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"Le problème de l’origine étrangère. Entre nature et culture - Catégorisation et problématisation de la question de l’origine étrangère dans les discours publics"

Benoît Larbiou

citation

Benoît Larbiou, "Le problème de l’origine étrangère. Entre nature et culture - Catégorisation et problématisation de la question de l’origine étrangère dans les discours publics ", REVUE Asylon(s), N°4, mai 2008, Institutionnalisation de la xénophobie en France, url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article741.html

résumé

L’origine constitue aujourd’hui le paradigme des questions scolaires, urbaines, immigrées et politiques qui se posent à propos de populations spécifiées, celles des « quartiers ». Loin de n’être que le produit abstrait d’un Ciel des idées, ce paradigme s’inscrit dans un processus au terme duquel la façon de penser la « question sociale » s’est déplacée des modes de production et de distribution, aux territoires (les ZEP/REP, ZUS), puis enfin aux individus qui composent ces quartiers et à ce qui est censé les structurer, l’origine. Ainsi donc, la dépolitisation des problèmes sociaux cède la place à une ethnicisation et une « psychologisation » des problèmes, et, par conséquent, aux modes de résolution globale succèdent des modes individualisés de résolution, basés sur les concepts de « projets », de « suivi » ou d’« accompagnement individualisé » (Programme de Réussite Educative), « d’aide et de soutien à la parentalité » (REAAP). Sans mettre en cause ici la nécessité d’accompagnement psychique de la personne, il y a tout lieu de s’interroger sur les incidences d’un tel décentrage au regard des « détails » que constituent la base-élèves, les contrôles ADN conditionnant les regroupements familiaux, les allégations concernant le caractère atavique de certaines « déviances »…

En créant le dispositif périscolaire dit d’« école après les cours » [1], le gouvernement vient d’instituer une nouvelle catégorie d’action publique et d’analyse, les « orphelins de 16 heures ». La signification de cette catégorie disparaît si l’on s’en tient aux données explicites de l’argumentaire officiel [2]. Il s’agirait en effet de proposer une nouvelle offre périscolaire pour répondre à la « demande sociale de prise en charge des élèves après les cours ». Par delà l’aspect insignifiant que lui donnent ceux-là mêmes qui utilisent cette catégorie pour analyser une situation éducative et projeter une action publique, la puissance significative de cette catégorie se révèle si l’on considère les controverses publiques dans laquelle elle s’enchâsse et qui lui donnent sens au regard d’une logique implacable. Ce n’est pas tant l’exemplarité de cette catégorie qui nous intéresse ici que sa capacité à synthétiser et mobiliser toute une série de catégories et de principes de perception construits ailleurs. Ainsi, sa puissance significative procède de correspondances implicites avec d’autres formes de catégorisations construites et sédimentées dans quatre arènes correspondant à des problèmes publics : la question scolaire et urbaine, la question de la citoyenneté et la représentation dans les quartiers populaires et le problème de l’immigration. Ces arènes sont dites de controverses au regard de la concurrence qui s’y déroule pour l’imposition de principes de classement et de catégorisation. Ces luttes sont arbitrées par la puissance du discours d’Etat et du champ médiatique qui permet de donner du poids social à certaines de ces perceptions et de ces catégorisations et, par la propension qu’ont certains agents à manier des catégories à vocation universelle. Ainsi, quoique ces arènes soient loin d’être monolithiques, mêmes les discours divergents et concurrentiels sont en quelque sorte sommés de se prononcer sur les problèmes à résoudre, les catégories, les perceptions reconnues et les relations logiques opérées entre elles, d’autant que l’agenda médiatique et politique impose une temporalité propre au champ scientifique. Le discours public qui en résulte fait système dans la mesure où, quelles que soient les arènes considérées, il définit ce qui pose problème et détermine la menace dans toutes ces arènes, en l’occurrence, l’origine, et opère un classement des menaces individualisées en fonction de leur position entre sauvagerie et barbarie. En d’autres termes, ce qui détermine le problème à traiter (donc du trouble et de la menace pour les différents ordres de problèmes) et les modalités de solutions possibles, c’est le rapport à la Nature et à la Culture des familles d’origine immigrée, donc respectivement de leur degré de barbarie et sauvagerie. La puissance significative et la cohérence de ces catégories resteraient incompréhensibles si l’on faisait l’économie d’une analyse des raisons qui font que celles-ci sont reprises et retravaillées dans différents secteurs de la société et par des agents aux intérêts divergents. Ainsi, l’imprégnation réciproque des logiques sectorielles qui s’opèrent sur les différentes arènes de controverses permet de comprendre, par delà les différentes acceptions visibles, la cohérence logique des relations opérées ainsi que la diffusion sociale des principes de perception et de catégorisation dans l’espace social.

1. Le problème du rapport à la Nature et à la Culture des familles d’origine immigrée

L’intérêt heuristique de la catégorisation « orphelin de 16 heures » réside dans le fait qu’elle mobilise implicitement un ensemble de catégorisations qui traversent des controverses interdépendantes. Ces controverses s’inscrivent dans quatre arènes publiques correspondant à des problèmes publics à résoudre : le problème éducatif, le problème urbain, la question immigrée et la citoyenneté en quartier populaire. Transcendant ces arènes et les problèmes qui y sont soulevés, l’origine étrangère constitue le paradigme de toute problématisation publique. Les relations opérées et entretenues entre ces problèmes et ces catégories font système. Ce système est structuré par une double problématique du rapport à la Nature et à la Culture des familles d’origine immigrée.

1.1- La question scolaire

La première de ces controverses concerne la question scolaire et, plus largement éducative, dans les zones d’éducation prioritaire (réseaux ambition réussite et réseau de réussite scolaire), premières cibles de ce dispositif. La question à résoudre est celle de savoir comment « encadrer » scolairement des publics prioritaires en fonction de besoins éducatifs repérés comme tels. L’analyse publique de ces besoins éducatifs se construit en fonction d’une perception des « carences » des publics cibles, notamment en matière linguistique. L’enjeu de ces « carences » n’est pas tant évalué à l’échelle de la scolarité des enfants qu’à l’échelle d’un problème de civilisation :

« Si tant d’adolescents n’arrivent pas à exprimer ce qu’ils ressentent, si tant de jeunes dans notre pays n’arrivent plus à exprimer leurs émotions, leurs sentiments, à les faire partager, à trouver les mots de l’amour ou ceux de la douleur, si beaucoup d’entre eux n’arrivent plus à s’exprimer que par l’agressivité, par la brutalité, par la violence, c’est peut-être aussi parce qu’on ne les a pas initiés à la littérature, à la poésie, ni à aucune des formes d’art » [3].

Ainsi deux postulats structurent cette perception des carences à pourvoir. Le premier établit une relation causale entre absence d’un certain capital linguistique et passage à l’acte violent, donc entre régression, par inculture, vers des pulsions naturelles. Et l’on retrouve ici la relation mécanique systématisée par Alain Bentolila : « faute de pouvoir mettre en mots sa pensée, faute de pouvoir expliquer et convaincre, c’est l’agression physique qui prendra le relais » [4]. Si « parler, lire et écrire » constitue le « propre de l’homme » [5], l’expression non-conforme aux usages dominants relève, sans que cette relation soit explicitement assumée, d’une forme de bestialité et non d’une distance structurelle à une culture scolaire qui a ses propres codes [6]. La hiérarchie des usages linguistiques devient alors, sous la plume des « grammairiens » normatifs [7], une hiérarchie naturelle entre des usages conformes aux usages légitimes, relevant de la civilisation, et des usages dominés, sauvages ou barbares.

Le deuxième postulat concerne le capital culturel disponible transmissible par la famille dans la relation éducative. Il appert de ce discours que les enfants qu’il cible n’ont été « initiés » à « aucune forme d’art », que les parents parce qu’ils n’ont pas les ressources linguistiques et culturelles dominantes sont réputés sans ressources.

Ces deux postulats concourent ainsi par ethnocentrisme culturel à disqualifier toute culture familiale en dehors des sentiers autorisés d’une « culture générale » unidimensionnelle, à rejeter dans l’inculture l’absence de ressources culturelles autorisées, et ainsi à nier toute propension à la transmission dans certains milieux. Les dispositions et pratiques culturelles dominées sont ainsi disqualifiées au nom d’une perception normative et ethnocentrée de la culture. Dans cette optique, l’école n’est plus simplement le vecteur d’une transmission de ressources scolaires rentables sur un marché restreint, mais le vecteur d’un « apprentissage de culture et de civilisation » pour ceux qui sont réputés ne pas en avoir. La distance pratique observée des parents à l’égard de l’école n’est plus alors exprimée en termes de distance sociologique, mais en termes de distance à la civilisation. La distance que ces parents prennent vis-à-vis de l’institution scolaire ne peut alors être une « démission » [8] par rapport au rôle civilisateur de la cellule familiale. La catégorie des « orphelins de 16 heures » se justifie au regard cette supposée double absence des parents, absence symbolique (tant dans la relation de transmission culturelle, que dans la position d’autorité), mais aussi absence physique (démission). Cette catégorie laisse entendre que la question de l’encadrement de ces enfants relève d’une œuvre de civilisation de réputés sauvages au risque d’une régression vers une barbarie caractérisée (absence de valeurs, délinquance et violence).

1.2- La question urbaine

La deuxième controverse contribue à spécifier un peu plus le public cible de ces discours publics. Du fait qu’il s’agisse de territoires prioritaires relevant des politiques éducatives mais aussi des politiques de la ville, cette catégorisation s’inscrit dans les analyses des problématiques urbaines et les différents types d’action publique concernant ces quartiers. Signifiant sans dire, cette catégorisation mobilise les perceptions et présupposés attachés aux populations des banlieues. Nourrie des observations d’Etat alarmistes de ces banlieues, d’un certain type d’analyse savante, et des productions journalistiques centrées sur les figures exemplaires des faits divers [cf. 2.2.2], cette mobilisation atteste l’état de dangerosité de ces quartiers qui s’apparente à une régression tribale (notamment au regard des « phénomènes de bandes » [9]), consécutif non pas à des phonèmes sociaux, mais à des dispositions essentielles. A l’origine de cette régression tribale, une culture lacunaire, une absence d’autorité et de « valeurs » comme nous l’avons mentionné, mais aussi une disposition au regroupement naturel sur la base d’une proximité ethnique. Par retournement d’analyse sociologique, le phénomène de ségrégation urbaine et d’entre soi social devient la conséquence d’une disposition au communautarisme ethnique, au même titre que l’ensemble des phénomènes de révolte ou de violence. Les problématiques sociales des quartiers urbains défavorisés sont dépolitisées et ethnicisées. Le constat d’une homogénéisation des profils sociologiques notamment dans les établissements scolaires devient non une conséquence de phénomènes sociaux globaux mais le résultat de phénomènes propres aux populations spécifiées. L’ethnie, non plus analysée comme la conséquence de phénomènes sociaux donc comme une construction sociale et historique [10], devient une catégorie en soi. En conséquence, l’origine ethnique est érigée en principe déterminant l’histoire individuelle et collective des populations visées, leur position et leurs relations sociales. Par là, la banlieue, catégorie géographique quoique chargée d’une forte connotation différentialiste (la marge), devient ghetto, catégorie ambiguë qui agrège tout à la fois les discours dénonciateurs de la ghettoïsation et les discours stigmatisant la « concentration beaucoup trop forte de la population d’origine étrangère » [11]. La focale de ce discours contribue à faire disparaître les phénomènes qui concourent à la relégation spatiale de certaines populations et, à faire apparaître les minorités visibles comme principes constitutifs de ces quartiers. Ainsi, « les cités ghettos, les squatts, les phénomènes de bandes, les violences urbaines, comme celles que la France a connues il y a deux ans, lors de l’automne 2005 » n’ont plus qu’une seule cause : « trente années d’une immigration non gérée » [12]. En définitive, l’imputation aux jeunes d’origine étrangère de ces violences dépolitise la question urbaine et singularise ou spécifie les phénomènes. Ces phénomènes ne sont pas réputés communs à des populations semblablement situées dans la hiérarchie de la division sociale du travail, mais spécifiques à une origine. Par là, la catégorie de « quartier populaire » disparaît celle de quartier à forte concentration d’immigrés.

1.3- Le problème de l’immigration

La controverse sur les questions urbaines rejoint donc ici la troisième controverse, celle ayant trait à l’immigration. Les banlieues, perçues sous le prisme des violences urbaines et de la concentration d’immigrés, dans l’ensemble des discours du Ministre de l’immigration et de l’identité nationale, sont mobilisées comme des exemples, qui se suffisent à eux-mêmes, de « l’échec de l’intégration ». Le discours politique actuel sur l’immigration contribue à une réduction de la complexité sociale assimilant la figure de l’immigré à celle de l’étranger de banlieue. Le « jeune issu de l’immigration », déscolarisé, a désormais supplanté le stéréotype du « travailleur étranger ». De fait, est organisé la « confrontation », à grand renfort d’exempla agités par la presse, d’une identité nationale unidimensionnelle « à des populations arrivés de loin, qui n’ont pas les mêmes repères, et qui vivent dans des ghettos » [13]. L’immigration devient un enjeu social global « source d’inquiétude » et d’insécurité pour « nos compatriotes » « pour qui l’immigration est d’abord une réalité quotidienne », une « menace pour leur sécurité, leur emploi, leur mode de vie » [14].

Une fois liées aux controverses sur l’immigration les données implicites de la catégorie « orphelins de 16 heures » se précisent, notamment au regard du faisceau de sommations dans lequel sont pris les immigrants. Des six sommations [15] (données comme des conditions d’intégration par Brice Hortefeux), trois intéressent directement la question puisqu’ils pointent des carences supposées des familles immigrées. En, l’occurrence « nous vérifions qu’ils parlent un minimum le français » car « sans connaissance de la langue, le communautarisme se substitue à l’intégration ». « Nous nous assurons, par ailleurs, qu’ils respectent les valeurs de la République » afin de « préserver les principes qui fondent notre identité ». Enfin, « nous souhaitons aussi que notre politique d’intégration donne des repères aux familles ». Ainsi, « les parents étrangers bénéficieront d’une formation sur les droits et devoirs des parents en France et s’engageront à faire respecter par leurs enfants l’obligation scolaire. Cette formation portera sur les obligations attachées à l’autorité parentale partagée par les parents, les relations avec l’école et les institutions liées à l’enfance, la protection de l’enfance, les comportements réprimés (mariage forcé, excision, polygamie...) ». Il s’agit dans cette logique d’encadrer la reproduction familiale des déterminants originaires. Par ailleurs, ce discours entretient une suspicion quant à la capacité éducative de ces familles, c’est-à-dire leur capacité à transmettre autre chose que leur altérité. Les parents sont censés être privés d’une maîtrise de la langue française, éloignés des « principes et des valeurs de la République » (qui sont « universels »), sans repères et sans autorité. Il existerait alors dans les « banlieues » une « absence de toute vision dépassant les limites de leur quartier et […] une négation de tout souci de l’universel », qui ouvriraient la voie à une « révolte sans racines, actionnée par une jeunesse sans pères – […] le monde paternel s’étant […] évanoui, laissant la place à la loi des caïds » [16]. Décrétés, par ceux-là mêmes qui revendiquent un monopole sur l’universalité [cf. 2.1.1], sans accès à l’Universalité, les voilà enfermés dans la spécificité de leurs origines (communautarisme) : « Les nouveaux venus apportent avec eux leurs traditions, leurs croyances, leur mode de vie » [17]. Sans le « rempart » de la langue, sans autorité et sans valeurs, la déviance vers la barbarie constitue une pente normale. Les émeutes urbaines ne son plus alors que l’expression d’une « violence atavique », « un mouvement de foule caractérisé par une régression au stade primitif » [18]. La négation de la capacité éducative des populations immigrées ou issues de l’immigration, assimilées aux maghrébins et africains musulmans, se fait sur fond de stigmatisation de l’islam. L’islam des banlieues est alors chargé de toutes les déviances [19] : antisémitisme, manifestations machistes (claustration des femmes, voile, viols), obscurantisme...

1.4- Citoyenneté et représentation politique en quartier populaire

L’absence entretenue des parents immigrés en territoire urbain rejoint une autre absence, celle de la cité politique. Ces populations spécifiées, dans cette controverse sur leur citoyenneté, sont en effet rendues incapables d’un point de vue politique selon une double logique. La première de ces logiques invalide d’un point de vue général, toute capacité populaire à prononcer un jugement politique éclairé et nécessairement modéré, et ce, au nom d’une compétence politique experte [20]. La deuxième logique vise explicitement les catégories issues de l’immigration et distingue le bon grain de l’ivraie entre des populations dignes d’être représentées, dignes d’une expression politique et les populations frappées d’indignité [21]]. Cette logique est à l’œuvre dans le choix même des représentants légitimes représentés légitimement dans les listes municipales et gouvernementales de la majorité. Ne figurent dans ces listes que des femmes censées incarner la réussite de l’intégration, c’est-à-dire le dépassement du poids des origines par « émancipation », à l’encontre de la foule de ceux qui ne font que reproduire leurs détermination originelle : ainsi comme le note Robert Castel, « il faut prendre à la lettre » l’élévation de Rachida Dati au rang de ministre et la discrimination des jeunes, car « ils expriment la relation contradictoire que la société française entretient avec la question ethnique : coexistence d’une annulation apparente du facteur ethnique […] et d’une stigmatisation massive d’une foule d’individus du fait de cette même appartenance ethnique » [22]. Cette distinction résulte d’un travail de stigmatisation de ceux qui, par régression sur la nature et la culture de leurs origines, « ne respectent pas les lois de la République ». Concourt à cette délégitimation le convergent travail médiatique, politique et intellectuel, sur les questions, qui se sont imposées sur l’agenda médiatique et politique, du « voile islamique », de la « nouvelle judéophobie », des « tournantes » [23] et des « émeutes de banlieues » [24]. Au terme de ce travail est opérée une distribution de valeurs citoyennes selon une polarisation féminin/masculin [25], qui fédère les oppositions victime/dominateur, ouverture républicaine/fermeture communautaire. Ces oppositions obéissent au même principe de classement entre culture et nature des populations spécifiées. Il en résulte qu’il n’est plus désormais question que de « prendre la politique par le biais de la civilisation » [26]. Ainsi quoique soit organisée, par ethnocentrisme politique et culturel, une incapacité politique des classes populaires, bien que la question populaire ne soit plus une question à défendre mais un problème à résoudre [27], le distingo établi, au sein des quartiers populaires, entre la « France des petits » ou la « France d’en bas » et la France des « minorités visibles », établit une échelle de l’illégitimité en politique ordonnancé en fonction de la sauvagerie ou de la barbarie des populations concernées. Ce distingo disloque toute représentation unitaire des catégories populaires en milieu urbain. L’objectif est de gommer toute communauté de destin (de champs des possibles sociaux) en fonction de contraintes sociales, au profit d’une différenciation en fonction des origines. L’offre d’identification de position (travailleur, ouvrier) est remplacée par une offre d’identification d’origines. Enfin, la « politique de civilisation » contribue à dépolitiser les problématiques sociales des quartiers « sensibles » et leurs expressions (notamment les émeutes) et à les ethniciser.

Ce travail d’invalidation politique des populations des quartiers « invisibilise » [28] les ouvriers et « visibilise » des minorités sur une base ethnique. Ce jeu de visibilité a quelque chose de paradoxal puisqu’il « visibilise » des catégories ethnicisées pourtant exclues du jeu politique à moins qu’elles jouent le jeu qui leur ait imparti, et « invisibilise » les catégories populaires pourtant instrumentalisées politiquement (cf. les appels récurrents à la « France d’en bas »). Ce paradoxe disparaît si l’on considère que ce travail politique a pour objectif d’occulter toute grille de lecture sociale des phénomènes que subissent les catégories populaires au profit d’une grille de lecture focalisée sur l’origine ethnique des populations, prises isolément. D’autre part, la mobilisation même des catégories populaires ne s’inscrit pas dans un registre d’une représentation sociale (registre d’ailleurs disqualifié par le recours au « populisme » [29]) mais dans un registre moral, éthique, comme en témoignent les appels à la « France qui travaille », la « France qui se lève tôt »…

*

* *

La famille immigrée se retrouve au centre de la question de l’origine étrangère, paradigme de la façon de penser ces différentes questions, puisque c’est par elle que cette origine, identité figée [30], se reproduirait et qu’ainsi se reproduiraient des phénomènes et des types de rapports sociaux. La catégorie « issu de l’immigration » mise au centre de toutes ces arènes signifie que « quelque chose ne passe pas » [31], qu’il existe une « condition héréditaire d’immigrant » [32] et que le caractère héréditaire de cette condition est à l’origine de tous ces problèmes publics relevés. Au-delà en effet du simple obstacle à l’intégration que constitue cette indépassable nature qui se reproduit de génération en génération, les discours publics mettent en avant le risque de régression nationale (« dégénérescence » [33] disaient les auteurs du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle) qu’elle entraîne vers une « France tribale » [34], par infection « de métastases en métastases » [35].

2. L’origine étrangère au carrefour de l’interpénétration des logiques sectorielles

Contrairement à l’illusion médiatique et à l’illusion lettrée qui dotent l’acte illocutoire (médiatique ou lettré) d’une vertu performative en soi, contrairement à l’illusion politique décisionnelle, illusions qu’il importe justement de resituer, la construction, la diffusion, et l’appropriation d’un système signifiant ne doivent rien au martellement des signes qu’ils soient médiatiques, lettrés ou politiques. En revanche, existent des conditions sociales qui font qu’un discours ou qu’une logique peuvent être concurremment produits, réappropriés, recodés et diffusés dans différents espaces sociaux. Ces conditions sont à rechercher dans la logique des espaces sociaux considérés, dans la position respective qu’occupent ceux-là même qui ont intérêt, au regard de leurs dispositions et de leur expérience pratique, à reprendre, à se réapproprier ces discours et logiques.

En l’occurrence, le discours public se construit dans les arènes distinguées par des échanges entre des champs sociaux différenciés, notamment entre champs politique, journalistique et académique, au regard de la convergence de leur logique sectorielle, mais aussi par l’articulation des différentes analyses expertes/savantes, journalistiques et politiques avec l’expérience pratique et la perception même de ceux qui les réinvestissent.

2.1- L’origine étrangère sous le prisme de l’illusion lettrée ou l’injonction d’émancipation

Les prises de position convergentes d’intellectuels non « spécifiques » et de certains éducateurs, principalement des enseignants, vont contribuer, en fonction de logiques propres mais congruentes, à donner corps à la problématisation culturelle de l’origine étrangère en s’érigeant comme les remparts culturels et linguistiques à la barbarisation de la France.

2.1.1. L’illusion lettrée et l’ universalisme culturaliste  [36] :

Le processus de construction de l’origine étrangère comme paradigme des questions urbaines, scolaires/culturelles, immigrées, et de représentation politique du populaire, par des agents du champ académique répond à une double posture, l’ethnocentrisme culturel et l’abandon des grilles de lecture structurelles d’ordre socio-économique.

La posture ethnocentrique est surtout sensible dans les domaines comme la linguistique et la philosophie qui ont tout intérêt à attester de leur importance et à centraliser leur position dans l’espace des positions scientifiques mais aussi dans l’espace des positions sociales, en se démarquant des perspectives « relativistes ».

L’ouvrage de Raphaël Draï et Jean-François Mattei, La République brûle-t-elle ?, op. cit., offre un exemple édifiant de l’ethnocentrisme culturel en action, en même temps que d’une entreprise de monopolisation de l’accès à l’universalité et d’une stratégie de distinction à l’endroit de la sociologie.

Il mobilise un ensemble de contributeurs qui ont en commun de participer de la discipline philosophique que l’on pourrait dire érudite (pour 6 d’entre eux), ensemble auquel s’agrègent un sociologue dominé dans sa discipline (Maffesoli), deux politologues et une représentante du Haut Conseil à l’Intégration (Mme Kaltenbach). Leurs productions se signalent par une absence manifeste de données méthodologiques et par un appareillage minimaliste de notes en bas de page. Ces productions par cette absence de toute référence, de données objectives et de méthodes, se veulent autosuffisantes. La seule procédure d’attestation mise en œuvre consiste à mettre en exergue deux contributeurs en raison de leur origine étrangère : Robert Redeker est ainsi autorisé à montrer aux « étrangers » [lesquels ?] « comment on doit s’assimiler à la culture française » du fait qu’il est « lui-même un émigré de la deuxième génération » [37], quant à Mezri Haddad, s’il peut s’autoriser à débusquer dans la culture musulmane unidimensionnelle un « syndrome hilalien » permettant d’expliquer une « régression au stade primitif » [38], c’est parce qu’il est « un chercheur de tradition musulmane » [39].

L’ouvrage dénie tout caractère social aux « émeutes de banlieues » pour leur conférer un sens culturel : « la question des banlieues est plus culturelle que sociale » [40]. Les contributeurs opposent aux émeutiers « un ordre des choses inviolable, celui de l’émancipation » [41] par la culture. Retranché derrière le constat que ces émeutiers « proviennent pour leur immense majorité de quartiers peuplés par une immigration en provenance d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb, en mal d’intégration ou en voie de désintégration » [42], les contributeurs restreignent les variables explicatives aux seules propriétés des individus immigrés qui peuplent ces quartiers. La cause est entendue, les quartiers sont livrés à une « violence aveugles » causée par des « bandes » de « jeunes » (« agrégations néo tribales » [43]) qui s’enferment dans « un langage idiot, source de barbarie », une violence « sans racine, actionnée par une jeunesse sans père » [44], surdéterminée par un « facteur à la fois irréfutable et irréductible : la culture, consubstantiellement liée à l’origine ethnique des acteurs ainsi qu’à leur confession religieuse » [45]. Ces jeunes, sans le barrage de « l’autorité parentale » défaillante, sont donc les « objets passifs d’une force radicale et délinquante, attisée au son du rap [...], des incantations de Tariq Ramadan [...] très lu par les immigrés » [46]. Par là, le fauteur de trouble, « l’enfant d’immigré [qui] reste une sorte de transplanté », livré tout entier aux « préjugés les mieux enracinés » [47] dans leur culture d’origine, n’est plus simplement le responsable des « émeutes barbares », mais la cause de « la perversion de la langue et [de] l’abolition de la culture » [48]. Par lui, « la barbarie de prédation a pu s’installer de façon durable dans l’école » [49]

Ce déni de toute autre variable explicative autorise ainsi une disqualification de toutes les entreprises sociologiques, non plus simplement accusées d’erreurs de perspective, mais suspectées d’être à l’origine même de ces émeutes. Sont ici principalement visés l’entreprise bourdieusienne de questionnement de l’illusio culturelle, mais aussi plus largement le « terrorisme intellectuel [qui] inhibe en effet les intellectuels et oriente les recherches scientifiques dans un sens politique ou idéologique » [50]. A l’encontre donc de cette posture scientifique critique, reléguée dans la démonologie du Ciel des idées, est rappelé le « courage » de ceux qui ont su parler d’« ethnicisation du lien social » (Jacqueline Costa Lacoux, Alain Finkielkraut, Alain Marsaud pour l’UMP, et Alexis Brézet pour Le Figaro) et des « émeutes raciales » (Nicolas Baverez).

Ces (rares) références, la structure des productions et le profil des contributeurs dessinent finalement la forme que cet ouvrage entend donner au savoir qu’il mobilise : une forme non spécialisée, auto référencée et autosuffisante planant dans le « Ciel des idées » [51].

Cette posture contribue à rabattre la complexité des phénomènes à un simple phénomène culturel et par conséquent à attester la compétence de ceux qui se proclament garants et remparts de la culture. Cette posture doit donc se lire à la fois comme une stratégie de « veille aux frontières » [52] des disciplines culturelles contre l’entrisme de l’histoire ou de la sociologie culturelle – incarnée par Pierre Bourdieu – et qualifiées de « relativistes », et comme une entreprise d’annexion de territoires légitimes d’intervention, à savoir l’éducation, la ville, l’immigration et la politique.

Cette entreprise se veut être une véritable croisade au nom et pour le respect de la Culture générale, version moderne des humanités, laquelle serait le gage de la construction de l’homme universel. L’usage de la Culture générale permet de disqualifier les entreprises sociologiques, perçues comme partielles et partiales, tout en valorisant ceux-là mêmes qui, au regard de leur formation, s’en veulent les garants. L’avenir de la Culture générale dépend soit, hypothèse haute, de la possession effective par les élèves des ressources culturelles légitimes, soit, hypothèse basse, de l’intériorisation par les enfants d’un rapport dominé, déférant, à la culture légitime. Cette valorisation de certaines ressources n’est que la traduction en termes scolaires de la reproduction voulue sur le mode héréditaire ou inspiré. La circonscription de la culture générale au seul cursus classique (seul à même de former une « culture intellectuelle complète », « parfaite », des « esprits libres, mûrs et forts » empreints « des nuances les plus délicates » [53]) et le refus de reconnaître la pluralité des instances de consécration culturelle [54], constitue une stratégie scolaire d’exclusion des catégories sociales dominées, que l’on rencontre à plusieurs reprises dans l’histoire scolaire au début du siècle comme dans les années 1930 [55]. La valorisation des humanités, du beau langage, équivaut à une valorisation du capital culturel hérité et, par conséquent, à une circonscription sociale du capital scolaire et un rétrécissement social du droit d’entrée dans le domaine réservé de la culture des « honnêtes hommes ». L’objectif affiché est de circonscrire le risque de voir s’avilir ce qui fait l’excellence culturelle nationale au regard de l’inculture, d’origine, des parents. Cette stratégie dénie toute portée formelle au titre scolaire dans un contexte où il ne s’agit pas seulement d’obtenir des ressources scolaires mais des biens scolaires rares. Le titre doit garantir « réellement la possession d’une culture générale » [56], c’est à dire sanctionner la perpétuation héréditaire de l’essence culturelle française et non sanctionner l’acquisition scolaire, forcément « incomplète ».

L’érection des remparts entre une culture légitime et les autres formes d’expression culturelle, déterminée par une lutte pour l’imposition d’une définition légitime de ce qui fait un savant érudit complet et, par conséquent, pour l’imposition d’un principe de classement à l’intérieur du champ académique, ne se fait pas simplement au nom d’un bon goût, mais au nom même de la civilisation. La possession des ressources culturelles légitimes permet un rapport entier à la citoyenneté, à l’expression, mais aussi à l’intelligence, donc à ce qui fait le propre de l’Homme universel, émancipé. A l’inverse, la dépossession de ces ressources est analysée en termes de « déficit », de retard sur une échelle d’évolution unique [57], et est censée ghettoïser [58] ces populations et leur empêcher tout accès à la civilisation, c’est-à-dire à les empêcher de s’émanciper des contraintes culturelles et tribales de leur milieu. Ce phénomène existerait « parce que ni l’école ni la famille ne leur ont transmis l’ambition d’élargir le cercle des choses à dire et celui de ceux à qui on les dit », en d’autres termes, parce que ni l’école abandonnée au « relativisme culturel » et à « l’imposture pédagogique » (cf. 2.1.2), ni la famille parce qu’elle en serait incapable, n’ont rempli leur rôle civilisateur.

Concourt par ailleurs à l’adoption du paradigme des origines l’abandon des grilles de lecture sociale et économique, abandon consécutif à la participation de l’illusion lettrée et à la stratégie de positionnement au sein du champ académique précédemment évoquée. Il en résulte que, comme l’affirme Sylvie Tissot, « la ségrégation est rabattue sur un ensemble de problèmes circonscrits spatialement dont l’origine (et par conséquent le remède) se trouverait autant, sinon plus, à l’intérieur qu’à l’extérieur de ces territoires » [59], mais bien plus, l’origine de ces problèmes se trouverait à l’intérieur même de ces populations dans ce qui serait censé les structurer, leur origine. Il y a tout lieu d’analyser ce recentrage au regard de la recomposition épistémologique du champ académique, qui incline vers des solutions du type managérial et libéral, mais aussi au regard du changement de l’état des tensions dans l’espace de la psychologie qui pousse, non plus à analyser l’histoire psychique de l’individu, mais à traiter d’un point de vue cognitivo-comportementaliste ce qui pose problème. Dans les deux domaines des sciences de l’individu et des sciences humaines sociales, cette posture concourt à l’abandon des postures de recherche structurelles et analytiques au profit d’une simple correction des problèmes, sans que la genèse psychique ou socio-historique de ceux-ci soit abordée.

2.1.2- L’illusion scolaire contre le « relativisme culturel » et « l’imposture pédagogique » :

Les deux postures précédentes sont elles mêmes campées par certains agents de l’Education nationale, au regard de leurs dispositions propres et de leur position dans le champ scolaire. Ces agents rejoignent ainsi la volonté des agents académiques de « centraliser » le savoir dans l’Education nationale, afin de garantir l’autorité pédagogique dont l’enseignant serait le dépositaire : « C’est le savoir qui doit être au centre de la classe, donc le professeur qui en est le dépositaire et le transmetteur qui doit faire autorité » [60].

L’entreprise menée par certains enseignants est explicitement dirigée contre ce qu’ils nomment « l’imposture pédagogique » [61] et, comme les agents académiques, le relativisme culturel, tous deux relevant d’un véritable « crime contre la culture » [62] : « des pans entiers de l’enseignement humaniste et humanisant s’écroulent chaque jour sous les coups de boutoir destructeurs portés par les rénovateurs pédagogistes ». La croisade contre la « secte secte, devenue toute puissante, celle des pédagogistes [...] [qui] s’est appliquée […] à prendre le pouvoir au Ministère, à influencer les partis de gauche, à noyauter les syndicats, à infiltrer l’administration, afin de ruiner l’école », trouve son parti dans la voix du collectif « sauver les lettres ». Créé en mars 2000, « il combat [...] la dérive de l’enseignement induite par un constructivisme dominateur [...] qui laisse à l’élève le soin d’ "acquérir un savoir... par sa propre activité". Relayée par le libéralisme contemporain, cette dérive aboutit à la dégradation des programmes, à la réduction instrumentale des matières enseignées ou à leur éradication en tant que disciplines, autant de régressions qui dénaturent la mission de l’école et contre lesquelles Sauver Les Lettres réclame une véritable instruction émancipatrice pour tous » [63]. Il entend contester « autant les théories angélistes véhiculées par les sciences de l’éducation - et relayées par une grande partie de la gauche -, que le darwinisme social - auquel adhère une grande partie de la droite libérale, qui ne demande à l’école que d’opérer un tri parmi les enfants » [64]. Au-delà d’un positionnement idéologique ou politique donc, ce collectif illustre une défense de l’illusion scolaire contre les entreprises concurrentes d’imposition de principes dissidents de vision et de division de la réalité scolaire.

Cette stigmatisation du « pédagogisme », des sciences et de la sociologie de l’éducation (avec les figures honnies de Philippe Mérieux et de Pierre Bourdieu réunies pour l’occasion) constitue une entreprise de disqualification des entreprises de réduction de la violence symbolique inhérente à la relation pédagogique, au nom de la restauration de l’autorité de l’enseignant. L’antienne de la baisse d’autorité qui traverse toutes les arènes distinguées doit être analysée, dans cette arène précisément, à l’aune du processus d’uniformisation des carrières éducatives, d’abord par la création du Collège unique puis des Instituts de Formation des Maîtres, et enfin par l’instauration d’un corps unique celui des « professeurs ». En l’occurrence, cette entreprise de résistance séculaire des enseignants du secondaire à la pédagogie, autrefois destinée aux enseignants du primaire afin de leur apprendre « quoi apprendre et comment apprendre […] et le bon usage de ce qu’ils auront appris », constitue une stratégie de distinction et de « réaffirmation d’une distance sociale » [65] à l’endroit des « primaires ».

Cette entreprise fournit par ailleurs une explication clefs en main des gestes, des comportements, auxquels se heurtent les enseignants dans leur expérience pratique quotidienne. Cette explication réduit la complexité des phénomènes qui expliquent la difficulté de cette expérience à une seule variable unicausale. La violence en milieu scolaire comme le refus par les parents de l’interaction avec l’enseignant, ne tiennent plus tant à une relation problématique entre, d’un côté, les dispositions problématiques des enfants et de leurs parents à l’égard de l’école, leurs registres de résilience vis-à-vis du processus d’assignation identitaire et de classement opéré par l’école, et le hiatus entre l’illusion méritocratique professé par l’école et la réalité de l’avenir des possibles, et, d’un autre côté, aux dispositions des enseignants à l’égard des lointaines [66] catégories populaires et à la violence symbolique qu’ils déploient, mais aux propriétés des populations concernées. En l’occurrence, est principalement visé dans ce discours le fait que les enfants sont livrés à eux-mêmes, et donc aux influences délétères de la « culture des banlieues » [67], du fait de l’absence d’autorité des parents. Livrés à leur nature, les enfants font figures d’ « orphelins de 16 heures », c’est-à-dire qu’en dehors de l’institution scolaire il n’existe point de tuteur. Si donc, dans cette perspective, les parents évitent tout face-à-face avec l’enseignant, c’est qu’il n’existe pas d’un point de vue scolaire, ils sont « démissionnaires ». L’on comprend ainsi que ces catégories de l’entendement désormais institutionnalisées, « d’orphelins », de « parents démissionnaires », catégories indissolublement liées à celles des « familles carencées », aient pu connaître pareille fortune dans le milieu des éducateurs.

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La convergence des logiques entre secteurs différenciés, selon des modalités et des raisons qui ne sont pas forcément identiques, explique comment se construit un discours public. En l’occurrence, la commune participation d’intellectuels, d’éducateurs et d’agents culturels à l’illusion lettrée, en fonction de leurs positions propres et de logiques spécifiques, donne corps à un discours qui fait du rapport et de la disposition familiale à la Culture la variable explicative primordiale des phénomènes les plus visibles qui touchent les quartiers « prioritaires ». Ce discours transcende ces secteurs au point de s’imposer avec toute la naturalité d’un discours consensuel et pèse sur les catégories d’action publique comme en témoignent les prises de position de Nicolas Sarkozy et du Ministre de l’Education Nationale Xavier Darcos à l’appui de la restructuration des programmes scolaires. Cette inscription sur l’agenda politique de la question de l’autorité pédagogique, de la centralité des savoirs contre le « pédagogisme », de l’importance du « socle commun » comme de la perception de la « carence » éducative des parents au regard de leur origine (et non de leur position dans la division du travail social, et de leur expérience pratique de l’école), ne peut se comprendre qu’au regard de cette mobilisation plurielle et des dispositions de ceux qui y participent. Ils convient de plus de prendre en compte la participation à ces perceptions d’autres secteurs comme ceux des agents culturels [68] ou bien même des parents issus des catégories moyennes et supérieures [69].

La logique ainsi construite retourne le discours sur l’universalisme. Il n’est plus ici question de faire de l’universalisme la langue commune de la culture des individus, mais la banque des ressources culturelles qui établit le taux de change des cultures, spécifiées en fonction d’un seul étalon reconnu, et permet de décerner des brevets soit de carence ou au contraire de capacité aux familles. Cette version de l’universalisme véhicule un double postulat, celui de l’existence de cultures essentielles et celui de leur valeur différentielle. Proche en cela de l’universalisme colonial, elle fait de la conformation à l’ordre culturel qu’elle promeut un principe de classement civilisationnel.

2.2- Racialisation de l’insécurité :

Le problème de l’insécurité qui s’est largement imposé depuis les années 1990 a été construit dans une perspective largement racialiste, soit que l’étiologie de l’insécurité soit recherchée dans l’origine même des individus suspects d’en être à l’origine, faisant ainsi de l’origine le déterminant de l’insécurité, soit même que la motivation des violences par ces mêmes individus soit analysée sous l’angle racial ou ethnique. Cette racialisation de l’insécurité s’est imposée concurremment dans plusieurs agendas sectoriels en fonction de logiques qui leur sont propres provoquant une même synchronisation des agendas sur des « évènements ».

2.2.1- « Violences ataviques » et violences ethniques

La construction sociale du problème de l’insécurité s’est rapidement détournée des causes qui le font naître, tant du point de vue de sa genèse sociale en tant que problème [70], que du point de vue des déterminants sociaux de la violence en milieu urbain et/ou populaire, pour s’attacher à expliquer l’insécurité par les violences, circonscrites à certains territoires et certaines populations, et les violences par les propriétés des populations ainsi spécifiées [71].

Les émeutes de 2005 ont constitué le laboratoire (au regard du véritable marché de l’explication des violences urbaines qu’il a constitué) dans lequel s’est opéré, au gré de la floraison de productions et malgré des productions hérétiques ou hétérodoxes [72], une intégration des explications qui ont en commun d’attacher au fait divers une causalité déterminante unique : l’origine étrangère des protagonistes des violences. Ce « prolétariat de l’intérieur », ces « populations à peine françaises » (Jean-Claude Casanova) dont la « plupart sont noirs ou arabes avec une identité musulmane » (Alain Finkielkraut), provenant d’une « immigration incontrôlée si étrangère à nos croyances, à nos mœurs et à nos lois » (Claude Imbert), vivant dans des familles « polygames » dans des appartements « tellement bondés que ce ne sont plus des appartements mais Dieu sait quoi » (Hélène Carrère d’Encausse) [73] et dans des « ghettos linguistiques » (Alain Bentolila), ne sont donc plus simplement des exemples édifiants de la dégradation des conditions de vie dans les banlieues ou même de la « faillite » de l’intégration française, mais les agents mêmes de l’insécurité en France.

Les « incivilités quotidiennes, violences sur les personnes et les biens, agressions physiques, cocktails Molotov sur les forces de l’ordre, cailloutages des policiers et des pompiers, incendies volontaires, règlement de compte et assassinats crapuleux » [74], sont inscrites sur un même continuum de par le fait que toutes ces déviances sont significatives d’une régression primitive de certaines populations qui, « de métastases en métastases » [75], entraîne le pays vers une « France tribale » [76]. Bien plus, ces violences d’origine raciale deviennent, pour bon nombre d’intellectuels de gouvernement, de journalistes et de professionnels de la sécurité, des violences racistes « anti-blancs ».

2.2.2- Cohérence des logiques sociales et synchronisation des agendas

L’adoption du paradigme des origines en relation avec le problème de l’insécurité s’est imposée concurremment dans les agendas politiques, journalistiques, intellectuels et administratifs en fonction de logiques sectorielles propres. Cette communion aux mêmes principes de perception, à une même grammaire générative de problèmes, d’outils et de techniques de décodage de la réalité, opère une synchronisation des agendas sectoriels.

Le problème de l’insécurité s’est imposé dans le champ politique comme une réponse mobilisable à l’encontre de l’insécurité sociale et de la baisse des protections légales et collectives [77]. Ce problème lié au paradigme des origines permet de faire l’économie d’une grille de lecture structurelle des faits de société, au profit d’une grille de lecture ethnique et psychologique qui ménage par conséquent les structures sociales, politiques et économiques et réduit le répertoire de politiques publiques mobilisables autour de la simple réponse sécuritaire comme la « tolérance zéro ». Elle fournit par ailleurs un répertoire politique mobilisable par certaines catégories sociales menacées de déclassement. En effet, la réappropriation de ce recodage sécuritaire par certaines fractions des catégories populaires et sa fortune sur le marché politique ne peuvent se comprendre qu’en relation avec la situation concurrentielle sur le marché du travail ouvrier, de leur condition de vie des ouvriers, dans leur expérience du chômage, de la sous concurrence et de la pauvreté [78]. Elle permet de « juguler les effets les plus visibles de la désorganisation et de la démoralisation des milieux populaires » [79] en spécifiant une ligne de fracture au sein de ces catégories : elle naturalise des positions sociales menacées de déclassement et un principe naturel de division/hiérarchisation de la société protégeant les « français de souche ». « Si l’ouvrier indiscipliné ou le pauvre ont longtemps été des figures types des perturbateurs de l’ordre social, c’est aujourd’hui cette fraction de la jeunesse sans affectation sociale, souvent représentée sous les traits du jeune d’origine étrangère, sans emploi, en échec scolaire et/ou délinquant » [80] ; en l’occurrence, elle opère une intégration des catégories populaires, invisibilisées [81] suite à la déstructuration des registres collectifs traditionnels de résilience, par la stigmatisation des « minorités visibles » et leur assimilation à ses membres déviants. Ce biais permet en définitive d’installer des catégories menacées de déclassement, de « perpétuer [leur] identité, affirmer [leur] supériorité et maintenir les autres à leur place » [82].

La structure concurrentielle du champ journalistique détermine une certaine économie du traitement de l’information qui privilégie la concision des explications, les explications totalisantes, et le sensationnel. Cette posture fait l’économie de la spécialisation des journalistes, d’un retour critique sur les questions que se posent les journalistes et qui sont posées aux journalistes. En l’occurrence, les médias, à des degrés divers, délaissent l’analyse de fond, coûteuse en investissement sur le long terme, au profit d’une exemplarisation du sensationnel et du fait divers sur lesquels les autres partenaires (politiques, chercheurs, experts, professionnels) sont sommés de se prononcer. Ce choix offre une plus value directe en réduisant les coûts du reportage tout en répondant aux nécessités de la concurrence [83]. Par delà son activité directe sur la construction de l’évènement comme problème public à résoudre [84], le champ journalistique, de par sa politique d’invitation sélective d’interlocuteurs, contribue à légitimer certaines explications et perceptions, à les rendre cohérents en croisant les points de vue, et au contraire à invalider celles qui ne se prêteraient pas au jeu tel qu’il est proposé. En d’autres termes, la logique du champ journalistique participe à la construction des problèmes publics à résoudre et à la sélection des répertoires d’analyses et des répertoires de solutions.

Du point de vue du champ intellectuel, l’adoption du paradigme des origines en relation avec le problème de l’insécurité, permet aux chercheurs sans terrains, en quête de données objectivées, d’objectiver leurs analyses et de les opposer, de par la magie de leur naturalité (sur le mode de « personne ne peut contester que… »), à ses propres concurrents dans le champ intellectuel. Produit donc d’un ethnocentrisme culturel, cette régression sur des modèles essentialistes et sécuritaires se nourrit donc d’une concurrence interne au monde du savoir. Se trouvent ainsi mobilisées, sans retour critique ni analyse relationnel, les données les plus explicites des statistiques officielles sur les quartiers et les populations concernées constituées en variables explicatives uniques, à savoir les proportions d’étrangers, de chômeurs, de familles monoparentales, de non-diplômés et de moins de 25 ans. Ces proportions, qui sont celles utilisées pour définir les zones urbaines sensibles, définissent des écarts types érigées en variables explicatives au regard de leur mise en perspective avec les statistiques « que personne n’ose réfuter » [85] issues des secteurs policiers et judiciaires.

Cette place laissée par les journalistes et certains chercheurs/experts aux professionnels de la sécurité, explique pour partie la montée en puissance de l’expertise policière et judiciaire des faits de sociétés. La quasi monopolisation des données de l’expertise par ces secteurs entraîne, par « corpocentrisme » [86], une réduction de la complexité sociale autour des simples données sécuritaires.

Ce phénomène d’entraînement réciproque des logiques conduit à ce que le fait divers médiatisé rythme les agendas, et donc la temporalité, tant du champ politique qu’intellectuel. Les phénomènes considérés sont analysés sous le prisme de ces actes exemplaires et exemplarisés, suffisant en soi, décontextualisés et déshistoricisés, et donc offerts à de faciles procès. Depuis le milieu des années 1990, mais l’emballement est plus prégnant depuis 2004, toutes ces arènes de controverse ont été asservies à des « affaires » : « affaire Paul Voise » en 2002 [87], « affaire du RER D » en juillet 2004, affrontements consécutifs à la manifestation lycéenne du 8 mars 2005, émeutes de novembre 2005, affaire du « gang des barbares » en février 2006, affrontements à la gare du Nord en mars 2007… Chaque « affaire » ou « évènement » fait l’objet d’une mobilisation croisée qui renforce la cohérence des points de vue autour du référentiel de l’insécurité racialisée et autour du problème à traiter.

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Ce phénomène d’entraînement des logiques sectorielles est renforcé par le caractère transversal des politiques publiques et le partenariat promu par les défenseurs de la « réforme de l’Etat » à partir des années 1990, lequel a permis le transfert des catégories d’action publique d’un secteur social à l’autre. Le profil atypique de bon nombre d’agents chargés de coordonner les politiques publiques et les dispositifs partenariaux explique ces transferts de catégories dans les référentiels sectoriels, non sans difficulté et résistance d’ailleurs [88]. Leur position problématique à l’intérieur des institutions, ainsi que leurs dispositions à l’égard du savoir, leurs ressources scolaires et culturelles, expliquent par ailleurs que le recours à l’expertise savante ait constitué une ressource permettant d’objectiver leur vision et de justifier leur position.

Cet usage des expertises a par ailleurs rencontré les volontés politiques et administratives managériales d’évaluation des politiques publiques. Cet usage s’est donc doublé de l’ouverture d’un marché de l’expertise touchant aux questions urbaines (CUCS), scolaires (Programme de Réussite Educative) et immigrées (marché piloté par l’Acsé/Fasild) dans lequel se sont engouffrés toute une série de cabinets d’expertise. Le caractère public, tout comme le fait que ces cabinets soient dépendants de ces marchés, pèsent sur le contenu de ces expertises. Du fait du caractère contraignant de ces marchés, les postulants se doivent de se conformer aux entrées instituées et reprennent, sans déconstruction ni retour critique, les catégories instituées.

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L’origine constitue aujourd’hui le paradigme des questions scolaires, urbaines, immigrées et politiques qui se posent à propos de populations spécifiées, celles des « quartiers ». Loin de n’être que le produit abstrait d’un Ciel des idées, ce paradigme s’inscrit dans un processus au terme duquel la façon de penser la « question sociale » s’est déplacée des modes de production et de distribution, aux territoires (les ZEP/REP, ZUS), puis enfin aux individus qui composent ces quartiers et à ce qui est censé les structurer, l’origine. Ainsi donc, la dépolitisation des problèmes sociaux cède la place à une ethnicisation et une « psychologisation » des problèmes, et, par conséquent, aux modes de résolution globale succèdent des modes individualisés de résolution, basés sur les concepts de « projets », de « suivi » ou d’« accompagnement individualisé » (Programme de Réussite Educative), « d’aide et de soutien à la parentalité » (REAAP). Sans mettre en cause ici la nécessité d’accompagnement psychique de la personne, il y a tout lieu de s’interroger sur les incidences d’un tel décentrage au regard des « détails » que constituent la base-élèves, les contrôles ADN conditionnant les regroupements familiaux, les allégations concernant le caractère atavique de certaines « déviances »…

Nous pensons que ce recentrage de la « question sociale » et que sa reformulation ne peuvent se comprendre simplement par référence à la seule politique des quartiers, car ils mobilisent souvent implicitement des catégories d’analyse et d’action publique construites et diffusées dans d’autres arènes. Le croisement des analyses relevant des arènes considérées peut permettre de restituer le sens des catégories d’analyse et d’action publique mobilisées.

NOTES

[1] Circulaire n°2007-115 du 13 juillet 2007.

[2] Il s’agirait selon Xavier Darcos et Nicolas Sarkozy de répondre indistinctement à une « demande sociale » d’encadrement des enfants. Cette nouvelle offre, ouverte sans analyse des besoins réels, noie dans cette même « demande », la demande d’entrainement scolaire face au durcissement de l’enjeu scolaire des catégories les mieux dotées socialement, et, nous le verrons, l’encadrement serré de populations « à problème ».

[3] « Lettre aux éducateurs » de Nicolas Sarkozy, publié par Le Monde, 4 septembre 2007.

[4] Alain Bentolila, Rapport de mission sur l’acquisition du vocabulaire à l’école élémentaire, 23 février 2007, p. 6, téléchargeable sur : http://media.education.gouv.fr/file....

[5] Alain Bentolila, Le propre de l’homme : parler, lire, écrire, Paris, Plon, 2000.

[6] Erving Goffman, Façons de parler, Paris, éditions de Minuit, 1987 ; Jack Goody, La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, éditions de Minuit, 1979 ; Bernard Lahire, « Rapport au langage et apprentissages », XYZep, n°28, septembre 2007. Voir aussi Bernard Lahire, Culture écrite et inégalités scolaires. Sociologie de l’« échec scolaire » à l’école primaire, Lyon, PUL, 1993, et, La Raison des plus faibles. Rapport au travail, écritures domestiques et lectures en milieux populaires, Lille, PUL, 1993.

[7] Pierre Encrevé, « Entretien », Diversité Ville-Ecole-Intégration, n°151, décembre 2007, p. 13-19.

[8] Laurent Mucchielli, « Familles et délinquances. Un bilan pluridisciplinaire des recherches francophones et anglophones », Guyancourt, CESDIP, Études et données pénales, n° 86, 2000.

[9] « On assiste à un retour sensible du phénomène de bandes ethniques composées en majorité d’individus d’origine subsaharienne, arborant une appellation, des codes ou signes vestimentaires inspirés des groupes noirs américains », cf. « Les bandes sous la loupe des RG », Le Monde du 06/09/2007.

[10] Jean-Pierre Chrétien, Gérard Prunier (dir.), Les ethnies ont une histoire, Paris, Karthala, 2003 ; Jean-Loup Amselle, Elikia M’Bokolo, Au cœur de l’ethnie : ethnie, tribalisme et État en Afrique, Paris, la Découverte, 1999.

[11] Discours de Brice Hortefeux à la presse, 08/11/2007.

[12] Discours de Brice Hortefeux devant l’Assemblée nationale, 31/10/2007.

[13] Discours de François Fillon devant les forces de police, cité par Le Figaro du 04/12/2007.

[14] B. Hortefeux, 31/10/2007, op. cit.

[15] Discours de Brice Hortefeux lors des Assises nationales de l’intégration, 03/12/2007.

[16] Robert Redeker, « Le nihilisme et l’assourdissant silence des émeutes banlieusardes », dans : Raphaël Draï et Jean-François Mattei, La République brûle-t-elle ?, Paris, Michalon, 2006, p. 29 et p. 35.

[17] Maxime Tandonnet (conseiller pour l’immigration au cabinet de Nicolas Sarkozy en 2005-2006), « L’immigration et l’identité nationale, deux questions inséparables », Le Figaro, 21 mars 2007.

[18] Mezzi Haddad, « Violence anomique et violence atavique », dans : R. Draï et J. F. Mattei, La République brûle-t-elle ?, op. cit., p. 42.

[19] Thomas Deltombe, L’islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, Paris, La découverte, 2005.

[20] Cf. Annie Collovald, Le « populisme du FN » un dangereux contresens, Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, 2004.

[21] Stéphane Beaud, Michel Pialoux, « La “racaille” et les “vrais jeunes”. Critique d’une vision binaire du monde des cités », liens socio, novembre 2005 [http://www.liens-socio.org/article....

[22] Robert Castel, La discrimination négative. Citoyens ou indigènes, Paris, Seuil, 2007, p. 8.

[23] Laurent Mucchielli, Le Scandale des tournantes : dérives médiatiques, contre-enquête sociologique, Paris, La découverte, 2005.

[24] Gérard Mauger, L’émeute de novembre 2005 : une révolte protopolitique, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2006 ; Laurent Mucchielli, Véronique Le Goaziou (dir.), Quand les banlieues brûlent... : retour sur les émeutes de novembre 2005, Paris, La découverte, 2006.

[25] Nacira Guénif-Souilamas, Eric Macé, Les féministes et le garçon arabe, Paris, éditions de l’aube, 2004.

[26] Henri Guaino à l’émission Esprit libre de Guillaume Durand sur France 2 du 11/01/2008.

[27] A. Collovald, Le « populisme du FN »..., 2004, op. cit.

[28] Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris, Fayard, 2005.

[29] A. Collovald, Le « populisme du FN »..., 2004, op. cit.

[30] Rogers Brubaker, « Au-delà de l’identité », traduction de Frédéric Junqua, Actes de la recherche en sciences sociales, n°139, 2001, p. 66-85.

[31] Robert Castel, La discrimination négative…, 2007, op. cit., p. 94.

[32] Etienne Balibar, « Uprising in the banlieues », Lignes, n°23, novembre 2006.

[33] Benoît Larbiou, « Le corps médical et la race en 1930 », Mareike König, Jörg Requate, Carole Reynaud Paligot (dir.), Tous les hommes sont-ils égaux ?, à paraître aux éditions de l’Institut Historique Allemand, 2008 ; Benoît Larbiou, « Immigration et Identité Nationale. Mise en perspective socio-historique », à paraître dans « Immigration et identité nationale » : une alliance controversée, numéro spécial de la revue Consommations et Sociétés, parution prévue : 2ème semestre 2008.

[34] Alain Finkielkraut, « Voiles, la sainte alliance des clergés », Le Monde, 25 octobre 1989.

[35] Jean François Mattei, « Allegro Barbaro… Violences urbaines, crescendo dans la barbarie », version intégrale du texte paru dans Le Figaro du 3 novembre 2005, cf. http://www.institut-thomas-more.org .

[36] Eric Fassin, « Aveugles à la race ou au racisme ? Une approche stratégique », dans Didier Fassin, Eric Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale. Représenter la société française, Paris, La découverte, 2006, notamment les p. 122-123 relatives à l’infléchissement du « discours des champions de l’universalisme [...] vers des formulations culturalistes et racialistes ».

[37] Préface de R. Draï et J. F. Mattei, p. 20.

[38] Mezri Haddad, « Violence anomique ou violence atavique », p. 42.

[39] Préface de R. Draï et J. F. Mattei, p. 20.

[40] Robert Redeker, « Le nihilisme et l’assourdissant silence des émeutes banlieusardes », p. 32.

[41] Ibidem, p. 27.

[42] Préface de R. Draï et J. F. Mattei, p. 18.

[43] Bruno Etienne, « Ban-lieues : essai d’interprétation anthropologique », p. 124.

[44] Robert Redeker, « Le nihilisme... », op. cit., p. 35.

[45] Mezri Haddad, « Violence anomique ou violence atavique », p. 48.

[46] Jeanne Hélène Kaltenbach, « L’impéritie française », p. 112-115.

[47] Dominique Folschied, « Novembre bleu », p. 168.

[48] Jean-François Mattei, « Le bûcher des illusions », p. 190

[49] Ibidem, p. 191.

[50] Mezri Haddad, « Violence anomique... », op. cit., p. 45.

[51] Karl Marx, L’idéologie allemande, Paris, éditions sociales, 1968, p. 51.

[52] José Luis Moreno Pestaña, En devenant Foucault. Sociogénèse d’un grand philosophe, Boissieux, Editions du Croquant, 2006.

[53] Ces citations sont extraites d’un ouvrage antérieur, de 1924, produit par un ancien externe des hôpitaux de Paris, syndicaliste (ancien secrétaire de la corporation des étudiants en médecine de Paris, et ancien délégué de la Confédération nationale des étudiants de France) : Maurice Mordagne, Des humanités. Rapport en faveur des études classiques adressé à M. le Ministre de l’Instruction publique, Paris, Maloine, 1924, 21 p.

[54] Bernard Lahire, La culture des individus : dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte, 2004.

[55] Cf. Benoît Larbiou, « Les médecins et les étrangers. La construction d’un enjeu sectoriel, 1929-1941 », 2007, dactyl. 27 p., article dont sont tirées les citations précédentes (note n°53). Pour une entreprise identique menée en 1907 par Henri Massis et Alfred de Tarde (collectif Agathon), et la Ligue pour la culture classique, cf. Gisèle Sapiro, « Le savant et le littéraire. Les hommes de lettres contre la sociologie durkheimienne », dans Johan Heilbron, Rémi Lenoir, Gisèle Sapiro (dir.), Pour une histoire des sciences sociales. Hommage à Pierre Bourdieu, Paris, Fayard, 2004, p. 83-106.

[56] Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, éditions de Minuit, 2002, p. 24.

[57] A. Bentolila, Rapport…, février 2007, op. cit.

[58] Alain Bentolila, « Contre les ghettos linguistiques », Le Monde, Jeudi 20 décembre 2007.

[59] Sylvie Tissot, L’Etat et les quartiers, genèse d’une catégorie de l’action publique, Paris, Seuil, 2007, p. 167.

[60] Nicolas Sarkozy, « Discours de M. le Président de la République », Périgueux, Vendredi 15 février 2008, http://media.education.gouv.fr/file....

[61] Bernard Berthelot, « L’imposture pédagogique », ftp://ftp2.sauv.net/sauvm/imposture.rtf.

[62] « Crime contre la culture », collectif Sauver les lettres, Marianne, 24-30 septembre 2001.

[63] http://www.sauv.net.

[64] Collectif Sauver les lettres, « Qui sommes nous ? », http://www.sauv.net/qui.php Parmi les productions des membres de ce collectif, nous soulignons les suivantes au regard de la portée signifiante de leur titre : Michèle Gally, Le bûcher des humanités. Le sacrifice des langues anciennes et des lettres est un crime de civilisation !, Paris, Armand Colin, 2006 ; Collectif Sauver les lettres, Sauver les lettres. Des professeurs accusent, Paris, Textuel, 2001 ; Rachel Boutonnet, Journal d’une institutrice clandestine, Paris, Ramsay, 2003 ; Fanny Capel, Qui a eu cette idée folle un jour de casser l’école ?, Paris, Ramsay, 2004 ; Marc le Bris, Et vos enfants ne sauront pas lire... ni compter !, Paris, Stock, 2004 ; Christian Montelle, La Parole contre l’échec scolaire. La haute langue orale, Paris, L’Harmattan, 2005.

[65] Cf. Françoise Dreyfus, Le métier d éducateur, Paris, éditions de Minuit, 1983, p. 43.

[66] Nous entendons par là la distance structurelle qui sépare ces catégories sociales autant que la distance géographique qui limite les occasions d’interrelation directe en dehors de l’institution scolaire.

[67] Nous avons pu ainsi mesurer ce que représentent les modalités d’expression comme le Slam ou le Rap, en termes de violences commises à l’égard de la culture légitime, et d’agression en soi, pour des éducateurs lors de formations dans le département de l’Hérault.

[68] L’universalisme qui préside à la perception du rapport à la culture légitime rencontre les agents du champ culturel et éducatif qui pensent qu’une action culturelle peut « permettre à tous de devenir des citoyens libres, autonomes et responsables ». La culture garantirait un rapport « entier » à la société et plus généralement au monde, comme l’atteste le projet suivant déposé dans le cadre des CUCS de Montpellier. La culture est analysée ici comme un principe de re-socialisation, re-socialisation elle-même entendue comme un processus de civilisation c’est-à-dire comme un moyen de dompter toute la nature sauvage des individus concernés : « La pratique théâtrale favorise le processus de socialisation, et offre des moyens efficaces de communication humaine et sociale. Elle aide ainsi à établir des rapports directs et authentiques avec les autres. Elle offre également les moyens pour s’exprimer de manière personnelle et pour trouver, à travers sa propre créativité, la confiance en soi. Le travail théâtral est aussi un moment dans lequel la personnalité de chacun se fonde ou se raccorde avec celle des autres. Il aide ainsi à prévenir les comportements agressifs générés par un mal être ou par les difficultés rencontrées en milieu scolaire. […] Il contribue à renforcer le lien social et les échanges inter-générationnels dans le quartier […]. »

[69] Agnès Van Zanten remarque ainsi que « la forte valorisation de la famille en lien avec la pénétration des discours psychologiques, couplée avec un certain fatalisme sociologique qui s’est largement diffusé en France depuis les années 1970 en partie grâce à des enseignants faisant état eux-mêmes de leur impuissance, conduit de fait ces parents à nier quasiment tout pouvoir à la pédagogie face aux habitus familiaux des milieux les plus éloignés de l’école ». Cf. Agnès Van Zanten, « Une discrimination banalisée ? L’évitement de la mixité sociale et raciale dans les établissements scolaires », dans D. Fassin, E. Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale…, 2006, op. cit., p. 208.

[70] Laurent Bonelli, La France a peur. Une histoire sociale de l’insécurité, Paris, La Découverte, 2008.

[71] Les doctrines dominantes promeuvent le fait que la « première cause du crime est le criminel lui-même », cf. Loïc Wacquant, Les prisons de la misère, Paris, Raisons d’agir, 1999.

[72] Voir notamment : G. Mauger, L’émeute de novembre 2005…, 2006, op.cit. ; L. Mucchielli, V. Le Goaziou (dir.), Quand les banlieues brûlent…, 2006, op. cit. ; Emeutes et après ?, Revue Mouvement n°44, mars 2006 ; D. Fassin, E. Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale…, op. cit., 2006 ; E. Balibar, « Uprising in the banlieues », 2006, op. cit.

[73] Citations extraites de D. Fassin et E. Fassin, « A l’ombre des émeutes », dans D. Fassin et E. Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale…, 2006, op. cit., p. 6-7.

[74] J. F. Mattei, « Allegro Barbaro… », 2005, op. cit.

[75] Ibid.

[76] A. Finkielkraut, « Voiles… », 1989, op. cit.

[77] Robert Castel, L’insécurité sociale : qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, Seuil, La République des idées, 2003.

[78] Cf. A. Collovald, Le « populisme du FN »…, 2004, p. 173, op. cit. Sur la « xénophobie ouvrière » au tournant du siècle cf. Laurent Dornel, La France hostile. Socio-histoire de la xénophobie (1870-1914), Paris, Hachette, 2004. Sur la même question d’un point de vue contemporain, cf. Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 2001, notamment p. 403-404.

[79] L. Bonelli, La France a peur…, 2008, op. cit., p. 9.

[80] Ibidem.

[81] S. Beaud, M. Pialoux, Retour sur la condition ouvrière…, 2003, op. cit.

[82] Norbert Elias, J.L. Scotson, Logiques de l’exclusion, Paris, Fayard, 1997, p. 38.

[83] Gérard Noiriel, A quoi sert l’identité nationale, Marseille, Agone, 2007 ; et, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle) : Discours publics, humiliations privées, Paris, Fayard, 2007.

[84] Voir notamment Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Liber éditions, 1996 ; Patrick Champagne, Faire l’opinion : le nouveau jeu politique, Paris, les Editions de Minuit, 1990.

[85] J. F. Mattei, « Allegro Barbaro… », 2005, op. cit.

[86] Laurent Mucchielli, Violence et insécurité. Mythes et réalité dans le débat français, Paris, La découverte, 2001

[87] A. Gautier, « Affaire Paul Voise ». Enquête sur un fait divers qui a bouleversé la France la veille de la présidentielle, Paris, L’Harmattan, 2004.

[88] S. Tissot, L’Etat et les quartiers…, 2007, op. cit.