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"La Corse, une figure rhétorique du racisme"

Marie Peretti-Ndiaye
Marie Peretti-Ndiaye est doctorante au CADIS de l’EHESS à Paris.

citation

Marie Peretti-Ndiaye , "La Corse, une figure rhétorique du racisme ", REVUE Asylon(s), N°4, mai 2008, Institutionnalisation de la xénophobie en France, url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article736.html

résumé

Apparu de façon remarquable dans l’espace public national au début des années 2000, avec de fréquentes références au rapport de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme pour l’année 2003 , la question du « racisme en Corse » s’inscrit la continuité des discours liant nationalisme et racisme. A l’heure d’une réflexion sur les stéréotypes, réflexions et pratiques xénophobes portées par les institutions, il peut être intéressant de s’interroger sur ces questions. Existe-t-il une spécificité du racisme en Corse qui rendrait nécessaire une action singulière de l’Etat pour en réduire les aspects, ou, et comme nous le postulons, le racisme présent en Corse peut-il être perçu comme découlant en grande partie d’une histoire socio-politique tourmentée, très liée aux évolutions contemporaines de la nation française et aux discours portés par ses institutions ?

Envisagé longtemps comme propre à la marge, l’extrême-droite et les nationalistes, voire de façon plus récente les « jeunes de banlieues » dont les propos et pratiques relèveraient d’un « racisme anti-Blancs », les problèmes que pose le racisme apparaissent aujourd’hui dans les débats publics et politiques, essentiellement à travers la question des discriminations.

Or, si les discriminations sont aujourd’hui surexposées, la question des discriminations raciales est noyée dans un ensemble plus large (pratiques discriminatoires à l’égard des femmes, des personnes handicapées ou âgées …) et des dispositifs indifférenciés sont mis en place ce qui a pour conséquence de gommer le caractère racial des discriminations et ainsi d’euphémiser ces questions [1]. De racisme, ici, il n’est plus question. Ce, à une exception près : la Corse.

Apparu de façon remarquable dans l’espace public national au début des années 2000, avec de fréquentes références au rapport de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme pour l’année 2003 [2], la question du « racisme en Corse » s’inscrit la continuité des discours liant nationalisme et racisme. A ces discours coexiste un autre, moins spécifiquement appliqué à la Corse mais prégnant toutefois, qui tend à associer immigration et racisme et, plus précisément, le nombre d’étrangers présents sur le sol français et l’intolérance ou le rejet qui se manifeste épisodiquement ou plus fréquemment à leur encontre.

Les partis pris qui sous-tendent ces discours conduisent à s’interroger sur l’existence d’un racisme spécifique dans une île marquée à la fois, dans son histoire récente, par des phénomènes migratoires de grande ampleur et par l’émergence d’une mouvance nationaliste d’une grande visibilité. Territoire clos et restreint, maillé encore aujourd’hui par des relations d’interconnaissance, la Corse constitue un espace local relativement homogène qui entretient depuis plusieurs décennies des liens spécifiques avec l’Etat-nation. Au sein de cet espace, apparaissent des discours, représentations et pratiques racistes, basés sur la caractérisation d’« un ensemble humain par des attributs naturels, eux-mêmes associés à des caractéristiques intellectuelles et morales qui valent pour chaque individu relevant de cet ensemble » [3] traduisant une mise à l’écart, une exclusion ou une infériorisation des individus ainsi différenciés.

A l’heure d’une réflexion sur les stéréotypes, réflexions et pratiques xénophobes portées par les institutions, il peut être intéressant de s’interroger sur ces questions. Existe-t-il une spécificité du racisme en Corse qui rendrait nécessaire une action singulière de l’Etat pour en réduire les aspects, ou, et comme nous le postulons, le racisme présent en Corse peut-il être perçu comme découlant en grande partie d’une histoire socio-politique tourmentée, très liée aux évolutions contemporaines de la nation française et aux discours portés par ses institutions ?

De façon plus large, nous souhaitons envisager comment les discours liant immigration, nationalisme et racisme se conjuguent au niveau local, comment ils s’articulent ici à une réalité qui paraît à la fois spécifique et significative de processus qui débordent largement ses frontières, comment ils concourent, enfin, à l’émergence et au développement du racisme en Corse. Car se limiter à déconstruire ces discours, comme nous tenterons de le faire tout au long de ce travail, ne suffit pas à rendre compte de la complexité de la situation corse en matière de racisme. Qu’il s’agisse de flux migratoires ou encore de rapports « culturels » à la nation, ces discours ont une incidence en matière de rapport à l’autre qui ne peut être niée.

En partant de ces deux discours nous tenterons donc d’introduire de façon succincte manifestations, auteurs et victimes du racisme. Nous chercherons également à construire des cadres interprétatifs plus pertinents qui devraient, in fine, permettre de souligner les liens entre le racisme en Corse et le rapport à la fois social et culturel des acteurs corses à la nation. Nous soulignerons, pour finir, la façon dont ce racisme s’inscrit dans un contexte et une tradition française tout en mettant en exergue certaines de ses spécificités, le trait le plus saillant étant peut-être ici l’existence d’un racisme … anti-Français.

Immigration et racisme : l’exemple corse

Avec une proportion d’étrangers dans la population de quatre points supérieure à la moyenne nationale [4], la Corse est la seconde région de France, après l’Ile de France, en matière d’immigration, une immigration qui présente par ailleurs une homogénéité sans équivalent dans d’autres régions françaises, plus de la moitié des personnes ainsi désignées étant originaire du Maroc.

Son inscription dans le paysage économique est également singulière, la Corse étant une région très faiblement industrialisée, contrairement aux autres régions françaises d’immigration. Grand nombre des personnes étrangères travaillent ici dans les secteurs du bâtiment ou de l’agriculture.

Cette spécificité correspond à la déclinaison locale d’une histoire socio-politique nationale : elle est liée à l’arrivée massive de rapatriés d’Afrique du Nord en Corse entre 1957 et 1965. Nombre d’ouvriers originaires du Rif ou de Nador ont, en effet, suivi les exploitants agricoles qui les employaient déjà en Algérie. Bénéficiant de prêts à taux préférentiels de la part du Crédit Agricole, ces derniers ont développé en Corse une agriculture modernisée [5] tout en impulsant des flux migratoires qui perdurent jusqu’à aujourd’hui [6].

Ces flux se distinguent par la prédominance des pratiques endogamiques, comme par la faible présence des femmes ou encore par le peu d’acquisitions de la nationalité française : bien que présents depuis plus de quarante ans dans l’espace insulaire, de nombreux migrants marocains ont gardé depuis les caractéristiques de primo-arrivants [7].

Désignés de façon indifférenciée sous les vocables « Arabi » ou « Maghrébins », ces Marocains et leurs enfants font, en Corse, l’objet de représentations très négatives. Minorité à la fois visible et économiquement fragile, ils sont les plus touchés par des pratiques de rejet. Mais si le terme employé pour désigner immigrés et étrangers, d’une part, et jeunes nés en Corse de nationalité française, de l’autre, est le même, ces deux sous-catégories doivent toutefois être différenciées : alors que les jeunes « Maghrébins » [8], ceux qui sont nés et ont grandi en Corse sont perçus comme potentiellement déviants, délinquants ou assistés, les personnes plus âgées et nées à l’étranger cristallisent plutôt une image de sexisme.

Si ces représentations ne diffèrent finalement que peu de celles qui prédominent à l’échelle nationale, elles nourrissent parfois dans l’île des pratiques de rejet qui se distinguent par leur virulence et leur fréquence. Qui plus est, elles influent sur l’expérience quotidienne des personnes ainsi désignées. Plusieurs personnes interrogées [9] évoquent à ce propos ne pas pouvoir sortir le soir, ni se montrer à partir d’une certaine heure dans l’espace public. L’espace corse semble, pour elles, divisé en lieux interdits ou autorisés, ouverts ou fermés … Des pratiques, éclatées de rejet contribuent à circonscrire le quotidien des « Maghrébins » en Corse dans un périmètre restreint.

Mais l’étude des vagues de violence racistes, qui constituent les manifestations de racisme les plus visibles, permet d’entrevoir qu’elles ne concordent pas, du moins dans l’histoire récente de la Corse, avec les périodes où le taux d’immigration est le plus élevé. De même, l’homogénéité relative de cette immigration ne peut expliquer les manifestations de racisme en Corse, comme cela est le cas dans le discours de certains acteurs interrogés qui lient les pratiques « communautaristes » et « fermées » des Marocains au rejet dont ils font l’objet. Ce rejet se manifeste, en effet, sous des formes très violentes dans des lieux où la présence des « Maghrébins » est anecdotique, dans des lieux où aucune pratique de sociabilité susceptible d’être qualifiée de « communautariste » n’est identifiable.

En fait, une lecture binaire du racisme, lecture s’appuyant sur une opposition entre « locaux » d’une part et immigrés de l’autre, et opposant ainsi Corses - racistes - et Maghrébins - victimes du racisme, ne permet ni de saisir la complexité des représentations, discours et pratiques de rejet qui se manifestent en Corse, ni d’en envisager les conditions d’émergence et de déploiement. Si la prise en compte des mouvements de population s’avère en Corse d’une quelconque importance pour comprendre les manifestations de rejet apparaissant dans l’île, une approche se limitant à la question polémique de l’immigration n’est ici pas pertinente.

Elle ne permet pas, en effet, de comprendre le sentiment de stigmatisation exprimé par plusieurs acteurs corses, qui apparaît au gré des entretiens réalisés comme un ressort récurrent du racisme en Corse. A l’inverse, différencier les mouvements de dimensions locale, nationale et international tout en intégrant également les mouvements partant de la Corse vers l’extérieur peut permettre une appréhension du racisme en termes de configuration.

Car, aujourd’hui en Corse, certaines interprétations du fait démographique constituent de puissants ressorts du racisme. Parmi ces données, celles ayant trait au départ des Corses vers l’extérieur doivent être plus particulièrement examinées. Si le fait migratoire entretient des liens avec la question du racisme, une lecture isolant les phénomènes d’immigration ne se révèle ici pas pertinente. Car le visage de l’immigré n’épuise pas, en Corse, la question de l’altérité. L’autre est ici pluriel, immigré mais aussi « migrant intérieur », tels le Corse du continent ou le Français « continental ». Il canalise des représentations diverses auxquelles s’articulent parfois des pratiques de rejet. Par ailleurs, une approche s’inscrivant dans une histoire plus longue permet d’entrevoir que si les rapports entre immigration et émigration ont longtemps concouru à un équilibre socio-économique, la fin de l’empire colonial comme les mesures politiques et financières prises pour favoriser en Corse l’implantation des rapatriés d’Algérie, puis la modernisation de l’agriculture et le développement du tourisme ont, depuis les années soixante, introduit de nombreux bouleversements.

Aujourd’hui, l’expérience du départ ne constitue plus en Corse une expérience fondamentale pour beaucoup. Plus encore, la légitimité conférée à un départ envisagé autrefois sous un jour non seulement utilitaire mais aussi heuristique, est aujourd’hui remise en cause par une série de facteurs découlant notamment de la fin de l’empire colonial dans les années soixante, de l’idéologie du retour à la terre dans les années soixante-dix et de l’ouverture de l’université de Corse dans les années quatre-vingt.

Avec la fin de l’empire colonial et la mise en place de mesures étatiques pour faire face au sous-développement économique de l’île émergent ainsi, dans les années soixante, de nouvelles trajectoires professionnelles. Alors que les opportunités professionnelles se raréfient à l’extérieur, l’expansion du secteur touristique et agricole crée un nouveau marché de l’emploi dans l’île.

A cela s’ajoute, dans les années soixante-dix, le développement de mouvements « culturels », qui se caractérisent ici par l’affirmation d’une identité corse considérée à la fois comme spécifique et menacée. Les évolutions engendrées dans les années soixante par la politique économique qu’a mené l’Etat français en Corse, la venue massive des rapatriés d’Algérie et l’émigration séculaire des Corses constituent les traits les plus saillants de cette menace. Les discours portés par ces mouvements incitent les Corses de l’extérieur à regagner l’île, et à en repeupler les villages de l’intérieur. L’injonction du retour à la terre, de la réappropriation du monde rural s’articule dans ces discours avec un souci de renversement du stigmate. Ces deux thèmes sont eux-mêmes antérieurs à l’émergence du mouvement nationaliste dans la seconde moitié des années soixante-dix.

L’ouverture de l’université de Corse au début des années quatre-vingt constitue, elle, une réponse positive de l’Etat français à l’une des demandes portées par les acteurs de cette mouvance. Partir ne constitue désormais plus une obligation pour les individus souhaitant poursuivre des études universitaires. Le départ relève dorénavant, pour eux, d’un choix sur lequel les représentations portées par les discours des acteurs nationalistes peuvent peser. L’idée selon laquelle le départ des Corses et l’arrivée de nouveaux venus engendre une perte en termes de culture et d’identité est ici d’importance.

Les peurs relatives aux évolutions démographiques en Corse et notamment à la « disparition du peuple corse » participent en effet d’une procédure de constitution du sens conféré au départ. Partir ailleurs, c’est à la fois, à un niveau collectif, concourir à la disparition d’une culture menacée et, à un niveau individuel, prendre le risque de devenir extérieur, de ne plus être un membre à part entière de la société, tels ces « cousins corses » qui « ont toujours été là-bas et qui viennent que l’été … […] [qui] arrivent, […] vont tout de suite au bar, de partout, dès qu’il y a un truc. Mais … [qui] sont à côté » [10], devenir extérieur, à l’instar de ces pinzutti, minorité plus ou moins visible, dont l’accent fait rire comme il agace.

Le terme « pinzuttu », fréquemment utilisé en Corse pour nommer les « Français-continentaux », fait référence, selon certains, au « casque pointu – pinzuttu, que portaient les soldats du roi pendant la guerre d’invasion » [11]. Si la tonalité des discours à leur égard est variable, deux dominantes peuvent être différenciées. La première est ironique : le pinzuttu est celui dont on moque la gaucherie et le manque de savoir-vivre, l’éternel belge des histoires corses. La seconde est plus normative, elle repose sur l’idée qu’il est porteur d’une culture différente, menaçante car dominante. Il s’agit de la culture occidentale « individualiste », qui prévaut « au-dessus du Rhône » et met en péril les valeurs de solidarité et d’entraide prévalant encore dans la société corse. Au-delà de cette double valence, il apparaît également que le terme « pinzuttu » renvoie à deux visages distincts de l’altérité, celui du touriste, d’une part, et du fonctionnaire, d’autre part. Si ces deux figures se superposent parfois, la première s’inscrit davantage dans des perceptions en termes de mouvements globaux tandis que la seconde renvoie directement, dans certains discours, à celle de la domination nationale [12].

A ce visage s’oppose celui de l’Italien, perçu soit comme un immigré « traditionnel » dont la présence n’aurait jamais posé problème, soit comme un touriste proche et apprécié. Une brève approche de l’immigration italienne en Corse peut permettre de nuancer ces affirmations. Si les vagues d’immigration italienne sont, en effet, parmi des plus anciennes qu’ait connues la Corse [13] (l’île a été sous domination génoise durant plusieurs siècles [14]), de la fin du XIXe jusqu’au milieu du XXe siècle, une xénophobie forte s’est toutefois manifestée à l’encontre de ces « immigrés-modèles » [15]. Ces manifestations de racisme surviennent à une période où de nombreux mariages « mixtes » se produisent et alors que certains de ces immigrés passent du statut de travailleurs journaliers à des emplois de travailleurs indépendants tels qu’artisan ou commerçant. Or, cette figure de l’altérité, autrefois rejetée est, aujourd’hui, appréhendée sous l’angle de sa proximité. De nombreux marqueurs de similitudes sont ainsi cités (« la langue, la culture, les coutumes et la religion commune » [16]). Lors d’entretiens menés en Corse, la figure de l’altérité italienne est souvent évoquée, à l’instar de celle du Portugais, comme un exemple d’intégration réussie. En cela, les figures du Portugais et de l’Italien sont aussi opposées à celle du Maghrébin.

En ce qui concerne les Portugais présents en Corse, leur nombre a crû de façon notable à la fin des années soixante-dix. Ils sont principalement employés dans le secteur du bâtiment et des travaux publics en tant qu’ouvriers et vivent essentiellement dans les villes où ils connaissent souvent des conditions de logement plus décentes que les immigrés maghrébins [17]. A l’instar des Italiens, la référence à des marqueurs de similitude domine les discours à leur égard, le marqueur principal étant la religion. Ils ne semblent pas faire l’objet de pratiques de rejet significatives. Or, l’immigration portugaise connaît, elle, une expansion des plus importantes ces dernières décennies. Une fois encore, les données de terrain viennent contredire l’existence d’un lien entre importance numérique de l’immigration et phénomènes de racisme.

Les représentations liées à l’« Italien » comme au « Portugais » permettent par ailleurs d’entrevoir que les éléments perçus comme propices à l’intégration sont toujours liés au domaine du conjoncturel : ils relèvent invariablement, dans les discours de nos interlocuteurs, d’une temporalité ou d’une culture sur laquelle les acteurs ne peuvent avoir de prise. S’il existe une multiplicité des critères organisant les représentations de l’autre et sous-tendant parfois les pratiques de rejet à son égard, ces critères ont souvent un caractère aléatoire ou opportuniste. La religion est ainsi fréquemment évoquée comme facteur de proximité avec les personnes originaires d’Italie ou du Portugal et comme marqueur différentiel à propos des « Maghrébins » ; elle n’apparaît toutefois jamais lorsqu’il est question des Français « continentaux ». Parallèlement, il apparaît que le refus récent de quitter l’île, qui se manifeste aujourd’hui dans de nombreux discours recueillis auprès de jeunes Corses, interfère directement sur la question du racisme. Car partir c’est aussi créer les conditions d’une rencontre avec l’Autre, conditions qui n’existent pas toujours, en Corse du fait du clivage omniprésent dans les espaces de vie collective que constituent écoles, lycées ou encore cafés.

Une question reste cependant ouverte : les formes et les mécanismes de rejet à l’œuvre dans l’île sont-ils différents des formes et des mécanismes existant au niveau national ? Sont-ils liés au nationalisme corse ?

Racisme et nationalisme

Cette hypothèse, apparue dans le débat public national ces dernières années, a induit des réactions hostiles dans le débat public insulaire. Elle a contribué au renforcement d’un sentiment de stigmatisation chez les acteurs se considérant « Corses » qui s’est traduite parfois par une mise à distance accrue des autres. Dans les discours de certains Corses interrogés, l’image d’un jeu à trois termes apparaît très clairement. Il y a tout d’abord les « Arabes » dont la présence en Corse - elle-même directement imputée aux Français - peut se révéler utile et inoffensive, à la condition qu’ils soient suffisamment « encadrés » pour ne pas dévier. Il y a d’autre part les « Corses », second terme du jeu, qui doivent maintenir dans cette optique un rapport de force soutenu avec ces premiers. Cet impératif est d’autant plus fort que les « Français », qui constituent le troisième terme de notre configuration, favorisent par leur laxisme cette déviance, tout en stigmatisant et affaiblissant les Corses, en qualifiant notamment de racistes les actes de « résistance » entrepris par ceux-ci. Relativement récente, cette configuration se nourrit des erreurs et préjugés qui transparaissent dans les débats portant sur le racisme en Corse.

Au début des années 2000, la question du racisme en Corse est, en effet, apparue de façon insistante dans l’espace public national comme local. Les débats publics locaux et nationaux peuvent ici être différenciés car les conflits de définitions ainsi que les acteurs mobilisés ne sont ça et là pas les mêmes.

Au niveau national, un des acteurs centraux de ces débats est la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme. Cette commission, s’appuyant notamment sur des chiffres communiqués par le ministère de l’intérieur, établit tous les ans un rapport, dans l’optique de caractériser les tendances et évolutions du racisme, de la xénophobie et de l’antisémitisme en France. Différents rapports de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (notamment les rapports établis pour les années 2000, 2001, 2002 et 2003) présentent de façon récurrente la mouvance nationaliste corse comme étant à l’origine des dérives racistes insulaires. Les extraits ci-dessous peuvent permettre de souligner cette récurrence et d’introduire les cadres interprétatifs qui la sous-tendent :

« L’idéologie soutenue par certains groupes nationalistes a, depuis longtemps, contribué au développement d’un sentiment de rejet marqué à l’égard de tout ce qui n’est pas ‘corse’, tant en ce qui concerne les continentaux que la population maghrébine, d’origine marocaine pour l’essentiel » [18] ; « L’idéologie développée par la mouvance nationaliste a contribué à favoriser un sentiment de rejet de ‘l’étranger’ » [19] ; « A l’instar des années précédentes, des structures nationalistes corses, déclarées ou non, ont continué, en 2003, à afficher leur particularisme en la matière. Avec des formulations plus ou moins nuancées et des mises en œuvre variées, l’idéologie clairement exprimée par l’ex-FLNC canal historique à l’automne 1999 (…) continue de s’affirmer derrière les paravents des luttes contre la ‘colonisation de la société’, la ‘substitution ethnique’, le trafic de drogue » [20].

Dans les rapports suivants, et malgré la mobilisation très médiatisée de tous les acteurs politiques de la mouvance nationaliste à un « rassemblement contre le racisme » à Corte le 6 octobre 2004, ces affirmations ne sont que peu nuancées.

Or, nombreux sont ceux qui perçoivent cette irruption de la question du racisme en Corse au sein de l’espace médiatique comme participant d’une entreprise de stigmatisation. Nombreux sont ceux qui remettent en cause la réalité des manifestations invoquées ou leur caractère raciste. Les responsables d’une association antiraciste incriminent ainsi les techniques de comptage de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme [21] : « Par rapport au Conseil National des Droits de l’Homme, nous avons été cités comme la première région française au niveau des actes de racisme. Notre structure conteste cette position car il est considéré comme menace, dans ce rapport, la moindre inscription. C’est-à-dire, par exemple, on voit souvent ‘I. F. F.’ sur le bord de la route, ils ont tous été comptabilisés. Donc, ‘I Francesi Fora’ [22], c’est considéré comme une menace. Donc, comme il y en a des milliers, c’est sûr qu’on arrive à la première position par rapport à la population. Mais, si on allait dans certaines banlieues marseillaises, si on commençait à compter aussi les graffitis, on se rendrait compte que ça va loin aussi, et je ne pense pas qu’on soit forcément en première position ». La position critique adoptée à ce propos semble s’inscrire dans un mouvement plus large de protestation vis-à-vis de cette image de la Corse raciste, que beaucoup contestent.

Evoquer le traitement médiatique de ces faits permet ainsi à plusieurs de nos interlocuteurs de souligner la différence entre le débat local et national (« Au niveau local, ils ont été traités de manière … objective […]. Au niveau national, il y a eu des tentatives d’analyse, mais – encore une fois – qui se sont révélées assez scabreuses, avec un amalgame fait à l’ensemble de la population corse, avec des chiffres qui étaient donnés … c’était un peu n’importe quoi » [23]), pour d’autre, les faits cités ne relèvent pas du racisme mais plutôt de la délinquance.

La mise en avant du racisme en Corse, imputée aux institutions comme aux médias nationaux, est perçue comme s’inscrivant elle-même dans une perception raciste du Corse. Il peut être intéressant de souligner que cette perception est parfois partagée par des personnes d’origine maghrébine vivant en Corse. Plus encore, l’idée selon laquelle les Corses sont les victimes d’un racisme d’Etat tandis que les Maghrébins ne sont, eux, que victimes de règlements de compte entre voyous, qualifiés aléatoirement de racistes, apparaît également de façon récurrente dans les entretiens réalisés. Le rapport à l’Autre s’inscrit ici dans un rapport spécifique aux institutions et à l’Etat qui l’exacerbe.

Mais ces différents éléments ne doivent pas nous empêcher d’envisager la réalité du racisme en Corse comme de questionner son inscription dans une idéologie politique, voire d’appréhender quels sont aujourd’hui dans l’île les partis politiques susceptibles d’en devenir les vecteurs. Le racisme présent en Corse semble en effet se déployer au-delà de groupes spécifiques tout en revêtant différentes formes. Les pratiques de discrimination et de ségrégation y paraissent relativement courantes, particulièrement en ce qui concerne les personnes perçues comme maghrébines. Expressions d’importance mais disjointes sans réelle inscription dans le champ politique : il s’agit là, selon la taxinomie élaborée par Michel Wieviorka, d’un racisme éclaté [24], situé au niveau supérieur du racisme infrapolitique. Existe-t-il, en Corse, des partis susceptibles de s’en faire les vecteurs au niveau politique ?

Un certain nombre d’acteurs politiques de l’île, évoqués dans le débat public sous le qualificatif « nationalistes », ont été cités, nous l’avons vu, par différents rapports de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Hommes. Mais le racisme présent en Corse ne peut pas être imputé de façon aussi systématique à l’idéologie véhiculée par ces acteurs. Certes, à l’instar d’autres mouvements de lutte pour une indépendance nationale [25], ces groupes ont été tentés par une définition de la communauté en terme d’homogénéité. Ils ont toutefois, dès la fin des années quatre-vingt, résolu les problèmes liés à la définition du « peuple corse », en se référant à l’expression « communauté de destin » et contribué à diffuser ainsi une vision « ouverte », du moins en théorie, de cette communauté.

De plus, bien qu’il existe une certaine grille de lecture de l’histoire et de la politique propre à cette mouvance, il reste à ce jour impossible de distinguer une idéologie politique nationaliste. Au sein des différents partis, groupes et groupuscules dits « nationalistes » se trouve, depuis leur émergence dans les années soixante-dix, une profusion de pensées politiques dont l’éventail s’étend de l’extrême-droite à l’extrême-gauche en passant par les sensibilités les plus centristes. Par ailleurs, les résultats électoraux des partis se réclamant de cette mouvance apparaissent, depuis les années quatre-vingt dix, irréguliers.

Dans un même temps, le discours produit par le Front National rencontre dans l’île un écho croissant [26]. Une stratégie politique semble même avoir été élaborée dans l’objectif de s’implanter plus conséquemment en Corse : depuis l’arrivée d’Olivier Martinelli dans les instances dirigeantes du parti (mars 2004), le Front National a, en effet, adopté un discours particulier en direction de son électorat corse, promouvant notamment « le gouvernement de collectivités humaines situées, c’est-à-dire enracinées dans une culture, des traditions et une histoire » [27]. L’enseignement du Dio vi salvi Regina est préconisé dans les écoles car « cet hymne au Mystère de la Vierge Marie [ferait, disent les instances du Front National] vivre le lien charnel et sacré qui existe entre chaque Corse et les Corses des générations passées, présentes et futures » [28]. Les différentes prises de position en faveur de l’enseignement de la langue corse témoignent également de cette récente stratégie électorale [29].

Il apparaît ainsi que le racisme présent en Corse sous une forme « éclatée » a aujourd’hui comme principal vecteur politique l’idéologie d’extrême-droite, la forte mobilisation qui s’est produite durant le second semestre 2005 autour des acteurs associatifs insulaires de l’antiracisme ayant permis à la mouvance nationaliste d’adopter une position commune sur la question du racisme et, ainsi, de ne pas devenir un potentiel vecteur idéologique pour les acteurs racistes.

Concernant la question de la « spécificité » du racisme en Corse, deux éléments restent à appréhender. Le premier concerne l’absence, en Corse, d’une mobilisation politique ou associative des jeunes d’origine marocaine, maghrébine ou étrangère, et peut être envisagé comme une des conséquences du « regroupement familial » tardif qu’a connu l’île. Le second repose sur l’hypothèse que la grande implication des Corses dans le processus colonial de la fin du XIXe siècle à la seconde moitié du XXe siècle interfère sur leur rapport actuel à l’immigration maghrébine.

Un racisme ancré dans une histoire … française : réflexion sur l’impact d’une forte implication dans le fait colonial

Les Corses ont en effet été très impliqués dans le processus colonial. « Estimés à plus de deux cent mille » [30], les colons corses ont acquis à travers leur participation au fait colonial, et au-delà d’une ascension sociale certaine pour de très nombreuses familles, une reconnaissance publique. De ce fait, l’indépendance algérienne a constitué en Corse un traumatisme profond. Lors d’un colloque réalisé sur le thème « Corse-colonies » [31] à l’université de Corte, la question des « traces » de la colonisation dans la société corse actuelle a suscité des débats passionnés.

Depuis plus d’une trentaine d’année, de nombreux travaux universitaires s’attachent à mettre en exergue l’importance du travail de propagande réalisé durant la colonisation. De fait, « zoos humains » [32], manuels scolaires, journaux illustrés ont contribué à faire émerger des représentations de l’Autre légitimant l’entreprise coloniale. L’éventail de ces représentations est large et diffère en partie en fonction des populations visées. Trois schémas de pensée spécifiques apparaissent centraux en ce qui concerne les populations du Maghreb.

Le premier englobe des stéréotypes ancrés dans un schéma de pensée évolutionniste [33] : les autres sociétés sont caractérisées en fonction du retard qui les sépare de l’Occident. En Corse, de telles idées se manifestent lorsqu’il est question des pratiques conjugales des Maghrébins et, d’une façon plus générale, du rapport à la femme que peuvent avoir ceux-ci. Leur sexisme rétrograde est fréquemment évoqué. Ces représentations visent également leurs pratiques sanitaires, la « culture de l’hygiène » faisant encore défaut, dit-on, à certains.

La seconde catégorie de représentations concerne l’infantilisme des Maghrébins. Ce type de représentations est moins central mais se retrouve toutefois dans plusieurs discours, qui émanent principalement de personnes âgées de cinquante ans et plus. L’idée sous-jacente est ici que les populations maghrébines sont, comme les enfants, soumis à de bas instincts, des pulsions que l’éducateur se doit de combattre, l’éducateur n’étant pas ici pas la puissance colonisatrice qui agit par le biais de ses institutions mais le « Corse » porteur de valeurs spécifiques. Les personnes interrogées n’ont aucune confiance dans le travail éducatif qui pourrait être accompli par les institutions françaises. Une opposition est ainsi faite entre l’autorité virile du Corse qui « ne se laisse pas faire » et le laxisme des institutions incapables d’assurer ces fonctions.

Car les Maghrébins constituent, et c’est là l’objet de la troisième catégorie de représentations, un danger pour l’ordre. Si « tout au long de l’aventure coloniale, les Maghrébins inspirent la crainte et font l’objet de peurs » [34]. Ce type de représentations se cristallise en Corse principalement autour de la question de la délinquance, évoquée ci-avant.

Mais les traces de cette implication dans le passé colonial ne se découvrent pas seulement au niveau du vocabulaire ou des représentations. Elles s’inscrivent également dans l’espace insulaire et, plus précisément, dans la place qui est accordée à l’Autre dans cet espace. Durant l’époque coloniale, des sociétés ont vécu côte à côte en ne se mêlant que de façon exceptionnelle. Cette juxtaposition souvent exempte de mélanges se retrouve aujourd’hui dans l’espace insulaire. Les rares espaces publics d’échanges commerciaux et de sociabilité pour les Maghrébins, où se trouvent à la fois lieux de distribution de produits originaires du Maghreb et lieux de culte musulman, existent bien mais sont toujours d’un accès difficile, situés en dehors des grands axes qui structurent les villes et, souvent, totalement invisibles de l’extérieur. En dehors de ces lieux la présence maghrébine est d’une discrétion surprenante. Les Maghrébins qui exercent dans les bars et les restaurants n’accèdent souvent pas aux emplois de serveurs, les jeunes d’origine maghrébine ne fréquentent que rarement les bars ou les discothèques de la ville … Dans les collèges, ils constituent fréquemment un groupe à part et ne se mélangent qu’exceptionnellement aux autres dans la cour de récréation ou le réfectoire. Cette situation est constatée par des membres des équipes éducatives : « C’est vrai qu’il y a une séparation entre les Corses, les Français et la population maghrébine. [Ils se mélangent pas ?] Non, ils se mélangent pas. Du tout. Non. […] C’est évident. Il y a un coin où il n’y a qu’eux et tout le reste de la cour … C’est bizarre. C’est … C’est … On sait pas pourquoi. En tout cas moi, je sais pas, » [35]. Partout, la même « barrière invisible » semble diviser l’espace. Et partout les différents professionnels expriment la même incompréhension (« Je ne sais pas », « C’est bizarre ») et le même refus de voir là une expression du racisme.

Une fois encore un parallèle peut être fait entre cette difficulté à penser l’écart entre Corses et Maghrébins en terme de rejet et la difficulté à évoquer de façon un peu critique l’implication des insulaires dans le processus colonial. Dans les deux cas, en effet, il semble que des tabous forts pèsent sur le débat public.

Lors du colloque Corse-colonies qui s’est tenu en Corse les 19 et 20 septembre 2002 et dont l’objet était d’entreprendre « un travail de mémoire qui est aussi un travail de deuil » [36] portant sur les rapports qui ont uni la Corse et les colonies françaises, de nombreuses personnalités d’origine corse [37] et des universitaires [38] ont été réunis. Lors des débats qui ont clôturé ces deux journées, des tensions sont apparues. Trois éléments sous-jacents, peuvent être dégagés des communications faîtes durant ce colloque.

Le premier est la volonté d’affirmer les particularités du colon corse qui « garde des liens privilégiés avec la mère-patrie, mais affiche également son identité dans des associations diverses » [39] et qui fait preuve d’une « solidarité corse ». Il se distingue par la fréquence de ses retours dans l’île comme par la pérennité de son attachement au village. Car, pour lui, « le père n’est pas celui qui a tout abandonné pour s’implanter en Algérie mais celui qui, par tradition familiale, s’est éloigné de son île : le village de la famille existe toujours, on peut y retourner » [40].

Le second repose sur la mise en avant de représentations négatives dont les colons corses auraient fait l’objet, représentations qui dénotent de « la force du préjugé racial anti-méditerranéen » [41]. Présenté comme « vindicatif, frimeur, combinard, obtus, patibulaire, enfouraillé et presque exclusivement affecté aux rôles de tenancier, de proxénète ou de truand » [42], celui-ci aurait été confronté au rejet des autres colons.

Le Troisième, enfin, peut être envisagé comme un refus plus ou moins explicite d’envisager la question du racisme et / ou de la domination liée à la colonisation. Le silence fait dans une partie importante des communications sur ces questions ainsi que les réactions suscitées par certaines interventions lors des débats de clôture du colloque sont, à ce propos, éloquents (« Je n’aime pas non plus beaucoup les termes de ‘dominés’ et de ‘dominants’ qui ont été employés ce matin. Je pense qu’il vaut mieux parler de choc des civilisations » [43] ; « Le terme de ‘colon’ ne me plaît pas beaucoup/ Je revendique par contre volontiers le terme ‘d’intermédiaire méditerranéen’ pour qualifier le Corse. Pendant des siècles, il est un intermédiaire permanent entre le monde chrétien et le monde musulman » [44]). Lors de ces débats, l’historien Nicolas Bancel fut le seul à réagir de façon explicite à ce type de discours (« Je ne peux pas laisser passer une espèce de révisionnisme latent qui traverse parfois nos débats. Que des personnes aient […] été courageuses et animées par les meilleures intentions du monde, cela ne fait aucun doute dans l’émigration coloniale. Mais il ne fait également aucun doute que la structure du système colonial et d’un rapport qui s’institue dans la colonie est un rapport de domination. […] Il y a donc des dominants et des dominés et nous ne pouvons pas faire l’économie de cette analyse » [45]).

Ces débats sont loin d’être anecdotiques. De mêmes orientations apparaissent en effet dans les discours que nous avons pu recueillir auprès d’acteurs insulaires … Les traces de l’implication dans le processus colonial sont avant tout envisagées d’un point de vue démographique. La question de l’éventuelle reproduction d’un schéma dominants / dominés vis à vis des Maghrébins vivant en Corse aujourd’hui apparaît une fois encore taboue. Cette réflexion sur le « travail de mémoire » engagé en Corse à propos de la colonisation peut permettre d’ouvrir un questionnement sur les possibilités d’évolution du vocabulaire, des représentations et des pratiques directement liées à ce passé, et qui peuvent aujourd’hui être des vecteurs du racisme. Elle peut également nous permettre d’envisager une dimension du lien entretenu avec les pinzutti, tels qu’ils sont ici nommés.

Eléments de conclusion : autour du rejet des Français.

Car l’idéologie nationaliste a construit, au gré de ses interventions dans l’espace public corse, le pinzuttu comme un adversaire politique. Si un élément peut aujourd’hui être envisagé comme preuve de son unité, il s’agit de la mise en avant de ce personnage stéréotypé du Français qui, touriste ou fonctionnaire, voire journaliste ou politique, fait peser une menace sur l’identité, la culture ou l’économie corse. Or, cette idéologie n’a pu se constituer qu’après l’indépendance algérienne, qui marque ici le crépuscule d’un patriotisme ancien. Avec la fin des trajectoires professionnelles construites autour d’un fonctionnariat lui-même tourné vers l’extérieur, de nombreux insulaires se découvrent exclu d’une modernité dont les signes apparaissent, dans un même temps, visiblement dans l’île …

Ainsi donc, si l’exemple corse permet d’envisager que le lien entre racisme et immigration n’est pas cohérent, la question des mouvements de population apparaît ici centrale, les plus enclins au racisme étant, semble-t-il, ceux qui sont exclus de ces mouvements.

De même, si cet exemple permet de mettre en exergue l’existence de liens entre nationalisme et racisme, il semble toutefois que c’est bien plus dans les jonctions et disjonctions entre espaces local, national et global que ces liens doivent être pensés.

Les interventions récentes du gouvernement actuel en Corse, interventions qui semblent avoir pour objectif de marginaliser et de diviser la mouvance nationaliste, renforcent, de par leur caractère répressif, le sentiment qui constitue lui-même un puissant ressort du racisme en Corse. L’interdiction de se déplacer dans plusieurs rues d’Ajaccio lors du « conseil des ministres décentralisé » du 31 octobre 2007 a ainsi été vécue par beaucoup comme une violence illégitime. L’action de l’état aujourd’hui en Corse tend à renforcer le racisme anti-français qui fait aujourd’hui la spécificité de l’île.

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NOTES

[1] . Cf. : D. Fassin, « du déni à la dénégation. Psychologie politique de la représentation des discriminations », p. 133-157 in Fassin (D.), Fassin (E.) (eds.), De la question sociale à la question raciale, 2006.

[2] . « La lutte contre le racisme et la xénophobie. 2003. Rapport de la commission nationale consultative des droits de l’homme présenté à monsieur le Premier Ministre » (Cf. : http.//www.commission-droits-homme.fr).

[3] . M. Wieviorka, Le racisme, une introduction, 1998, p. 7.

[4] . Les données suivantes sont tirées de l’Atlas des Populations immigrées en Corse 2004, INSEE, FASILD, 2005.

[5] . J.-L. Briquet, La tradition en mouvement. Clientélisme et politique en Corse,1997, p. 219

[6] . V. Borgogno, « Une situation migratoire. Les Maghrébins en Corse » in Les temps modernes, n° 452-454, mars-mai 1984, Paris, p. 2165

[7] . L. Terrazzoni, « Portrait démographique » in Fora, n°2, hivers-printemps 2008, p. 28.

[8] . Nous nommons ici « Maghrébins », les personnes perçues ou se percevant en se référant à cette catégorie, en nous inspirant notamment de la façon dont Jean-Paul Sartre définit les juifs (cf. : « le Juif est un homme que les autres hommes tiennent pour Juif : voilà la vérité simple d’où il faut partir », J.-P. Sartre, Réflexion sur la question juive, 1954, p. 83-84) Cette perspective est également celle employé par H. S. Becker à propos de la déviance et théorisée par celui-ci. Becker nomme la théorie issue de cette perspective, la « théorie de l’étiquetage », labeling theory (Cf. : H. S. Becker , Outsiders. Études de sociologie de la déviance, [1963] 1985, p. 201-205 ).

[9] . Plus d’une soixantaine d’entretiens semi-directifs ont été menés dans différentes villes de Corse entre juillet 2003 et septembre 2007 ; les données recueillies lors de ces entretiens ont été complétées par des observations menées dans différents lieux durant cette même période.

[10] . Janine, 43 ans, cuisinière, 29 juillet 2006.

[11] . N. Giudici, Le crépuscule des Corses. Identité, clientélisme et vendetta, p. 201

[12] . Voir à ce propos les discours produits par le Sindicatu di i Travagliadori Corsi (Syndicat des Travailleurs Corses, STC)

[13] . Les immigrés italiens ont longtemps été principalement des travailleurs saisonniers dans l’agriculture.

[14] . Plus précisément du XIIIe au XVIIIe siècle.

[15] . Voir, à ce propos, l’analyse des articles de presse réalisée par Marie Pierre Luciani (cf. : M.-P. Luciani, Immigrés en Corse, p. 55).

[16] . M.-P. Luciani, op. cit., p. 217

[17] . M.-P. Luciani, op. cit., p. 101

[18] . « La lutte contre le racisme et la xénophobie. 2002. Rapport de la commission nationale consultative des droits de l’homme présenté à monsieur le Premier Ministre » (Cf. : http.//www.commission-droits-homme.fr).

[19] .« La lutte contre le racisme et la xénophobie. 2000. Rapport de la commission nationale consultative des droits de l’homme présenté à monsieur le Premier Ministre » (Cf. : http.//www.commission-droits-homme.fr).

[20] . « La lutte contre le racisme et la xénophobie. 2003. Rapport de la commission nationale consultative des droits de l’homme présenté à monsieur le Premier Ministre » (Cf. : http.//www.commission-droits-homme.fr).

[21] . Les rapports pour l’année 2003 et 2004 de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme présentent la Corse comme une région où sévit un fort racisme. Le rapport annuel de la CNCDH affirme qu’il y a eu, en 2003, plus d’actes racistes violent, en Corse, que dans l’ensemble des autres régions françaises. Il comptabilise ainsi 56 faits violents en Corse – dont : 39 attentats à l’explosif, 9 incendies, 6 dégradations et 2 agressions – et 36 dans le reste de la France (Cf. : http.//www.commission-droits-homme.fr).

[22] . Les Français dehors.

[23] . Stéphane, 37 ans, Ajaccio, 25 août 2004.

[24] . M. Wieviorka, op. cit., p. 81.

[25] . Voir notamment à ce propos les analyses du nationalisme proposées par Ernest Gellner (E. Gellner, Nations et nationalisme, Paris, Payot, 1989).

[26] . Cette hausse se constate à la lecture des résultats obtenus aux élections présidentielles de 2002 par le Front national (soit, au premier tour, 14,2% en Haute-Corse et 17, 4% en Corse du Sud et, au second tour, 18, 4 % en Haute-Corse ainsi que 22, 3% en Corse du Sud). Bien que cette hausse ne se soit pas confirmée lors des élections territoriales de 2004, elle semble toutefois caractéristique d’un certain revirement politique de l’électorat insulaire.

[27] . Cf. : http.//fr.novopress.info.

[28] . Cf. : http.//fr.novopress.info.

[29] . Cf. : www.fn-fiammacorsa.com.

[30] . J.-C. Jauffret, « Le contingent corse en guerre d’Algérie », pp.33-43 in Corse-Colonies, 2002, p. 35.

[31] . Ce colloque a eu lieu les 19 et 20 septembre 2002 (cf. : Corse-Colonies, 2002).

[32] . Cf. : N. Bancel, Blanchard P., et al., Zoos humains. De la vénus hottentote aux reality shows, 2002.

[33] . E. Savarèse, Histoire coloniale et immigration. Une invention de l’étranger, 2000, p. 66.

[34] . E. Savarèse, op. cit., 2000, p. 92.

[35] . Cécile, assistante d’éducation, 25 ans, 7 février 2006.

[36] . A. Meistersheim, « Avant propos », pp. 13-14 in Corse-Colonies, 2002, p.13.

[37] . Dont notamment Jean-Louis Andreani, Philippe Franchini, Michel Vergé-Franceschi. …

[38] . Francis Affergan, Nicolas Bancel, Charlie Galibert …

[39] . J.-C. Jauffret, loc. cit., p.36.

[40] . L. Martini, « Corse-Pied-noir : récits de vie », pp 145-158 in Corse-Colonies, 2002, p.151.

[41] . F. de Negroni, « Le Corse dans la littérature coloniale », pp. 173-178 in Corse-Colonies, Ajaccio, Albiana / Musée de la Corse, 2002, p.177.

[42] . F. de Negroni, loc. cit., p. 175.

[43] . Intervention de M. Vergé-Franceschi, « Débat de clôture de la première journée », pp. 131-141 in Corse-Colonies, Ajaccio, Albiana / Musée de la Corse, 2002, p. 133.

[44] . Intervention de M. Vergé-Franceschi, loc. cit., p. 140.

[45] . Intervention de N. Bancel, « TABLE RONDE. Les traces de la colonie dans la société corse d’aujourd’hui », pp. 267-292 in Corse-Colonies, Ajaccio, Albiana / Musée de la Corse, 2002, p. 281.