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"Traduire les frontières. Langue maternelle et langue nationale"

Rada Iveković
Rada Iveković, philosophe et indianiste repentie avec formation linguistique, démarche politique et féministe, est née à Zagreb en 1945. Elle a fait ses études à Belgrade, Zagreb et à Delhi. Elle a enseigné la philosophie au Département de philosophie de l’Université de Zagreb de 1975 jusqu’en 1991. Après un semestre à l’Université de Paris-7, elle a (...)

citation

Rada Iveković, "Traduire les frontières. Langue maternelle et langue nationale ", REVUE Asylon(s), N°4, mai 2008, Institutionnalisation de la xénophobie en France, url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article749.html

résumé

Les frontières sont des points de partage : à la fois séparation et traversée. Elles sont dures pour certains, soft pour d’autres. Les frontières traversent désormais le corps national, le territoire de l’Etat, la société, la langue. Elles peuvent aussi faire le pont. Elles sont les lignes possibles de la violence, ainsi que des « échangeurs ». La traduction entendue dans un sens contextuel plutôt que textuel, au sens d’une politique de la traduction, peut aider à désamorcer la violence des frontières. La condition inconfortable et cependant constitutive de la « population-truchement », de ceux qui se retrouvent entre les langues ou sans langue ; de la traductrice ou de la médiatrice, relève d’une exclusion constituante de la langue elle-même.

Les frontières sont des points de partage : à la fois séparation et traversée. Elles sont dures pour certains, soft pour d’autres. Les frontières traversent désormais le corps national, le territoire de l’Etat, la société, la langue. Elles peuvent aussi faire le pont. Elles sont les lignes possibles de la violence, ainsi que des « échangeurs ». La traduction entendue dans un sens contextuel plutôt que textuel, au sens d’une politique de la traduction, peut aider à désamorcer la violence des frontières. La condition inconfortable et cependant constitutive de la « population-truchement », de ceux qui se retrouvent entre les langues ou sans langue ; de la traductrice ou de la médiatrice, relève d’une exclusion constituante de la langue elle-même. Cela veut dire aussi que, d’une part, la langue nationale construit les institutions, donne forme à la nation, y intègre des individus (même ceux qui ont une autre langue maternelle) en les rendant conformes, mais se laisse modifier et laisse transformer la nation par son intérieur. D’autre part, tout ce que la langue nationale n’inclut pas de langue, de manières de penser, de formes, d’institutions, d’individus, façonne néanmoins la société, des agirs et des devenir et donne lieu à des formes nouvelles ou alternatives parfois trop longtemps ignorées. Ces deux approches (par dedans et par dehors) restent nécessaires.

Les migrations spectaculaires en cours (surtout en Asie), le fait que plus de la moitié de la population de la planète vit désormais dans les villes dont les plus grandes sont dorénavant autant de chantiers d’expérimentation, le fait qu’on estime que de 22 « villes monde » en 2030, 12 seront en Asie, rendent le besoin de la traduction urgent et mettent en condition de « traducteurs » de grandes populations qui ne s’y savaient pas destinées. Mais l’expérience de celles et ceux qui sont ainsi mis en situation de traduction, donne espoir que l’on puisse, en traduisant l’étrangeté, lui découvrir un langage en même temps que de traduire sa violence, ses attentes et espérances.

Nous entendons la langue comme d’emblée traduction. La traduction entendue dans un sens large, contextuel plutôt que textuel, et entendue au sens politique d’une politique de la traduction, peut contribuer à désamorcer la violence qui, elle, plane comme toujours possible. Il nous faut alors une définition provisoire de la violence également. Pas facile. Disons que la violence n’est pas étrangère à la culture, qu’elle n’est même possible qu’en culture, et qu’elle passe (aussi) par le langage. C’est de cette même dimension potentiellement violente de la langue que vient la possibilité de travailler, par la langue et le langage, à désamorcer la violence. Il faut alors dire que la violence ne se présente jamais à notre esprit ni à notre langue sans son contraire, la non violence, et que les deux font système. « Eviter » la violence dans ces conditions (alors qu’il n’y a pas de degré zéro de la violence) consiste à la diminuer, ou, comme dirait Etienne Balibar, à la civiliser. Le rôle de traductrices incombe historiquement le plus souvent aux femmes, un rôle aussi important que non reconnu. Le traducteur, la traductrice, est une condition sine qua non de la traduction. On oublie souvent cet élément fondamental, en considérant la traduction comme un rapport entre deux : la langue depuis laquelle et celle vers laquelle on traduit. On ne prend pas en compte la personne qui traduit et qui non seulement détermine le sens de la traduction, mais qui se traduit elle-même dans le processus, avec tout son contexte personnel et historico-culturel. La condition inconfortable et cependant constitutive pour la culture de la traductrice (au sens large) elle-même traduite, ou de la médiatrice, comme toute exclusion constitutive, a d’un côté permis la transformation des institutions par l’intégration, et d’autre part la création de savoirs parallèles hors institutions. Nous sommes alors, par la traduction, à cheval sur des frontières. Ces approches complémentaires pourraient être autant d’atouts pour sortir de l’impasse épistémologique et de la crise cognitive dans laquelle se trouve la planète après que les conséquences de la fin de la Guerre froide aient convergé avec les effets à retardement de la décolonisation, le tout résultant en une arrogance de l’Occident conjuguée avec l’humiliation historique en face et les actes terroristes qui on déclenché l’hystérie anti-terroriste et sécuritaire globale. Peut-on entendre, dans ce tintamarre des armes, le silence de la plèbe [1] ? Celui des anciens colonisés ? Celui des décolonisés qui, maintenant, se tournent vers des projets alternatifs (Aihwa Ong) sans vouloir s’enfoncer dans la nostalgie (post) coloniale ou d’une réaction à elle ? La dépolitisation et la désémantisation font partie de l’effort d’éliminer, avant même toute manifestation du politique, toute concurrence dans la sphère du pouvoir.

La langue dite maternelle est elle-même en principe porteuse de la violence de la norme, de l’ordre, du monolinguisme et de l’encadrement, sinon plus. Cela ne l’empêche pas d’être promesse de poésie, de littérature et tout le reste. Il faut même supposer que c’est le défi de la norme qui façonne l’art, en résistant à la mise en forme. Là n’est pas le problème.

Par ailleurs, le multilinguisme dont l’importance commence désormais à se faire jour y compris aux yeux des autorités françaises pourtant très en retard sur la question, il ne peut être réduit à l’élimination souhaitée de l’anglais par ceux qui sont pris d’une espèce de jalousie linguistique de la mondialisation sans comprendre le fonctionnement des langues. Le multilinguisme aujourd’hui, dans les conditions de la globalisation désormais avancée de l’anglais, signifie nécessairement que chacun doit apprendre l’anglais en plus de sa propre langue et de quelque autre langue. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille prendre pour mesure absolue et définitive l’universalité de la langue anglaise. Il y a d’autres langues globales, atteignant d’autres publics (ou en partie les mêmes) telles que le chinois, l’arabe ou l’espagnol castillan. Il faut désormais compter avec une multiplicité de langues en circulation qui doit être reconnue, plutôt qu’avec la norme de l’anglais globalisé. Mais la globalisation de l’anglais est un fait, ce qui n’enlève rien aux autres langues, sauf si elles se rêvent dans une situation comparable. Les avantages (et désavantages) de cette situation ne peuvent qu’être eux-mêmes reconnus. Les langues ne sont pas égales dans leur rayonnement, mais elles ne s’excluent pas : elles se portent l’une l’autre. La démocratie linguistique en termes internationaux n’existe pas. Comme Horace Engdall, le secrétaire de l’Académie suédoise, l’a dit, la seule langue universelle en littérature c’est la traduction [2]. Ce qui veut dire aussi que la traduction permet de survivre en condition de multilinguisme. Les langues transportent aussi bien « leurs » cultures que des cultures étrangères. Que saurions nous des autres sans les traductions ? Des auteurs tels que Arundhati Roy, Taslima Nasrin, Salman Rushdie écrivent en anglais (ce qui n’empêche pas certains d’entre eux d’écrire aussi en d’autres langues) et nous traduisent la réalité historique, imaginaire, littéraire du Subcontinent indien. La langue arabe nous a bien rendu Aristote. Les langues sont une matière vivante, ce qui veut dire qu’elles naissent, apparaissent et disparaissent, sans qu’aucune de ces évidences ne soit une fatalité ni une tragédie. Comme tout vivant, les langues participent de la difficulté à définir leurs différences, identités et limites.

Au-delà des mythes nationaux, il est bien difficile de dire ce qui définit une langue comme une identité linguistique et sociale à part. L’identification est elle-même un problème, et elle a à voir avec des imaginaires de même qu’avec des lignes de force symboliques historiquement déterminées. Par exemple, la langue arabe écrite et les nombreuses langues arabes parlées diffèrent parfois beaucoup. Et même la langue écrite, que l’on voudrait asseoir sur l’arabe classique, ou sur la langue du Coran, varie, se modernise et est altérée selon l’endroit, tout en restant accessible à un public transnational arabe lettré (sans être accessible aux nombreux illettrés). La langue grecque a connu la même situation – un fossé profond entre écrit et parlé - jusqu’à une réforme moderne récente, quand l’écrit a repris la forme parlée plutôt que de privilégier une forme ancienne. La différence entre l’écrit et le parlé existe toujours, mais peut être plus ou moins importante. Pour beaucoup de langues, la langue plus ou moins maternelle n’a commencé à correspondre à une langue officielle nationale que depuis une réforme moderne de la langue écrite. De même que, la langue maternelle et la ou les langue(s) nationale(s) ne coïncide(nt) pas forcément. C’est ainsi que N. Sakaï définit comme presque arbitraire la différence entre le chinois et le japonais, différence arrêtée et représentée comme celle entre deux langues « naturellement » bien distinctes. Or, l’arrêt de la distinction, avec la nomination de chacune, est le résultat d’une histoire en partie capricieuse. Les définitions auraient pu se faire autrement. En Chine et en Grande Chine, les nombreuses langues parlées ne se comprenaient pas et ne se comprennent toujours pas entre elles, mais tous les lettrés savent lire et parler le mandarin, de ce fait lingua franca (que pourtant beaucoup ne comprennent pas…). Au Japon, il n’y avait pas de notion de langue japonaise avant l’ère Meiji de la restauration. Ce n’est donc qu’à la toute fin du 19 siècle qu’on commence à appeler la langue « japonaise » et qu’on la standardise, à partir d’une situation tout à fait analogue de celle de la Chine et en faisant partie : la langue des élites lettrées était le mandarin (écrit et parlé), mais les langues locales étaient tout aussi multiples et en partie incommunicantes comme sur le continent. Dans les deux cas, à la fois la langue écrite et les langues parlées font référence à de nombreuses sources, et ne développent pas de mythe monolinguistique romantique (comme cela aura été le cas en Europe). Les standardisations différentes, tournées vers le nouveau présent et l’avenir de la langue (et des nations à construire), délimitent à partir de ce moment - pour le Japon celui de la modernité - le public de chaque langue. Ce n’est qu’à partir de là que l’on tentera de contrôler et de modérer les hybridations, processus courants dans la construction de toute langue. Sakaï en conclut que les langues ne sont pas des unités discrètes, mais des flux [3]. On les arrête à un moment ou un autre en leur donnant un nom, en les standardisant d’une certaine manière et pas d’une autre, en installant l’éducation nationale, en instituant l’armée qui désormais, elle, ne parlera que l’une des langues et l’appellera nationale. Par exemple, en ex-Yougoslavie, en dépit de plusieurs langues distinctes couramment parlées et reconnues officiellement dont au moins 5-6 officielles (le serbo-croate ou le croato-serbe avec ses plusieurs variantes ; le macédonien ; le slovène ; l’albanais ; le hongrois), l’armée parlait serbe (le commandement s’y faisait en serbe même quand l’officier n’était pas lui-même serbe), et la langue prévalente par le nombre (parlée dans 4 des 6 républiques) était le serbo-croate.

En France, le monolinguisme de la langue nationale est bien plus fortement ancré que dans la plupart des autres pays, et correspond tout à fait à la construction régalienne puis jacobine de la république aux pouvoirs centralisés à Paris. Elle est inculquée traditionnellement par l’éducation nationale de manière à exclure toute autre langue. La langue étrangère étudiée à l’école, au lycée, à l’université (à moins qu’elle ne fasse l’objet principal d’études à cette dernière) l’est pour ne pas être apprise, et les Français ayant « étudié » pendant des années une langue étrangère non seulement n’ont pas appris à la parler, lire et écrire, mais encore grandissent avec le complexe de supériorité renversé dans son contraire selon lequel « je suis incapable d’apprendre une langue étrangère ». Avec le français langue maternelle et nationale en France (mais point en Afrique ou ailleurs) et également en Wallonie, les enfants assimilent un blocage psychologique politiquement et historiquement induit et une « incapacité » à apprendre la langue du voisin (Belgique, France), les langues des pays avec lesquels on a des liens historiques, ainsi que la langue anglaise (aversion particulièrement française). Bien sûr et heureusement, cela change avec les nouvelles générations et depuis une vingtaine d’années. Mais cette débilitation linguistique est dramatique.

Nous pouvons prendre en exemple les nationalismes linguistiques qui se sont emparés des pays ex-yougoslaves. Alors que le nationalisme croate, même avant la partition, était « culturaliste » et passait pour beaucoup par la redéfinition constante de la langue, pour la distinguer de la langue serbe même en très longue anticipation du divorce, et que le nationalisme serbe était beaucoup moins regardant à propos de la « pureté » de la langue, aujourd’hui ce dernier se rattrape. Les deux sont dans la course du nationalisme linguistique. Cette compétition correspond aux « théories » culturalistes reprises (et de prophéties auto réalisées) y compris par les observateurs étrangers qui aiment reconnaître la différence insurmontable entre une culture « orientale, ottomane » des Balkans dont se chargerait la Serbie, et une culture pro-occidentale et catholique en Croatie que l’Europe reconnaîtrait comme sienne. Rien n’est plus arbitraire que cette assignation d’identité, à laquelle des populations affolées par une décennie de guerre, de régression, d’involution, par l’effacement des mémoires communes et par la proscription d’une histoire commune ont cru. Il s’agit bien d’un nationalisme linguistique de la petite différence. Le serbe et le croate (à propos appelés serbo-croate ou croato-serbe du temps de l’« unité fraternelle ») sont dans le même rapport que le hindi et le urdu : une différence de style, d’accents, et des standardisations non assises et multiples, mais tout le monde se comprend. Du temps de la Yougoslavie commune, les nationalistes croates et la tendance générale du croate étaient plus à la fabrication d’une standardisation distinctive qu’en Serbie. Il s’agissait de différence politique surtout ; la langue était définie, selon les points de vue, soit comme une langue une, soit comme deux langues (où l’autre serait alors comme un mauvais « dialecte » de la première). Selon les perspectives, l’association au pouvoir, la souveraineté prétendue et la définition de la langue, les deux postures sont « défendables », mais les deux passent à côté de toute approche intéressante de la langue et du vivre en commun.

Entre temps, la langue autrefois commune s’est divisée en plus que deux. Elle correspond à la partition territoriale et politique, et il n’y a en principe aucune raison que cela s’arrête, car la souveraineté étatique, qui est encore le rêve national des Balkans et d’ailleurs, indépendamment de la mondialisation post-industrielle, rêve de pureté de la langue comme de pureté de la nation. Le nationalisme linguistique et « culturel » serbe est revenu en surface et s’est encore lui-même développé avec et depuis les guerres de partition.

Ce n’est d’ailleurs pas seulement la forme de la langue, mais les contenus aussi, qui construisent les identités opposées et préparent la guerre. Quelle que soit la langue, la violence passe par le langage simplement parce qu’elle lui est en principe préalable dans la forme de ce que l’on appelle le politique. Le politique, qui peut dégénérer ou ne pas dégénérer en violence physique, pourrait aussi être défini ainsi : c’est la tension constante en équilibre entre la violence et la non violence [4]. Ainsi j’ai pu vérifier de mon expérience dans la région qu’au moment où allait éclater la guerre, on anticipait la violence physique par des mots. Des paroles réelles transformaient la violence virtuelle en violence matérielle. On montrait à la télévision des images d’atrocités même non encore identifiées ou non encore advenues, accompagnées de la légende « Voilà ce qu’ils font à notre nation, à nos femmes, à nos enfants ». Avec cela, on obtenait la légitimation de « notre » violence contre « eux », et l’on anticipait les actes par les mots. « Notre » violence, pour être légitime, devait être perçue comme défensive. D’où l’importance inestimable du langage.

Le nationalisme linguistique serbe avance avec l’exaltation de valeurs orthodoxes religieuses, patriarcales, conservatrices – national-chrétiennes. Ces dernières peuvent s’accompagner, selon les cas et les organisations, par des idées plus ou moins exaltées d’archaïsme linguistique et de reconstruction de la langue pure, d’organicisme nationaliste, d’essentialisme et de naturalisme, d’anticommunisme, de monarchisme, d’anti-mondialisation, d’anti-européanisme, de ferveurs à la fois pro-russes et patriotiques. On oppose dans ces cercles à la démocratie l’idée de l’unité-unicité organique et patriarcale de « foyer » (sabornost) et de destin fatalement partagé. Ces idées ont gagné des cercles d’intellectuels, des universités qui se plaisent à déterrer des auteurs nationalistes du passé et en produire de nouveaux [5]. Le nationalisme linguistique passe aussi par le rejet de l’alphabet latin comme « étranger » ou « non authentique », alors que la langue serbe s’est toujours écrite en deux alphabets (cyrillique et latin) que, du temps de la Yougoslavie, tous les enfants apprenaient.

Le parallélisme national linguistique croate, qui partage nombre de ces caractéristiques mais avec le signe opposé, veut que le cyrillique soit rejeté comme « barbare ». Les débats sur l’alphabet font rage de part et d’autre et font partie du débat national, de même que l’alphabet fait partie de l’imaginaire national et de la posture patriotique. Des associations militantes pour la défense de l’un ou l’autre, selon le lieu, ont fait leur apparition. Elles interprètent l’alphabet comme étant le cœur même de l’« esprit de la nation » et en garantissant la pureté. Ceux (les nationalistes) qui, auparavant, souhaitaient que leurs enfants apprennent des langues étrangères, refusent désormais qu’ils apprennent à l’école un autre alphabet, une langue voisine ou une autre variante de la même langue. Les nationalistes croates et serbes sont d’accord sur un point – ils voient le cyrillique comme exclusivement serbe, et l’alphabet latin comme exclusivement croate dans le rapport d’intolérance entre les deux langues sœurs. Les nationalistes serbes estiment que les Serbes ont été dépossédés du nom de leur langue (la langue serbe) alors que d’autres nations et d’autres langues avec d’autres noms ont poussé du corps même de la nation : autrefois tous auraient été serbes, les Serbes étant le « conteneur universel ». A partir de là, les autres se seraient différentiés : les Serbes du sud (les Macédonien qui, eux, sur un même principe de division parlent une langue que des nationalistes bulgares diraient un dialecte bulgare), et maintenant aussi bien les Croates (en Croatie et en Bosnie-Herzégovine) que Bosniens bosniaques (autrefois dits « musulmans », avec une minuscule, ce qui n’était pas sensé être une appellation religieuse).

Certes, la correspondance entre la langue dite maternelle et la langue nationale rassure. Cette correspondance n’existe pas pour tout le monde, mais existe certainement pour une majorité de la population. Le caractère répressif de la première [6] est renforcé par la réalité politique de la seconde, dont le côté répressif est autre, même s’il y a complémentarité dxe même que des zones d’indistinction entre les deux.

Selon la recherche proposée par l’un des chercheurs/euses pour Observ.i.x., (Ludmila Accone), « La langue comme instrument de la violence institutionnelle », la langue est un instrument d’exclusion, de discipline, de prévention de la rébellion. Elle est utilisée par certains pouvoirs pour faire circuler des clichés et stigmates, par exemple ceux concernant les immigrés, les étrangers. Du fait de leur perte de repères culturels et langagiers, ces derniers se retrouvent en conditions défavorables et à armes inégales pour affronter les institutions, l’intégration et la société. Les normes très restrictives d’accès au français, qui ne supporte que d’être bien parlé et sans accents, rend socialement démunis ceux qui n’ont pas grandi ici, dans les institutions de ce pays et n’en ont pas de diplômes. Parler et écrire le français très correctement correspond à une adhésion sans failles aux valeurs de la république que non seulement des étrangers, mais encore des français de « zone » de ce fait ne peuvent partager. La maîtrise de la langue étant le plus souvent confondue avec les compétences, sa défaillance handicape celui qui ne la possède pas. Les immigrés à plus forte raison doivent, pour s’intégrer, pouvoir se reconstruire sur place avec de nouveaux éléments, mais aussi avec ce qu’ils ont de bagages culturels et linguistiques. Les institutions ne prévoient absolument rien dans cette direction et n’en ont cure. Quand on se trouve à l’étranger, très souvent la langue reste le seul lien avec le pays d’origine et parfois le remplace complètement. Or, il n’y a pas, en France, de considération officielle (institutionnelle) ou officieuse (culturelle) pour les langues étrangères porteuses d’humanités diverses.

Cette facilitation pourrait se faire, en sensibilisant aussi bien les Français que les immigrés, par une ouverture culturelle, linguistique et d’apprentissage sur les langues étrangères parlées en France, en particulier l’arabe et les langues européennes (l’anglais allant de soi : il reste indispensable). Il faudrait alors que, comme minimum, d’autres méthodologies soient adoptées pour apprendre les langues, et qu’une autre attitude envers les langues étrangères quelles qu’elles soient soit appelée. Autrement dit, une tout autre politique de la langue qui permettrait de traduire les frontières au lieu de les rendre des obstacles insurmontables.

Stockholm, 3 février 2008.

NOTES

[1] R. Ivekovic, “Les paradigmes postcoloniaux par la langue”, in Marie-Claude Smouts, La situation postcoloniale, Paris, Les Presses de Sciences Po 2007, pp. 352-357 ; -« Resisting Absolute Translation. For Politics of Culture », in Culture & Politics : Summer Research University in Chilhac, 2-8 September 2007, Taipei-Chilhac, pp. 21-26 ; -« Résister à la traduction absolue comme le rhinocéros »/Resisting absolute translation like the rhinoceros », Livraison n° 8, été 2007 (sans numérotation de pages) ; -« Langue coloniale, langue globale, langue locale », in Rue Descartes n° 58, 2007, pp. 26-36 ; -« Traduire la violence de la plèbe/ Translating violence », sous la dir. de R. Ivekovic (articles par Rita Kothari, Anna Nadotti, Dongchao Min, Joyce Liu, Jon Solomon, Sandro Mezzadra), www.eipcp.net http://translate.eipcp.net/transver..., novembre 2007 ; -« Une Europe des mondes multiples », Cahiers critiques de philosophie n° 5, 2007, p. 2007, pp. 107-125.

[2] H. Engdall in Florence Noiville, “Horace Engdall, le faiseur de Nobel” Le Monde 21 décembre 2007, p. 10.

[3] Naoki Sakaï, « Quella traduzione del mondo nelle parole della sovranità », entretien par Giuliana Benvenuti e Paolo Capuzzo, il manifesto 26-2-2008, p. 12.

[4] J’appelle cela le partage de la raison.

[5] Le meilleur critique en est Radomir Konstantinovic avec une analyse détaillée texte par texte et stupéfiante d’anticipation des nationalismes renaissant avec la partition à venir. Pour une appréciation, voir http://www.ciph.org/recherche.php?i... > « et autres activités de R. Ivekovic » > R. Konstantinovic.

[6] Toute langue est aussi répressive. Mais ce caractère de répression coexiste avec le caractère libératoire de tout langage, de même qu’avec le fait que le langage est simplement nécessaire et que sans lui aucune socialisation ne se fait.