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Camps d’étrangers

p. 223, 18.5 €
mars 2008

Editions du croquant, Collection TERRA

978-2-9149-6840-9

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TEXTE INTÉGRAL EN ACCÈS LIBRE

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Marc Bernardot

Présentation de l'éditeur

Quel est le point commun au XXe siècle entre les tirailleurs et les travailleurs indigènes, les réfugiés et les rapatriés coloniaux, les minorités discriminées, les insoumis et les rebelles indépendantistes, les migrants illégalisés et les demandeurs d’asile déboutés ? Le fait d’avoir été, à un moment ou un autre de leur parcours en métropole, placés de force et confinés dans des camps, des cantonnements, des dépôts, des centres, des casernements, des logements contraints, dans toutes sortes de lieux isolés, inaccessibles et insalubres.

L’auteur propose une sociologie historique des camps d’étrangers en France depuis la Première Guerre mondiale. À partir de différentes enquêtes et sources d’archives il s’agit de mettre en perspective la manière dont les pouvoirs publics, et principalement la police nationale, ont mis en place et géré des lieux d’inter­nement administratif des étrangers. Cet ouvrage questionne tout d’abord le terme de camp, objet difficile et source de polémiques entre analyses scientifiques, dénégations politiques et usages militants, mais qui décrit une réalité multiforme : celle d’un placement forcé et d’un déni de droits dans un espace clos, de circuits de déplacement surveillés et réservés, de la mise au travail forcé ou de l’interdiction de travailler, d’une limitation drastique des contacts avec le reste de la population. Il examine ensuite la technique de la mise en camp et les formes variées que prennent les camps d’étrangers selon les contextes et les objectifs des pouvoirs publics, la lutte contre un ennemi de l’intérieur, l’accueil « humanitaire » provisoire, l’épuration politique, l’expulsion de l’étranger. Il s’intéresse enfin à ces populations mises au secret de migrants forcés, de déplacés des colonies, de réfugiés européens ou de parias nationaux, des indigènes africains ou indochinois, des exilés arméniens, sarrois, espagnols, des suspects alsaciens, tsiganes, algériens, des migrants indésirables et d’autres bouches inutiles ayant fait l’amère expérience de cette étrange sollicitude de l’État démocratique pour ceux qu’il perçoit comme étrangers.


Marc Bernardot est professeur de sociologie à l’université du Havre. Spécialiste de sociologie historique de l’État, des migrations et du racisme, il a étudié les foyers de travailleurs et les camps d’étrangers. Il s’intéresse maintenant aux établissements humains précaires. Site Web : M. Bernardot

Pour inviter l’auteur à présenter cet ouvrage en conférences publiques, rencontres en librairie ou autres formes de présentation : Email : cyberns@wanadoo.fr - Adresse postale : U.F.R. Lettres et sciences humaines, Université du Havre, 25, rue Philippe Lebon, 76086 Le Havre.

Mots clefs

TABLE DES MATIERES :

Introduction
Présences des camps, absences de la sociologie
Qu’est-ce qu’un « camp d’étrangers » ?
Annonce du plan de l’ouvrage

Première partie
Sociohistoire d’un mot

Chapitre 1. Discours scientifiques et polémiques sur les camps
Camps du proche, camps du lointain
Les recherches historiques sur les camps
Problèmes épistémologiques
Le camp figure de la modernité et de l’exception pour les philosophes
Le camp des anthropologues
Origine et étymologie du terme
Le camp de concentration : un mot malade
L’usage contemporain du terme : un mot militant
Nouvelles polémiques depuis le 11 septembre
Les nouveaux champs sémantiques : invention lexicale et euphémisation

Chapitre 2. Corpus, périodisation et comparaison
Les rencontres avec les camps dans les archives
Les problèmes méthodologiques des milieux fermés
Constitution du corpus et périodisation
Extension du corpus
Étudier les camps comme des villages
L’hypothèse d’un double continuum sociohistorique
du logement contraint

Chapitre 3. Qu’est-ce qu’un camp d’étrangers ?
Une fusion des traditions de surveillance et de mise à l’écart
L’internement, procédure régalienne de privation de liberté
Différences avec la prison et la prison politique
Les parallèles et les passerelles entre prison et internement
Intégration du système pénitentiaire dans la politique
de reflux des étrangers
Intégration des dispositifs d’internement
dans l’arsenal des politiques migratoires
Institutionnalisation des pratiques extralégales
et remise en cause du droit d’asile
Le camp d’étrangers : une institution d’enfermement latente, exceptionnelle, empirique et totale

Deuxième partie
Sociohistoire d’une technique

Chapitre 4. Immigration coloniale et internement
Logement social et histoire coloniale
La prise en charge des célibataires coloniaux en métropole
L’intérêt du ministère de l’Intérieur
pour le logement des Algériens
Les trois axes des politiques d’immigration :
contrôle, sélection et protection des indigènes
Internement et sûreté de l’État
Pouvoirs spéciaux et nouveaux moyens policiers

Chapitre 5. Des traditions nationales de l’internement
Cumulativité et rationalisation des pratiques internementales
Réactualisations des politiques de confinement des étrangers
Traditions nationales d’internement des étrangers
Le centre d’accueil et d’hébergement d’urgence de Sangatte :
un camp d’étrangers ?
Une prise en charge humanitaire
Sangatte : un camp médiatique

Chapitre 6. Formes et rapport à l’espace des camps d’étrangers
Les camps répressifs :
une gestion « disciplinaire » des étrangers ?
Camps de secours et camps de protection
L’intervention des organisations humanitaires
Une discipline martiale
Une clôture statutaire sociale et policière
Camps de relocation et sédentarisation forcée
Empêcher l’installation des étrangers : les camps de transit

Troisième partie
Sociohistoire des populations

Chapitre 7. Lieux, frontières et circulations dans les camps d’étrangers
Les camps du présent et les camps du passé
Des espaces palimpsestes
Des espaces délaissés et non équipés
Prolifération des frontières
Séparation et homologie entre quartiers des internés et direction du camp
Extension et recomposition de l’espace du camp
L’influence du camp sur son environnement
Des circulations intenses, des internés condamnés à l’errance

Chapitre 8. L’état des sans-État. Réfugiés et coloniaux en métropole
Réfugiés et familles dans les camps d’étrangers
L’entrée dans les camps
Les effets de la mise à l’écart sans fin
Réappropriation de l’espace du camp
L’espace-camp. L’habitat du colonial en métropole
Le contingentement des coloniaux
les travailleurs coloniaux ne laissent pas de traces
Une ville ouvrière invisible
Mobilité et flexibilité dans et par les camps
Des territoires de friches industrielles

Chapitre 9. Identifications, assignations et résistances
Le domaine de l’indésirable
La zone grise des bouches inutiles
Une institution de pénurie
Un discours hygiéniste
et une assistance médicale rudimentaire
Les camps :des espaces politiques et de mobilisations des internés
Le cas du Larzac
La subversion des clivages
Variété des figures de l’interné et transitivité des catégories

Conclusion
Des camps discrets ?
Dispersion et prolifération des camps d’étrangers

Un nouveau continuum de sécurité
Banalisation du camp comme espace normal du réfugié
Miniaturisation et plasticité
Vers le Grand éloignement


Chapitre 1 :Discours scientifiques et polémiques sur les camps

Camps du proche, camps du lointain

TABLE DES MATIÈRES

Alors qu’elles n’ont cessé de se multiplier après la Première Guerre mondiale et de s’étendre depuis la Seconde Guerre mondiale, et notamment depuis le processus de décolonisation, les situations de regroupements forcés dans des camps sont longtemps restées absentes de la littérature savante, occultées sans doute par l’effroi causé par les camps de concentration et d’extermination nazis et par l’ampleur des systèmes concentrationnaires des régimes communistes ; elles sont parfois perçues comme appartenant à un passé lointain. Ainsi une dichotomie s’est opérée entre des camps politiques au Nord, mais du passé – un passé disparu et impossible à égaler en horreur –, et des camps humanitaires contemporains dans le Sud. Ces deux catégories du prêt-à-penser du camp sont ainsi construites comme antinomiques puisque les premiers camps sont des lieux de mort alors que les seconds sont des lieux de vie et de survie [1]. Les camps contemporains ne sont envisagés que comme un décor de l’existence des réfugiés et sont rarement étudiés comme des organisations sociales à part entière génératrices de modes de vie collectifs et de divisions sociales spécifiques. Ce qui est vrai pour les camps « lointains » l’est aussi pour les camps du « proche », car plus encore que les bidonvilles auxquels ils peuvent être comparés, ils représentent une part de la réalité indicible de la pauvreté dans des pays riches.

Le discours scientifique sur cet « espace autre  [2] » est dominé par les historiens qui analysent essentiellement depuis les années 1980 les camps d’internement des périodes de guerre. La question des camps fait aussi retour dans la pensée philosophique avec la redécouverte de l’œuvre de David Rousset  [3] et de nombreuses productions depuis une dizaine d’années  [4]. De même les psychanalystes  [5], les anthropologues et les géographes se sont penchés sur cette réalité centrale du siècle écoulé. Mais les camps de réfugiés, d’étrangers et d’internés administratifs sont une réalité sociale encore peu étudiée par la sociologie.

Les recherches historiques sur les camps

TABLE DES MATIÈRES

Les recherches concernant les camps demeurent surtout le fait des historiens. Ceux-ci ont progressivement constitué un corpus de connaissance sur les camps de la Seconde Guerre mondiale, tout particulièrement sur les camps nazis ou, dans le cas de l’historiographie française, sur les camps de la période de la collaboration. Cette dernière a montré les continuités et les ruptures dans le système d’internement mis en place par la IIIe République et le régime de Vichy  [6]. Cette apparition tardive, même si elle s’est largement étoffée ces dernières années, de la question des camps d’internement dans l’historiographie française tient à plusieurs facteurs. Elle est d’abord liée à la lenteur des recherches concernant la collaboration et plus généralement la Shoah. La France n’est pas la seule concernée même si le phénomène y est particulièrement marqué. En fonction des traditions historiques nationales et des événements spécifiques à chaque pays, des recherches plus ou moins systématiques ont été conduites à partir de la fin des années 1980, après que quelques précurseurs eurent ouvert la voie de la réflexion sur ce thème  [7]. Elles ont porté principalement sur les camps nazis et soviétiques mais aussi sur les formes nationales d’applications de la concentration des civils. Les problèmes qu’ont rencontrés les promoteurs de l’histoire sociale de l’immigration en France  [8] pour rendre légitime celle-ci en tant qu’objet de recherche et d’enseignement [9] en sont une autre cause.


Les premiers ouvrages ont ainsi traité du système d’internement durant la Seconde Guerre mondiale et de son utilisation dans la déportation des Juifs français et européens. Puis elles ont porté sur des occurrences plus anciennes de l’internement en camp durant la Première Guerre mondiale  [10] et entre les deux guerres, lorsque l’afflux et la présence de réfugiés sont devenus un fait commun à l’ensemble du monde européen et au-delà. D’autres situations de mise en camps de populations réfugiées en métropole comme les Espagnols  [11] et d’autres encore moins connues ont progressivement été mises en évidence  [12].

Enfin il est maintenant possible d’avoir une idée plus précise des camps de l’espace colonial qui ont eu une place de premier plan comme technique de conquête, de contrôle et de gestion en Afrique notamment  [13]. Ces recherches ont souvent été l’occasion de polémiques dans le contexte d’une recrudescence des conflits de mémoire.

Problèmes épistémologiques

TABLE DES MATIÈRES

L’étude des génocides et des camps, et plus généralement de la violence ethnique et politique, pose des problèmes épistémologiques multiples [14], parmi lesquels la disparition des traces ou l’inaccessibilité des sources, la faible fiabilité des témoins, la partialité des documents administratifs. Par ailleurs les premiers travaux sur l’extermination des Juifs d’Europe ont été le fait de chercheurs marginaux. Les témoins étaient alors peu enclins à se remémorer leur expérience. Les historiens, en particulier français, ont tardé à aborder la question de l’internement en tant que telle, ainsi que celle de la contribution volontaire de l’État français à l’extermination des Juifs, des Tsiganes et des malades mentaux [15] jusqu’à la fin des années 1970. Pourtant celle-ci avait été évoquée, dans le cadre de la reconnaissance officielle du phénomène de la déportation des prisonniers de guerre, dès les années d’après-guerre, mais elle a ensuite été occultée et refoulée durant les décennies suivantes, en raison du refus collectif de voir mise en évidence la participation de l’État français à la déportation [16]. Il faudra attendre les années 1980 pour que ces événements soient à nouveau pris en considération et en particulier que les camps français soient étudiés.

Durant les vingt dernières années, les historiens ont constitué une historiographie du système d’internement de la Seconde Guerre mondiale. Ces travaux ont montré qu’il n’était pas possible d’analyser les camps de la collaboration sans s’intéresser à ceux mis en place par la IIIe République. Depuis lors, il est possible d’avoir une vue d’ensemble de cette période de l’internement en France  [17]. D’autres recherches ont étudié les camps d’internement de la Première Guerre mondiale  [18]. Les camps, particulièrement ceux de concentration, restent aujourd’hui encore difficilement traitables par les sciences sociales, car étroitement associés à la Shoah  [19].

Le camp figure de la modernité et de l’exception pour les philosophes

TABLE DES MATIÈRES

Les camps, entendus au sens large d’espaces provisoires de regroupement contraint de populations altérisées et minorisées, constituent pourtant une forme sociale originale, caractéristique de la modernité. Ils sont en effet emblématiques d’une précarité renouvelée de la condition humaine, exposée aux aléas de l’existence et paraissent en rupture avec les perspectives de progrès et de protection de la vie humaine élaborées depuis le XVIIIe siècle. Ils matérialisent un entre-deux spatial et statutaire, difficile à penser et dans les formes extrêmes qu’ils prennent et qui dominent leur appréhension habituelle, ils représentent le lieu du mal par excellence, ontologiquement indicible dont survivants, écrivains ou philosophes ont cherché à cerner les caractéristiques  [20].

En revanche les camps ne sont pas encore étudiés comme un espace social à part entière de la civilisation contemporaine. Cela tient sans doute à plusieurs raisons. Tout d’abord le camp générique apparaît depuis la Seconde Guerre mondiale comme un phénomène du passé, appartenant fondamentalement à un ailleurs temporel associé à des régimes politiques (nazisme et stalinisme) disparus. C’est un peu comme si des camps ne pouvaient pas exister matériellement puisque le camp n’existe plus. Inversement tout camp est immédiatement placé sur une échelle de l’horreur dont les camps nazis, et principalement Auschwitz, constituent le sommet. Difficiles à appréhender comme réalité sociale en raison de la multiplicité de leurs possibles formes spatiales et temporelles, les camps sont de plus marqués par le sceau du secret et de la raison d’État, ce qui les rend peu visibles et accessibles. En outre, si avant 1945, les pouvoirs publics ne cherchaient pas systématiquement à dissimuler le recours à l’arrestation arbitraire, à l’internement ou au parcage d’étrangers, l’impact de la découverte des camps nazis a transformé cette attitude.

Des auteurs comme Zygmunt Bauman ou Mike Davis s’inté-ressent au camp, l’un comme lieu de la condition d’étrangers et de rebuts de la postmodernité  [21] et l’autre en clôturant le vieux modèle d’écologie urbaine de Burgess et donc la ville américaine d’un goulag constitué de prisons de sécurité maximum  [22]. Mais il s’agit dans ces deux cas d’une évocation métaphorique et non du résultat d’une investigation empirique. Le camp sert bien souvent de repoussoir dans une comparaison théorique  [23].

Il se prête parfois à un usage incantatoire, conjuratoire ou prophétique  [24].

C’est que le camp se prête aisément à la métaphore. Il renvoie à un parti ou une faction et même à une division du monde ou à une synecdoque philosophique du politique censée résumer l’arbitraire appliqué dans des circonstances exceptionnelles par le pouvoir souverain. L’exécutif s’affranchit alors de toutes limites pour agir sans contrôle. C’est l’usage qu’en fait Georgio Agamben qui présente le camp comme le « paradigme biopolitique du moderne » ou encore comme le « nomos de la modernité  »  [25]. Sa lecture théorique du phénomène des camps est séduisante mais lui ont été reprochées des généralisations hâtives sur les camps et la condition moderne de témoin. C’est particulièrement son ouvrage Ce qui reste d’Auschwitz qui a fait l’objet d’une polémique  [26]. Certains de ses détracteurs pensent que le philosophe n’appréhende pas correctement la réalité des centres de mises à mort tel qu’Auschwitz et que ce contresens, supposé, fait le jeu des thèses révisionnistes  [27].

L’usage qu’il fait du terme, quoique stimulant, est flou car il assimile l’internement, la concentration et jusqu’à l’exter-mination comme étant trois figures de l’abus de pouvoir souverain. Cette polysémie est le premier problème que pose l’usage du terme camp comme notion sociologique. D’autres expressions utilisées notamment pour décrire des situations urbaines et résidentielles spécifiques comme bidonville, ghetto ou banlieue ou favela connaissent aussi cette variation de sens en fonction des univers qui l’emploient, savants ou communs [28]. Mais l’autre difficulté majeure qui existe pour donner au terme de camp une signification cohérente et stabilisée est qu’elle peut apparaître comme « trop erratique pour permettre d’appréhender des phénomènes différents » [29].

Le camp des anthropologues

TABLE DES MATIÈRES

Des anthropologues ont analysé les modes de répartition et les systèmes de classement par les organisations gestionnaires des populations des camps de réfugiés contemporains  [30]. Ils y ont vu un lieu contemporain de la redéfinition des catégories d’appartenance et des manières de faire une ville, de la sociabilité et de la citoyenneté. Il est difficile pour des chercheurs travaillant en Afrique ou en Asie de pas être confrontés à des populations en mouvement sous contrainte et qui sont regroupées parfois en masses immenses pour des durées plus ou moins longues dans des lieux quasi clos et séparés  [31]. On peut évoquer les camps palestiniens, dont certains existent depuis 1948, mais des situations identiques se sont développées en Asie et en Afrique  [32]. Les géographes également ont entrepris d’étudier l’impact spatial et environnemental de ces immenses collectivités humaines des villes de tentes de réfugiés  [33].

Mais si l’histoire et la philosophie, l’anthropologie et la géographie se sont intéressées aux camps du XXe siècle ce n’est pas le cas de la sociologie. C’est un peu comme s’il n’y avait pas de paradigme sociologique disponible pour étudier les camps. L’argument du lointain pourrait expliquer ce non-intérêt. On ne saurait se contenter de cette explication et cette absence, à quelques rares exceptions près, pose problème. Les domaines classiques de la sociologie, comme ceux de la déviance ou de la prison, n’abordent pas, ou seulement de manière marginale, cet aspect lorsqu’ils évoquent les techniques répressives d’enfer-mement. De la même manière les sociologues de la ville, des migrations ou de l’exclusion n’incluent pas les camps dans leur domaine de recherche.

Ces dernières années, seul Michael Pollak a proposé une approche sociologique de l’expérience des déportés  [34]. Cela tient au fait qu’appréhender le camp en sociologue oblige à une investigation scientifique périlleuse, marquée à la fois par les difficultés d’enquêtes propres à l’objet et par le risque d’enfermement dans une logique de la désoccultation d’un non-dit politique et social. Cette démarche s’affronte au danger de la révocation en doute a priori (« vous comparez des choses incomparables  [35] ») et au risque d’être soit instrumentalisée et renvoyée à une position idéologique illégitime (« vous confondez science et activité militante »), soit réduite à une simple dimension de révélation scandaleuse d’un fait divers oublié (« Ah bon  ! Il existait un camp à Saint-Hippolyte  ? Je connais bien le village car je m’y rends en vacances »), les trois positions n’étant pas exclusives les unes des autres. Bien que les historiens aient tenté de la neutraliser, cette thématique – le mot même de camp – reste un enjeu de luttes idéologiques et politiques, qui enserrent le débat entre repentance et révisionnisme, entre commémoration officielle et réappropriation des mémoires collectives. Le contexte est, en France mais pas seulement, lourd de contentieux sur les questions liées à l’esclavage, à la colonisation et à l’histoire postcoloniale. L’un des principaux obstacles à cette constitution des camps d’étrangers comme objet de recherche tient donc à l’usage du terme lui-même.

Origine et étymologie du terme

TABLE DES MATIÈRES

La difficulté de définition du concept de camp d’étrangers est triple. Elle tient d’abord au fait que le terme de camp a eu des significations changeantes dans le temps. Ensuite son usage dans l’expression « camp de concentration » est désormais étroitement corrélé à la Seconde Guerre mondiale et à la Shoah. Enfin, ses usages profanes dans des registres très disparates suscitent encore de nos jours des polémiques à répétition.

La signification du terme de camp est en effet particulièrement changeante. Son usage pour décrire le regroupement forcé de populations s’est généralisé depuis la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle et notamment avec la mise en œuvre de cette technique lors de la guerre des Boers. Depuis le terme est présent dans de nombreuses langues pour rendre compte d’une multiplicité de formes d’occupation de l’espace, qui ressortiraient toutes au final de la forme Camp. Cette hégémonie linguistique, fréquente pour les termes techniques, n’est guère contestée que par le vocable allemand de Lager que l’on trouve dans Stalag et dans son dérivé russe de Goulag qui est en fait le nom de la direction des camps soviétiques (les camps de travail sibériens de l’époque tsariste avaient pour nom les Katorga et étaient intégrés au système judiciaire normal). Le terme allemand signifie couche ou lit et, par extension, gîte mais aussi camp, chantier, entrepôt voire sédiment  [36]. Si Lager a une connotation de stockage allongé (lage, lagern), le terme en français sous-entend une position dressée comme dans le verbe « camper ». En afrikaans le terme de Laager a une signification de protection. Il désigne historiquement le cercle formé par les migrants Voortrekker avec leurs chariots pour repousser les assauts des armées zoulous et dans l’imaginaire politique raciste correspond à la défense de l’identité blanche.

À l’origine le terme de camp, emprunté fin XVe à l’italien campo, a le sens de terre labourable et s’emploie indifféremment avec celui de champ. Puis il prend le sens de terrain où une armée s’arrête et plante ses tentes. La proximité entre les deux termes s’entend encore dans des expressions comme « prendre le champ », « sur le champ », « à tout bout de champ », « champ de mars »  [37]. Si leur étymologie est commune, l’un, camp, a pris le sens d’un espace clos ou du moins défendu alors que l’autre, champ, a conservé l’acception d’ouverture en lien avec la campagne. Le terme a été employé depuis le Moyen Âge dans les expressions de duels et de tournois, puis, à l’époque moderne, dans le lexique militaire avec souvent une acception de situation provisoire comme dans « camp volant » qui désigne au propre une troupe légère ou au figuré « celui qui n’est pas casé de manière définitive » voire « un homme sans domicile fixe »  [38]. C’est aussi le cas avec le terme de « lit de camp », qui désigne un petit lit qui « se démonte et que l’on transporte où l’on veut », ou encore « lit de corps de garde composé de planches inclinées sur lesquelles on pose des matelas ». Roger Brunet souligne l’acception de stérilité du camp militaire qui est coupé de son environnement et que l’on peut repérer dans la filiation étymologique castrum, castrer, château  [39].

Le sens contemporain le plus évident du mot est celui de camp de prisonniers, de concentration, de travail, de réfugiés ou d’hébergement. Que ce soit comme prison ou en tant qu’asile, il s’agit d’une forme d’aliénation pour des personnes que l’on ne veut pas voir ailleurs ou qui ont été chassées. Très proche de ce sens l’expression camp de nomades peut être considérée comme un espace d’assignation ou d’accueil provisoire de groupe itinérant. Dans ce cas il n’est pas clos et s’apparente à un campement. On retrouve aussi le terme dans les formules camp de loisir, de tourisme, de vacances. Il est alors bien délimité mais largement ouvert à des groupes qui ont choisi une mobilité temporaire ou une exposition volontaire à des conditions de vies sommaires (camp de survie ou d’entraînement). Les mots de camping et de campus dérivent en partie de ce sens. C’est la signification de nombreuses expressions anglo-saxonnes. La dureté des conditions comme situation formatrice ou rédemptrice se retrouve dans les camps de redressement d’adolescents (appelés parfois Boots Camps ou centres fermés).

Le camp de concentration  : un mot malade

TABLE DES MATIÈRES

L’usage est contesté, y compris quand les camps sont explicitement nommés ainsi par les autorités, à la fois parce que le fait de « concentrer » des populations ne relève pas toujours des mêmes logiques et que les camps de concentration ne sont pas immuables dans le temps ni semblables selon les pays. Le début du phénomène moderne des camps date de ceux mis en place par les Anglais en Afrique du Sud durant la guerre de Boers à partir de 1901 visant à éliminer les possibles soutiens à la guérilla. Ces camps qui reçurent l’appellation « de concentration » ne s’intègrent pas dans un projet d’extermination, en dépit de très mauvaises conditions de vie des populations concernées et de leur fort taux de mortalité. Ils ne sont pas secrets et leur fonctionnement ne dure que le temps du conflit. C’est pour cela que le titre de l’ouvrage de Jean-Claude Farcy est critiqué car il conserve aux camps français de la Première Guerre mondiale leur qualificatif de « concentration  [40] » alors que la signification de l’expression a radicalement changé, notamment depuis la parution en 1946 de l’ouvrage de David Rousset L’univers concentrationnaire  [41]. « Les camps nazis sont si présents dans nos esprits qu’un lecteur pressé peut penser qu’il y a eu en France, pendant la Grande Guerre, un système concentrationnaire. Car le camp nazi est devenu, à juste titre, la référence du mal absolu, à l’aune duquel se mesure chaque situation d’internement  [42]. » C’est pourquoi il faut distinguer nettement les camps d’internement de ceux de concentration d’une part et des centres de mises à mort d’autre part. La définition du camp de concentration donnée par le Petit Robert « un lieu où l’on groupe, en temps de guerre ou de troubles politiques, sous la surveillance des autorités de guerre militaires ou policières, les suspects, les étrangers et les nationaux ennemis » a elle aussi été remise en question. La spécialiste du système concentrationnaire nazi, Olga Wormser-Migot, auteur de L’ère des camps  [43], s’insurgea lors de la parution de cette définition, considérant qu’elle « excuserait les camps par les troubles politiques ou la guerre ». Certains camps liés aux troubles et à la guerre ne font pas partie du phénomène concentrationnaire. Apparaît cependant dans les premiers camps soviétiques l’idée de rééducation par le travail et progressivement de nouvelles fonctions sont dévolues à ces espaces économiques, et politiques surtout, qui atteindront leur développement maximal avec les camps chinois du Laogaï  [44].

Le camp est devenu, notamment en association avec le terme de concentration, un « mot malade [45] ». « Les camps, dits de concentration, quoique recouvrant ici et là des réalités non superposables, sont partout ». Une première définition descriptive fait du camp « terrain rapidement et sommairement équipé, le plus souvent clos hermétiquement, où sont regroupés en masse, dans des conditions précaires et peu soucieuses de leurs droits élémentaires, des individus ou des catégories d’individus, supposés dangereux ou nuisibles [46] ». Le camp est supposé être temporaire et destiné à faire face à un afflux massif de personnes consécutif à une crise majeure, ce qui explique le caractère sommaire de l’installation. Il matérialise le domaine de l’arbitraire et vise les masses à travers un individu collectif car sa fonction est de regrouper des membres d’une catégorie perçue comme suspecte par définition et responsable collectivement. Une deuxième définition systémique distingue six fonctions du camp de concentration comme catégorie centrale du phénomène concentrationnaire totalitaire que l’on retrouve avec le Konzentration Lager nazi, le Goulag soviétique et le Laogaï chinois dans lesquels on avilit, rééduque, fait travailler et anéantit. Il isole à titre préventif, punit et redresse par des mesures d’éducation, terrorise la population civile, exploite une main-d’œuvre, participe à la refondation du monde social par l’élimination des éléments considérés comme nuisibles, et il est prévu pour durer.

À l’inverse, les camps d’étrangers n’ont pas pour vocation de détruire mais d’expulser ou, en attente de l’éloignement ou à défaut, de mettre à l’écart. Ils ne visent pas des masses mais des catégories parfois suspectes parfois simplement marginalisées. Ils se distinguent donc nettement de ceux d’extermination, mais également de concentration, qui participent in fine d’un projet de destruction des individus et des groupes « ennemis » dans les régimes totalitaires, en ce qu’ils consistent avant tout à isoler temporairement, à empêcher, à retarder ou à restreindre les contacts avec le reste de la population. L’internement des étrangers peut permettre une exploitation de la main-d’œuvre mais toutes les fonctions évoquées précédemment ne s’appliquent pas, et en tout cas rarement, en même temps.

Depuis la fin des années 1990, les polémiques sur les usages du terme de camp ne se sont pas estompées, bien au contraire. Durant la guerre civile en Yougoslavie, l’usage du terme de camp participe de la réactivation du « schéma de lecture donné par le génocide juif [47] ». Les correspondances faites entre la Seconde Guerre mondiale et le conflit yougoslave ont fonctionné comme une trame événementielle rendant l’existence de ces camps probable et crédible malgré les informations lacunaires. La Bosnie tout entière a pu être décrite métaphoriquement comme un « camp de concentration ».

L’usage contemporain du terme  : un mot militant

TABLE DES MATIÈRES

Lorsqu’il s’agit de dispositifs et de procédés actuels, de lutte contre les migrations, de protection sanitaire, de « guerre contre le terrorisme » ou la criminalité, les camps d’étrangers semblent pouvoir n’être qu’un prétexte à un réquisitoire non scientifique. L’emploi du mot de « camp » par des associations comme la Cimade, l’Anafé et Migreurop [48] à propos des lieux actuels d’internement et de regroupement forcé de populations étrangères en France et en Europe comme les zones d’attente et les centres de rétention, d’accueil ou d’hébergement, a elle aussi été comprise comme une dénonciation. Les détracteurs de cet usage considèrent ainsi que la charge de scandalisation du terme fait courir un risque de simplification, de banalisation et d’amalgame. Mais on peut rétorquer que cela s’intègre dans une lutte d’influence des ONG avec les gouvernements. Des lieux d’accueil d’étrangers comme le centre d’accueil de Sangatte en France, de rétention de migrants dans l’île de Lampedusa en Italie ou de répression d’« ennemis combattants illégaux » comme les camps « Delta » et « X Ray » à Guantanamo (Cuba) peuvent en effet être considérés comme des éléments d’une stratégie de communication des États, qui les installent pour adresser des messages de fermeté et de détermination politique à l’égard des opinions publiques nationales ou internationales, en temps de paix pour les deux premiers et de guerre pour le second. Ces sites sont l’objet d’une succession de déclarations, procès, faits divers et révélations qui en dépolitisent progressivement l’existence. Les pratiques administratives attentatoires aux libertés individuelles sont plus aisément adoptées dans les différents pays occidentaux dans le cadre de leur lutte contre l’immigration. C’est le cas par exemple avec la politique de détention obligatoire (Mandatory Detention), sans limite de durée dans des camps spécialisés, de tout étranger y compris demandeur d’asile entrant sans visa en Australie. Cette politique combinant la répression par la détention et l’octroi d’un visa de protection temporaire a été très populaire mais a déclenché d’importantes controverses sur la légalité des procédures [49]. La situation concernant l’usage du terme est celle-ci  : d’un côté des mouvements de soutien aux étrangers, contestant le principe ou les modalités de ces politiques répressives, utilisent le mot de camp pour décrire les lieux de détention extra-pénitentiaire des étrangers  ; de l’autre les autorités refusant farouchement tout rapprochement entre les dispositifs de rétention des étrangers rendus illégaux et la notion de camp.

Nouvelles polémiques depuis le 11 septembre

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Depuis le 11 septembre les polémiques ont rebondi. Peut-on dire que le centre de Sangatte est un camp dans la mesure où il n’est pas absolument clos  ? À quelle catégorie d’espace doivent être associés les camps-prison de Guantanamo  ? Est-ce qu’il s’agit de situations exceptionnelles et les pratiques qui s’y développent (tortures, humiliations, infra-droit) sont-elles des excès et des débordements impossibles à généraliser  ? Ces espaces et ces agissements hors normes et parfois hors-la-loi peuvent-ils au contraire être compris comme des prolongements des techniques ordinaires et des normes acceptées de traitement social, de maintien de l’ordre et de détention dans les institutions « normales » comme les prisons, les hôpitaux, les centres sociaux  ? C’est une thèse développée par certains chercheurs qui établissent une continuité entre les cadres juridiques et les comportements quotidiens des personnels du complexe pénitencier américain et les camps de prisonniers des guerres asymétriques, (usage banalisé de la violence, déshumanisation, exactions multiples) [50].

Dans le même temps l’actualité mondiale laisse apparaître d’autres types de regroupements contraints, comme en Chine ou dans les pays du Golfe Persique par exemple, avec des cités-camps de travail géantes pour des migrants dont les passeports sont confisqués. L’existence de camps de travail en Italie gérés par la mafia a récemment été révélée [51]. Dans le langage commun les noms de camp sont également l’objet d’une grande variété d’usages. Un officier de la gendarmerie française a qualifié un rassemblement teckno de « Guantanatek » comme contraction de Guantanamo et Tecknival. Une polémique est née dans les années 1990 de l’utilisation de l’expression « camp de concentration » par une exposition itinérante aux États-Unis à propos des centres de « relocation » des Américains d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale [52]. Cette association et ce rapprochement des termes ont été dénoncés comme ressortant d’un révisionnisme car ils ne distinguent pas la mesure de d’éloignement des Nippo-Américains des sévères procédures d’internement qui touchaient, durant la même période, les Allemands présents aux USA et tendent in fine à comparer le programme des camps nazis et la politique américaine envers les Japonais et les Américains d’origine japonaise [53].

Pour conduire une réflexion scientifique sur le confinement des étrangers dans des camps il est donc nécessaire de différencier ceux-ci, d’abord de ceux de concentration et d’extermination mais aussi d’autres institutions d’enfermement. Une fois envisagé le champ sémantique disparate recouvert par le terme de camp que seule l’association avec celui d’internement ou d’étrangers permet de restreindre, on peut différencier ce type de privation et de restriction de liberté avec celui d’autres institutions « totales [54] » et de « renfermement [55] » comme le ghetto ou la prison.

Les nouveaux champs sémantiques  : invention lexicale et euphémisation

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Les travaux d’historiens sur les camps ont essentiellement pris comme objet ce que les administrations civile ou militaire désignent comme tels. Cependant les convergences entre les camps d’internement et diverses formes de logements d’étrangers et de réfugiés (dépôts, foyers…) ont déjà été signalées [56]. J’ai suivi cette ligne d’exploration en associant d’autres espaces aux seuls camps d’internement d’étrangers stricto sensu comme les cantonnements de travailleurs coloniaux, les casernements d’hivernage de tirailleurs coloniaux, les campements forcés de nomades. Les qualifications diverses et les dénominations fluctuantes rendent le repérage empirique et la délimitation théorique de l’objet difficiles. Le camp d’étrangers est un objet multiforme qui ne porte pas son nom. Certaines qualifications donnent à entendre la nature répressive du regroupement. C’est ce qu’expriment les termes comme surveillé, militaire, administratif, disciplinaire, spécial, de détention, d’otages, d’internement, de regroupement, d’assignation pour ne citer que les plus fréquents.

Diverses expressions rendent compte d’autres fonctions possibles des camps. Ils sont alors qualifiés de centres d’héber-gement, d’acclimatation, d’accueil, de résidence, de séjour, d’urgence, ou encore associés à une fonction hospitalière ou sanitaire. Le mot de « centre », particulièrement fluide, attire l’attention sur le caractère assistantiel que ceux qui les gèrent prêtent à ces espaces, contribuant par là à l’occultation de la localisation périphérique ou inaccessibles des lieux dit d’accueil. Mais dans le langage des populations internées ou riveraines des sites d’internement, l’expression commune de camp est souvent privilégiée, associée par les premières à l’idée d’habitat (« j’habite au camp ») et par les secondes à celle de proscrits (« les gens du camp »). Lorsqu’il s’agit d’un camp de travail, les dénominations sont là aussi diverses  : hameaux forestiers ou stratégiques, chantiers extérieurs ou mobiles, groupements de travailleurs, dépôts, cantonnements.

Ainsi plusieurs champs sémantiques coexistent dans les termes associés à celui de camp. Des items rappellent la fonction de groupement des masses dans un lieu de rassemblement. D’autres signalent les opérations de sélection qui s’y déroulent comme le tri, l’immigration et le transit. Des expressions font référence à la population du camp qu’elle soit étrangère, réfugiée ou rapatriée. Mais là encore le langage commun tend bien souvent à nommer le lieu avec des qualificatifs nationaux ou ethniques. On parlera ainsi du camp « des Juifs », « des Chinois », « des Espagnols », etc. La fonction résidentielle apparaît dans certains cas avec les termes de résidence, de séjour, ou d’hébergement qui signalent implicitement le caractère précaire et provisoire de ce domicile imposé. Cette volatilité des termes est commune aux politiques répressives et à celles de gestion des étrangers, des migrants et des réfugiés. L’euphémisation des termes pour désigner les pratiques répressives s’accompagne d’inventions lexicales. La manipulation linguistique est d’ailleurs devenue un registre d’action central dans les nouvelles politiques de lutte contre les flux de populations indésirables, avec l’usage de termes techniques ou élémentaires neutralisés. Ainsi les zones de retenues des migrants dans les enclaves de Ceuta et Melilla sont nommées « portails » par les ministères de l’Intérieur européens. On parle parfois de centres de « réception » ou de centres d’« inadmis » comme en Belgique. Dans d’autres cas les labels sont plus explicites avec des centres « d’internement des étrangers » en Espagne et des centres d’« expulsions » en Grande-Bretagne  [57].

Le processus de radicalisation [58] de la production normative, entamé dans les années 1960-1970 en matière des politiques publiques d’immigration, s’accompagne d’une association entre la clandestinité et le terrorisme. Des termes comme « terrorisme », « sécurité publique », « sécurité intérieure », mais aussi « trafic », « exploitation », « détournement » sont sans cesse utilisés dans les textes évoquant la présence « étrangère ». La lutte contre l’immigration dite irrégulière a engendré des dispositifs et des notions comme celles de « rétention administrative », de « reconduite à la frontière », de « zones d’attente » en France, et ailleurs de « permanent temporaire ». Les catégories juridiques sont sans cesse sophistiquées et se démultiplient. Les raisonnements pour justifier les mesures au regard du contrôle constitutionnel peuvent aller à l’encontre de l’évidence en prétendant par exemple que plus la durée de rétention augmente moins l’atteinte aux libertés est grande, ou que même si le placement en rétention des enfants est interdit par la loi, leur présence avec leurs parents peut répondre à une « exigence d’humanité ». De même les étrangers ne sont plus ni internés ni détenus mais ils sont « maintenus ». L’opinion publique y prête alors moins d’attention sauf en cas de scandale ponctuel. Et les populations concernées souffrent d’un complexe de culpabilité qui les pousse à ne pas évoquer leur expérience et leur passage dans un camp. Ce faisceau d’éléments contribue à rendre particulièrement ardue la reconstitution de l’existence et du fonctionnement des camps d’étrangers.

C’est pourquoi je propose d’utiliser, pour rendre compte des situations d’enfermement de civils différentes des systèmes classiques comme la prison et l’hôpital psychiatrique, l’expression de camps d’étrangers avec une définition élargie. Dans le sens où je l’emploie, cela recouvre l’ensemble des situations de mises à l’écart d’une minorité par l’attribution autoritaire d’une résidence ou d’un domicile. Il s’agit donc d’une institution répressive d’enfermement aux caractéristiques originales parce qu’intervenant sur des principes administratifs de mise en cause collective et aux durées potentiellement illimitées. D’autres institutions de ce type fonctionnent sur des bases judiciaires ou d’expertises médicales et visent des individus pour des durées de détention théoriquement bornées ou à visée thérapeutique.

À la différence des administrations pénitentiaires ou psychiatriques, les camps d’étrangers, tantôt affichés tantôt occultés, alors qu’ils sont utilisés de manière permanente, concrétisent une potentielle suspension préventive des libertés pour des raisons d’ordre public. Ils constituent en cela une hypostase d’institution sociale en recomposition permanente en fonction des circonstances sans se fixer dans une forme définitive. Cette forme institutionnelle qui ne porte pas son nom prend en charge des populations en déplacement de manière peu repérable voire secrète dans des lieux dont ce n’est pas la destination première et dont l’usage est sans cesse remodelé. Les populations et les acteurs qui les gèrent font de surcroît rarement mention de leur expérience. C’est pourquoi seule une méthode combinant analyse historique et sociologie de l’espace permet de replacer les camps d’étrangers dans la perspective du développement de l’État et de son rapport au territoire.

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NOTES

[1] . Pérouse de Montclos Marc-Antoine, « Le camp de réfugiés, lieu de vie et de survie », Le Monde, 19 juillet 2007.

[2] . Foucault Michel (2001), Dits et Écrits 2, Paris, Gallimard, p. 1571.

[3] . Rousset David (1947), Les jours de notre mort, Paris, Éditions du Pavois et (1971), L’univers concentrationnaire, Paris, U.G.F.

[4] . Agamben Giorgio (1997) Homo sacer I, le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Seuil  ; Brossat Alain (1996), L’épreuve du désastre. Le xxe siècle et les camps, Paris, Albin Michel.

[5] . Davoine Françoise, Gaudillière Jean-Max (2006), Histoire et trauma. La folie des guerres, Paris, Stock  ; Stern Anne-Lise, (2004), Le savoir-déporté. Camps histoire psychanalyse, Paris, Seuil.

[6] . Voir parmi de très nombreux travaux  : Badia Gilbert (dir.) (1979) Les barbelés de l’exil, études sur l’immigration allemande et autrichienne, (1938-1940), Presses universitaires de Grenoble  ; Cohen Monique-Lise et Malo Éric (1994), Les camps du sud-ouest de la France. Exclusion, internement, déportation, 1939-1944, Toulouse, Privat  ; Grandjonc Jacques, Grundtner Théresa (1990) Zones d’ombres  : exil et internement d’Allemands et d’Autrichiens dans le sud-est de la France, Aix-en-Provence, Alinéa-Erca  ; Peschanski Denis (2002), La France des camps, l’internement, 1938-1946, Paris, Gallimard  ; Bulletin du centre d’histoire régionale de l’université de Saint-Étienne (1983), « Répression, Camps d’internement en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Aspects du phénomène concentrationnaire », Actes de la journée d’études du 7 mai  ; Les camps d’internement dans le midi de la France, 1939-1944, (1990) Bibliothèque municipale de Toulouse  ; Delacor Regina (2000), « From Potential Friends to Potential Enemies : The Internment of’Hostile Foreigners’in France at the Beginning of the Second World War », Journal of Contemporary History, 35, 3.

[7] . Pour le cas de la France voir  : Rousset David (1971), L’univers concentrationnaire, Paris, U.G.F., op. cit.  ; Weill Joseph, (1946), Contribution à l’histoire des camps d’internement dans l’anti-France, Paris, CDJC.

[8] . Noiriel Gérard (1992), Le Creuset français, histoire de l’immigration, xixe-xxe siècle, Paris, Seuil  ; Ponty Janine (1988), Polonais méconnus, Paris, Publications de la Sorbonne  ; Témime Emile, avec P. Echinard (1989), Migrance, histoire des migrations à Marseille, La préhistoire de la migration (1482-1830) (t. I), Marseille, Edisud.

[9] . Bernardot Marc (2001), « Quel enseignement de l’histoire de l’immigration dans les manuels de terminale  ? » Migrance, 19. Voir aussi Falaize Benoît (dir.) (2007), « Enseigner l’histoire de l’immigration à l’école », rapport d’enquête de l’Institut national de recherche pédagogique.

[10] . Becker Annette (2003), Oubliés de la Grande Guerre. Humanitaire et culture de guerre, Paris, Hachette  ; Farcy Jean-Claude (1995), Les camps de concentration français de la Première Guerre mondiale, Paris, Anthropos – Economica. Pour une vue d’ensemble voir  : Stibbe Matthew (2006), « The Internment of Civilians Belligerant States during the First World War », Journal of Contemporary History, 41.

[11] . BDIC (1989), Plages d’exil, les camps de réfugiés espagnols en France, Centre universitaire de Nanterre  ; Charandeau Anne (1992), « Les réfugiés espagnols dans les camps d’internement d’Afrique du Nord », Hommes et migrations, 1158  ; Dreyfus-Armand Geneviève et Témime Émile, (1995), Les camps sur la plage, un exil espagnol, Paris, Éditions Autrement, H.S.

[12] . Témime Émile, Deguigné Nathalie (2001), Le camp du Grand Arénas, Marseille, 1944-1966, Paris, Éditions Autrement.

[13] . Babassana Hilaire (1978), Travail forcé, expropriation et formation du salariat en Afrique noire, Presses universitaires de Grenoble, université de Brazzaville  ; Bertaud Florence (1999), (dir.), Enfermement, prison et châtiment en Afrique. Du xixe siècle à nos jours, Paris, Karthala  ; Bouche Denise (1968), Les villages de liberté en Afrique noire française, 1887-1910, Paris, La Haye, Mouton, EPHE  ; Echenberg Myron (1991), Colonial Conscripts. The Tirailleurs sénégalais in French West Africa, 1857-1960, Heinemann, Portsmouth, NH, Currey, Oxford  ; Fall Babacar (1993), Le travail forcé en Afrique Occidentale française, (1900-1945), Paris, Karthala  ; Roitman Janet (1998), « The Garrison-Entrepôt », Cahiers d’études africaines, 38, 150-152  ; Sellam Sadek (1999), « Algérie  : des colons aux colonels. Camps, extermination, éradication », Parler des camps, penser les génocides, Coquio C. (dir.), Paris, Albin Michel.

[14] . Voir par exemple Assayag Jackie (2004), « La face obscure de la modernité. Anthropologie et génocides », L’Homme, 231.

[15] . Voir par exemple parmi les travaux récents  : Bueltzingsloewen Isabelle, (2007), L’Hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation, Paris, Aubier  ; Filhol Emmanuel (2004), La mémoire et l’oubli, L’internement des Tsiganes en France, 1940-1946, Paris, L’Harmatttan.

[16] . Les Annales, Économies Sociétés Civilisations (1993), « Présence du passé, lenteur de l’histoire. Vichy, l’Occupation, les Juifs. », 48-3  ; Paxton Robert O. (1973), La France de Vichy, 1940-1944, Paris, Seuil  ; Rousso Henry (1987), Le syndrome de Vichy, (1944-198…), Paris, Seuil.

[17] . Grynberg Anne (1999), Les Camps de la honte, les internés juifs des camps français 1939-1944, Paris, la Découverte [1991].

[18] . Farcy Jean-Claude (1995), Les camps de concentration français de la Première Guerre mondiale, Paris, Anthropos – Economica  ; Mauran Hervé (2003), Les camps d’internement et la surveillance des étrangers en France durant la Première Guerre mondiale (1914-1920), thèse pour le doctorat d’histoire, université de Montpellier III.

[19] . Bruneteaux Patrick (2004), « Obstacle aux recherches sur les camps de la mort. Une pensée scientifique prise entre l’insignifiance et l’offense », Terrain, revue d’ethnologie de l’Europe, 42.

[20] . Parmi les plus célèbres, Antelme Robert (1957), L’Espèce humaine, Paris, Gallimard  ; Blanchot Maurice (1973), La Folie du jour, Paris, Fata Morgana  ; Grossman Vassili (1980), Vie et destin, Paris, L’Âge d’Homme  ; Lévi Primo (1988), Si c’est un homme, Paris, Presses-Pocket  ; Pérec Georges (1975), W ou le souvenir d’enfance, Paris, Denoël, Semprun Jorge (1994), L’Écriture ou la vie, Paris, Gallimard  ; Soljenitsyne Alexandre (1974), L’Archipel du goulag, Paris, Seuil, 1974, E. Wiesel (2007), La Nuit, Paris, Éditions de Minuit.

[21] . Bauman Zygmunt (2005), La société assiégée, Le Rouergue, Chambon, p. 160-162.

[22] . Davis Mike (2006), Au-delà de Blade runner. Los Angeles et l’imagination du désastre, Paris, Éditions Allia, p. 17 et 121-135.

[23] . Loïc Wacquant propose de dissocier pour l’analyse d’une part « taudis urbains, quartiers populaires et enclaves immigrées » et d’autre part « le ghetto […], les réserves, le camp de réfugiés et la prison », Wacquant Loïc, (2006), « Les deux visages du ghetto, construire un concept sociologique », Actes de la recherche en sciences sociales, 160, p. 21.

[24] . Caloz-Tschopp Marie-Claire (2004), Les étrangers aux frontières de l’Europe et le spectre des camps, Paris, La Dispute  ; French Martin (2007), « In the Shadow of Canada’s Camps », Social & Legal Studies, 16.1.

[25] . Agamben, Giorgio, (1997) Homo sacer I, le pouvoir souverain et la vie nue, op. cit. l, p. 128 et 179. Le philosophe italien aborde aussi le camp dans d’autres textes en particulier  : (2002), Moyens sans fins. Notes sur le politique, Paris, Payot, Rivages et (2003) État d’exception  : Homo sacer, Paris, Seuil.

[26] . Agamben Giorgio, (1998) Homo sacer III, Ce qui reste d’Auschwitz, l’archive et le témoin, Paris, Rivages.

[27] . Kahan Claudine, Mesnard Philippe, (2001), Giorgio Agamben à l’épreuve d’Auschwitz, Paris, Éditions Kimé.

[28] . Voir par exemple Valladares Licia (2006), La favela d’un siècle à l’autre. Mythe d’origine, discours scientifiques et représentations virtuelles, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’Homme.

[29] . Wievorka Annette (1997), « L’expression camp de concentration au xxe siècle », Vingtième siècle. Revue d’histoire, 54, p. 4.

[30] . Agier Michel (2002), Aux bords du monde, les réfugiés, Paris, Flammarion  ; Malkki Liisa Helena (1995), Purity and Exile : Violence, Memory and National Cosmology among Hutu Refugees in Tanzania, Chicago and London, University of Chicago Press.

[31] . Tallio Virginie (2007), « La fabrique du réfugié. Du camp au rapatriement. Lieux et processus de la construction du ‘‘réfugié’’. L’exemple des camps de Dadaab (Kenya) et Nkondo (RDC) », thèse de doctorat d’anthropologie, M. Agier (dir.), EHESS.

[32] . Guichaoua André (dir.) (2004), Exilés, réfugiés, déplacés en Afrique centrale et orientale, Paris, Karthala.

[33] . Lassailly-Jacob Véronique, Marchal Jean-Yves et Quesnel Alain (ed.) (1999), Déplacés et réfugiés. La mobilité sous contrainte, Paris, Éditions de l’IRD.

[34] . Pollak Michael (2000), L’expérience concentrationnaire, essai sur le maintien de l’identité sociale, Paris, Métaillé  ; voir aussi sur les réfugiés yougoslaves  : Chauvenet Antoinette, Lemaire Jean-Marie, Despret Vinciane (1996), Clinique de la reconstruction, une expérience avec les réfugiés en ex-Yougoslavie, Paris, L’Harmattan.

[35] . Voir à ce propos  : Détienne Marcel (2000), Comparer l’incomparable, Paris, Éditions du Seuil.

[36] . Bertaux F. et Lepointe E. (1968), Dictionnaire allemand-français, Paris, Hachette, p. 702.

[37] . La curne de Sainte-Palaye (1877), Dictionnaire historique de l’ancien langage françois ou Glossaire de la langue française depuis son origine jusqu’au siècle de Louis XIV, Niort, Favre, Paris, Champion, t. III, p. 26.

[38] . Littré (1996), Dictionnaire de la langue française, T1, Britannica, Versailles.

[39] . Brunet Roger (2001), Les mots de la géographie, dictionnaire critique, Paris, Reclus, La Documentation française, p. 81.

[40] . Farcy Jean-Claude (1995), Les camps de concentration français de la Première Guerre mondiale, Paris, Anthropos – Economica. op. cit.

[41] . Rousset David (1971), op. cit.

[42] . Wievorka Annette, op. cit., p. 12.

[43] . Wormser-Migot Olga (1979), L’ère des camps, Paris, 10/18, UGE.

[44] . Courtois Stéphane et alii (1997), Le livre noir du communisme, crimes, terreur, répression, Paris, Robert Laffont.

[45] . Kotek Joël, Rigoulot Pierre (2000), Le siècle des camps. Détention, concentration, extermination. Cent ans de mal radical, Paris, Lattès, p. 11.

[46] . Idem, p. 11.

[47] . Krieg-Planque Alice (2003), « Purification ethnique ». Une formule et son histoire, CNRS éditions, p. 32.

[48] . Cimade, « Centres et locaux de rétention administrative », rapport 2007, causes communes, Hors-série. Voir aussi le site de Migreurop http://www.migreurop.org/et celui de l’association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé), http://www.anafe.org/index.php

[49] . Jupp James (2002) From White Australia to Woomera. The Story of Australian Immigration, Cambridge, Cambridge University Press  ; Manne Robert, with Corlett David (2004), « Sending Them Home : Refugees and the New Politics of Indifference », Quarterly Essay 13.

[50] . Gordon Avery (2006), « Abu Graib : imprisonment and the war on terror », Race & Class, 48  ; Wilke Christiane (2005) « War v. Justice : Terrorism Cases, Enemy Combatants, and Political Justice in U.S. Courts », Politics & Society, 33.4.

[51] . Le Monde, 23 septembre 2006.

[52] . Schiffrin Deborah (2001), « Language and public memorial : « America’s concentration camps », Discourse & Society, 12.

[53] . C’est ce que fait par exemple F. Feeley. Cf. Feeley Francis (1998), « The Ideological Uses of Japanese-Americans in U.S. Concentration Camps », Sources, version abrégée par Genton B., IEP Strasbourg.

[54] . Goffman Erving (1968), Asiles, études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, Paris, Éditions de Minuit.

[55] . Foucault Michel (1961), Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon  ; (1975), Surveiller et punir, naissance de la prison, Paris, GAL.

[56] . Noiriel Gérard (1992), Le Creuset français, histoire de l’immigration, xixe-xxe siècle, Paris, Seuil, p. 156-159.

[57] . Guild Elspeth (2005), « A typology of different types of centres in Europe », Briefing paper of Centre for European Policy Studies, 22  ; Welch Michael, Schuster Lisa (2005), « Detention of asylum seekers in the U.S., UK, France, Germany and Italy. À critical view of the globalizing culture of control », Criminal Justice, 5.4 .

[58] . Lochak Danièle (2002), « La place du droit dans la radicalisation de la politique d’immigration », contribution au VIIe congrès de l’AFSP, Lille. Disponible sur http://www.afsp.msh-paris.fr/archiv...