis à l’autre. Quotidienneté et puissance des discriminations imposées par les Français, subies par les autochtones ; elles déterminent des manières d’être et d’agir, anodines en apparence, mais essentielles en fait à la perpétuation de l’exploitation et de l’oppression coloniales. Trop souvent ignorées aujourd’hui, alors que les contemporains puis certains spécialistes et adversaires de l’impérialisme [136] en connaissaient parfaitement l’existence et l’extrême importance, ce sont ces discriminations, et les pratiques diverses qu’elles autorisent, que l’on étudiera. Plus encore, si la nature « autoritaire » du régime colonial et de la législation d’outre-mer, toutes deux fondées sur « l’inégalité des races », est connue grâce aux analyses de Barthélemy et Duez, notamment, il n’en est pas de même du principe de ce régime qui demeure toujours dans l’ombre. Conformément à la définition qu’en donne Montesquieu, le principe désigne « ce qui le fait agir » et, de façon plus précise, les « passions humaines qui le font se mouvoir. [137] » Que le régime soit républicain, monarchique ou despotique, il repose sur des affects et des comportements collectifs spécifiques sans lesquels il ne saurait ni fonctionner correctement, ni longtemps perdurer. Quels sont-ils dans les territoires de l’empire ? Répondre à cette question suppose de s’intéresser aux passions et aux agissements des colons, à ceux des « indigènes » aussi afin de mieux comprendre comment une minorité raciale parvient, en plus des prérogatives exorbitantes confiées au détenteur du pouvoir, à s’imposer jour après jour en donnant d’elle-même une image de toute puissance ? Pour analyser les ressorts de cette situation, on ne peut s’en tenir à l’étude de l’Etat et du droit colonial ; nécessaires, ces derniers ne sont cependant pas suffisants pour assurer la pérennité de l’ordre imposé par la métropole. Au-delà des institutions impériales, il faut chercher à atteindre la quotidienneté et l’intimité des rapports de domination établis par les Français.

Remarque 1. « Esprit colon », discriminations et passions coloniales

S’interrogeant sur l’origine des troubles qui affectent de nombreuses possessions françaises au lendemain de la Première Guerre mondiale, Sarraut affirme qu’ils ne sont pas tous imputables aux actions séditieuses de « Moscou ». Si les bolcheviks sont à ce point influents dans certaines territoires de l’empire, c’est parce que « le bouillon de culture était prêt », que des fautes graves et répétées ont été commises par les Européens rapidement gagnés par un « esprit colon » qui désigne, sous la plume de l’ancien ministre et de nombreux contemporains, les manières de penser, d’être et d’agir des hommes et des femmes d’outre-mer.

De « l’esprit colon »

Au fondement de celui-ci, « deux postulats » distincts mais liés : la prééminence des Blancs, convaincus de se trouver au sommet de la hiérarchie des races, et « la priorité » jugée absolue de leurs intérêts. Telles sont les origines de leur propension à « revendiquer » tous les droits et à considérer tout obstacle comme une atteinte inacceptable à leur honneur et à leur position dans un contexte où ils estiment être les seuls à « mettre en valeur » des contrées laissées en déshérence par des autochtones paresseux ou incapables. Membre d’une civilisation supérieure qu’ils prétendent incarner dans les possessions d’outre-mer, pourquoi ces colons accepteraient-ils de faire des concessions alors que les pays dans lesquels ils vivent ne seraient pas ce qu’ils sont sans leur présence industrieuse et modernisatrice ? De là ces comportements particuliers avec les « indigènes » qui sont couramment violentés, bousculés, tutoyés, offensés ; en un mot traités comme des inférieurs auxquels aucun égard n’est dû. La disparition des règles élémentaires de civilité, au profit de relations caractérisées par de nombreuses violences physiques et symboliques, en témoigne. Dans leur grande majorité, les fonctionnaires agissent de même. Influencés par les mœurs coloniales dominantes, ils deviennent rudes à leur tour et ne craignent pas d’afficher « un débraillé moral » qui n’est point fait pour « ajouter au prestige de la race » blanche conclut Sarraut que cette situation inquiète. En effet, cette attitude est source de « rancoeurs durables » et dangereuses, surtout lorsqu’elles sont exploitées par les communistes, les anticolonialistes et les nationalistes « indigènes. » « Fautes des Français aux colonies » qui pèchent donc par excès en contribuant à nourrir un ressentiment néfaste. Faute « législative » de la métropole aussi, selon lui, car elle a accordé à la presse locale des libertés qui dégénèrent en « licences effrénées » lesquelles sapent, chez le lecteur « indigène », le « respect du souverain » et celui de la « puissance qui gouverne » en l’excitant « au doute » puis « au mépris (…) de l’œuvre colonisatrice. » Autre cause, certes, elle n’en est pas moins importante puisqu’elle ruine des affects indispensables à la soumission des autochtones. A ceux que ces « jugements sévères » surprendraient, Sarraut répond : « C’est précisément parce que, dans l’ensemble, cette œuvre est une des plus belles et des plus humaines, que l’on peut et que l’on doit en confesser sans hésiter les erreurs ou les tares, afin que leur répétition n’obscurcisse plus l’éclat magnifique de l’entreprise. Elles appellent un effort de correction qu’il importe de ne plus ajourner. [138] » Réformer au plus vite certaines coutumes et règles en vigueur dans les possessions de la « Plus Grande France » pour mieux défendre l’œuvre impériale de la Troisième République, tel est le dessein de l’auteur qui ne cache ni la gravité de la situation, ni les responsabilités des expatriés et des fonctionnaires.

N’étaient-ce la personnalité et les fonctions ministérielles passées de Sarraut qui confèrent à ces analyses une autorité particulière, constater l’existence d’un « esprit colon », enraciné dans les spécificités raciales, sociales et politiques des sociétés d’outre-mer est peu original. Il y a longtemps déjà que des observateurs avisés des réalités impériales ont mis en garde les « coloniaux » et les autorités métropolitaines contre cet esprit et les pratiques qu’il favorise. Pendant toute la première moitié du XXe siècle, il s’agit même d’un leitmotiv répété par des acteurs importants et divers de la Troisième République, par de nombreux spécialistes appartenant à des disciplines variés et par plusieurs écrivains célèbres alors. En dépit du temps écoulé, cette permanence témoigne de l’ampleur du phénomène, de sa pérennité, de sa notoriété, et de l’impuissance de ceux qui ont pourtant régulièrement protesté. En 1897 déjà, après avoir rappelé les violences infligées aux « indigènes », l’ancien gouverneur de l’Indochine et député radical-socialiste, Jean-Louis de Lanessan, écrivait : « Ces faits, indignes de la civilisation (…), sont tellement communs, si peu de militaires, de fonctionnaires ou de colons européens, échappent à leur contagion, que force nous est d’en chercher la cause déterminante dans la nature humaine. En présence des races qu’il considère comme inférieures, l’homme le plus civilisé devient comparable aux enfants dans leurs relations avec les animaux domestiques : il les traite en “souffre-douleur”, ne respectant ni leur religion, ni leur famille, ni leur organisation sociale, ni leurs propriétés, ni leurs personnes, ni même leur vie. Envisagée de ce point de vue, la colonisation la plus moderne n’apparaît pas beaucoup moins barbare que celle des époques les plus reculées. [139] » Banalité des exactions et des méfaits commis à l’encontre des autochtones par la plupart des expatriés en outre-mer ; l’auteur estimant donc qu’il s’agit de pratiques courantes qui, au-delà des « indigènes », visent l’ensemble de société ou de la collectivité qu’ils forment. Plus encore, à suivre Lanessan, on comprend que ces pratiques ne se limitent ni à la période particulière de la conquête, puisqu’elles se prolongent bien après le triomphe de la “pacification”, ni aux seuls membres des forces armées puisqu’elles sont aussi celles du personnel de l’administration coloniale et des civils eux-mêmes.

Conclusion hâtive qui reposerait sur une généralisation abusive ? Beaucoup d’autres font des observations similaires même si leurs écrits appartiennent à des champs différents et prennent parfois la forme de fiction réaliste. Dans Les civilisés, prix Goncourt en 1905, Claude Farrère brosse le portrait de métropolitains présents en Indochine en relatant leurs comportements publics et privés lesquels tendent à infirmer le titre choisi. Titre dont on découvre, au fur et à mesure que les mœurs coloniales nous sont révélées par l’auteur, l’ironie certaine puisqu’il expose au lecteur “l’envers” de la « présence française » tant vantée à l’époque. Exploitation économique et sexuelle, sans considération d’âge, oppression et violences quotidiennes voire extrêmes lorsque les « annamites » se révoltent, qu’ils sont massacrés, leur femme et leurs filles outragées, et les villages brûlés par « de paisibles paysans de France » qui, engagés dans les troupes coloniales, sont en proie à une « rage assassine » et tuent « pour tuer » avec l’aval de leurs officiers ; voilà les réalités révélées par Farrère. La décivilisation brutale des « civilisés » dans les possessions d’outre-mer, françaises ; tel est, en fait, le motif central de ce roman où la haine, le mépris, le cynisme et la cupidité des Français s’expriment presque sans retenue. Soucieux d’expliquer cette involution spectaculaire, puisque les protagonistes étaient en métropole des hommes plutôt respectueux des règles établies, l’écrivain note : « Loin de l’Europe, l’Européen, roi de toute la terre, aime à s’affirmer au-dessus des lois et des morales, et à les violer orgueilleusement. [140] » L’auteur aurait-il noirci à dessein le tableau des mœurs de ses compatriotes en Indochine pour mieux styliser des personnages sans grand rapport avec les réalités de son temps si bien qu’il n’y aurait là que caricatures et outrance ? Non, des hommes politiques arrivent à des conclusions proches en empruntant les voies de l’enquête, notamment.

Ainsi, les participants au Congrès universel des races, qui s’est tenu à Londres en juillet 1911, ont-ils débattu pendant trois jours des problèmes posés par la confrontation des « peuples soi-disant blancs » et des « peuples soi-disant de couleurs. » Lors de cette initiative prestigieuse, soutenue par des personnalités françaises de premier plan, le baron d’Estournelles de Constant a présenté une communication dans laquelle il dénonce le mépris de « l’homme blanc » pour les autochtones et les violences qu’il leur inflige sans égard pour la « haine qui guette et attend son heure. » Les causes de « cette démoralisation effrayante » qui affecte tous les colons ? L’existence d’un « pouvoir sans contrôle » jointe à la « solitude » et au « climat » si bien qu’en quelques mois les hommes venus de métropole se croient les « maîtres », agissent à leur guise et oppriment sans retenue des « indigènes » qu’ils tiennent pour des êtres inférieurs et dangereux. A cela s’ajoute la permanence de représentations héritées de l’époque moderne où les « nègres » étaient réduits en esclavage car si l’abolition de 1848 a fait disparaître « l’infamie de la traite », elle n’a pas ruiné les stéréotypes raciaux qui demeurent « bien établi[s]. » Ou comment les particularités de l’existence dans les territoires de l’empire auxquelles s’ajoutent d’anciens préjugés, déterminent une conscience singulière des autres et du monde, et favorisent des comportements violents. Pour mettre un terme à cette situation, Estournelles de Constant plaide en faveur d’une politique de respect conforme aux intérêts des « races » de couleur comme à « notre intérêt national », et conclut par cette recommandation : « la vraie défense des colonies, c’est la sympathie des indigènes. [141] »

Vingt-cinq ans plus tard, dans un ouvrage couronné par l’Académie française, Pelletier et Roubaud, deux spécialistes et apologistes de l’empire, font des constats similaires qu’ils attribuent à des causes identiques ou voisines. Preuve que rien ou presque n’a changé depuis que les différents auteurs précités ont attiré l’attention de leurs contemporains sur les agissements des colons. « A considérer les indigènes comme des animaux-machines imperfectibles et résignés, à les accabler de notre hauteur, à les ravaler dans la bassesse informe, (…) nous renions la dignité de notre œuvre » écrivent les premiers qui ajoutent, conscients d’être confrontés à des mœurs banales, « c’est là, hélas ! une forme d’ignorance commune à beaucoup de nos coloniaux (…) que ce manque de courtoisie élémentaire. Satisfaits d’un état social qui leur assure (…) un bien-être inconnu dans la métropole, » ils perdent « la notion des réalités et se flattent d’appartenir à une race supérieure. » De cette image gratifiante de soi, soutenue par des conceptions racistes, aux agissements critiqués, le chemin est d’autant plus court que ces derniers peuvent être considérés comme l’expression publique de cette supériorité qui s’éprouve dans la possibilité de déconsidérer, voire d’humilier quotidiennement les autres. Jouissance de la domination et des pouvoirs qu’elle confère à ceux qui, exerçant la première, disposent des seconds et peuvent se comporter comme des maîtres arrogants et violents ? Sans doute. Les « pratiques odieuses de brutalité ou de vulgaire familiarité, » les « brusqueries offensantes, » le « tutoiement injurieux qui perpétuent (…) les préjugés de races et de couleurs [142] » ; telles sont les conséquences de cette situation affirment Pelletier et Roubaud sensibles, comme beaucoup, aux moindres gestes de la vie où se révèlent les spécificités et la dureté des rapports existants dans les territoires d’outre-mer. Gestes dont l’extrême importance se confirme puisqu’ils disent les places assignées aux uns et aux autres dans la hiérarchie raciale des sociétés coloniales en même temps qu’ils contribuent à la perpétuer. En 1931, à propos de l’Algérie qu’il connaît bien, puisqu’il y a exercé les fonctions de gouverneur général, Maurice Viollette note : « la défiance à l’égard de l’indigène ne diminue pas et beaucoup de ceux qui loyalement et sincèrement acceptent les individus, restent plein d’hésitation et parfois d’hostilité sourde à l’égard de la collectivité. » Observation précieuse qui aide à comprendre comment l’estime accordée à certains « Arabes » peut fort bien se conjuguer avec des sentiments peu amènes éprouvés pour tous les autres en raison des représentations négatives qui continuent de peser sur eux. L’exception confirme ici la règle et l’existence d’un racisme dominant en dépit de quelques relations interindividuelles qui échappent à la puissance de ses effets. « L’indigène », constate aussi Viollette, « souffre » d’autant plus de cette situation, qu’il la sait spécifique à l’Algérie et aux « Français » de cette colonie qui se comportent comme des propriétaires de « droit divin » et de « droit de conquête », c’est-à-dire comme des maîtres absolus devant lesquels les êtres et les choses doivent constamment plier. En métropole, avec des « Français de France », il en est autrement et cette comparaison favorise le ressentiment des « Arabes. » Plus grave, sur le plan politique cette fois, de tels agissements créent des conditions favorables au développement d’un « nationalisme exaspéré auquel les Soviets, tout comme en Indo-Chine, ne manqueront pas de s’intéresser [143] » prévient Viollette qui souligne ainsi l’extension géographique des comportements qu’il critique, et le fait que des causes identiques risquent d’avoir des conséquences similaires. Permanence de « l’esprit colon » et de ses effets pervers qui corroborent les analyses de Sarraut et de nombreux observateurs avant lui.

Jusqu’à présent, les différents auteurs cités ont évoqué les manifestations principales du racisme social et quotidien - brutalités, mépris [144], tutoiement subis par les « indigènes » - qui sévit dans les territoires d’outre-mer en des termes généraux ; pour mesurer leur ampleur et leur importance, il est nécessaire de les étudier de façon plus précise.

- Violences symboliques, langue coloniale et discriminations

« Il est un principe dont il faut se pénétrer pour administrer les indigènes, c’est qu’ils n’aiment et ne respectent que la force » écrit, en 1903, le colonel Azan à propos de l’Algérie. Ayant exposé ce qu’il tient pour une vérité établie par l’histoire et les mœurs des « musulmans », il en déduit des conséquences pratiques essentielles pour la stabilité des trois départements français de cette colonie. Après cette entrée en matière, on s’attendrait à voir l’auteur poursuivre par des considérations sur les prérogatives du gouverneur général ou l’organisation de la justice répressive, il n’en est rien. Ce sont les rapports interindividuels qui retiennent son attention et pour lesquels il donne des conseils. De là cette injonction qui fixe le cadre à l’intérieur duquel les Français d’Algérie sont tenus d’agir : « l’indigène (…) doit être tenu à distance » et pour y parvenir, il faut bannir tout geste susceptible de lui laisser croire qu’il pourrait en être autrement. En effet, « si vous êtes bon avec lui, il abusera de votre bonté, et le jour où vous lui ferez sentir qu’il devient indiscret, il vous gardera rancune » en oubliant tous « vos bienfaits » ajoute Azan pour illustrer les désagréments qui résultent de l’ignorance ou de l’inobservation de cette prescription essentielle. Il conclut donc par cette recommandation adressée aux colons : « Il n’y a qu’une manière de diriger l’indigène : il faut lui dire : “j’ai décidé que tu feras ainsi.” - “Mais, …” répondra l’indigène. – “Tu n’as rien à répondre, tu feras comme j’ai dit.” Alors il obéira ; bien plus, il sera très content d’être traité avec fermeté. Si paradoxale que cette théorie puisse paraître à ceux qui n’ont pas vécu avec les indigènes, c’est cependant la vraie. [145] » Grâce à ce dialogue, où la familiarité méprisante du tutoiement, la brutalité des termes et des expressions employés renforcent plus encore le caractère comminatoire des ordres donnés et creusent la « distance » évoquée à l’instant, Azan expose quelques règles majeures du savoir-vivre des Français présents en Algérie. Elles intéressent à la fois les relations privées et sociales qui doivent être établies avec les autochtones et, plus généralement, l’administration des populations « musulmanes » ce pour quoi ces règles sont aussi politiques puisque leur observation contribue à faire vivre la hiérarchie existante dans la colonie [146].

Quant au tutoiement, on découvre qu’il n’est pas seulement une pratique dominante, il semble être aussi une injonction sociale [147]. Tout Français résidant en outre-mer est donc tenu de s’y plier car il s’agit d’une coutume à laquelle les coloniaux sont très attachés parce qu’ils en savent l’importance et les enjeux. Tutoyer en ces circonstances, c’est dire, de façon publique et perceptible par tous, l’infériorité de « l’indigène » et conforter son statut d’assujetti dans une société inégalitaire caractérisée par une dissymétrie complète des droits et des devoirs. En l’espèce, et dans le cas des autochtones, pas de droit aux égards – ils sont réservés aux Européens - mais de nombreuses obligations dont l’observation témoigne de la soumission et du respect qu’ils doivent constamment manifester envers les « Blancs » et les représentants du pouvoir colonial sous peine d’insultes, de coups voire même dans certains cas d’internement administratif [148]. Ceux qui, aujourd’hui encore, ont “naturellement” tendance à tutoyer les « Arabes » et les « Noirs » français ou étrangers qu’ils côtoient, sont les héritiers lointains de ce passé colonial. Sans doute en connaissent-ils peu de choses mais tout comme les expressions « bicot », « raton », « melon », « crouille », « négro » et autres locutions de ce genre font toujours partie du vocabulaire raciste ordinaire, le tutoiement demeure une particularité couramment employée même si d’autres catégories, les jeunes en particulier, sont également concernées par cet usage relâché et méprisant de la langue.

A l’époque, ce racisme du langage courant se traduit par la disparition même du nom et du prénom laquelle dit l’abaissement des personnes visées et leur négation symbolique en tant qu’individus identifiables et respectables. Réduit alors à ses fonctions de domestique, par exemple, le « Noir » devient, au sens premier du terme, innommable. Aussi est-il interpellé par le terme générique et disqualifiant de « boy » ; cette « chose qui obéit » et que l’on peut rudoyer librement note Ferdinand Oyono [149]. Ailleurs, comme le rapporte le journaliste Albert Londres, les « indigènes » de l’A. O. F, réquisitionnés pour le portage et l’accomplissement de corvées, sont appelés les « moteur[s] à bananes. [150] » Déshumanisation et réification radicales de la langue au terme desquelles « l’indigène » est ravalé au rang de simple instrument de production et renvoyé à sa primitivité supposée. Triomphe du mépris raciste et social fait langage. Quant aux « Arabes » d’Algérie, outre les vocables connus – « bougnoules », « crouilles », « sidi » …, - ils sont souvent désignés avec condescendance par « ils » ou « eux » suivis de l’affirmation selon laquelle « ils ne savent rien faire » par opposition à « nous » les Français grâce à qui le pays a été « mis en valeur » constate Jules Roy [151]. Coupure du monde et des hommes séparés par une frontière que sanctionnent ces manières de parler, mise à distance des autochtones, absence de toute civilité, dépersonnalisation, mépris, tels sont les fondements des pratiques langagières des territoires d’outre-mer où abondent expressions et néologismes péjoratifs. Racisme aussi de la langue officielle employée dans l’administration en AOF, notamment, où le terme « Monsieur » fut longtemps réservé aux Blancs et aux citoyens noirs des communes de Dakar, Gorée, Saint-Louis et Rufisque au Sénégal cependant qu’ailleurs « les noms des indigènes » étaient précédés de la mention « le nommé » destinée à rappeler qu’ils n’étaient des « sujets français. » Dans les années 1920, lorsque Hampaté Bâ, qui relate ces faits, exerçait son métier de fonctionnaire autochtone, seul le gouverneur de la Haute-Volta, Edouard Hesling, avait publié une circulaire pour mettre un terme à ces pratiques. Ce geste fut perçu comme une « atteinte au prestige des colonisateurs qui n’entendaient pas être mis sur un pied d’égalité avec leurs vassaux » ajoute l’écrivain. Consécutive à un « acte de courage [152] » remarquable dans le contexte de l’époque, écrit-il, cette exception confirme une fois encore la règle : toutes ces manières de faire et de dire sont pensées par la plupart des contemporains comme autant de moyens indispensables à la préservation de la hiérarchie raciale établie dans l’empire.

« L’esprit colon » s’exprime donc dans une langue particulière qui doit être qualifiée de coloniale par opposition à celle employée par les Français en métropole ou en outre-mer lorsqu’ils s’adressent à leurs semblables. La première obéit à des règles singulières qui ont pour caractéristiques une très grande liberté prise avec les civilités ordinaires à quoi s’ajoute le développement d’un vocabulaire, d’images et d’expressions spécifiques souvent caractérisés par l’animalisation des « indigènes » que l’on décrit grouillants, puants ou rassemblés en « hordes. » De plus, il est courant de s’adresser à eux en parlant le seul idiome qu’ils sont supposés comprendre : le « petit-nègre » ; cette novlangue des territoires de l’empire qui est un sabir sommaire réputé adapté à l’entendement fruste des populations autochtones. Parler spécifique des assujettis que l’on dit incapables, dans leur écrasante majorité, de maîtriser la langue des maîtres et de s’élever au sommet de la civilisation. Pour être entendu, l’Européen doit donc se placer au niveau de « l’indigène » qu’il abaisse dans ce mouvement même en s’adressant à lui comme à un éternel enfant [153]. Symboliquement, l’autochtone est ainsi maintenu dans sa condition de mineur, dans tous les sens du terme, même si les ressorts et les effets de cette pratique sont parfois niés par des considérations altruistes : désir de se faire comprendre en se « mettant à sa portée » et recours aux familiarités qui sont supposées rendre les relations moins formelles. Triomphe du paternalisme langagier et euphémisation du racisme, en fait, qui perpétuent l’inégalité des positions occupées par les uns et les autres ; cette façon de s’exprimer étant jugée humiliante et vexatoire par ceux auxquels elle s’adresse [154].

« Langue vulgaire », « langue de pauvres », langue pour les dominés contre langue respectueuse de la syntaxe et de la grammaire complexes du français tel qu’il est pratiqué par les Européens lorsqu’ils dialoguent entre eux. De telles différences sont caractéristiques des « nations » fortement hiérarchisées observe Tocqueville qui cite l’exemple des « siècles aristocratiques » dans le Vieux Continent et celui des « castes de l’Inde » par opposition aux contrées démocratiques de son temps où les « dialectes (…) tendent visiblement à s’effacer » comme le prouve la disparition des « patois » en Europe et leur inexistence aux Etats-Unis. Sensible aux conditions sociales et politiques qui favorisent des manières de parler spécifiques lesquelles travaillent, soit à renforcer la structuration de la société en corps distincts, soit à rassembler les individus qui la composent, l’auteur de La démocratie en Amérique ajoute : « plus les divisions sont profondes et les barrières infranchissables, plus il doit en être ainsi [155]. » Les pratiques langagières dans les colonies confirment ces analyses puisque plusieurs idiomes coexistent : le bon français réservé à la société blanche et à ses membres qui s’identifient ainsi comme des semblables civilisés face aux autochtones “barbares” ou “sauvages”, et le mauvais utilisé par les colons dans leurs relations avec ces derniers. Le ton même employé par les Européens lorsqu’ils s’adressent aux « indigènes » est différent car il conjugue la familiarité désobligeante et la rudesse des propos souvent criés comme des ordres qui doivent être immédiatement exécutés. Cette violence symbolique du langage, où l’autre est ravalé au rang de pur moyen au service d’une fin : obéir et servir, se prolonge parfois en violences physiques si le « Noir », le « Jaune » ou « l’Arabe » n’obtempère pas aussitôt. A la grossièreté des propos tenus succède alors « l’ignominie » des coups, des conduites d’évitement ou des comportements méprisants [156]. Reposant sur le dédain, l’abaissement, l’intimidation et l’injonction presque systématiques, cette novlangue coloniale s’affirme donc comme un idiome de pouvoir personnel exercé dans la sphère domestique ou dans les relations de travail, et comme un idiome du Pouvoir bien adapté aux caractéristiques politiques et raciales de l’empire.

Sept ans après qu’Azan ait exposé l’une des règles majeures de la société coloniale algérienne – « mettre à distance » -, Harmand livre des recommandations voisines en élargissant son propos à l’ensemble des possessions d’outre-mer ; son ambition étant d’établir les obligations principales du « conquérant. » La plus importante est « de maintenir sa domination et d’en assurer la durée : tout ce qui peut avoir pour effet de la consolider et de la garantir est bon, tout ce qui peut l’affaiblir et la compromettre est mauvais. » L’une des conséquences de cet « aphorisme fondamental », qui doit « guider » le colonisateur, est ainsi exposée : « en associant l’indigène à notre entreprise, il faut donc se garder de le laisser sortir de son rang et, par exemple, éviter expressément (…) de déposer dans son esprit les germes d’ambitions ou d’espérances qui sont irréalisables. [157] » Maintenir à leur place ceux qui sont soumis à l’ordre colonial en les privant de tout espoir de voir leur situation changée de façon substantielle, en d’autres termes, faire vivre et respecter la ségrégation raciale établie dans l’empire, telles sont les préoccupations de l’auteur. A l’instar de ses contemporains, il est parfaitement conscient que l’observation de ces injonctions est essentielle puisqu’il y va du bon fonctionnement des sociétés d’outre-mer, du prestige et de l’honneur des Blancs. Pour s’imposer jour après jour, ces derniers doivent en effet « surveiller » leurs comportements afin d’en « imposer aux populations [158] » locales comme Roland Dorgelès le fait dire au personnage de l’un de ses romans qui se déroule en Indochine. Littérature ? Certes, mais elle ne fait que transposer dans le domaine de la fiction des prescriptions communes présentes dans un manuel publié en 1911 et destiné aux administrateurs coloniaux du Sénégal et de l’AOF. La plus importante est celle-ci : donner aux « indigènes » « l’impression constante que les paroles » et les « actes » des fonctionnaires « ne sont que le reflet de la pensée et de l’action du chef unique qui dirige toutes les affaires de la colonie » affirme Emile Roux qui ajoute : une telle « centralisation du pouvoir ne peut que fortifier (…) le sentiment » que les autochtones « ont de notre force et de notre domination. » Hexis corporelle, habitus langagiers, « décorum [159] » et mise en scène constante de la prééminence des colons et des détenteurs de l’autorité, rien n’est laissé au hasard. En toutes circonstances, les signes éclatants ou plus discrets de la puissance des Européens doivent être émis afin que nul « indigène » ne doute de leur supériorité écrasante et de la vanité de la contester. Véritable obsession coloniale ; elle est présente dans de nombreux textes et observable dans la plupart des prescriptions et des comportements étudiés.

Un tel but passe aussi par l’existence de règles strictes destinées à régir les rapports qu’il convient d’avoir avec les autochtones. Pour les avoir enfreintes en s’installant à la terrasse d’un « café Maure » de Tlemcen, Arnold Van Gennep s’attire cette remarque cinglante, de la part d’un Français d’Algérie, destinée à lui rappeler les us et coutumes de cette colonie : « Des indigènes, Monsieur, ça ne se fréquente que pour le travail qu’on en tire et pour l’argent qu’ils vous rapportent. [160] » Seules sont légitimes les relations imposées par les exigences de la vie professionnelle et sociale ; les autres sont réprouvées dès lors qu’affranchies de ces nécessités, elles semblent reposer sur la liberté et la reconnaissance de « l’Arabe » comme semblable avec lequel il est possible de nouer des liens d’amitiés ou d’amour. Se comporter ainsi, c’est transgresser une frontière majeure indispensable à la pérennité de la ségrégation raciale propre aux sociétés coloniales, ce qui explique la violence des réactions destinées à rétablir l’ordre et le recours à des mesures d’ostracisme lorsque certains n’obtempèrent pas. Bon connaisseur de l’Algérie où il a longtemps exercé d’importantes responsabilités administratives, Depont confirme, en 1928, que les comportements dominants des Européens témoignent d’une « sorte de répulsion » pour les « mariages mixtes » qui sont très peu nombreux. Malgré le temps qui s’est écoulé depuis la guerre de conquête en 1840, la pacification et la stabilisation de la situation sur le plan intérieur, il observe que « deux civilisations » continuent de s’affronter « sans esquisser, l’une vers l’autre, le plus petit pas. [161] » Inégaux en droit comme en fait, colons et autochtones vivent dans deux mondes séparés par une défiance réciproque. Contre une certaine mythologie rétrospective entretenue par certains pieds-noirs, notamment, ces observations tendraient à prouver que la proscription des relations privées entre « indigènes » et Européens semble respectée dans les départements français d’Algérie. La fréquentation des prostituées « arabes » obéit à une autre logique puisque les femmes concernées sont ravalées au rang de purs objets destinés à satisfaire les désirs sexuels des « Blancs. »

Si la situation est différente en Indochine où les unions « mixtes », licites ou illicites, sont plus communes et la question métis jugée problématique par les autorités coloniales, Marguerite Duras constate que parmi « les Français de la colonie », « l’annamitophobie faisait loi » et la violer, surtout si on est une jeune femme blanche comme elle en a fait l’expérience, c’est risquer de voir ses compatriotes se détourner rapidement pour ne pas « se compromettre » plus longtemps en si mauvaise compagnie. Quant aux fonctionnaires qui fréquentent, de façon durable et ostensible, des « indigènes » en dehors de leurs obligations professionnelles, ils se condamnent « à ne jamais “avancer.” [162] » Les Européens qui se comportent ainsi sont souvent mis au ban de la société car ils sont presque toujours suspectés « d’indigénophilie » ou « d’annamitophilie », comme beaucoup d’expatriés le disent avec mépris pour désigner ce penchant répréhensible à tout point de vue. Pire, les « farfelus [163] », qui par leur comportement et leurs relations témoignent de sentiments de ce genre, sont parfois accusés de prendre le parti des autochtones et de menacer l’ordre public. La stigmatisation sociale et raciale se double alors d’une stigmatisation politique plus redoutable encore puisqu’elle fait de l’Européen, qui persévère dans cette voie, un traître accusé de soutenir la « subversion rouge » ou de défendre des doctrines égalitaires qui ont pour effet de dresser ces « gens-là » contre les Français [164]. Preuve supplémentaire du déplacement important des frontières qui séparent la sphère privée de l’espace public en outre-mer et de la politisation de ce genre de rapports jugés contraires à la nature comme au principe du régime établi. Les « cinq principaux commandements » du code colonial coutumier, auquel les nouveaux arrivants doivent se conformer au plus vite et qui est constamment rappelé aux coloniaux lorsqu’il les méconnaissent parfois, sont : « conserver notre prestige ; la main de fer (sous le gant de velours) ; les Blancs doivent se serrer les coudes ; cédez-leur un seul pouce », les « indigènes » vous « prendront une aune, et l’Esprit de corps [165] » écrit Orwell.

Au regard de ce que nous savons des colonies françaises, cet ensemble de prescriptions ne semble pas spécifique aux possessions britanniques. De même pour la séparation des Européens et des autochtones souvent présentée comme une particularité anglaise qui aurait été ignorée dans les territoires dominés par la Troisième République. Sans prétendre à l’exhaustivité, en raison des difficultés inhérentes à la recherche de pratiques ségrégatives qui ne relèvent ni du droit colonial local, ni de celui élaboré en métropole, ce pour quoi il est malaisé de les répertorier, l’examen de quelques dispositions oblige à réviser cette opposition convenue. Sous couvert de distinctions objectives, cette dernière entretient le mythe d’une colonisation française libre, pour l’essentiel, de toute discrimination raciale. Le « Français (…) donne de la main à la main » et « se mêle sans répugnance à l’intimité de la vie indigène » là où « le colonisateur britannique s’enferme (…) comme dans un donjon féodal, avec douves, et sans pont-levis [166] » écrit Sarraut, par exemple. En dépit d’analyses plutôt lucides sur les ressorts et les effets de « l’esprit colon », il reconduit des représentations communes qui, grâce à la comparaison avec la Grande-Bretagne, tournent à l’avantage de la France et de ses expatriés en outre-mer réputés proches des autochtones et soucieux de leur sort. On laissera ici de côté les pratiques anciennes – exposées lors du Congrès international d’urbanisme aux colonies (1935) [167] – et bien étudiées désormais de ségrégation spatiale qui ont conduit à la construction de quartiers « blancs » et « indigènes » soigneusement séparés dans de nombreuses possessions d’Asie et d’Afrique où un couvre-feu, destiné à interdire la circulation des « Noirs » dans les quartiers blancs à la nuit tombée, était parfois en vigueur [168].

Peu connues, rarement analysées en tout cas, les dispositions racistes qui vont maintenant retenir notre attention n’en sont pas moins importantes car elles régissent la vie des autochtones comme assujettis à de nombreuses règles écrites ou non écrites lesquelles s’ajoutent à la législation coloniale en même temps qu’elles contribuent à renforcer la prééminence des Blancs et, in fine, l’ordre impérial. Toutes ces dispositions obéissent à un principe simple : discriminer en séparant physiquement et symboliquement les « indigènes » des Européens pour consacrer l’infériorité des premiers, soumis à de nombreux interdits, et la supériorité des seconds qui jouissent des privilèges attachés à leur appartenance à une race de « maîtres. » Institutionnalisation et démonstration quotidienne de la « mise à distance. » En 1919, dans les trains et sur les navires, les classes de première, et de seconde parfois, demeurent interdites aux « Noirs » sauf s’ils sont les domestiques de voyageurs blancs appelés pour les nécessités de leur service ou fils d’un roi reconnu par les autorités coloniales constate Hampaté Bâ, qui précise que les « indigènes » ne peuvent accéder aux ponts supérieurs. Alors que les autres passagers dorment dans des cabines et dînent dans des salles à manger, les autochtones sont « parqués » sans abri ni confort à l’arrière des bateaux où ils s’entassent comme des « moutons pour une vente à l’encan. » Là, ils n’ont droit qu’à « un riz grossièrement préparé » qui, ressemblant au « chacabati des forçats (une sorte de rata) », leur est distribué « dans des cuvettes » collectives « en émail. [169] » A la gare de Tananarive dans les années 1930, il y a « une entrée et une sortie » spécifiques pour les Malgaches cependant qu’en Indochine à la même époque, les hôtels comprennent deux parties distinctes : l’une, le « bungalow », est réservée aux Européens et aux « Japonais » qui, en vertu de Conventions internationales, « ont droit au même traitement » que les premiers, l’autre, le dortoir, est destinée aux Annamites et aux Chinois ; le gérant qui ne respecte pas ce règlement s’expose « à une amende de dix piastres. [170] » Dans les cinémas de Saigon enfin, les places « avancées » ne sont « fréquentées que par la “crasse” » c’est-à-dire par « les Métis » et les « indigènes », « tous empilés sur des chaises en rotin, trois rangées séparées de l’orchestre par un grand espace vide : la différence [171] » écrit Marguerite Duras.

Séparer, différencier et hiérarchiser : trois termes pour rendre compte de pratiques distinctes mais liées entre elles et qui font système. Ces exemples permettent de saisir les fondements de la ségrégation raciale qui distingue et individualise les « Blancs » en leur permettant de disposer, seuls et en toutes circonstances, des privilèges de l’espace, de la propreté et du confort. Jouir, en un mot, des bienfaits de la civilisation qu’ils incarnent et mettent en scène pour mieux s’éprouver comme des hommes et des femmes supérieurs. Quant aux « indigènes », ils sont traités comme des masses anonymes vouées à la promiscuité, à la saleté et à la grossièreté de leurs moeurs ; celles-là mêmes qui leur sont reprochées et que ces pratiques perpétuent en les rendant visibles par tous. Ainsi relégués et rassemblés, les « Noirs » et les Annamites semblent coïncider avec leur essence supposée cependant que le genre humain éclate en sous-ensembles inscrits dans une hiérarchie au sommet de laquelle trône l’Européen. Engendrée par les conceptions racistes et les intérêts divers de ses promoteurs, la ségrégation contribue à façonner le monde conformément à l’image que ces derniers s’en font et, au terme de ce mouvement, ils peuvent donc observer les races inférieures qu’ils méprisent et repoussent de façon constante. Elles existent effectivement sur les ponts inférieurs des navires, dans les dortoirs qui leur sont réservés, les cinémas et les quartiers « indigènes » où elles « grouillent » dans la chaleur, le bruit, la poussière et les mauvaises odeurs. Deux mondes [172] où « la distance » établie entre les races est comme « multipliée » par la blancheur des « Blancs » vêtus de blanc et vivants dans des zones blanches, rutilantes et modernes. « Blanc sur blanc » ajoute Marguerite Duras à propos des riches colons de Saigon qui habitent la partie haute de la ville où les seuls autochtones présents sont les balayeurs, les domestiques et les « garçons de café (…) déguisés en blancs », c’est-à-dire « mis dans des smoking [173] » pour servir dignement leurs maîtres. Surenchère dans l’exhibition de la blancheur et de la propreté grâce aux vêtements, aux maisons et aux quartiers européens qui font l’objet de soins constants car ce sont là autant de traits distinctifs permettant aux expatriés de s’élever et, dans le même mouvement, d’abaisser les autochtones note l’écrivaine dans des pages remarquables de clairvoyance où elle rend compte de ce phénomène et de l’apprentissage imposé aux nouveaux arrivants pour qu’ils se conforment aux règles de la société coloniale [174]. D’un côté, la ségrégation produit des masses viles et repoussantes, nommées « populations », ces « gens-là » ou simplement désignées par les pronoms « ils » ou « eux » comme on le dit avec condescendance, de l’autre, elle engendre de la distinction, dans tous les sens du terme. Entre les deux, cette ségrégation multiplie le s frontières réelles et symboliques pour préserver la pureté des Européens qui sont, au sens propre et figuré, intouchables, sacrés en quelque sorte et doivent donc être protégés de la souillure [175] raciale, morale et politique incarnée par les « indigènes. » Répartition et mise à distance des corps dans l’espace qui s’opèrent grâce à une étiquette raciste et spécifique aux territoires de l’empire. Civilisés/autochtones, blancs/hommes et femmes de couleurs, individus/masse, propreté/saleté ; telles sont les oppositions principales qui structurent la vie quotidienne des sociétés coloniales. Véritable aristocratie de la race où la couleur de la peau devient le « moins contestable des titres de noblesse [176] » puisqu’il permet de se classer et de classer les autres - Blancs, quarterons, métis, véritables « indigènes », par exemple, - et de jouir, quand on est Européen, de nombreux privilèges juridiquement sanctionnés ou coutumièrement établis.

Jusqu’en 1946, des dispositions discriminatoires ont été appliquées à Dakar déclare Lamine Guèye à l’Assemblée nationale constituante en dénonçant l’existence de deux guichets dans les magasins : « un pour les autochtones », « un second pour les autres », et la permanence de mesures héritées du « régime de l’indigénat » pourtant supprimé dans le reste de la colonie le 22 décembre 1945. Officiellement aboli, ce régime est en partie rétabli par le gouverneur général de l’A. O. F dès le 29 de ce même mois puisqu’un règlement local prévoit que les « indigènes », qui ne défèreront pas, « hors le cas de force majeure », à une convocation des administrateurs et des chefs de cercle, seront passibles d’une amende ou d’une peine « d’emprisonnement d’un à cinq jours. » Cela vaut aussi pour « les auteurs de tout acte ou manifestation de nature à affaiblir le respect dû aux représentants de l’autorité française. » Difficile application, pour le moins, des principes d’égalité et de liberté en Afrique française où certains ont cherché à annuler les effets des réformes votées en métropole [177]. Permanence des discriminations, du racisme social et du racisme d’Etat qui les légitiment comme le reconnaît le député Jean-Pierre Bloch. « La politique impériale française n’est pas particulièrement brillante et nous avons l’impression que le racisme n’est pas complètement éliminé aux colonies déclare-t-il à la tribune de l’Assemblée nationale en 1946. On est antiraciste du bout des lèvres, (…) mais nous savons très bien (…) qu’il y a encore aux colonies un préjugé raciste. Tant qu’on n’aura pas le courage de le détruire complètement, rien de solide ne pourra être construit dans la France d’outre-mer. » Conscient que de nombreuses résistances et mesures inégalitaires subsistent, il ajoute : « Si l’on veut que les Français d’outre-mer gardent confiance dans la Quatrième République, il faut condamner définitivement tout ce qui rappelle le Code de l’indigénat, rompre avec un passé récent. Assez de ces Français d’outre-mer qui meurent pour la patrie à titre indigène, assez de ces professeurs pourvus des mêmes diplômes que leurs confrères blancs et qui ne reçoivent pas les mêmes traitements dans les mêmes écoles. [178] » Dix mois après la libération du territoire national, telle est encore la situation des autochtones qui continuent d’attendre l’abrogation complète des dispositions racistes héritées de la Troisième République et du régime de Vichy. Singulières lenteurs. L’ampleur des tâches qui pèsent alors sur l’Assemblée nationale ne saurait, à elle seule, expliquer ces atermoiements ; la puissance des habitudes antérieures et le désir de ne pas bouleverser l’ordre colonial établi expliquent aussi cette situation.

Les discriminations n’existent pas seulement au sein de la société civile laïque, on les découvre également dans les lieux de culte. Soucieux du confort de ses ouailles européennes, le vicaire apostolique de Brazzaville note dans sa correspondance : « l’année prochaine, la cathédrale sera agrandie et la place » prévue pour les « Blancs bien aérée. » Comme plusieurs précautions valent mieux qu’une pour assurer le bon déroulement des offices et bien marquer les règles de la préséance établies au Congo français, il ajoute : « On [leur] donnera des cartes d’entrée nominative et de cette façon nous sommes assurés que tout se passera avec la décence voulue. [179] » Décision personnelle qui ne serait pas représentative de la situation générale des colonies françaises ? Sans doute pas. Des dispositions identiques ont existé à Dagan, au Cameroun, où la « nef de l’église » Saint-Pierre, « divisée en deux rangées, est uniquement réservée aux Noirs. Là, assis sur des troncs d’arbre en guise de banc, ils sont étroitement surveillés par des catéchistes » qui, armés de « chicottes », sont prêts à sévir » pour faire respecter l’ordre racial imposé à l’intérieur même de ce lieu où les violences, symboliques et physiques, employées contre les « indigènes » ne cessent pas. Les Blancs, quant à eux, sont réunis dans le transept où ils suivent « la messe confortablement assis dans des fauteuils de rotin recouverts de coussins de velours. » Ces dispositions ne sont pas seulement appliquées aux vivants, pourtant tous évangélisés et membres d’une seule et même communauté religieuse, elles valent aussi pour les morts que les autorités ecclésiales séparent aussi sur des critères raciaux. Dans le cimetière de Dagan, en effet, un « coin » est réservé aux Européens [180], un autre aux « indigènes. » Maintien de l’ordre symbolique, souci de la « décence » encore puisque « Blancs » et « Noirs » doivent constamment occuper des places distinctes. Permanence remarquable de la mixophobie institutionnalisée dont les conséquences se font partout sentir. Même décédés, et bien qu’ayant embrassé la religion catholique, apostolique et romaine, les autochtones demeurent des êtres à part soumis à des règles spécifiques ; jamais ils ne sont considérés comme des semblables susceptibles d’être traités avec une égale dignité. En tout lieu et circonstance, la ségrégation est à l’œuvre dans cette société coloniale où laïcs et prêtres partagent une « manie » commune : celle de la « séparation dans les réunions sociales et les services religieux [181] » note le pasteur Agbebi bien placé pour savoir ce qu’il en est. Influence des pratiques impériales anglaises que beaucoup connaissent et admirent en raison de leur efficacité depuis longtemps avérée ou puissance de la tradition française qui, de l’Ancien Régime à l’époque contemporaine, aurait continué d’exercer ses effets ? Impossible de trancher et sans doute faut-il se garder de le faire car les deux ont sans doute joué un rôle dans l’existence de cette « manie » ancienne puisque ses antécédents remontent au Code Noir de 1685 et aux règlements appliqués par l’Eglise dans les colonies jusque dans les années 1840 [182]. Ces pratiques ont une longue histoire et elles ne sont ni nouvelles, ni spécifiques à la période étudiée. Si au début du XXe siècle, elles ont été quelquefois dénoncées par des hommes qui jugeaient ses défenseurs « imprudents » et « impolitiques [183] », leurs protestations ne furent pas entendues. A preuve, quinze ans plus tard, en Indochine cette fois, Werth rapporte qu’un « prêtre giflait dans la cathédrale de Hanoi un indigène qui ne quittait pas assez vite une des places réservées » aux Blancs [184]. Même disposition et même recours à la violence physique pour la faire respecter. Bref mais significatif tableau du comportement du clergé dans certains territoires d’outre-mer où il agissait avec le soutien des administrateurs coloniaux de la très laïque Troisième République dont les principes relatifs à la séparation de l’Eglise et de l’Etat ne s’appliquaient pas en dehors de la métropole. Connaissant de nombreuses discriminations qui ont longtemps régi la vie quotidienne des autochtones, et les principales manifestations comportementales et langagières de « l’esprit colon », on s’intéressera maintenant à quelques-unes de leurs causes.

- Mœurs coloniales et « satrapisme »

Pour la plupart des contemporains, ces causes ne sont pas conjoncturelles mais liées aux représentations que se font les Européens de ceux qu’ils considèrent comme des “barbares” ou des “sauvages” dont il est normal de faire moins de cas qu’il n’est juste. Ainsi surgit la mésestime [185] ; elle est ici raciale puisqu’elle s’enracine dans une conception hiérarchisée du genre humain laquelle engendre cette passion particulière et les pratiques qui en sont les suites. Au-delà de la personne même des « indigènes », cette mésestime s’étend à tout ce qu’ils font, possèdent et croient, et au terme de ce mouvement, ce sont des sociétés ou des collectivités entières qui sont déconsidérées ; les « habitudes », les « coutumes », les « idées » et les « croyances » de leurs membres étant moquées « sans aucune discrétion [186] » par les colons affirme Lanessan. Devenue passion collective éprouvée par les « Blancs » à l’endroit des autochtones et de leur monde, cette mésestime rappelle à tous que, contrairement à la métropole démocratique, la société coloniale n’est pas composée d’égaux mais d’hommes et de femmes que séparent de nombreuses différences raciales, culturelles et cultuelles. Ou comment une société et un régime dominés par des Européens, qui partagent une Weltanschauung particulière, engendre des affects spécifiques - la mésestime et le mépris notamment [187] – qui contribuent à la pérennité de l’ordre établi dans l’empire. Observée du côté des colonisés indochinois, par exemple, l’une des conséquences majeures de cette situation est, comme le note Dominique Rolland, « l’humiliation intériorisée, acceptée, légitimée [188] » laquelle peut s’indurer en honte, voire en haine de soi. Honte des humiliations subies jour après jour, honte de la passivité et de l’impuissance qu’elles engendrent, honte de ce à quoi ces dernières obligent, honte d’avoir honte peut-être aussi et de ne pouvoir échapper complètement à ce sentiment. Dans le contexte spécifique des possessions françaises, les passions des Européens et celles des « indigènes », de même les comportements qu’elles favorisent, doivent être considérés comme autant de vecteurs grâce auxquels le pouvoir colonial circule, pénètre la société, s’insinue dans les relations quotidiennes pour atteindre ceux qui sont dominés, et qui doivent le rester.

Si les représentations qu’ont les Français d’eux-mêmes et des autochtones sont essentielles pour comprendre les comportements des premiers, des considérations plus politiques, liées à la nature de l’Etat colonial et à son fonctionnement, sont également importantes ; les Blancs jouissant d’une grande impunité dans les territoires d’outre-mer. « J’ai vu rarement, écrit Lanessan, condamner un Européen pour sévices exercés à l’égard d’un indigène, quoique les faits de cet ordre soient très fréquents. [189] » Solidarité des colons entre eux bien servis par une justice aux ordres qui, soucieuse de ne pas affaiblir leur autorité et leur prestige, se fait justice de race, comme le prouvent les pratiques dénoncées, et son organisation plus encore laquelle permet de saisir les causes institutionnelles du phénomène critiqué par Lanessan. Contrairement aux principes de la séparation des pouvoirs destinés à garantir l’indépendance des magistrats et celle de la justice, les premiers sont en effet placés sous la haute autorité du Gouverneur, dans les différents territoires de l’empire, et du ministre des Colonies en métropole ; celui-ci étant responsable de leur avancement, de leur changement d’affectation et de leur révocation. Au-delà de cet exemple particulier mais capital, en ce qu’il éclaire les raisons pour lesquelles les violences des Blancs sont communes puisqu’ils sont, sauf dans les cas les plus graves, presque assurés d’échapper à des condamnations sévères, nombreux sont les contemporains qui établissent des rapports de cause à effet entre le régime « autoritaire » des territoires d’outre-mer et les particularités des mœurs coloniales. « Tant qu’on confiera, loin de toute surveillance », à des « jeunes gens frais émoulus de l’Ecole [coloniale] un pouvoir illimité, un droit de vie et de mort, dans des circonscriptions grandes comme des Etats européens, sur des hommes appartenant à une autre race, il faut s’attendre non seulement aux coups de folie de l’Africanite, (…), mais à un système de caprice, de tyrannie, de meurtre, de rapine et de viol » déclare Francis de Pressensé. Cette observation confirme ceci : les faits évoqués ne sont pas des accidents liés à la personnalité des hommes envoyés en Afrique ; leurs causes doivent être cherchées, au-delà des individus, dans la nature même du régime établi dans les colonies. Conscient que pour combattre ces violences systémiques, il faut s’attaquer aux structures politiques et juridiques sur lesquelles elles prospèrent, Pressensé affirme : « l’heure a sonné de liquider cette folie. Je n’ai pas la sotte prétention de demander l’abandon de notre domaine colonial » mais la suppression de l’indigénat et la sanction des crimes commis par les Européens [190]. Preuve qu’en dépit des recommandations antérieures de Lanessan, ces derniers continuent à bénéficier d’une grande impunité. Déclaration outrée d’un homme qui justifierait ainsi son combat et ses propositions par une présentation hyperbolique de la situation de certaines colonies ? Indépendamment des réformes démocratiques défendues par Pressensé pour garantir l’indépendance de la justice dans les territoires de l’empire, il n’est pas le seul à formuler de telles critiques.

Dotés, en droit comme en fait, de prérogatives exorbitantes comparées à celles dont ils jouissent en métropole, les Français expatriés, quelles que soient leurs fonctions et leurs responsabilités, ne tardent pas à en abuser ; conjointe à l’absence de véritable sanction juridique et morale, cette situation émousse peu à peu leur « sensibilité. » L’extraordinaire comme l’arbitraire deviennent ainsi progressivement la règle, et des comportements d’abord jugés inacceptables cessent, avec le temps, d’être perçus comme tels ce qui provoque une « déformation professionnelle courante sous les tropiques » nommée « satrapisme » par le Dr. Jauréguiberry. Un tel constat tendrait à prouver que ce mal, engendré par les effets corrupteurs de la détention de pouvoirs immenses, n’affecte pas seulement les hommes exerçant des responsabilités administratives, politiques ou militaires mais la majorité des Européens présents dans les colonies. Les conséquences de ce phénomène sont très importantes puisque l’hypoesthésie des acteurs les conduit à abuser toujours plus de leurs positions ce qui nourrit « une sorte de griserie » laquelle favorise à son tour des comportements despotiques et, in fine, ce « satrapisme » propre aux territoires d’outre-mer. Griserie du pouvoir, assurément, mais aussi griserie engendrée par la jouissance des nombreux privilèges attachés à la condition même de colon qui offre, à la plupart des expatriés une situation prééminente par rapport aux autochtones qu’ils dominent sur tous les plans. De là, des exactions et des brutalités réitérées dont la répétition favorise la banalisation et précipite plus encore l’involution décrite, si bien qu’aux colonies il est courant de voir les « gens les plus honorables » commettre « des actes qui les choqueraient en France, et qu’ils regretteront dès leur retour à une conscience normale » constate Jauréguiberry, ardent défenseur de l’empire par ailleurs. « Véritablement, ils donnent l’impression d’être frappés d’une sorte d’asthénie morale [191] » conclut-il. A distance d’une psychologie collective, superficielle et hâtive, ces analyses aident à comprendre comment le régime « autoritaire » et raciste établi en outre-mer engendre des sensibilités et des comportements spécifiques qui le soutiennent aussi puisque la violence de son fonctionnement, et celle des colons sont perçues comme normales. Effet de la domination coloniale, cette « asthénie » doit être aussi considérée comme une cause non négligeable de sa pérennité puisqu’elle crée des conditions propices aux violences diverses exercées dans les possessions françaises. Sans faire preuve d’originalité, René Maunier confirme que les Européens ont une « tendance » prononcée au « despotisme », et pour rendre compte de cette « dégradation » morale « souvent dénoncée », il utilise le néologisme de « colonialite » ; ce trouble du comportement engendré par « l’action du milieu [192] » qui frappe ceux qui demeurent longtemps dans les territoires de l’empire.

Comment expliquer ce phénomène corroboré par de nombreux contemporains ? Aux raisons déjà mentionnées, il faut ajouter la disparition, partielle ou totale, de la compassion qui cesse de fonctionner comme un facteur de tempérance. Sentiment démocratique, au sens tocquevillien [193] du terme, il naît de la relative égalité des hommes qui, au-delà de leurs nombreuses différences, s’appréhendent d’abord et avant tout comme des semblables, ce pour quoi le spectacle de la souffrance et de l’injustice infligées à certains les affecte. Lorsque ces conditions font défaut, en raison de conceptions raciales qui ruinent la reconnaissance de l’autre comme alter ego, les Européens ne sont plus « synchrones à la douleur ambiante » note l’écrivain Henry Daguerches. Perçu, en raison de ses caractéristiques, comme un être inférieur et méprisable, « l’indigène » ne suscite aucun pâtir commun mais au mieux l’indifférence, au pire la mésestime voire la haine. Sensible aux multiples effets de cette dynamique affective, l’auteur ajoute : « délivrés de la compassion » les Blancs jouissent d’un bonheur nouveau car la misère des autochtones, les discriminations et les violences qu’ils subissent ne troublent pas leur conviction de vivre dans « un pays heureux » où ils éprouvent « une exaltation joyeuse [194]. » Beaucoup d’observateurs s’accordent donc sur le fait que les colonies sont le théâtre d’une transformation significative des sensibilités et pour en rendre compte, ils élaborent une sorte de sociogenèse des affects et des comportements puisque la majorité d’entre eux sont convaincus que les ressorts de ce phénomène se trouvent dans les particularités sociales, raciales et politiques des sociétés d’outre-mer. Involution, écrivions-nous, brutalisation notoire des mœurs et des agissements en fait.

Telle est la conclusion du baron d’Estournelles de Constant qui s’inquiète de l’avènement d’une véritable « culture de la brutalité [195] » dans les territoires de l’empire. L’expression est forte, mais juste. Pourquoi l’employer sinon pour signifier que les brutalités coloniales sont encouragées par un régime, une éducation et des hommes qui, parce qu’ils les jugent moralement légitimes et pratiquement nécessaires pour “tenir” les autochtones, contribuent à rendre ce type de comportements plus communs. De là ces manières spécifiques de penser, d’agir et d’être qui ne sont pas les fruits d’une malignité particulière, elles sont des habitus déterminés par les représentations des coloniaux, et les pratiques réitérées que celles-ci soutiennent. Autre culture donc où se découvrent d’autres valeurs et une économie affective singulière qui donnent naissance à une nouvelle économie de la violence puisque des agissements proscrits en métropole sont usuels dans les possessions françaises. De là aussi, le surgissement d’un type d’hommes particuliers – les coloniaux – conformes à cette culture qui les forme, lorsqu’ils naissent en outre-mer, ou les transforme lorsqu’ils y résident longtemps. Ils se reconnaissent à ceci, notamment, qu’ils tiennent tout sentiment d’humanité exprimé à l’endroit de « l’indigène » pour une « sensiblerie [196] » déplacée voire dangereuse sur le plan social et politique ce qui aide à comprendre leurs manières d’être grossières. Cette « culture de la brutalité » affecte également la France car les coloniaux reviennent avec les « vices » qu’ils ont contractés en Afrique ou en Asie. C’est ainsi que « le mal que nous avons cru pouvoir faire aux autres impunément (…) retombe sur nous-mêmes [197] », nuit aux bonnes mœurs de la métropole et au respect de ses lois affirme le baron conscient que cette culture d’outre-mer risque de corrompre la culture démocratique de la Troisième République. Origines lointaines du « poison instillé dans les veines » de ce pays et dans celles « de l’Europe ? » Origines culturelles et intellectuelles de leur commun « ensauvagement [198] » comme l’affirme Aimé Césaire en 1955 ? Assurément. Constatons cependant qu’il s’est trouvé des hommes comme Estournelles de Constant pour penser ce processus avant lui et mettre en garde leurs contemporains contre ses conséquences. Pareille remarque n’enlève rien à la justesse de la thèse soutenue par l’écrivain martiniquais, elle la renforce au contraire. D’autant plus que l’auteur cité est par ailleurs un défenseur de l’empire ce qui prouve que les analyses de l’un et de l’autre sont, sur ce point précis mais capital, indépendantes de leurs engagements politiques.

Bien qu’il en tire des conclusions différentes, Régismanset prend acte, lui aussi, de l’existence des violences coloniales qui ne sont pas condamnables à ses yeux car elles sont adaptées à la fruste mentalité du « Noir » qu’il faut maintenir « dans un étroit servage économique » et sous la ferme domination des Blancs. S’inspirant librement de Hobbes, il écrit : « l’homme, aux colonies, est un loup pour l’homme. » Peu importe ici la manière dont l’auteur traite de cette formule célèbre qu’il modifie pour les besoins de sa démonstration - son dessein n’est pas d’en donner une interprétation philosophiquement acceptable – , plus intéressant est l’usage qu’il en fait pour penser les spécificités des rapports établis entre Européens et autochtones. Que cherche donc à faire entendre Régismanset en mettant ses pas dans ceux du philosophe anglais ? Ceci sans doute : dans les colonies, l’homme blanc vit presque sans loi, sans autre loi du moins que celle de la satisfaction de ses désirs et de ses intérêts quoi qu’il en coûte aux « indigènes » considérés comme « une inépuisable réserve de main-d’œuvre » affirme-t-il. De cela témoigne, le triomphe du « droit du plus fort [199] » qui permet aux Français de s’imposer grâce à des méthodes et à des dispositions depuis longtemps réprouvées sur le Vieux Continent. Ici, le « droit du plus fort » ne désigne pas seulement les actes – la conquête, la pacification et les spoliations - grâce auxquels les puissances impériales se sont emparées de continents entiers mais aussi les pratiques quotidiennes des colons obligés de « lutter contre l’ignorance et la paresse de l’indigène fanatisé par le mahométisme ou abruti par le fétichisme et peu enclin en tout cas (…) aux durs travaux du sol. [200] » De là la nécessité, pour « mettre en valeur » les territoires de l’empire, d’assujettir les autochtones au labeur forcé et aux corvées dans un contexte où les Européens sont libres d’exploiter au maximum une main-d’œuvre locale rétive, certes, mais indispensable. Pour Régismanset, telles sont les causes essentielles de la brutalisation des sociétés d’outre-mer qu’il tient pour légitime puisqu’elle est imposée par les fins même de la colonisation et par les caractéristiques des « indigènes » qui doivent être asservis pour être mis au travail ; l’oppression étant ici la garantie de l’exploitation ce que l’auteur ne cache nullement. A la différence des sociétés européennes, policées et régies par un pouvoir qui interdit aux particuliers de recourir à la violence physique et de se rendre justice à eux-mêmes, les possessions d’outre-mer se caractériseraient donc par l’existence d’une sorte d’état de nature singulier. En raison d’inégalités raciales juridiquement sanctionnées et des spécificités du régime colonial, les plus forts – les Blancs – peuvent constamment s’imposer aux plus faibles – les « indigènes » - privés de toute protection véritable puisque ni la sécurité de leur personne, ni celle leurs biens ne sont garanties. Pour rendre compte de cette situation, la formule la plus juste serait sans doute celle-ci : « aux colonies, l’homme blanc est un loup pour l’autochtone. »

Affirmation excessive et partiale qui ne ferait qu’amplifier les outrances de Régismanset lequel exprimerait un point de vue sans rapport véritable avec les réalités d’outre-mer ? Changeons de perspectives en donnant la parole à quelques colonisés pour tenter de saisir la façon dont ils perçoivent les Européens. Dans un de ses ouvrages, Régismanset reproduit longuement « un chant du pays Laongo » dont il a pu consigner les paroles. Citons-le à notre tour car il permet, à l’écart de représentations convenues forgées par les colonisateurs, d’observer l’Européen avec le regard des « Noirs », de certains d’entre eux du moins. « Hélas ! Hélas ! Le blanc est revenu. La lune a fui, hélas ! Hélas ! Car il est méchant le blanc qui est revenu. Toi, sorcier, écoute, hélas ! Hélas ! Il est brutal, le blanc qui est revenu. Vous, femmes, attention, hélas ! Hélas ! C’est un homme fort, le blanc qui est revenu. (…) Hélas ! Hélas ! Adieu bonheur, le blanc est revenu. [201] » Paroles de désolation, d’affliction et d’impuissance aussi face aux pouvoirs destructeurs du colonisateur qui fait peser sur tous les autochtones, hommes, femmes, enfants, des menaces très graves. Dans ce cas, l’homme du Vieux Continent est l’incarnation de bouleversements vécus de façon dramatique par les « indigènes » qui le tiennent pour un véritable fléau contrairement à la légende dorée forgée par les apologues passés et présents de la colonisation. Presque à la même époque, en 1906 et au Soudan français cette fois, Hampâté Bâ fait état d’une situation voisine et l’on découvre que le sentiment dominant des « Noirs » envers les Européens n’est pas l’admiration mais la crainte qui détermine nombre de leurs comportements. En quelques années seulement, les « Blancs », ces « fils de démon venus de l’autre rive du grand lac salé » avec « leurs fusils qui se cassent en deux », ont anéanti « les armées du pays » et « assujetti tous les rois et leurs sujets. » Aussi, la seule apparition d’un Européen coiffé du symbole de sa toute puissance – le casque colonial – suffit-elle à provoquer la recherche immédiate de « poulets », « d’œufs », de « beurre » et de « lait pour les offrir à “Monsieur Casqué”, comme une offrande conjuratoire contre les malheurs pouvant découler de sa présence. [202] »

Peur constante du colonisateur qui peut disposer, si tel est son bon plaisir, des choses comme des êtres ; il faut donc l’apaiser pour éviter qu’il ne fasse usage de ses terribles pouvoirs. Triomphe du droit du plus fort que rien ou presque ne vient contenir car les Blancs, « maîtres absolus du pays », s’accordent des privilèges exorbitants lesquels s’étendent jusqu’au “droit de cuissage” et aux mariages dits « coloniaux » c’est-à-dire forcés avec des femmes « indigènes » réquisitionnées à cette fin. Privées du titre de « Madame », réservé aux épouses blanches, ces femmes sont désignées par le terme méprisant de « Mousso » qui, en Afrique noire, signifie littéralement femelle, et par extension un être dont la fonction principale est de satisfaire les désirs sexuels des colons. « Ce n’est pas pour rien » que les Européens sont appelés « “les dieux de la brousse” » qui ont sur « nous » « tous les droits [203] » précise Hampâté Bâ pour souligner la façon dont les autochtones perçoivent l’étendue et le caractère absolu de leurs pouvoirs.

Une vingtaine d’année plus tard, en Indochine cette fois, ce qui confirme à la fois l’extension temporelle et géographique du phénomène, Pourtalès affirme : « L’indigène ne nous admire pas », « il nous craint. Nous sommes pour lui “l’homme qui a une mitrailleuse à la place du cerveau” ; (…) “le fantôme à chapeau blanc” ; “l’homme qui parvient à tous les grades” ; “l’homme qui a un canon à la place du cœur” ; “l’homme qui ne prie pas” », en un mot « un esprit frappeur [204] » qui règne par la force et la terreur si besoin est. Impitoyable prédateur donc qui bouleverse les pays qu’il domine et la vie des autochtones pour satisfaire ses désirs, ses intérêts et ses ambitions. Africains ou annamites, les « indigènes » cités, directement ou indirectement, auraient sans doute souscrit à la proposition selon laquelle, dans les colonies, l’Européen fut « un loup » pour eux-mêmes et leur contrée respective ; leur point de vue corroborant celui de Régismanset même si les conclusions qu’ils en tirent sont évidemment différentes. D’une façon plus générale, le principe du régime établi en outre-mer semble bien être la crainte éprouvée par les autochtones envers les hommes du Vieux Continent cependant que se confirme le caractère despotique du premier conformément aux analyses de Montesquieu. Attentif aux effets individuels et collectifs de cette passion, il constatait qu’elle abattait « tous les courages » et éteignait « jusqu’au moindre sentiment d’ambition. [205] » En 1901, Régismanset écrivait que la « meilleure politique indigène » devait entretenir « la résignation » et maintenir « l’indigène en état de passivité [206] » ; les différences sont négligeables et la proximité de ces analyses l’emporte sans conteste sur ce qui les différencie. Crainte encore, mais institutionnalisée cette fois, comme le constate Hampaté Bâ qui rappelle que dans certains « cercles » des possessions françaises d’Afrique noire « la cravache » est devenue un emblème majeur du pouvoir, l’une était posée sur le bureau, l’autre « suspendue à côté du portrait du président de la République française » comme si cet « instrument de correction faisait partie des armoiries de la Troisième République. [207] » Cette remarquable symbolique, où se découvre l’un des ressorts essentiels de l’Etat colonial, confirme la nature et le principe du régime établi dans de nombreux territoires d’outre-mer ; de même en Algérie où la cravache fut longtemps et couramment employée par la police contre les « indigènes. [208] »

La conquête rapide de l’empire n’a pas seulement conduit à l’avènement d’un véritable Etat impérial républicain, et modifié les orientations politiques mises en œuvre par les dirigeants du pays – triomphe de l’association, abandon de l’assimilation - ; elle a aussi favorisé une intense production intellectuelle au cours de laquelle des contemporains, souvent prestigieux et venus de disciplines variées, ont élaboré une doctrine et des concepts inédits. Penser la conjoncture internationale nouvelle depuis que les puissances européennes sont engagées dans la « course à l’Afrique », résoudre maints problèmes théoriques et pratiques dans les territoires placés sous l’autorité de la métropole, en particulier ceux posés par le statut des propriétés « indigènes » si important pour l’avenir de la colonisation et la « mise en valeur » des possessions françaises, telles sont les urgences de l’heure. Elles sont au cœur de nombreux ouvrages dans lesquels des philosophes, des juristes, des économistes, des historiens et des responsables politiques de premier plan ont cherché à comprendre, sur des bases renouvelées par l’extraordinaire influence du darwinisme, les bouleversements internationaux de leurs temps. Ainsi, ont été élaborées des conceptions particulières du monde, de l’histoire, des rapports noués avec les autochtones et de la législation coloniale qui doit être appliquée dans les différents territoires d’outre-mer. Ce sont elles que nous étudierons maintenant, de même les réactions minoritaires mais significatives néanmoins qu’elles ont suscitées chez certains contemporains convaincus d’être les témoins d’une révolution scientifique, politique et morale qu’ils jugent désastreuse parce qu’elle exalte la force, la conquête et la supériorité des Blancs.

Éditions du Croquant, Collection TERRA